‹ ŒuvresChapitre 7 sur 87 · X" LETTRE · texte numérisé non relu

X" LETTRE

L'équité m'oblige à vous apprendre que j'avois très-mal interprété la conduite et les sentiments du marquis de Montalais. Madame de Planci le pria il y a quelques jours d'arranger une affaire délicate entre elle et son frère ; cette affaire terminée au gré de ses désirs, elle remercioit le marquis de ses soins. Charmé de la voir contente, il rapporta de sa loge un air gai, sa joie naissoit de la bonté de son cœur, elle me donna de trèsfausses idées.

Nous devrions être toujours en garde contre je ne sais quelle malignité qui nous porte à prononcer sans examen, à décider sur de légères apparences. Tout d'un coup madame de Planci s'est peinte à mon esprit comme une folle, et j'ai vu le marquis passionné pour elle. J'ai tort avec l'un et avec l'autre, ils l'ignorent ; mais je le sais, et je me le reproche.

Que votre absence m'afflige! Quoi! vous ne reviendrez pas? je voudrois vous voir, j'aurois besoin de vous entretenir. On n'écrit pas tout ce qu'on pense ; depuis un peu de temps je ne suis pas dans mon état naturel ; j'ai des vapeurs, peut-être ; c'est un mal sans douleur, n'est-ce pas ? l'imagination se frappe, se fixe sur un objet, on le voit toujours, on veut en vain n'y pas songer, la même idée revient sans cesse; le moindre bruit cause

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de la terreur, le cœur palpite, on ne sait ce que l'on désire ; on veut, on ne veut pas ; rien ne plaît, tout fatigue... Mon Dieu c'est ma situation ! je crains sans deviner ce qui m'effraye ; souvent je suis comme une personne qui se voit poursuivie, veut îs'échapper, fuit, court, et croit toujours qu'on va l'atteindre.

J'attends vos lettres avec impatience; les paroles d'un véritable ami, dit un sage, sont un baume adoucissant pour les blessures de lame ; j'aimerois à vous ouvrir la mienne. Vous avez ma confiance, vous êtes prudent ; votre amitié éclaireroit mes démarches, elle me sauveroit... Mais de quoi? de qui? où sont mes dangers? mon esprit se trouble et ma raison s'égare, effet de la cruelle maladie... Ah ! mon cher comte, je suis changée ; tous les objets qui m'environnent le sont à mes yeux. Je vous aime pourtant, je vous aime toujours de même... Voilà madame de Mar ligues.

D Ji MA 1» A M L 1> E M A H T I G ti E S

Oui, me voilà, bonjour; finissez -vous? partez-vous? arrivez-vous? n'êtes-vous pas fou de rester si longtemps à Rennes ? et fi! que fait-on là? Comment! ne pas accourir féliciter madame de Mirande et votre ami Termes? Et puis, c'est que vous allez devenir ennuyeux ; ces gens d'affaires vous rendront pesant , grave, maussade comme eux. A propos d'ennuyeux, M. le comte de Piennes me proteste, me jure, que je ne puis me dispenser de l'épouser avant la lin de l'hiver. Madame de Saucerre est de son avis, vous ne manquerez pas d'en être aussi ; pour madame de Mirande, elle voudroit marier tout l'univers î Savez-vous bien qu'il est des moments où mon bon génie m'abandonne, où je suis tentée, où l'exemple de madame de Mirande pourroit... Ah ! la mauvaise pensée qui me vient là! nous verrons. Je ne promets rien. J'ai besoin d'un exemple plus frappant encore, de celui de madame de Sancerre; je médite un

9i LETTRES DE MADAME DE SANCKRRE.

grand dessein, elle l'ignore, vous ne le saurez point ; je veux vous faire admirer un jour ma prévoyance, l'élendue, la profondeur de mes vues. Je suis légère, dit-on, eh ! oui, légère ; vous verrez, vous verrez. Adieu ; mille et mille tendres compliments à madame de Mariadeck.

