LETTRE XVII
Jeudi, à Winchester,
La ridicule, la sotte, la maussade aventure qui vient de m'arriver ! Heureusement débarrassée de sir Henry, qui est a douze milles d'ici, j'ai voulu profiter de son absence pour jouir du plaisir de me promener seule. Au détour d'une allée dont je sortois pour gagner le parc, j'ai trouvé sir James. Il m'avoit suivie sans se laisser apercevoir : sa rencontre m'a extrêmement déplu ; j'ai pensé que pour cette fois je n'éviterois pointde l'entendre. Déterminée à l'écouler, je méditois déjà ma réponse... Mais, ma chère Henriette, croiriez- vous... pourriez-vous imaginer l'effet que ses discours ont produit sur mon cœur, sur mon foible cœur? Sir James a commencé par m'apprendre que l'unique motif de son voyage à Winchester étoit... il a hésité... de trouver... de saisir l'occasion... que le hasard lui offroit... enfin... de... me rendre... un hommage... Il hésitoit encore ; mais, enhardi par mon profond silence, il a fait la. peinture la plus vive, la plus animée, de son ardeur, de ses peines, de son respect, de sa passion... mon Dieu, de tout ce qu'il a voulu, ma chère, je ne l'interrompois point ! ... Ah ! i'élois bien loin de lui î son trouble, son embarras, des expressions presque pareilles, le lieu, la saison, l'heure, le jour môme si présent à ma mémoire, tout m'a rappelé mylord d'Ossery. Il m'a semblé encore entendre cette voix si douce, ces assurances si flatteuses, ces promesses si cruellement trahies ; ma tête est tombée sur mon
sein ; oubliant sir James, ses aveux, son amour, la prudence, et moi-même, j'ai laissé couler mes larmes ; je me suis abandonnée à une douleur dont je n'ai pu retenir ni caciier les marques. Je ne sais ce que m'a dit alors sir James; je ne sais ce qu'il a pensé d'un mouvement si extraordinaire; j'ignore le temps qu'a duré celle singulière scène : milady Sunderland s'est fait entendre ; elle venoit à nous : sir James s'est enfoncé dans le bois, et votre folle amie a coupé par une petite allée pour n'être point vue; elle se hâte de vous écrire... En vérité, j'ai perdu la raison... que pensera sir James?... il faut le revoir dans un instant... Cette idée n'est pas supportable.
A minuit.
Sir James n'a point paru au diner ; il s'est plaint de la migraine, et n'est descendu que fort tard. Il paroissoil trisle, et j'étois embarrassée. Je ne saurois vous dire combien je crains une explication : je l'éviterai, si je puis. Quoi! mylord d'Osscry sera donc toujours présent à mon esprit ! Se peut-il que le souvenir de cet ingrat soit ineffaçable? qu'il me trouble ou m'aftlige sans cesse?... Quelle idée sir James prendra-t-il d'une femme qui pleure parce qu'un homme aimable l'aime tendrement? Un homme dont la naissance est égale à la sienne, dont la fortune est considérable... Oh ! ma chère Henriette! j'ai un cœur inconcevable, foible, méprisable, je crois. Ces qualités, ces vertus, qui sont la base de notre amitié, vous les possédez : moi, je n'en ai plus que l'apparence. Une cruelle passion, une constance mal placée, ont détruit mon naturel et changé mon caractère. J'ai toujours les mômes principes, mais je les démens ; j'agis contre mes propres lumières. Je ne puis m'élever au-dessus de celte vile partie de moi-même, de cette foible machine à laquelle la moindre impulsion rend ses premiers mouvements. Grondezmoi bien fort, je vous en prie; j'ai besoin de toute votre sévérité.
Mais par quel malheur faut-il que sir James et sir Henry me persécutent? Je ne puis rien aimer, je ne veux point être aimée. L'un se tait, m'obsède et me boude : l'autre parle avec un ton, des expressions... Les hommes n'auroient-ils qu'un langage? Pourquoi le sien m'a-t-il fait reconnoître...? Ai-je un tort bien grand, ma chère? parlez donc ! Mes fautes vous sont si sensibles, qu'en vérité mon amitié pour vous me force à me les reprocher doublement. Si vous me trouvez bien ridicule, ne m'en aimez pas moins.