LETTRE VIII
Mardi, à Winchester.
Vous me demandez ce que je fais, avec qui je suis, quels sont ceux qui me plaisent davantage? Hélas! je m'ennuie; je suis
avec bien du monde, et personne ne me plaît assez pour me distraire. Nous sommes ici quinze ou seize habitants de Londres, sans compter la noblesse des environs qui abonde au château. Ce grand cercle m'élourdit plus qu'il ne m'amuse. Mylord Winchester est un homme passionné pour les talents : il s'est efforcé d'en acquérir ; mais la nature lui a refusé les dons qui les font éclore, et le goût qui les perfectionne. Avec une grande voix, il chante désagréablement ; il danse de mauvaise grâce, quoiqu'il forme exactement ses pas. Il dessine correctement, peint de petits écrans qui ne sont ni laids ni jolis, et fait avec facilité des vers détestables. Chaque jour voit naître une foule de couplets et de madrigaux, où l'Amour, Vénus, Hébé, tout l'Olympe, se trouvent, bon gré malgré, aux pieds des divinités du château. On y prend en arrivant le nom que la rime ou la mesure vous donne. Au reste, mylord est un fort bon homme;: je ne lui crois de défaut que celui d'avoir voulu se déplacer. Né pour être simple, honnête, médiocre, s'il n'avoit point prétendu à la supériorité, on auroit eu peine à lui trouver un ridicule. Sa femme.... Mais on entre... qui est-ce? Eh ! qui pourroit-ce être que sir Henry?.... Mais qui m'assujettit donc aux importunités de sir Henry ? Pourquoi faut-il que je le reçoive? Quel droit a-t-il de m'ennuyer? Ahî ma chère Henriette I quel ennemi du genre humain inventa cette fausseté qui, sous le nom de politesse, nous arrache des égards, nous force à nous contraindre? Voilà le maussade personnage établi dans mon cabinet : insensiblement il gagne du terrain; il est prés, tout près de moi... il lit presque ce que j'écris... je voudrois qu'il le lût pour lui apprendre... je con tinue exprès... Mylord, pardon, vous permettez... Il s'incline, soupire, et reste : en vérité, il reste! Dans l'humeur où je suis, je voudrois qu'il parlât, qu'il me dît qu'il m'aime... je lui donnerois mille guinées pour me faire cet aveu.... Puisque mon mauvais sort le fixe là, il faut que je vous laisse.
Toujours mardi, à minuit.
Comme je voulois vous le dire ce malin, mylady Winchester est très-aimable; elle pense bien, se conduit avec décence et sans affectation : elle est belle, bien faite; à sa fraîcheur, on la croiroil cadette de lady Elisabeth, sa sœur. Elle aime son mari, voit ses travers, n'en rit jamais, et par son sérieux en impose à ceux qui voudroient en railler. Dévote devant Dieu, elle le sert sans ostentation ; sévère pour elle-même, complaisante pour ses amis, douce avec tout le monde, elle exige peu d'égards, s'en attire de très-grands, et jouit du respect et de l'admiration sincère de tous ceux qui la connoisscnt.
Nous avons la nouvelle comtesse de Ranallagh, une petite étourdie, n'aimant que le bruit et le jeu; elle est jolie, mais sans caractère : état fâcheux! J'ai remarqué que les gens de celte espèce prennent volontiers les défauts de tout le monde.
Mais celle qui prétend à la gloire d'effacer tout, d'enchaîner tout, c'est la belle comtesse de Bristol. Belle en tout point, belle depuis le matin jusqu'au soir; toujours dans l'attitude d'une femme qui se fait peindre, ne songeant qu'à paroître belle, et ne parlant que des effets de la beauté. Si on lui adresse la parole, elle est si persuadée qu'on va lui faire un compliment, qu'un signe de remercîment précède toujours son attention. Toutes nos dames sont occupées à la railler. Malgré ce qu'elles peuvent en dire, la comtesse plaît à tous les yeux; mais elle ne plaît qu'aux yeux.
Nous avons sir Manly, gai, agréable, simple, uni ; un véritable Anglois, attaché aux mœurs, aux lois, à la mode de son pays. Il est d'une maison très-ancienne, mais peu distinguée par la faveur, et pense qu'une vieille noblesse vaut bien de nouveaux titres. Possesseur de la plus belle terre de la province, il y vit au milieu de ses vassaux comme un père tendre environné d'enfants qui le chérissent, sans se souvenir jamais
qu'il ost au-dessus d'eux, à moins que ce ne soit pour leur éviter des peines ou leur procurer des avantages. Juge de paix dans une étendue considérable, il a travaillé pour s'instruire d'un métier que tant de gens trouvent facile, et il joint le savoir à l'équité. C'est un homme, ma chère; c'est le seul qui soit ici.
Mais l'objet des préférences de toutes nos dames, c'est Sidney, cadet de tous les Sidney que vous connoissez, un jeune baronnet, peu riche, et pourtant très-fastueux. Il est grand, bien fait, a les plus beaux cheveux du monde, des dents ad-^ mirables, assez d'esprit, peu de bon sens, beaucoup de jargon. Il ne sait rien, parle de tout, ment avec impudence, se connoît en chiens, en chevaux, en bijoux; méprise tout, s'admire de bonne foi, décide sans cesse, fatigue les gens de goût, prime parmi les sots, et passe ici pour un homme charmant. Adieu, ma très-chère amie; j'embrasse mylord Carlile, quoique je ne lui pardonne pas.