Elle a rempli tout mon papier, il m'en reste à peine assez pour vous assurer encore de mon amitié.

\[' LETTHE

Ni la paresse ni l indifférence ne m'ont fait passer une semaine sans vous écrire, je n'étois point à Paris. En arrivant, je me hâte devons apprendre mes aventures.

Lundi dernier nous étions seules, madame de Mirandeet moi; madame de Martigues vient, puis madame de Thémines ; on cause, on rit, on ne sait de quoi ; n'importe, cela amuse. Tout d'un coup il s'élève une idée dans la lête de madame de Marligues ! Ma chère, me dit-elle, je suis lasse du monde, j'aspire à la retraite ; Paris est fatiguant ; voir toujours les mômes objets, entendre sans cesse médire; se trouver tous les soirs au milieu de ce triste cercle de fous qui extravaguent et ne sont points plaisants; quelle maussade uniformité! goûtons au moins la douceur d'un peu de variété ; par exemple, ennuyons-nous nous-mêmes.

Cela scroit difficile, dit madame de Mirande; on ne s'ennuie jamais avec ceux que l'on aime. Oh! que si, reprend madame de Martigues; mais essayons, partons tous quatre pour la terre que je viens d'acheter, que personne au monde ne le sache : on nous cherchera, on ne nous trouvera point. Que de mauvais propos sur cette étonnante éclipse! un fera les plus solles his-

loircs, les contes les plus ridicules ! nous en rirons bien au retour.

Comment m'arranger avec M. de Thémines? dit la jeune marquise. Oh! ne jouez donc pas ainsi la tendre épouse, reprend madame de Martigues, ne pouvez-vous lui dire que vous allez à Versailles? Elle y consent. Madame de Mirande fait ses objections, on les rejette ; elle se rend, je me laisse séduire, la partie se décide, on se promet le secret, le lendemain nous partons.

Une maison charmante, quantité de lumières, un appartement gai nous inspirent la joie, et nous voilà à rire de tous nos amis, à nous peindre leur étonnement, à nous représenter leurs physionomies surprises et inquiètes : madame de Martigues se met à contrefaire le comte de Piennes. Le voyez-vous à ma porte, dit-elle, disputant avec mon suisse? Elle ny est pas? Non. On ne l'attend pas ? Non. Ni ce soir y ni demain^ ni après? Non. On ne sait oU elle est"! Non. Je suis mort! Et le suisse, toujours non. Nous imaginons qu'il court chez, moi : personne. Chez les autres : pas la moindre découverte. Quatre femmes envolées, disparues! que penser ? que croire ? Mais, ce pauvre Termes, dit madame de Mirande, il va se désoler, et ses chagrins ne m'amusent point. Madame de Martigues a réponse à tout ; Termes est raisonnable^ il prendra patience. Mon mari me fera enfermer, dit madame de Thémines. Eh bien^ nous irons vous voir au couvent. Je l'assure que ma sœur va mettre le scellé chez moi : Tant mieux, nous plaiderons ravaricieuse pour divertissement d'effets. Et tout de suite, faisons des couplets, s'écrie-t-elle, contre nos amis et contre nous ; surtout ne nous ménageons pas, afin de pouvoir honnêtement peser sur les autres»

Cette belle proposition est applaudie ; nous nous rangeons autour d'une table • on prend la plume^ on rêve, on s'applique ; l'une tape du pied, l'autre met ses doigts dans ses cheveux; je ne sais par où commencer ; pour madame de Martigues^ rien ne l'arrête, sa plume court^ tout ce qui se présente est écrit*

9fi LETTUES DE MADAME DE SANCERRE.

Au milieu de cette grave occupation, nous sommes interrompues par un bruit de chevaux ; il se fait entendre dans la cour ; des voix confuses s'y mêlent, on veut entrer, les valets résistent. Madame de Mirande, prêle à s'évanouir, cric : Mon Dieu ! des assassins ! Je palis ; madame de Thémines se cache le visage; madame de Martigues écrit toujours, l'ait signe de la main, et demande un peu de silence.

