‹ ŒuvresChapitre 66 sur 87 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Vendredi, â Winchester.

Vous craignez que vos lettres ne soient longues, qu'elles ne me fatiguent ; vous, ma chère Henriette, penser que vous pouvez me fatiguer ! Soyez bien sûre qu'éloignée de vous, mon unique amusement est de lire ces aimables lettres. Le sentiment qui me les fait aimer ne portera jamais la douleur dans mon âme ; mes larmes n'effaceront jamais ces caractères chéris. Je ne me rappellerai jamais avec rougeur le plaisir que je sens à les voir... Hélas ! qui eût pu me le prédire ! ceux qui me causoient autrefois une joie si pure, je n'ose à présent... Quand je les recevois, je me trouvois heureuse, si heureuse, que tous les biens qu'on estime me paroissoient au-dessous de celui que je croyois posséder!... Quel changement un jour, une heure, un moment, fit dans mon sort!... Cette lettre... cette odieuse, inexplicable lettre I... Le perfide ! me jurer qu'il m'adoroit, me demander ma pitié!... Ah! ma chère, je ne puis l'oublier!... non, je ne le puis ! Ce que j'ai écrit à mylord Carlile a réveillé cette tendresse si vraie, si forte, que rien ne détruit. Je me suis arraché à la honte de céder au foible extrême de mon cœur ; ma fierté m'a soutenue dans ce pénible effort ; j'ai cru pouvoir me reposer sur

ma raison ; je me suis flattée... Vain espoir ! je ne puis cesser de m'occuper de mylord d'Ossery.

Son éloignement me fâche : d'où vient? Aurois-je donc pensé qu'il doit être sensible au mien ? Croyois-je que mes dédains ne le rebuleroient point ? Étoit-ce pour être suivie que je fuyois? Aurois-je eu la bassesse de désirer !... Je ne sais ; mais j'imaginois qu'il verroit mylord Carlile, qu'il chercheroit à s'approcher de vous. Je suis devenue bizarre, injuste : quand on me parle de lui, je me mets en colère; si on ne m'en dit rien, je m'afflige. En voulant me voir, il m'a irritée : il me laisse, sa négligence me déplaît, m'offense... Mon Dieu ! est-ce votre amie, est-ce une femme sensée qui est si peu d'accord avec elle-même? Ma bonne, ma tendre amie, aimez-moi pour nous deux ; car je me hais bien fort.

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