‹ ŒuvresChapitre 63 sur 87 · LETTRE XY · texte numérisé non relu

LETTRE XY

A MYLORD CARLILE

Non, mylord, je n'ai point un esprit d'obstination qui me porte à me chagriner pour faire partager mes peines à un autre ; mais j'ai la noble fermeté qui distingue les cœurs généreux de ces petites âmes toujours prêtes à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Déterminée dans mes résolutions par des principes sûrs, je suis capable de tous les efforts que l'honneur exige; et ce que je croirai me devoir décidera toujours de mes projets de conduite et de mes idées de bonheur. C'est un homme, dites-vous, qui a des torts : il les sent; il revient. Yous rejetez ses soumissions ; ce procédé est peu d'accord avec votre caractère : vous aimez encore, vous êtes encore aimée; vous devez oublier, vous devez pardonner. Pourquoi le dois-je, mylord? Lorsque vous eûtes querelle avec le chevalier Sternill, c'étoit un homme qui, dans un moment de délire, vous avoit insulté : il reconnoissoit sa faute, il l'avouoit ; il offroit de vous faiie toutes les réparations qui étoient en son pouvoir : vous saviez

qu'il VOUS aimoit ; cependant vous refusâtes de l'entendre; rien ne put vous faire consentir à un accommodement; et, pour un geste douteux, un mot échappé dans la chaleur d'une folle dispute, vous étendîtes mort à vos pieds celui que vous aviez nommé cent fois votre ami. Quelqu'un blâma-t-il votre inflexibilité? Pourquoi pardonnerois-je, moi que l'on a insultée avec réflexion, de dessein prémédité, sous le voile de l'amitié, de l'amour, de tous les sentiments qui peuvent toucher un cœur tendre et reconnoissant? Eh ! quel droit un sexe a-t-il de se jouer de la douceur et de la bonté de l'autre?

Si l'usage a rendu le point d'honneur différent entre nous, si je ne suis point forcée à me venger avec éclat, mon ressentiment doit-il en être moins vif? Doit-il céder aux avances d'un ennemi qui, pour bien moins, eût payé de sa vie l'outrage qu'il vous auroit lait? Encore une fois, quels sont vos droits pour insulter ou pour punir? quel orgueil vous persuade que vous devez punir, quand vous croyez que je dois pardonner?

Ne me donnez point des préjugés pour des lois, mylord, ni l'usurpation comme un titre; le temps et la positiqn affermissent le pouvoir de l'injuste, mais ne le rendent jamais légitime. Dans cette route difficile où nous voyageons ensemble, le ciel nous a placés sur la même ligne; je puis marcher votre égale, et je n'admets point de distinctions entre des créatures qui sentent, pensent et agissent de même.

Mais je hais à disserter; et quoique votre lettre soit Iréspropre à m'animer, je ne porterai pas ce sujet plus loin. Je veux bien vous donner ces détails que vous désirez ; je consens môme à vous prendre pour juge entre mylord d'Ossery et moi : prêle à en appeler pourtant, si vous osiez me condamner sur les fails que je vais vous exposer.

556 LLTTRES UE MYLADV CATESBY.

HISTOIRE

DE MYLADY JULIEITE CATESBY ET DE MYLORD D'oSStlRY

Ce que je vais vous confier n'est intéressant que pour un ami. Encore fort occupée de mes chagrins, je puis convenir pourtant qu'ils n'ont d'extraordinaire que la façon dont je les ai sentis : mais la diversité de nos caractères met une extrême différence dans notre manière d'envisager les événements ; je n'ai pu me consoler d'un malheur qui peut-êlre eût été léger pour une autre. .

Mariée à seize ans, veuve à dix-huit, je revins à Londres comme vous en partiez pour aller à Vienne. Rien ne me promettoit alors la fortune considérable que je possède aujourd'hui. Sans ambition, sans amour pour le faste, je ne la désirois pas, .cette fortune. Hélas I que mon frère n'en jouil-il encore ! quels biens me le feroient oublier 1 que ne puis-je perdre tout ce vain éclat, et recouvrer un ami si cher! Vous l'aimiez, mylord, et vous savez combien mes regrets sont fondés. Il partit pour la France, et je restai chez ma tante, qui nous servoit de mère à tous deux. Lady Nancy sa iilie, ayant été mariée à mylord d'Ormond, et ma tante lui cédant sa maison dans Pallmall, un arrangement convenable me fit demeurer avec lady d'Ormond.

L'extrême jalousie de mylord Catesby m'ayoit accoutumée à la retraite; je me plaisois peu dans le grand monde ; la lecture et la musique occupoient tous mes moments. On me trouvoit aimable, on me le disoit; mais, sans être insensible au plaisir de l'entendre dire, je l'étois beaucoup au soin de mes amants. Je riois de leurs transports; et, badinant des erreurs où l'amour conduit, je croyois que la raison et la fierté me les feroient toujours éviter.

Peu de temps après le mariage de ma cousine, nous partîmes

pour le comté d'Erford. Mylord, cornle d'Ossery, et le chevalier d'Orsay, revinrent alors, l'un de France, et l'autre d'Italie. Comme ils étoienttous deux amis de mylord d'Ormond, ils furent priés par lui de venir à Erford : ils tardèrent peu à s'y rendre, et ils arrivèrent ensemble. J'étois avec mylady d'Ormond, lorsque son mari les lui présenta ; le premier regard que je portai sur l'un des deux décida pour jamais mon goût et mes penchants.