La porte est bientôt forcée, les voleurs se précipitent dans le salon. C'est Thémines, le comte de Piennes, Termes, Comminges, sa femme, ses deux sœurs, et M. de Montalais, plus charmant en habit de campagne qu'il ne le parut jamais.

Voilà madame de Martigues dans des éclats de rire si grands, si redoublés, qu'ils excitent ceux de tout le monde. On veut se parler, impossible ! on ne s'entend point, une heure se passe, avant qu'on ait pu se dire bonsoir. Je me plains de la trahison, madame de Thémines s'avoue l'indiscrète; on la gronde, son mari la défend, il obtient sa grâce, la joie augmente; de ma vie je n'ai fait un souper plus agréable.

Six jours passés dans cette riante campagne se sont écoulés comme un instant. M. de Montalais en est parti pour aller chercher la marquise à Saint-Germain et la ramener à Paris. Mon Dieu, combien il est aimé I ses amis ne pouvoient se séparer de lui. On l'embrassoit, on lui faisoit promettre de revenir promptement ; à peine lui accordoit-on le temps nécessaire à ce petit voyage. Eh! tout m'engage à presser mon retour, disoit-il au comte de Piennes d'un air touché, d'un ton attendri ; tout me jappelle ici, j'y laisse tout ce qui m'est cher ! Il ne compte pas rester plus de douze jours absent.

On m'apporte votre troisième lettre, je la lirai chez madame de Comminges où je vais souper; depuis un quart d'heure je fais attendre madame de Thianges que j'y mène. Adieu.

A une heure du matin.

Toujours des plaintes de ma paresse. Vous me grondez, vous craignez, vous nosez me dire.., et puis cent questions. Mon ami, je n'y veux pas répondre, je n'y saurois répondre. Pour les détails que vous me demandez, vous les aurez incessamment. Bonsoir^ je vais chercher du repos; je ne sais si j'en trouverai... Allons, mon cher comte, encore une question. Eh pourquoi, madame, pourquoi a en trouveriez-voiis pas? Vous devenez curieux, vous êtes tout prêt à devenir indiscret ; je vous l'ai déjà dit, on n'écrit pas tout ce qu'on pense.

XI1« LETTRIi:

Je vais remplir ma promesse, justifier le maréchal de Tende, et vous apprendre pourquoi M. d'Estelan déshérita son fils. Ni ma mère, ni le maréchal n'étoient capables de se livrer à un vil intérêt : ne les jugez pas sur les discours d'une femme prévenue ou mal instruite; jugez-les sur leur conduite et sur les laits.

Le comte de Dammartin, veuf, âgé de cinquante ans, ne songeant point à reprendre de nouveaux engagements, riche par ses -places, par les bienfaits du roi, maria sa fille unique au marquis de Thoré, lui fit une donation de tous ses biens, et se réserva seulement la terre de Mondelis. Deux ans après il aima éperdument la sœur du comte d'Estelan. Le peu de fortune de cette demoiselle la condamnoitàune triste retraite. Son frère, ruiné comme elle par la perte d'un procès considérable, prêt à passer à la Martinique, où l'appeloit un ami qui y commandoit alors, la pria, la pressa de préférer la main du comte de Dammartin au voilequ'elle alloit prendre. Elle se maria, il partit, je vins au lîic. 7

08 LKTIUES DE MADAME DE SAiNCEllUE.

monde la sixième année de cette union, et perdis mon père avant

d'avoir pu le connoître.

Veuve à vingt-sept ans, réduite à une peiïsion de dix mille livres, ma mère fixa son séjour à Mondelis. Comme cette terre (lovoit être tout mon bien, elle prit un soin particulier de lu rendre fertile, fit chaque année de petites acquisitions, et sans négliger d'embellir sa demeure, elle parvint à doubler la valeur d'une terre qui, dans les mains de mon père, étoit seulement une maison de plaisance.

