LETTRE XVI
Mercredi, à Winchester.
Je n'ai pu vous écrire hier; j'étois fatiguée, malade même : j'ai gardé ma chambre. Cette légère indisposition a fait bien du plaisir à sir Henry; elle l'a fixé près de moi : je ne savois que lui dire. Je l'ai prié de chanter; il a la voix douce, sonore, agréable. En vérité, ma chère Henriette, il m'a rappelé ces sons séduisants... Quoi! j'y penserai toujours!... Mais aussi que ne me grondez-vous! J'abuse de votre complaisance; je dis sans cesse la même chose. Rien ne me dissipe; je me surprends quelquefois dans une humeur que je me reproche. On dit que la solitude porte vers la misanthropie; j'imagine que le grand monde seroit plus propre à produire cet effet, si l'indulgence naturelle à un bon cœur ne combattoit l'aigreur des réflexions de l'esprit. Qu'il s'élève de singuliers mouvements dans l'âme en apercevant les travers, le ridicule et l'inconséquence de tant de gens avec lesquels il faut vivre! Celui qui s'en croit exempt, et veut les supporter, doit se regarder, au milieu de ces extravagants, comme une personne saine environnée d'une foule de malades. Elle seroit injuste, si elle leur savoit mauvais gré de ne pas jouir d'une santé aussi florissante que la sienne.
Hier au soir tout le monde se rassembla chez moi : on railla mylord Clarendon sur une passion qu'il a conservée longtemps, quoique l'objet de son attachement méritât peu sa constance. Cette passion l'a rendu fort malheureux pendant cinq ans. Comment trouvez-vous ce sujet de plaisanterie? Croiriez-vous qu'on pût se faire un amusement de rappeler à un homme le temps le plus fâcheux de sa vie? Ah! comment pensent ceux qui trouvent du plaisir à rouvrir les plaies d'un cœur tendre!
LETTRES DE ftfi'LADY CATESBY. 575
Mylord Clarendon s'est prêté avec complaisance à ce dur badinage : il a mis de l'esprit et de la douceur dans la façon dont il l'a soutenu; mais il baissoit les yeux, il étoit embarrassé... Dites-moi donc, ma chère, pourquoi nous rougissons d'avoir été trompés. On rougit donc d'avoir de la bonne foi, et d'en supposer à un aulre? D'où vient notre incrédulité nous humilie-t-elle? Son principe est si naturel ! une âme droite peut-elle être défiante? Eh bien? en s'en laissant imposer, on a jugé des sentiments d'un autre par les siens : est-ce une faute? Non ; c'est une erreur affligeante, sans doute, mais jamais honteuse. J'ai partagé la peine de ce pauvre lord : peut-être ma pitié venoit-elle moins d'une généreuse compassion que d'un retour vif sur moi-même ; je ne veux pas approfondir sa cause. Je hais à chercher des raisons qui affoiblissent l'idée que j'ai de la bonté : les moralistes qui s'établissent scrutateurs et juges de l'ame pour l'avilir, dégrader ses opérations les plus nobles, ne me persuadent jamais que contre eux-mêmes. A ce propos je vous remercie du petit livre que vous m'avez envoyé. Cela est bien dit : mais cela est-il bien pensé? Je voudrois qu'on écrivît par un motif plus désintéressé que celui de montrer de l'esprit. Le Spectateur devroit être un modèle pour ceux qui s'étudient à pénétrer les secrets de l'humanité. Pourquoi employer à l'affliger des soins qui pourroient tendre à la consoler? Ne vaudroit-il pas mieux élever l'ame que de l'abattre? 11 est des exemples de bonté, de grandeur, de générosité : tout homme peut donc aspirer à êlrc bon, grand, généreux. Celui qui veut nous rendre ses connoissances utiles doit nous aider à faire profiter le germe du bien dont le principe est en nous. Nous ôtcr le mérite de devoir à nos efforts une partie de nos vertus, c'est nous décourager : attribuer toutes nos bonnes actions à la vanité, à l'amour de nous-mêmes, c'est rebuter notre cœur : ne nous entretenir que de nos foiblesses, c'est dire sans cesse à un malheureux qu'il est à plaindre. Si on ne peut le soulager, eh !
pourquoi l'éclairer sur sa misère? A un mal incurable il ne faut que des calmants... Mais, bon Dieu ! est-ce à moi de raisonner, de critiquer l'honnête sir Williams?... Voyez le danger de ces lectures : j'ai pensé faire un livre aussi. Adieu; je vous aime de tout mon cœur.