Mylord d'Ossery montroit un grand éloignement pour la tendresse. Avant de l'avoir vu, j'étois fort indifférente : cette con formité d'humeur dont on nous railloit quelquefois fut le premier lien de l'amitié qui nous unit d'abord : il parloit souvent de l'amour, mais c'étoit toujours pour s'en plaindre ; il paroissoit n'en connoître que les peines. Mon cœur, déjà sensible pour lui, prenoit un secret intérêt à ses discours: je me les repétois quand j'élois seule; et, pensant qu'il regrettoit une infidèle, je partageois ses chagrins. Je m'étonnois qu'on eût cessé de l'aimer ; il me sembloit qu'une femme qui avoit pu le trahir ou l'abandonner étoit née plus perfide que toutes les autres.

Je passai un peu de temps sans faire attention au plaisir que je sentois en voyant le comte ; je m'y livrois, et n'y réfléchissois point; je trouvois seulement que, depuis son séjour à Erford, tout étoit devenu plus intéressant pour moi.

Le chevalier d'Orsey se déclara mon amant. Vous savez que ses passions sont vives, mais de peu de durée : il se montra bientôt empressé, ardent, et ne me parut qu'importun. Mylord d'Ormond souhaitoit qu'il pût me plaire; il lui avoit même donné des espérances : je les détruisis dès qu'on m'en parla. Le chevalier prit de l'humeur, et me devint insupportable : il étoit triste, jaloux, incommode, boudoit souvent, et passoit des jours entiers à la chasse pour m'éviter. Mylord d'Ossery me badinoit sur ses absences; il m'assuroit en riant qu'elles m'affligeoient, et s'offroità me représenter le chevalier. 11 prenoit sa place près

de moi, l'imitoit dans ses soins, choisissoit des fleurs, et me les présentoit avec celte contenance timide, cet air sombre, dont l'amour malheureux ne peut se défendre, et qui ajoute à l'ennui qu'il inspire. Le comte mêloit tant d'agrément à tout ce qu'il faisoit, que celte plaisanterie se^ répétoit sans y perdre. Elle nous engageoit à nous chercher ; et quand nos entretiens prenoient un tour plus sérieux, mylord d'Ossery plaignoit le chevalier, et me disoit qu'il n'imaginoil point de malheur égal à celui de m'aimer et de me déplaire.

Un matin que je m'étois promenée assez longtemps avec le chevalier d'Orsey, par un de ses caprices ordinaires il changea tout à coup d'humeur et parut fort enjoué. Mylord d'Ossery prit un air sérieux ; je vis de la froideur dans ses regards ; je m'en inquiétai : un mouvement inconnu se fit sentir à mon cœur, et me causa la plus grande agitation. Je voulois parler au comte, lui demander le sujet de sa tristesse; mais, loin de saisir les occasions que je lui donnoisde s'approcher de moi, il ne parut pas même faire attention à mon dessein. Les heures passèrent, et le jour tinit, sans qu'il m'eût marqué la moindre préférence, sans qu'il eût daigné m'adresser une seule parole. Qu'il me païut long, ce jour! quel dépit je scntois contre mylorJ d'Ossery! j'en ressenlois tant, que je croyois le haïr. Dès que je fus seule, des larmes s'échappèrent de mes yeux; elles dissipèrent l'oppression de mon cœur, et me laissèrent la liberté de réfléchir sur la cause secrète du sentiment qui les faisoit couler.

Pourquoi me troubler de la froideur de mylord d'Ossery? Pourquoi désirois-je de lui parler? Qu'avois-je à lui dire? Et quel intérêt devois-je prendre au changement de son humeur? Ces questions que je me fis à moi-même me découvrirent le penchant auquel je m'étois livrée sans le connoîlre.

Vous le dirai-je, mylord? En osant me l'avouer, j'eus la foiblesse de me le pardonner. Je Irouvois milord d'Ossery si digne d'être aimé; l'agrément de son esprit, les grâces de sa per-

sonne, son air, ses traits, la noblesse de ses sentiments, mille qualités aimables, les vertus qu'il possédoit, celles que mon amour lui prôtoit, tout en lui me parut propre à augmenter ma tendresse et à la justifier : je me promis de ne jamais la faire éclater ; mais je me promis aussi de la conserver toujours.

On me trouva le lendemain un air d'abattement qui fit craindre pour ma santé. Mylord d'Ossery laissa voir tant d'inquiétude, se montra si touché de ma langueur, que l'intérêt vif qu'il y prit la dissipa bientôt. En le voyant, en l'écoutant, ma gaieté renaissoit, et ramenoit sur mon visage l'éclat que le chagrin en avoit banni. Depuis ce jour, j'observai mes démarches : le comte me montra bien plus d'amitié; mais il ne me montroit que de l'amitié.