De toutes celles qui m'appartiennent à présent, Mondelis est Tunique où j'aimerois à vivre; tout y est intéressant pour moi, je m'y vois entourée des marques de la tendresse de ma mère, de ses soins, de ses bontés! ses cendres y reposent, elles me rendent ce séjour cher et respectable. 0 mon ami, combien j'ai versé de larmes sur le marbre qui les couvre, combien de fois j'ai appelé ma mère du fond de son tombeau! Combien j'ai regretté cette amie dont les conseils eussent été si nécessaires à ma jeunesse, dont les consolations eussent été si adoucissantes pour mon cœur affligé!

On m'éleva sous les yeux de la comtesse de Dammartin; ellemême présida à mon éducation, et remplit mon esprit de ces maximes simples et vraies, qui accoutument à penser juste, à aimer ses devoirs, à les suivre sans effort. Sincère, ingénue, je ne connaissois ni le doute, ni la défiance : occupée de ces douces affections dont l'enfance est susceptible, tous les moments étoien[ heureux, quand on offrit M. de Sancerre à mes regards, comme un homme destiné à partager mon bonheur et à l'augmenter. Le maréchal de Tende, son oncle maternel, avoit toujours eu le projet de nous unir; parent et ami du comte de Dammartin, il respectoit sa veuve, la chérissoit, la visitoit souvent, passoit des mois entiers à Mondelis, m'aimoit tendrement, et laissoit voir des intentions que la médiocrité de ma fortune rendoit très-avantageuses pour moi.

LLlTiKtS DE MADAME DE SANCEHRE. 99

Vous savez que le comte de Sancerre, resté orphelindès le berceau , ne devoit pas s'attendre à l'opulence dont \ous l'avez vu jouir. Ses parents, prodigues et négligents, moururent jeunes, laissant à leur fils des biens en désordre, et des terres en décret; le marécbal, habile dans les affaires, accepta la tutelle, paya les detles, se fit adjuger les terres, les remit en valeur. Seul créancier de son pupille, ses avances absorbèrent les deux tiers d'un héritage qu'elles rendoienl considérable : ainsi M. de Sancerre fut élevé dans une exirême dépendance de son oncle ; et comme il étoit nalurellement intéressé, qu'il attendoit tout de sa le 11 dresse et de ses boules, il lui montra toujours la plus grande soumission.

Je n'avois pas encore treize ans lorsque le maréchal de Tende instruisit ma mère de ses desseins sur le comte et sur moi. Madame de Dammartin reçut avec joie, même avec reconnoissance, la proposition d'un établissement qui surpassoit ses espérances. Notre mariage fut secrètement arrêté, et malheureusement poui" moi, le temps ni les événements ne changèrent point la disposition de nos parents.

Trois mois après cet arrangement pris, M. d'Estelan arriva en France. 11 se fit un plaisir délicat de venir à Mondélis surprendre une sœur chérie, qui depuis dix-neuf ans avoit eu rarement de ses nouvelles, et n'altendoit plus son retour. Leur première entrevue fut touchante ; ils s'embrassoienl, pleuroicnt, s'interrogoient tous deux à la fois ; des larmes de joie interrompoient leurs discours, ils rocommençoient a se presser tendrement, à se demander s'ils n'étoient pas séduits par une douce illusion, s'ils jouissoient vraiment du bonheur de se voir et d'être réunis.

Ces mouvements vifs et naturels un peu calmés, M. d'Estelan apprit à ma mère qu'en s'éloignani de la France il avoit le projet d'épouser une riche veuve, dont son ami lui ménageoit la bienveillance et la fortune; mais comme le cœur rejette souvent les

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conseils de la raison, ce dessein resta sans effet. Une jeu ne Espa- ^^nole descendue d'une longue suite d'illustres aïeux, ne possédant que ses titres et les agréments de sa personne, lui inspira de la tendresse; il l'épousa; elle lui donna Un seul tils. Depuis un an la comtesse d'Estelan ne vivoit plus; son mari désolé de sa perle, dégoûté d'un pays où sa complaisance pour une femme adorée le fixoit, se hâla de vendre ses habitations, de repasser dans sa patrie, afin d'y jouir paisiblement d'une grande fortune acquise par les soins d'un ami, par de longs voyages et de pénibles travaux.

