LETTRE
Je vous écris à la hâte, mon cher comte, pour vous dire que je n'ai pas le temps de vous écrire. Je pars à l'instant avec madame de Marligues, M. de Thémines et sa charmante compagne. La maréchale veut que son petit-fils soif marié chez elle, à la Fère. On a fait de grands préparatifs dans cette terre, on y donnera des fetcs, on en parle, on s'en occupe; le plaisir annoncé, promis, est rarement senti.
Vous me chagrinez, rien de secret enparlit)U à un ami, dittsvous: ramilié n admet point de réserve, io, pense différemment ; on doit cacher à son ami des secrets qui peuvent lui causer de la ])eine; j'examinerai s'il m'est possible de satisfaire votre curiosité sans blesser cette amitié dont vous osez douter. Plus je me rappelle les délails où je serois forcée d'entrer, et moins il me paroît honnête de les mettre sous vos yeux ; je verrai, vous dis-je. Adieu ; je ne veux pas me faire attendre, l'heure me presse, je vous quitte.
XV^ LETTHE
.A la Fère.
Après avoir bien songé, je vous écris exprès pour vous prier de renoncer au dessein de me faire expliquer sur les procédés de M. de Sancerre à mon égard. Je me reproche bien sincèrement quelques traits échappés à ma plume, puisqu'ils ont élevé ce désir dans votre cœur.
Je vous le répète, vous êtes intéressé à mon silence ; une personne que vous aimâtes beaucoup s'y trouve plus intéressée encore; la part qu'elle eut à mes chagrins, à ma conduite, est
i.riTïnKs i)i: madami:: de sANCtnnE. lo:
inséparable de la confidence où vous voulez me forcer. Eh ! si rien n'eut gêné ma confiance, me serois-je refusé la douceur de vous ouvrir mon âme tout entière, d'épancher dans votre sein une douleur si vive encore quand je vous ai connu? Pourquoi n'aurois-je pas justifié mon caractère aux yeux d'un hommedontrcslime me sembleroitsi nécessaire à mon bonheur?
Toutes les preuves de ma constante bonté pour un ingrat sont entre mes mains. Cette cassette à ressort que M. de Sancerre mourant vous faisoit signe de prendre, d'emporter, dont il ne put vous apprendre la conséquence et la destination ; que vous trouvâtes désignée dans son testament avec ces mols,]jom- être rendue à madame***^ cette cassette, objet de ses dernières attentions, renferme le secret de son cœur et du mien.
Ce madame sans nom, sans titre, ces mots être rendue, et l'absence de ses gens vous jetèrent dans l'erreur. Vous crûtes son valet de chambre; il vous assura que cette cassette venoit de moi ; je l'avois en effet donnée à M de Sancerre; mais une autre devoit la recevoir après sa mort. Vous me la rcmilcs ; sa vue me fit jeter des cris douloureux; ils vous surprirent, je l'ouvris en votre présence ; mon premier mouvement fut de vous laisser parcourir les papiers dont elle étoit remplie ; un sentiment plus réfléchi, plus raisonnable, s'y opposa. A ma prière vous consentîtes à ne la point faire inventorier. Les petits bijoux qui s'y trouvoient ne vous parurent pas d'un prix à mériter l'attention des héritiers de M. de Sancerre.
Celle que mon mari a voit dessein de rendre maîtresse de cette cassette n'osa la réclamer. J'ai joui pendant deux ans de son inquiétude, de ses craintes, des alarmes continuelles qui dévoient agiter son esprit ; mais j'en ai joui seule. Une singularité remarquable, attachée à moi, aux événements de ma vie, m'a toujours contrainte à renfermer mes sentiments dans le profond secret de moi-même. J'éprouve encore cette bizarrerie de mon destin ; entourée d'amis tendres et sincères, je n'ai point decon-
108 LFTTRF.S DE MADAME DK SANCRRRK.
liilent ; des motifs cachés no m'ont jamais permis de goûter les charmes d'une douce confiance. Ah ! vous devez bien le croire, puisque mon cœur ne vous est pas entièrement ouvert !