L'hiver nous ramenant à Londres, je vis mylord d'Ossery moins souvent; je devins triste, rêveuse; je sentis du dégoût pour fous les amusements qui me suffisoient avant que mon cœur se fût donné. Lady Henriette étoit alors à Venise avec son père. Privée de la seule amie à laquelle j'aurois osé confier mon trouble, je veillois sans cesse sur moi-même pour le cacher. Quelquefois je rougissois de mon amour ; je regrettois ma première tranquillité; je ne voulois plus me livrer à mes sentiments; je les combattois : j'examinois le comte avec attention; je luicherchois des défauts; je souhaitois qu'il pût me déplaire : mais plus je le regardois, plus je l'écoutois, plus je mepersuadois qu'il étoit vraiment digne de tout l'amour que je sentois pour lui.

Le chevalier d'Orsey, dont la légèreté étoit extrême, las de mon indifférence, offrit ses vœux à miss Germain : son infidélité nous rendit amis. Comme sa nouvelle maîtresse étoit souvent avec moi, il me prioit de ne pas lui apprendre à le maltraiter. Mylord d'Ossery étoit toujours mêlé dans nos entretiens : nous parlons sans le vouloir de l'objet qui nous plaît ; son nom est sans cesse sur le bord de nos lèvres : on veut en vain le retenir, il

-.fiO LKTTRES DE MYLADY CATESBV.

tkhappe; on Ta prononcé cent fois, avant de songer qu'on ne vonloit pas le prononcer une seule. Soit que le chevalier m'eût pénétrée et voulût se venger, soit qu'il le pensât en effet, il me répétoit à tous moments qu'il plaindroit beaucoup une femme qui s'attacheroit à mylord d'Ossery. Il me le peignoil solide, aimable, généreux, mais insensible. Le chevalier me chagrinoit par ses discours ; pourtant je ne me lassois point de les entendre : c'étoit parler de mylord d'Ossery; et tout ce qui m'entretenoit de mylord d'Ossery avoit un charme attrayant pour moi.

Je passai une partie de l'iîiver dans l'incertitude et l'agitation; les regards du comte, ses assiduités redoublées, mille petits soins que le cœur seul fait prendre et que lui seul sait apprécier: tout me persuadoit qu'il m'aimoit : mais il ne me le disoitpas; et ce doute inséparable de l'amour, cette crainte qui élève des obstacles à nos désirs et détruit nos espérances, me faisoit toujours rejeter les preuves que je croyois avoir de sa tendresse. Tant que mylord d'Ossery étoit près de moi, une paix douce calmoit mes sens ; mes vœux les plus chers me paroissoient remplis ; et dès qu'il s'éloignoit, je sentois renaitr.^ toutes mes inquiétudes.

Nous étions un soir dans le cabinet de mylady d'Ormond; tout le monde jouoit, excepté le comte et moi ; j'étois debout, appuyée sur le fauteuil de lady Bedford, dont je voyois le jeu. Elle appela mylord d'Ossery pour lui parler; il se pencha vers elle ; un mouvement que le hasard me lit faire posa ma main sur celle du comte. Je la retirai ; mais lui, me fixant avec un regard passionné, se hâta de porter la sienne à sa bouche, et baisa l'endroit que je venois de toucher. Je fus émue de cette action ; elle m'attendrit, elle me charma; et du reste du soir je ne pus me défendre, en regardant le comte, de ce trouble, de cet embarras, qui dit si bien ce qu'on s'efforce de taire.

Pardonnez, mylord, si je m'étends sur de si foibles détails : cette cruelle passion m'a été si chère, tout ce qui s'y rapporte

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Geoffroy se

pAGSa un bras autour demoi, comme pourmc retenir.

Garni cr frères. Kdi leurs.

esl encore si vif dans ma mémoire, qu'il m'est impossible d'en parler sans me rappeler les circonstances qui m'ont conduite à me livrer à ce malheureux penchant.

Au commencement du printemps nous retournâmes à Erford : mylord d'Ossery voulut être du voyage; j'en ressentis une joie extrême : je me flattai qu'il y venoit pour moi seul; je lui sus gré de me préférer aux amusements que la cour, Bath et Tunnebridge pouvoient lui offrir. Hélas! je ne fus que trop sensible à ce léger sacrifice.

Moins gênés qu'à Londres, nous passions des heures entières dans ces beaux jardins que mylord d'Ormond a pris plaisir à rendre délicieux par les plantes rares, les bosquets et la quantité de fleurs dont il les a fait orner. Le comte me perfectionnoit dans le françois, et je lui enseignois l'espagnol : nos lectures nous conduisoient à des réflexions dont nos sentiments étoient le principe. A chaque instant le secret de notre cœur paroissoit prêt à nous échapper; nos yeux se l'étoient déjà dit, lorsque lisant un jour une histoire touchante de deux tendres amants qu'on séparoit cruellement, le livre tomba de nos mains, nos larmes se mêlèrent; et, saisis tous deux de je ne sais quelle crainte, nous nous regardâmes. Il passa un bras autour de moi, comme pour me retenir ; je me penchai vers lui ; et, rompant le silence en même temps, nous nous écriâmes ensemble : « Ah! qu'ils étoient malheureux I »

Une entière confiance suivit cet attendrissement. Mylord d'Ossery me découvrit enfin les sentiments que je lui avois, disait-il, inspirés dès le premier instant où il m'avoit vue. 11 m'apprit les raisons qu'il avoit eues de contraindre les mouvements de son cœur, naturellement porté vers l'amour. Vous savez qu'il étoit prêt d'épouser lady Charlotte Chester, lorsque le vieux duc de Pembroke se présenta et fut agréé dans sa recherche. Lady Charlotte préféra à l'amant aimable qui lui étoit attaché, qu'elle feignoit d'aimer, un titre qu'il n'espéroit point alors, ayant deux

frères, tous deux ses aînés. Cette fille ambitieuse dégoûta mylord d'Ossery de tout un sexe qu'il crut incapable de tendresse et de fidélité. Il quitta Londres, et conservoit encore, lorsqu'il vint à Erford, la crainte de s'engager : elle fut bientôt dissipée par Tespoir de trouver en moi un cœur formé pour le sien. Il oublia la duchesse, et ne s'occupa que du plaisir de se livrer à l'amour que je lui donnois, et qu'il me cachoit.