Ma mère se plaignit de ce qu'il n'avoit point amené son fils à Mondelis. M. d'Estelan soupira et jetant sur moi des regards attendris : Hélas ! dit-il, pendant son enfance je le deslinois à ma nièce; mais qu'il est peu digne d'Adélaide et de moi! C'est un sujet sans espérance, grossier dans ses idées, brusque, falouche, opiniâtre ; aucun égard ne l'arrête, aucun frein ne le retient; il sacrifie tout à ses moindres fantaisies; les caresses, les menaces, la condescendance, la rigueur, rien ne change, rien n'adoucit un naturel fougueux, hardi, indomptable ; il a causé la mort de sa mère, il causera la mienne. Je ne puis me consoler d'avoir donné la vie à un sauvage capable d'avilir mon nom, de le déshonorer, peut-être de le rendre odieux.

Ma mère s'efforça de calmer la douleur de son frère, et pendant plusieurs jours elle parvint à suspendre ses chagrins. Il la pressa de quitter sa retraite, de retourner à Paris, d'y vivre avec lui. Il vouloit, disait-il, partager sa fortune entre son fils et moi : la comtesse de Dammartin lui promit de s'arranger pour satisfaire ses désirs; il nous quitta, charmé de cette espérance, mais un événement imprévu détruisit tous ses projets de bonheur.

M. d'Estelan avoit amené en France une négresse; elle le servoit depuis longtemps en qualité de femme de charge. Deux petites noires foii bien faites composoient toute la famille de

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celle esclave. Zabelle, l'aînée de ces deux filles, inspiroit une forte passion au jeune d'Estelan ; élevée dans les maximes européennes, Zabette se refusoit aux désirs de son amant. Sa résistance les rendit si violents, qu'emporté par l'amour, par l'impétuosité naturelle de son tempérament, il lui proposa de l'épouser. Zabette se déplaisoit en France, elle regrettoit sa patrie ; l'offre de l'y remener, de la faire passer de l'esclavage au rang de comtesse d'Estelan, de la rendre maîtresse d'une riche habitation, séduisit la jeune noire ; elle consentit a quitter sa mère, à suivre son amant. Pressé d'être heureux, guidé par son indiscrète passion, cet amant inconsidéré trompa la vigilance de son gouverneur, força le coffre-fort de son père, y prit pour plus de six cent mille livres de lingots d'or, quelques pierreries, et s'échappa nt la nuit avec Zabette, il courut sans s'arrêter, arriva à Brest, où trouvant un vaisseau prêt à mettre à la voile, il s'embarqua après avoir écrit cette lettre à son père :

« Monsieur,

« Époux de Zabette, content du sort que j'ai su me faire, je vais courir les mers, vivre à ma fantaisie et chercher l'espèce de bonheur qui me convient. Vous pouvez, monsieur, me regarder comme si je n'étois plus, jamais je n'aurai la hardiesse de reparoitre à vos yeux. »

M. d'Estelan revenoit de mondelis à Paris quand il rencontra sur sa route un de ses gens dépêché vers lui pour l'instruire de l'évasion de son fils, de l'ouverture de son coffre-fort, et de l'enlèvement de Zabette. Le comte fut si douloureusement affecté de cette aventure, que sa santé déjà altérée, s'affoiblit tout à fait. 11 tomba dangereusement malade ; ma mère, apprenant son état, me mit à l'abbaye du Martrai, et se rendit en diligence auprès de son frère. M. d'Estelan eut une longue maladie, souffrit beaucoup, revint un peu, mais sa convalescence ne promit point le retour de ses forces ; il languit plus de huit mois; ni les secours

(le l'art ni les consolations de l'amitié ne purent ranimer un

cœur brisé par la tristesse.