Si, après ce que je vous ai dit, vous persistez à vouloir être instruit, je suis déterminée à vous contenter. Mais, mon cher comte, si je vous dévoile une triste vérité ; si j'attaque les mœurs d'une personne à laquelle le sang et l'amitié vous lioient: si je détruis une flatteuse illusion dont vous fûtes longtemps charmé, ne me reprochez rien, accusez seulement votre propre obstination ; songez que vous m'aurez forcée à rompre le silence.
C'est demain un heureux jour pour Termes. Madame de Mirande est si belle, si douce, si aimable!... Tout le monde envie le sort du comte... Termes est si bien fait, si honnête, si sensible! Tout le monde envie le sort de madame de Mirande. La maréchale fait les honneurs de cette maison avec une magnificence surprenante. Je m'y amuserois assurément, si depuis un peu de temps je ne sais quelle langueur, quel ennui ne se mêloient à tous mes sentiments ; le dégoût et l'insipidité répandent un sombre nuage autour de moi. Je crains cet état. Quoi ! la joie de Mirande ne peut m'en tirer! Quoi! je ne partagepas vivement le bonheur d'une amie si chéreà mon cœur! Est-ce queje deviendrois misanthrope? Adieu .
XVi« LETTRE
A la Fère.
Vous le voulez, je cède à vos instances, j'y cède malgré moi, avec une extrême répugnance ; mais j'y cède parce que je vous aime, parce queje ne puis vous refuser une satisfaction qu'il est en mon pouvoir de vous donner. Lisez donc, et souvenez-vous que vos importunes prières m'arrachent ce secret. Les preuves de la vérité sont encore dans cette fatale cassette, remise par vous-même entre mes mains. A votre retour, vous serez le maître de les voir et de les examiner.
LETTRES DE MADAME DE SA^CEtlRE. 109
SIOTIIS DE LA COiNDUlTE D ADELAÏDE DE DAMMAKTliX AVEC LE COMTE DE SANCERRE
Si un autre que vous parcouroit ce caliier, il s'étonneroil de me voir entrer dans des détails qu'un ami si intime ne devroit pas ignorer. Vos égards pour moi et sans doute la certitude que j'avois tort vous ont engagé à ne jamais m'interroger sur ma conduite avec M. de Sancerre. Les trois années que vous passâtes à Malte vous tirent perdre de vue votre ami : quand après la mort de votre frère vous revîntes ici, vous trouvâtes M. de Sancerre marié, sa femme éloignée de lui. On vous la peignit triste et fâcheuse ; on vous assura qu'elle haïssoit son mari; mes parents, comme ceux de M. de Sancerre, répandoient parlout que mon antipathie pour lui étoit une sorte d'aliénation d'esprit. Ses empressements, ses caresses, ses dis- «ours passionnés, (ouïes les preuves de sa tendresse me jetoient, disoit-on, dans une espèce de frénésie : on vous le répétoit, pourquoi en auriez- vous douté? vous ne me connoissiez pas. Si depuis, mon caractère et mes sentiments vous ont inspiré de l'estime et de l'amitié ; si vous m'avez toujours vue soumise à la raison, attachée à mes devoirs, incapable cV exercer aucun empire mr ceux qui dépendent de mui^ combien de fois vous serez- vous dit avec surprise : Que cette femme est changée! Et pourtant, mon ami, j'étois à seize ans ce que je suis à vingt-six; mais lisez et jugez-moi.
Peu de temps après la mort de M. d'Estelan, et le retour de ma mère à Mondelis, le maréchal de Tende y vint, conduisant avec lui M. de Sancerre. En me le présentant, il me pria de prendre pour ce neveu chéri les sentiments d'une tendre sœur. La ligure du comte me charma, son esprit me séduisit, et ses soins me louchèrent. Instruit des projets de son oncle, il mit toute son étude à me plaire, ù me persuader qu'il
110 LKTTKKS liK MAUAJIK i)K SAîsCEUUi:.
m'aimoil. J'ignorois qu'on pût feindre ou tromper; mon cœur
tut aisément surpris par un art que je ne connoissois pas.