Avec quel feu il me le peignit, cet amour! combien de fois il me jura que son bonheur, que sa vie dépendoient du retour que j'accorderois à sa tendresse ! Que ses regards étoient touchants ! (jnelle ardeur dans ses expressions? Ses discours, le son même d(^ sa voix pénétroient mon âme; toutes ses pavoles s'y gravoicnt pour ne s'en effiicer jamais.

Ah! m y lord, quel moment! l'aveu d'un amour qu'on partage esl un trait de lumière qui porte un nouveau jour dans nos idées. Un charme inconnu se répandit sur tout ce qui m'environnoit; les objets changèrent à mes yeux : ils devinrent plus riants, plus aimables; je vis la nature s'embellir autour de moi. Ce jardin où je venois d'apprendre que j'étois aimée me parut le séjour d'un être bienfaisant, dont la main déchiroit le voile qui m'avoit caché le bonheur. Interdite, saisie d'étonnement et de joie, comment aurois-je pu renfermer des mouvements rapides et sentis pour la première fois? Eh I pourquoi les aurois-je contraints? je laissai voir à mon amant tout le plaisir qu'il venoit de faire passer dans mon âme : il en jouit, et l'augmenta par ses transports, par la reconnoissance avec laquelle il reçut les serments que je lui lis de l'aimer toujours. Depuis cet inslant mylord d'Ossery réunit tous les penchants de mon cœur, et je ne respirai plus que pour aimer mylord d'Ossery.

C'est dans ce temps que le duc de Suffolk vint à Erford : il y passa six semaines, et prit pour moi celle passion qu'il conserve encore. Pourquoi ne puis-je la payer d'un sentiment pi us tendre que l'estime? Une ardeur si constante devroit bien l'emporter

sur le souvenir d'un ingrat. Mylord duc me fit parler, mes relus l'affligèrent sans l'offenser : il imagina facilement que le rang de duchesse, une fortune immense, l'homme le mieux fait et le plus justement estimé n'étoit point un parti auquel on pût renoncer sans un fort attachement pour un autre. Il s'en expliqua avec mylord d'Ormond, qui l'assura du contraire, mais sans pouvoir le persuader. Je ne doute point que ses soupçons ne soient tombés sur mylord d'Ossery : je le crois d'autant plus que depuis il n'a jamais prononcé son nom devant moi, égard doni je lui saurai toujours gré.

Nous cachions avec soin notre secrète intelligence, sans autre raison qu'un peu de lionle d'avoir changé; nous nous voyions sans cesse; et, la nuit, nous nous écrivions ce que nous n'avions pu nous dire pendant le jour. Que ce temps est encore cher à mon souvenir! Que je vivois heureuse! Quel bien est comparable à la douceur d'aimer un homme qui nous paroît digne des plus tendres affections de notre cœur, qui nous aime, nous le dit, nous le répète à chaque instant : dont tous les désirs se confondent avec les noires! Quel plaisir de l'altendre, de le voir paroître, de lever sur lui des yeux que sa présence anime, de lire dans les siens qu'on lui plaît! Qu'il est flatteur de se voir l'objet de ses soins, de ses préférences; d'imaginer qu'il ressent tous les transports qu'il excile, qu'il jouit de tous les plaisirs qu'il donne! Ah! mylord, pourquoi la légèreté de notre cœur, l'inconstance de nos idées changent-elles en amertune un senliment si doux? D'où vient que de deux personnes qui ont l'égal pouvoir de se procurer un bonheur si grand, si vrai, une des deux s'en dégoutte, cesse de le sentir, et livre l'autre à d'éternels regrets!... Aimable sensibilité! présent cher et flatteur! non, ce n'est pas vous qui nous rendez malheureux! notre inquiétude naturelle, nos caprices empoisonnent les dons du ciel, et nous font prodiguer, sans en jouir, les dons précieux qu'il nous accorde.

Six mois se passèrent dans cette agréable situation. Vers

ôU LETTRES DE MYLADY CATESBY.

ic milieu de l'automne, mylord d'Ossery lut obligé d'aller à Londres pour assister aux noces de mylord Portland, qui épousoit lady Mortimer. Il montra une répugnance extrême lorsqu'il fallut partir, et me quitta avec une douleur véritable. Il m'éciivoit deux ou trois fois par jour; ses lettres étoient remplies de la plus grande tendresse; il ne parloit que du désir de revenir, de me revoir, et de l'espoii' de former bientôt avec moi la même chaîne qu'il venoit de voir serrer. Mes réponses lui exprimoient l'ennui que me causoit son absence; ennui que rien ne pouvoit dissiper. 11 revint enfin , et la joie de le revoir effaça le souvenir des tristes jours que j'avois passés sans lui.

