‹ ŒuvresChapitre 60 sur 87 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Vendredi, à Winchester.

Quoi! ma chère Henriette, il est parti! on ne sait où il est allé! Vous craignez que ce ne soit en France!... Eh! pourquoi le craindre?... Ah! qu'il s'en aille, qu'il reste, qu'il voyage, qu'il demeure, que m'importe? quel intérêt dois-je y prendre? il est mort pour moi... Cependant il m'est doux de penser qu*il ne l'est que pour moi.

Je suis triste, ma chère amie, je ne sais ce quej'ai t le dégoût et l'insipidité sont répandus autour de moi ; la façon dont on vit ici me lasse, et ne me dissipe point. Un jeu ruineux, de longs teiias, beaucoup de musique, toujours du bruit, peu de repos,

aucim des agréments qu'on se promet aux champs... Vous êtes sure que mylord d'Ossery n'est plus à Londres? Mais si sa maison y est établie, c'est une marque... En France! Pourquoi plutôt en France qu'ailleurs? La duchesse de Pembroke qu'il a aimée \ient d'y passer... peut-être a-t-il repris pour elle cette passion qui jadis... Mylord Carlile ne vous cache-t-il rien? La façon dont il m'écrit me donne d'es soupçons.... Eh! que me fait tout cela? pourquoi m'en inquiéterois-je ? Lady Elisabeth vous prie de lui envoyer un domino blanc, très-galant, c'est-à-dire très-garni. Envoyez-m'en un aussi; qu'il soit... mon Dieu, comme vous voudrez, ma chère. C'est pour un bal que donne mylord Winchester. On est fatigué de plaisirs ici.... Partir sans voir mylord Carlile, sans chercher à vous connoitre, à vous parler; ne faire aucunes démarches pour savoir où je suis, pour s'assurer.... étrange, inconcevable créature! Il paroissoit plein d'ardeur; il ne pouvoit vivre sans me revoir, sans m'apaiser. Recouvrer son cœur, ou mourir, disoit-il à Betty le jour qu'elle vint toute pleurante me supplier de le recevoir, de lui parler. Et il s'en va ! il s'en va, ma chère, et ne voit pas mylord Carlile.... Quelque part qu'il soit, je lui souhaite tout le bonheur que je désirerois pour moi-même... Mais d'où vient semblez-vous m'accuser de dureté, me faire un reproche de son départ? Ah ! ma chère Henriette! vous aimez mylord Carlile bien plus que vous ne le croyez. Vous prenez son style sans vous en apercevoir. Adieu, voilà sir Henry : je suis très-propre aujourd'hui à converser avec lui.

LETTRE Xn

Same<li, à Winchester.

Je m'ennuie ici, ma chère; je m'y ennuie beaucoup. Que j'ai déjà regretté votre cabinet, le mien, la douceur de ces entre-

liens que la contîance rend si vifs; ces amusemenls simples, ees lectures utiles! Si quelque chagrin nous touche et vient troubler notre tranquillité, au moins la froideur n'est jamais en tiers avec nous. 11 semble que l'on soit libre ici ; et la contrainte esl cachée sous cette liberté apparente. On y fait ce que l'on veut, mais on n'y dit point ce que l'on pense. Que le grand monde, que cette société brillante, appelée la bonne compagnie, donne peu de satisfaction à ceux qui l'examinent! Ce n'est ni le goût, ni le cœur, pas même l'espérance du plaisir, qui rassemble ces êlres bizarres, nés pour posséder beaucoup, désirer davantage, et ne jouir de rien. Ils se cherchent sans s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans se regretter. Qu'est-ce donc qui les unit? L'égalité du rang, de la fortune, l'usage, l'ennui d'eux-mêmes, ce besoin de s'étourdir qu'ils sentent continuellement, et qui semble attaché à la grandeur, aux richesses, à l'éclat, enfin à tous les biens que le ciel n'a pas également départis à toutes ses créatures.

Quels liens, ma chère, et quels amis pour moi ! Peu accoutumée à déguiser mes sentiments, puis-je me plaire avec ceux auxquels je ne saurois les montrer sans réserve? Il faut être dans une situation fort heureuse pour s'amuser des gens qu'on aime peu, ou qu'on n'aime point du tout. Mais je suis bien rétléchissanle : je vous lasso peut-êlre. Adieu! de quelque humeur que je sois, je vous aime toujours; ah! oui, de tout mon cœur.

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