‹ ŒuvresChapitre 68 sur 87 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

Dimanche, à Winchester.

Ah 1 grand Dieu! quelle émotion I quelle surprise! sous une enveloppe dont la main m'est inconnue, une lettre de mylord d'Ossery... oui ; de lui, en vérité,... voilà son caractère... elle est de lui!... xMon Dieu, elle est bien de lui !... D'où vient-elle?... qui Ta apportée?... comment?., pourquoi?... Il m'écrit encore!... à moi!... que me veut-il? ma main tremble... ma plume s'échappe de mes doigts. . . il faut que je prenne l'air.

On ne sauroit me dire d'où vient cette lettre. Un homme à cheval l'a donnée à un de mes gens qu'il a fait appeler... Mylord d'Ossery seroit-il dans cette province?... Je voudrois qu'il me vînt des ailes... me voilà comme une folle, comme une imbécile, comme... Mais à quoi me comparer qu'à moi-même?... Je ne puis écrire... ma tcte se dérange... 0 ma chère! si vous me voyiez... Cette leltre... elle me désole.

Hélas! où est le temps que la vue de cette même écriture portoit une si douce agitation dans mon cœur? à présent elle m'épouvante, elle me cause un trouble cruel, un désordre inexprimable... 0 ma chère Henriette, que ne suis-je avec vous! que ne puis je répandre dans votre sein les peines que je sens ! Elles sont vives, elles sont d'une espèce. . . Je ne les conçois point, mais j'en suis accablée.

Quel pouvoir cet homme a-t-il donc sur moi? Autrefois je lui croyois celui de me rendre heureuse. H l'a perdu; il a bien voulu le perdre... faut il qu'il ait encore celui de m'affliger?... Je vou- *drois me cacher, m'oublier, n'être plus... Elle est toujours là, cette lettre... Je ne sais que faire. Voyez mon malheur : quand

le temps semble avoir affoibli mes senlimenls, diminué mes chagrins, il faut que cet ingrat revienne à Londres, que son caprice Pexcileà me chercher; et lorsque, pour l'éviter, je laisse tout ce qui m'est cher, il me tourmente ici, il m'écrit ; il a la cruauté de m'écrire !

Cette enveloppe, cette ruse... Quand je renverrois la lettre à Londres, comment lui prouver que je ne l'aurois pas lue?... Il n'est point assez vrai pour m'en croire sur ma parole... si artificieux... Mais que peut-il m'écrire ! Oseroit-il entreprendre de se justifier? Comment le pourroit-il?... Ah ! ce n'est ni l'amour ni l'amitié qui m'engagent à l'importuner ; c'est la vanité. 11 ne peut souffrir de se voir dédaigné ; il voudroit triompher de mes résolutions, l'emporter sur ma fierté, sur mon ressentiment... Après deux ans d'oubli, oseroit-il se flatter que je pense encore à lui? Est-ce foiblesse, ou curiosité?... D'où vient ce désir de voir !... Après toul, qu'ai-je à craindre? A-t-il des reproches à me faire? Je veux lire sa Icltre, y répondre. Allons... Mais voici la comtesse de Bristol.., Hélas ! que n'ai-je une âme comme la sienne!... Adieu.

A minuit.

Il se plaint de moi, ma chère Henriette! il s'en plaint, en vérité; il a l'audace de s'en plaindre, de me faire des leçons de générosité. L'époux de Jenny Montfort s'étonne de mon inconstance! Il atlendoit de moi d'aulres sentiments... et tout cela avec une hauteur... Lisez, lisez, je vous en prie, l'exacte copie de son insolente lettre... Non, cet infidèle n'a point d'idée des chagrins qu'il m'a donnés... Mais un homme comprend-il les peines qu'il peut causer?

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