Les premiers transports de cette joie étant calmés, je crus m'apercevoir d'un peu de mélancolie dans les regards du comte; je lui en demandai le sujet, avec ce tendre intérêt qu'uïi cœur vraiment touché prend aux moindres inquiétudes de ce qu'il aime. Un jour que je le pressois de me confier ses peines, je vis ses yeux mouillés de quelques larmes; il s'efforça de me les cacher, et détournant son visage : Ah! me dit-il en s'interrompant plusieurs fois, j'ai un reproche à me faire, un reproche qu'à chaque instant vos bontés rendent plus vif! Permettez-moi de ne pas m'expliquer sur ce qui le fait naître : si je parlois, vous m'en aimeriez bien moins; vous ne m'aimeriez plus peut-être. Je ne suis pas digne de ce cœur que vous m'avez donné; aucun homme n'en est digne. Que votre âme est au-dessus de la mienne! que j'ai à rougir auprès de vous! Ah ! lady Juliette, est-ce votre amant, est-ce un homme aimé de vous, qui a pu se préparer des remords?... Non, je ne suis plus cet heureux amant qui croyoit vous mériter.

Cet étrange discours pénétra mon cœur d'un trait douloureux; je le priai en vain de m'ouvrir son ame tout entière; il ne put y consentir : je n'osai le presser, dans la crainte d'augmenter sa peine. Le temps sembla l'adoucir et diminua

LETTRES DE MYLADÏ CATESBV. * 505

ma curiosité. Son amour étoit toujours le même ; et, sa tristesse se dissipant peu à peu, je ne m'obstinai point à découvrir son secret. Le comte m'éloit si cher! je trouvois tant de douceur à lui sacrifier quelque chose! comment aurois-je ramené un sujet d'entretien qui pouvoit lui déplaire ou raffliger?

Nous partions d'Eiford dans six jours. Mylord d'Ossery m'avoit fait consentir à lui donner la main un mois après notre retour à Londres; j'avois souhaité d'attendre, pour m'unira, lui, le retour de mon frère. Ses dernières lettres m'assuroient qu'il repasseroit la mer au commencement de Fhiver. Mylord d'Ossery pouvoit prétendre à un parti plus riche que je ne l'étois alors : cependant ma fortune suffisoit au surcroît de dépense qu'une femme devoit lui occasionner : elle me mettoit on élat de me passer de tous les avantages qu'il vouloit me taire. On lui avoit envoyé un plan des articles; il avoit pris plaisir à les examiner, à les rédiger avec moi. Nous étions d'accord sur tous les points, lorsqu'un soir mylord d'Ossery reçut un courrier qui le lit demander avec beaucoup de mystère, et ne voulut remettre ses dépêches qu'à lui-même. 11 avoit laissé le jeu où il étoit engagé, pour aller parler à cet liomme : mais au lieu de revenir, il envoya prier mylord Arthur de prendre son jeu. A l'heure du souper, un de ses gens vint dire qu'il se trouvoil un peu mal, et qu'on le mettoit au lit.

Jamais inquiétude plus vive ne se lit sentir à mon cœur que celle où me mit ce message. Je n'imaginai point que le comte fût malade, mais je pensai qu'on venoit de lui apporter une nouvelle fâcheuse. J'envoyai plusieurs fois Betty savoir comment ^il se trouvoit, et s'informer de ce qu'il faisoit. Elle me dit d'abord qu'il étoit enfermé, et avoit défendu à ses gens d'entrer. Ensuite elle apprit de son valet de chambre qu'il pleuroit amèrement, paroissoit au désespoir, et que jamais on ne l'avoit vu dans un élat aussi violent.

Quelle nuit je passai! mylord d'Ossery étoit dans la plus grande allliclion ; il s'enfernioit, il pleuroit, il avoit des peines, et ne nie clierchoit pas! En avoit-il qu'il ne piit me confier? Douloit-il de Tintérêl que je prenois en lui? Il avoit donc des secrets pour moi? Je me rappelai ses discours et son embarras dans les premiers moments de son retour à Erford; je commençai à craindre, sans démêler ce que je craignois. La seule idée qu'il versoit des larmes faisoit couler les miennes : je ne pouvois c'almer mon trouble; et le jour me surprit dans cette triste incertitude dont on brûle de sortir, ^t dont trop souvent on regrette la perte.

Dès que l'heure le permit, j'envoyai savoir comment mylord avoit passé la nuit : on répondit qu'il ne s'étoit pas couché; qu'il venoit de s'habiller et s'étoit mis à écrire. Mylord Arthur, sa femme, la comtesse de Lindsey et son fils, étoient les seuls étrangers qui restassent à Erford; ils partoient ce même jour. Pour éviter de me montrer, je fis dire que je reposois, et j'allai me promener le long du canal.