Tous ses biens étoient acquis; il avoitle droit d'en disposer. Détestant la bassesse de son fils, il le deshérita par un acte authentique et confirma cette exhérédation dans son testament. Il me nomma légataire universelle de tous ses effets, évalués à près de trois millions. Il m'en rendit maîtresse dès l'instant de sa mort, me chargeant de payer à son fils une pension viagère do vingt mille livres s'il revenoil en France et s'y trouvoit dans le besoin.

Peu de temps après avoir fait ce testament, que ma mère ne dicta pas, M. d'Eslelan expira dans les bras d'une sœur qu'un si brillant héritage ne consola point de sa perte. En qualité de ma tutrice, elle fut mise en possession de toute la fortune de son frère.

Le maréchal de Tende, alors chargé d'une négociation secrète et importante, étoit en Savoie quand M. d'Estelan arriva en France. Il n'en revint qu'un mois après sa mort ; il ne le connoissoit point, comment auroit-il dirigé ses volontés? Noble, juste et désintéressé, il n'eût jamais excité un père à punir. Vous êtes surpris peut-être en me voyant défendre avec chaleur le caractère d'un homme, qui sur la fin de sa vie m'a donné des marques de haine; il devint mon ennemi, je l'avoue, mais je ne dois pas me plaindre de lui : il me crut bizarre, dissimulée, ingrate; comment n*auroit-il pas cessé de m'aimer? Sa prévention n'a point éteint mon amitié, elle n'a point affaibli ma reconnoissance : vous admirâtes à Mondelis le tombeau que j'ai élevé à la mémoire de cet homme respectable ; ce n'est point un monument consacré à l'orgueil, à la vanité ; non, c'est celui d'une tendre vénération, d'un souvenir toujours présent, toujours cher : de tant de peines dont M. de Sancerre se plut à me faire sentir l'amertume, la plus vive encore au fond de mon cœur est cette fausseté, cet art cruel qu'il employa pour mo

LETTRES DE MADAME DE SAPsCEURE. ior,

ravir l'eslime et l'affection de ce sensible, de ce généreux parent.

En revoyant le maréchal de Tende, ma mère s'applaudit do pouvoir donner une riche héritière à son neveu ; elle vit M. do Sancerre, il avoit alors vingt-quatre ans, il lui parut formé poui* plaire; elle souhaita que l'union de nos cœurs précédât notre engagement. Le maréchal convint de mener son neveu à Mondelis, dès que les affaires de ma mère lui permettroient d'y 1 etourner. Peu de temps après elle revint ; je sortis du couvent. Deux mois se passèrent encore sans que rien troublât l'heureuse tranquillité de mon cœur ; mais l'instant approchoit où ma propre expérience devoit m'apprendre que l'apparente augmentation de notre bonheur est souvent la cause cachée de son entière destruction.

En voilà assez, mon cher comte, pour satisfaire votre curiosité et lever les doutes de madame de Kerlanes. Je n'ai jamais OH de lumières sur le sort du jeune d'Estelan ; j'en ai cherché, même avec soin, mais sans succès. Malgré sa faute, ses droits sont naturels et légitimes ; s'il vivoit, je ne pourrois jouir paisiblement d'une fortune que la loi me donne, il est vrai, mais dont mes principes exigeroient la restitution. Sans doute, Nf. d'Estelan ne vit plus; depuis la mort du comte de Sancerre, j'ai séparé de mon revenu les vingt mille livres destinées par mon oncle à son fils, pauvre et sans secours. Ce fonds appartient à tous ceux qui en ont un véritable besoin. J'en puis tirer encore deux cents louis, puisque madame do Mariadeck le désire, pour mettre mademoiselle de Kerlanes en état deparoître décemment aux veux d'une famille où elle va entrer. Adieu.

