LETTRE VU
Lundi, à Winchester.
Je reçois à l'instant une lettre de mylord Carlile, qu'assurément il ne vous a pas communiquée. Il traite ma fuite de ruse féminine: il ne me dit pas cela; mais c'est cela qu'il veut me dire. Il croit que mon intention est de mortifier le pauvre mylord d'Ossery, de l'éprouver, de le désoler, et de lui faire grâce ensuite. Cette idée qu'il a de mes desseins ne me donne pas une haute opinion de sa façon d'accorder des grâces. Dites-lui cela, en attendant que je sois en humeur de lui répondre.
En vérité, je me mépi'iserois moi-môme si j'étois capable d'une feinte si basse; si, croyant pouvoir pardonner, j'avois la dureté
de faire attendre mon pardon, de jouir de l'incertitude et des peines d'un homme que je voudrois rendre heureux. Non, ma chère Henriette, je ne ferai jamais acheter un bien que j'aurai destiné. Ou je me connois mal, ou il n'est pas en moi de pardonner; je le promettrois en vain. Les chagrins que j'ai sentis sont pour jamais gravés dans ma mémoire. Je suis bien éloignée de désirer qu'il soit en mon pouvoir d'en donner de si vifs : ma haine est aussi généreuse que mon amitié fut tendre ; j'en bornerai toujours les effets à éviter la présence d'un ingrat.
Mylord Carlile prétend que tout ressentiment doit céder à un vrai repentir. Belle maxime, en vérité ! je m'en servirai avec mes inférieurs, mais jamais avec mes amis. La confiance ne reçoit pas deux atteintes : il le pense comme moi. Mais, ma chère, une remarque utile à faire, c'est que les hommes n'établissent un principe que dans l'espoir d'en tirer avantage. Accoutumez-vous à penser, d'après mylord, que le repentir efface toutes les fautes, et soyez sûre qu'il se procurera des occasions de se repentir.... Sa lettre m'a fâchée, je l'avoue. Au reste, je renonce à son approbation; elle me coûteroittrop, si je l'achelois par une foiblesse qui me dégraderoit à mes propres yeux. J'ai toujours regardé comme le plus grand des malheurs la perle de la bonne opinion qu'on avoit de ses sentiments. On peut jouir de l'estime des autres sans la mériter; l'art atteint jusque-là : mais que devient nôtre paix intérieure, quand nous ne pouvons plus nous estimer nous-mêmes? Mylord Carlile est bien singulier de vouloir décider dans une affaire dont il est si peu instruit. Grondez-le, grondez-le bien, je vous en prie.