Je marchai longtemps sans m'apercevoir du chemin que j'avpis fait. Comme je revenois, je vis mylord d'Ossery qui s'avançoit vers moi, mais si foible, si abattu, si changé, qu'il étoit facile de juger, en le regardant, qu'un événement bien fâcheux, bien imprévu, le réduisoit dans cet état. 11 me joignit, me salua sans lever les yeux sur moi, prit une de mes mains, la serra doucement, me conduisit dans un bosquet où nous nous assîmes tous deux sans rien dire. Je n'osois lui faire des questions; il vouloit parler, et sa voix expiroit sur ses lèvres : enfin, tombant à mes genoux et cachant son visage dans ma robe, il se mit à pleurer avec toutes les marques d'une douleur' inexprimable. Ses larmes et ce triste silence déchiroient mon cœur; je le pressois tendrement de parler; je pleurois avec lui : son chagrin m'accabloit; je le conjurois de le modérer, de le répandre dans mon sein : il avoit cédé à mes instances et levé

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la lelc; ses yeux baignés de larmes étoierit fixés sur les miens; nos pleurs se confondoient; il paroissoit déterminé à s'expliquer; je l'en suppliois, lorsque, s'arrachant lout à coup de mes bras, il s'éloigna avec vitesse. Je le rappelai en vain; je voulus le suivre et n'en eus pas la force. Toutes mes craintes, mes alarmes, n'éloient que pour lui; je ne pouvois concevoir ce qui l'aifligeoit à cet excès, ni comment il éloit possible qu'il put trouver de la difficulté à s'ouvrir avec moi. Rentiée dans mon apparlement, on me dit que mylord éloit sorti; deux licuies après, on m'apporta une lettre; elle éloit de lui : que devins-je en y trouva ni ces mots I

«Je pars, madame;et je pars sans espoir de vous revoir jamais: comment oserois-je reparoître devant vous ! moi qui vous ai trahie ! qui, parvenu au comble de mes vœux, de mes souhaits les plus ardents, aimé de vous entin, n'ai pu réprimer un indigne mouvement !... moi qui me suis exposé à vous perdre!... Ah î détestez, méprisez le iiionstre odieux qui a détruit son bonheur et le vôtre! Hélas! si près d'être à vouset si char:né de mon sort! si vain de régner tlans un cœur tel que le vôtre ! Quand vous m'avez préféré!... faut»il !... Oui, l'homeur m'impose une loi... Que vous êtes vengée ! que je suis puni ! Je vous perds ! Ah ! Dieu! je vous perds!... falal voyage!... Mais de qui me plaindre, que de moi-même! Votre idée, si chère à mon cœur, si présenle à mon souvenir, ne devoit-elle pas m'arrêter !... Mais étois-je à moi?... Quoi ! je ne vous verrai plus? Je serai l'objet de vos mépris, de votre haine?... Plus malheureux cent fois de l'èlre un seul^ instant de vos regrets, de voire douleur, de vos larmes qui vont couler pour un ingrat, pour un cruel forcé de se priver... Ah! plaignez-moi, madame, j'ose implorer votre pitié! que ne puis-je an moins vous apprendre... Mais cet horrible secret n'est pas tout à moi; je dois respecter..» quoi?... )non malheur. Faut-il que je sois réduit à désirer d'être oublié

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de VOUS? Ali! je ne vous oublierai jamais ! je vous adorerai toujours ; vous m'occuperez sans cesse. Adieu, madame, adieu. Puissé-je ne pas vivre assez longtemps pous apprendre ce que vous pensez d'un malheureux qui ne vous méritoit pas ! »

Je demeurai comme une personne inanimée : un coup si terrible, si peu attendu, si peu mérité, anéantit presque mon être. Immobile et sans lever les yeux de dessus ce funeste écrit, il me sembla, en le finissant, qu'une invicible main me précipitoit dans un abîme et détruisoit en moi le principe de ma vie. Je restai jusqu'au lendemain dans une espèce de stupidité qui suspendoit toutes les facultés de mon âme. Heureuse encore si cet état eût duré, et que ma raison se fût perdue avec mon bonheur!

Mylady d'Ormond étoit à douze milles d'Erford, chez une de ses parentes ; elle y reçut la nouvelle du duel et de la mort de mon frère. En revenant, elle cherchoit avec son mari les moyens de me préparer à cette perte; elle savoit combien j'y serois sensible. On lui dit Tétat où j'étois ; elle s'informa si j'avois eu des lettres de Londres, et sachant qu'on m'en avoit remis plusieurs, elle me crut instruite du sort de mon frère. Mes foiblesses se succédoient si rapidement lorsqu'elle vint près de moi, j'étois si peu capable d'entendre ou de parler,que ma situation l'effraya. Ce ne fut que le soir du lendemain où, revenue un peu à moimême, je compris par les consolations qu'on s'efforçoit de me donner et par les détails où l'on entroit en me les donnant, que mon aimable frère n'étoit plus. Je dus la vie à ce redoublement de douleur ; mes larmes s'ouvrirent un passage; leur abondance me rendit le cruel pouvoir de réfléchir; j'eus la force de cacher une partie de mes regrets en me livrant sans contrainte à ceux dont je n'avois point à rougir.