Xm- LETTBE

Je suis vraiment touchée des reproches dont votre dernière lettre est remplie. Non, mon cher comte, non, vous n'avez point

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perdu ma couiiunce; mais pourquoi cette pressante curiosité, pourquoi nie \)r\ei\ me conjurer de vous laisser pénétrer un mystère que rien n'a pu m'engager à dévoiler? Il est encore caché, même à mes parents, si intéressés à connoître les motifs de mes démarches. M. de Sancerre n'est plus, me convient-il de ternir sa mémoire? de lui ravir l'estime d'un ami qui chérit son souvenir? Ah! ne troublons point ses cendres! Je l'ai aimé, haï, méprisé, je l'avoue ; sa mort a dû effacer mes ressentiments ; je veux tout oublier : heureuse si, en pardonnant, je ne me rappelois jamais combien j'ai eu à pardonner.

Si, comme vous le dites, ma conduite a prouvé à toute la France mo)uextrême aversion pour le comte de Sancerre^ laissons toute la France dans l'erreur : que m'importe à présent de détruire SCS fausses opinions ? Je ne pourrois parler sans blesser plus d'un cœur, et peut-être êtes-vous intéressé vous-même à mon silence.

Vous ne vous seriez point éloigné volontairement d'un objet agréable à vos tjeux? Ah! je le crois. Votre sexe n'est ni fier, ni délicat ; sa propre satisfaction est le principe de tous ses mouvements. Si dans la même situation nous suivions, vous et moi, les seules inspirations de nos cœurs, ils nous guideroient naturellement par des routes différentes.

Ma façon de penser vous est connuel Mais vous l'est-elle sur des points que nous n'avons jamais traités ensemble? La froideur^ l'indifférence^ la fierté m'éloignent seules d'an second engagement. Qui vous l'a dit? sur quoi le jugez-vous ? Cette idée est une suite de vos premières préventions. Eh bien, mon ami, vous vous trompez ; sous l'apparence de cette froideur qu'on me reproche, je cache une âme tendre, trop tendre peut-être! Éclairée par le malheur, j'ai voulu examiner, connoître, éprouver ; mon cœur prêt à se donner, a toujours trouvé des raisons à se défendre. L'homme que l'on approfondit est rarement l'homme que l'on choisit ; un seul m'a paru réunir toutes les qualités, tou-

IKTTRKS m MADAME DK SANCEURR. lOr»

los les vertus capables de me détermiiiei... Hélas! par une bizarrerie de mon destin, je n'ose arrêter ma pensée sur cet objet de ma sincère estime... Ne me dites rien, ne me demandez point d'explication sur ce peu de lignes ; point de questions, pas un mot! Souffrez que je vous traite comme moi-même: vous cacherois-je des sentiments qu'il me seroit permis de m'avouer?

Assurez encore madame de Valancé que ses démarches resteroient sans effet. Je ne veux pas changer d'état, je le veux moins que jamais. Au fond, le mien pourroit être si tranquille ! Mon goût, ma raison m'y attachent ; mes amis, des livres, d'amusantes études, de longues promenades, un petit cercle où le cœur parle toujours, l'esprit quelquefois; cela ne suftit-il pas pour continuer ce voyage si court, appelé la vie ? Mon ami, sur une route où l'on est assuré de ne point repasser, il ne faut pas fixer les objets avec le désir de se les approprier, c'est assez de les voir et de s'en amuser.

Madame de Mirande sera mardi comtesse de Termes. Madame de Martigues vouloit qu'on attendit le retour du marquis de Montalais ; Termes est sans complaisance à cet égard. M. de Piennes comptoit en vain sur la force de son exemple; le pauvre comte! il dira peut-être encore longtemps, pourquoi rd-je vue? jwur quoi rai-je aimée?

Je suis sérieuse, triste même ; tout me paroît si uniforme, si languissant autour de moi ! Vous avez bien raison de rester en Bretagne, on s'ennuie ici, rien n'égayé, rien ne ranime ; Paris n'offre aucun plaisir vif, on n'y rencontre que des fous ou des imbéciles. Adieu, vous me placerez dans celle de ces deux classes où vous me supporterez le mieux.

1(1(1 LK'ITHKS Ill<: MADAMK DK ^ANCETIin:.

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