‹ ŒuvresChapitre 59 sur 87 · MYLADY COMTESSE DE SUNDERLAND, A SIR MANLY · texte numérisé non relu

MYLADY COMTESSE DE SUNDERLAND, A SIR MANLY

« Mon estime pour sir Manly m'engage à lui parler avec une franchise dont je me dispenserois peut-être à l'égard d'un autre. Vous êtes aimable, monsieur, bien fait, modeste; vous paroissez prudent, et je vous crois discret. Tant de qualités, si vous y joignez la constance, rendront heureuse une femme bui vous aimera. Elles justifieront son choix à ses yeux, même à ceux des autres ; avantage peu commun, et qui me décideroit en votre faveur, si l'amour étoit un sentiment auquel mon cœur pût s'abandonner. Ce n'est point sur un préjugé dès longtemps affoibli dans nos idées que j'établis les raisons qui me portent à fuir celte passion. L'usage est d'avoir un amant; cet usage est reçu, et peut-être ne m'en estimerois-je pas moins, si mon goût me décidoit pour lui. Ce que je dois à mylord Sunderland me retiendroit davantage, s'il avoit eu la bonté de se souvenir que nos promesses étoient mutuelles. Il m'a négligée dans un temps où mon plus tendre attachement pouvoit être le prix de ses moin^ dres complaisances. Je lui rends grâce de m'avoir laissée à l'indifférence qu'il méritoit de m'inspirer : la mienne est extrême, il la connoît; et si je n'en donne pas des marques publiques, c'est seulement par égard pour moi-môme, parce que je ne crois pas décent de montrer du mépris pour l'homme dont je porte le nom.

« Livrée à mes réflexions, j'ai longtemps considéré le monde, les différents Ages de la vie, la durée des choses, ou, pour mieux dire, leur perpétuelle variété. Mon étude la plus sérieuse a élé d'examiner mon sexe, ses vertus, ses écarts ; j'ai cherché les ressources qui nous étoient données pour nous aider dans les positions difficiles où nous nous trouvons, soit dans l'éclat de la jeunesse, soit sur le retour de nos ans. J'ai vu, monsieur, que la coquetterie, la foiblesse et la vanité étoient le partage des deux sexes, mais particulièrement celui du mien. La vanité bien entendue et tournée vers le grand fait des femmes vertueuses. La coquetterie ménagée fait des femmes agréables ; la foiblesse en fait de deux sortes, dont les unes sont malheureuses, et les autres méprisables. Notre goût nous range indispensablement dans une de ces classes; le mien m'a décidée, j'ai de la vanité. Celle qui n'a estimé que le frivole avantage d'être belle passe une partie de sa vie à s'applaudir de ses charmes, et l'autre à en regretter tristement la perte. Quel personnage joue une coquette lorsqu'elle n'a plus de cet état que le ridicule d'y prétendre encore? Les femmes foibles sont à plaindre : le plaisir que leur a donné la sensibihtédeleur cœur estun écueil pour leur raison. Trop souvent elles conservent l'habitude d'aimer, longtemps après qu'elles ont perdu le don de plaire. Elles deviennent le jouel des ingrats, et l'objet de la risée d'une jeunesse vile, intéressée, qui les recherche, les trompe et les déshonore.

« La vanité n'a aucun de ces inconvénients : elle jouit du passé, du présent, de l'avenir, a toujours les mômes plaisirs, l'âge ne les détruit point : elle s'aime, s'admire dans tous les temps. N'est-on pas plus heureux, monsieur, par un sentiment qu'on est sûr de conserver que par ceux qui assujettissent nos goûts, et font dépendre notre bonheur du caprice et de l'inconstance des autres? De quelque façon que vous pensiez sur mon choix, croyez que rien ne peut m'y faire renoncer. Si mon amitié vous est chère, abandonnez pour jamais l'inutile projet de trou"

bler la douceur de ma vie ; et, par une conduite conforme à mes principes, rendez-vous digne de ma confiance et de mon estime. »

Toujours jeudi.

Eh bien ! voilà une femme Irès-respectable, très-respectée : pourquoi? parce qu'elle a eu l'avantage de s'aimer pour ne point en aimer un autre. Elle a fait l'admiration de tout le monde, mais elle n'a fait le bonheur de personne, pas même le sien peutêtre. Que de combats à soulenir contre ce penchant si naturel qui nous porte... à quoi? ma chère, hélasl à gémir un jour delà perte d'un bien... Eh, quel bien ! celui qu'un instant peut changer en amertume est-il donc si estimable? sa possession donnel-elle des plaisirs assez grands pour compenser les peines dont sa privaiion nous accable?... Je ne sais comment j'envisage la raison de la comtesse, ses vertus; mais cette première classe des femmes foibles me paroît celle des bons cœurs.

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