Je ne pus me résoudre à retourner à Londres; je restai à Erford malgré les prières de mylady d'Ormond et de son mari.

dont j'étois fort aimée. J'y portai le deuil de mon frère avec autant de régularité quej'avois porté celui de mylord Catesby. Je ne voulus voir personne : je ne me plaisois qu'à m'abimer dans ma douleur. Je parcourois tous les lieux où j'avois vu mylord d'Ossery, où je lui avois parlé : mes cris, mes gémissements, marquoienl les endroits où il m'avoit assurée de son amour, de cet amour qui n'existoit plus ; je baignois de mes pleurs ses Ici 1res, son portrait, mille bagatelles qu'il m'avoit données. Sans cesse occupée de lui, je ne sentois encore que la douleur d'en êlre séparée, pour jamais séparée! Je le regretlois sans le condamner. Je relisois à tous moments cette lettre fatale; je cherchois en vain à comprendre ce qu'il m'avoit écrit, pourquoi il m'abandonnoit... Je le plaignois, parce qu'il désiroit d'être plaint. Je ne le croyois ni faux ni perfide : mon cœur le défendoit, l'adoroit toujours. Je l'avois aimé sans savoir s'il partageroit ma tendresse; et je l'aimois encore, incertaine du sujet de sa fuite, sans douter de la noblesse de ses sentiments, et ne pouvant me persuader qu'il m'eût trompée.

Je passois une partie du jour à lui écrire, sans jamais envoyer ce que j'avois écrit. Dès que ma lettre étoitfinie, une répugnance invincible m'empêchoit de la fermer; je la lisois, je pleurois, je déchirois ce que je venois d'écrire ; un instant après je recommençois sans pouvoir me déterminer à hasarder la moindre démarche. Ma tète, fatiguée par une continuelle application sur le même sujet, par tous ces noirs projets que la tristesse enfante, perdoit peu à peu la faculté de se fixer sur d'autres objets; je ne pensois qu'à mon frère et à mylord d'Ossery. Quelquefois je lombois dans une espèce d'insensibilité; tout s'effaçoit alors de mon esprit; je ne revenois à moi que pour gémir avec plus de force. J'invoquois l'âme de mon frère; jeTappelois au secours de sa malheureuse sœur ; je priois le ciel de m'ôterla vie, et je ne sais comment ma raison put se conserver dans un état aussi violent.

RlC.

570 LETTRES DE MïLADY CATESBY.

J'attendois mes lettres avec impatience : je ne croyois point en recevoir de mylord d'Ossery; cependant, lorsque dans celles qu'on m'apporloit je m'étois assurée qu'il n'y en avoit aucune de lui, je senlois s'évanouir le désir que j'avois eu de les voir. Je parcourois en tremblant celles de mylady d'Ormond, je craignois d'y trouver un nom que j'y cherchois avec empressement. Hélas! il ne s'offrit à mes yeux que pour augmenter mes chagrins. J'appris que le comte étoit dangereusement malade : j'oubliai tout le reste, pour ne m'occupcr que de son élat. J'écrivis à un de mes gens qui étoit à Londres, pour lui donner ordre de s'informer exactement du cours de la maladie de myjord d'Ossery, et de me dépêcher chaque jour un exprès pour m'en rendre compte. Sonmal fut long; tant qu'il dura, j'éprouvai que la douleur peut être suspendue par la crainte d'une douleur plus grande. Mais que sa convalescence changea ma situation! Le premier usage que fit mylord d'Ossery du retour de sa santé fut de se rendre à Saint-James, où il épousa miss Jenny Montfort. Aucun de ses amis n'assista à cette cérémonie ; elle se fit sans éclat; et deux jours après il partit avec sa femme pour le nord de l'Angleterre.

Comment vous peindre, mylord, l'impression que cette nouvelle fit sur moi? Il me sembla qu'on m'arrachoit une seconde fois à tout ce qui m'étoit cher. J'avois conservé, sans m'en apercevoir, une foible espérance; l'instant qui m'en priva rouvrit avec force toutes les blessures de mon cœur. Je savois que mylord d'Ossery n'étoit plus à moi ; je me disois à chaque moment du jour qu'il n'y seroit jamais ; mais je n'avois point d'idée du mouvement douloureux dont je fus affectée en me disant qu'il étoit à une autre.

Son mariage ne m'expliquoit ni sa icllre ni sa condui(e : pourquoi donc l'honneur l'engageoit-il à épDuser miss Jenny^ qu'il ne connoissoit point, ou qu'il connoissoit peu? Comment cet honneur lui imposoit-il une loi pour elle, dont il l'affran-

chissoit à mon égard? Je me perdois dans mes réflexions ; et, tandis que je succombois sous le poids de mes chagrins, qu'une triste langueur déiruisoit ma santé, ilétrissoit ma jeunesse, m'enlcYoit mon repos, mylord d'Ossery étoit content; ses vœux étoient remplis. Je me le peignois dans le ravissement d'une passion satisfaite, d'un amant qui s'arrachoit à tout le reste pour jouir sans distraction de l'objet de sa tendresse; je me le représentois dans les bras de son heureuse épouse, m'oubliant au sein des plaisirs, rejetant loin de lui quelques légers souvenirs qui peut-être me rappeloient encore à son cœur, et dont un souris de ce qu'il aimoit effa'çoit jusqu'à la trace. Son goût, son inclination pouvoient seuls l'avoir déterminé à s'unir à miss Jenny; elle avoit une grande naissance, mais elle étoit sans fortune ; et ceux qui l'ont vu m'ont assuré qu'elle n'étoit pas belle. J'ignore par quel charme elle sut l'attirer.

Je ne tenterai pas de vous exprimer les tourments de mon cœur ; pour bien juger des mouvements cruels qui l'agitoient, il faudroit elre dans la situation où je me trouvois alors, et avoir le même degré de sensibilité. Soyez-en sûr, mylord, celui qui n'a pas senti la douleur d'être trahi de ce qu'il aime, de ce qu'il aime avec passion, n'a qu'une foible idée des peines qu'on peut éprouver dans la vie. Le renversement d'une fortune brillante nous laisse au moins l'avantage de faire éclater la grandeur de notre âme, ou par la modération qui nous aide 5 supporter ces revers, ou par cette noble fermeté capable de nous élever audessus du malheur même. L'excès de vanité qui règne dans le cœur liumain est souvent une consolation pour lui dans ses plus grands chagrins : heureux celui qui jouit du bonheur secret de s'admirer! Mais quelle ressource reste-t-il à celui qui, ayant mis sa joie et son bonheuf dans uti seul objet, s'en voit privé tout à coup, accuse de ses pleurs la main qu'il eût choisie pour les essuyer, si quelque autre sujet l'eût forcé d'en répandre ! Être malheureux, et l'être par ce que l'on aime, est une sorte

de douleur qu'il est impossible de comprendre sans en avoir fait la triste expérience.

Mylord Campley revint de Venise à la fmde l'hiver. Lady Henriette obtint de lui la permission devenir à Erford ; le plaisir de la revoir, sa douceur, son amitié, ses complaisances, l'aveu que je lui lis de toutes mes foiblesses, soulagèrent un peu mon cœur. Celle aimable fille me ramena insensiblement à moi-même ; je sentis toujours mes chagrins, mais je devins capable de les cacher et de reparoître dans le monde. Sûre que mylord d'Ossery n'éloit plus à Londres, qu'il ne devoit plus y revenir, je pris le parti d'y retourner : j'abandonnai des lieux où tout ce qui s'offroit à mes regards entrelenoit ma tristesse et renouveloit mes regrets.

Vous eûtes peine à me reconnoître; mon état vous causa de l'attendrissement. Mes traits reprirent leur forme, altérée par la maigreur ; le temps me rendit ma fraîcheur, mais il ne put me rendre ni ma gaieté, ni mon repos. Je faisois mille efforts pour oublier un perfide : quelquefois je croyois n'aimer plus ; mais je me sou venois toujours d'avoir aimé. Mylord d'Ossery excitoit encore des mouvements violents dans mon âme; son éloignement me rassuroit à peine contre lui; je portois un regard timide dans tous les lieux où le hasard pouvoit me le faire rencontrer ; sans cesse je croyois le voir, l'entendre parler. Mylord Esscx, par une ressemblance légère avec lui, me causoit une émotion dont vous vous êtes aperçu ; son nom suftisoit pour m'interdire. Je combattois ce reste de foiblcsse; je me croyois prête à en triompher, quand son retour a ranimé dans mon cœur tous les sentiments que le temps et sa légèreté dévoient avoir éteints.

Jamais étonnement ne fut pareil au mien en le voyant entrer chez la duchesse de Nevvcastle : ses yeux se fixèrent sur moi, je sentis une agitation qui me fit craindre de rester sans connoissance. Tandis que tout le monde, charmé de le revoir, se précipitoit pour l'embrasser, et mêloit à des compliments de

condoléance sur la mort de sa femme mille félicitations sur son retour, lady Henriette m'enlraînoit : je sortis avec elle. Vous fûtes témoin de mon trouble; je voulois en vain le cacher; l'étrange révolution de tous mes sens vous découvrit une partie de mon secret. Mylord d'Ossery se présenta chaque jour à ma porte; il la trouva fermée pour lui seul : il intéressa une de mes femmes qu'il connoissoit à me demander un moment d'entretien; il m'écrivit; il me suivit en tous lieux. Son obstination m'alarma; je sentis que mylord d'Ossery ne pouvoit être un homme ordinaire pour moi. Honteuse de me trouver sensible encore, j'ai cru devojr fuir le danger de le voir et de l'entendre.

A présent, mylord, croyez-vous devoir m'accuser de dureté, d'inflexibilité, pour avoir refusé les visites de mylord d'Ossery; pour lui avoir renvoyé ses lettres, sans daigner les ouvrir; pour no vouloir aucune explication avec lui? Quels égards lui dois-je? Quels motifs m'engageroient à l'entendre? Eh! que peut-il avoir à me dire? H m'a oublié si longtemps! il m'a trop appris qu'il pouvoit vivre sans moi, être heureux sans moi! Ah! qu'il le soit! oui, qu'il le soit toujours! mais loin de moi, et sans moi. Si vous savez où il est, s'il vous écrit, dites-lui bien de renoncer au projet de m'apaiser, de me voir. Moi, son amie! ah! Dieu!... je ne saurois l'être; je suis fâchée que le ciel lui ait enlevé celle qu'il aimoit, qu'il m'avoit préférée : mais pourquoi sa perle nous rapprocheroit-elle? Est-ce à moi de l'en consoler? Adieu ; gardez mon secret, rendez justice à mes sentiments : si vous voulez que je croie à celte amitié tendre dont vous m'assurez, ne me parlez jamais de mylord d'Ossery.

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