Uien ne s'opposant à notre union, le maréchal la pressa ; de concert avec ma mère, il en dirigea les articles et nous sépara de biens. Pendant la lecture de ces articles, M. de Sancerre ne pul cacher sa surprise. Il s'attendoit à se voir avantagé par son oncle, et pensoit s'affranchir, en se mariant, de la dépendance où il avoit toujours été. Son silence et sa rougeur prouvoient son mécontentement secret ; cependant il alloit signer (juand le maréchal l'arrêta : Monsieur, lui dit-il en lui montrant un paquet cacheté, sous cette enveloppe sont deux teslaments que j'ai faits : l'un vous nomme mon légataire universel, l'autre appelle votre femme à ma succession et vous en exclut pour jamais ; la conduite que vous tiendrez pendant ma vie rendra valable un de ces deux actes. Votre père porta la douleur et la mort dans le sein de ma sœur; cet affligeant souvenir, toujours présent à mon esprit, m'engage à vous ôter la dangereuse facilité de ruiner votre compagne, et de mettre vos enfants dans la triste situation où vous-même fûtes laissé. Je vous donne une femme jeune, belle, noble, modeste, aimable et riche ; elle réunit en elle tout ce qui peut exciter les désirs et fixer un cœur. Son père étoit mon parent. Le sang et l'amitié m'attachent à la tille du comte de Dammartin, je désire ardemment son bonheur : c'est à vous à le faire. Ma fortune sera la récompense du soin que vous prendrez de répandre l'agrément sur ses jours ; qu'Adélaïde tranquille, contente, heureuse, me remercie sans cesse d'avoir formé les nœuds qui vont vous lier; alors vous trouverez en moi un parent attentif, un solide ami, un tendre père. Mais songez-y; si votre femme en pleurs vient me reprocher ces mêmes nœuds ; si vous l'affligez ; si vous lui donnez de justes sujets de plaintes, elle deviendra Tunique objet de mon affection, je ferai tout pour elle; pour vous, rien. Vous perdrez à la fois mon estime, ma tendresse et mon héritage. 11 en est temps en-
core, ajoula-l-il, ne vous engagez poini, si ces conditions vous elTrayent. M. de Sancerre ne répondit que par une profonde inclination; et, prenant la plume, il signa.
On nous maria sans pompe et sans écla{. Ma mère, me trouvant délicate et peu formée, obtint du comie qu'il ne me traileroit point comme sa femme pendant le cours de Tannée, et me laisseroit à Mondclis : elle promit de me mener à Pans au commencement de l'hiver suivant, et de recevoir M. de Sancerre dans l'hôtel où mon père habitoit autrefois; elle venoit de Tacheter du marquis de Thoré, et par ses ordres on travailloil à l'agrandir et à Torner.
i\I. de Sancerre parut consentir avec peine a cet arrangement ; il ne pou voit, disoit-il, se soumettre à des lois si dures qu'en s'olant la facilité de les enfreindre. Peu de jours après notre union, il partit de Mondelis. Son éloignement m'affligea ; je l)leurai beaucoup; la présence, les soins caressants, les discours passionnés du comte m'avoient fait sentir ces émotions délicieuses, si naturellement excitées par Tamour dans une âme où il s'introduit, sans que le doute ou la crainte altèrent ses charmes flatteurs.
M. de Sancerre m'écrivoil souvent; ses letlres portoient une douce joie au fond de mon cœur. Les peines de l'absence tendrement exprimées, le désir de vivre près de moi, de me voir toute à lui, désir dont il me répétoil que j'ignorois la force et l'étendue; des souhaits ardents de pouvoir avancer Tinslant de son bonheur, du mien, augmentoient chaque jour la vivacité de mes sentiments. Simple dans mes idées, ce bonheur donl il m'entretenoit me paroissoit attaché au seul plaisir de le regarder, de l'entendre parler, de Taimer, de lui plaire, d'être l'objet le plus cher à son cœur. Sans posséder ce bien, j'en ai joui ; mais que ma félicité dura peu! Pour la'goùter longtemps, il falloit toujours ignorer que M. de Sancerre se jouoit de ma crédulité.
II venoit de se rendre en Allemagne où nos troupes s'assem-
m LETTUKS DE MADAME DE SANCEUUE.
bloienl, quand ma mère tomba dangereusement malade. Elle ne se trompa point aux premiers symptômes de son mal, et craignit pour moi la malignité de sa fièvre ; à sa prière, madame du Lugei, alors à Mondelis, me fit enlever de sa chambre par ses femmes et les miennes : malgré mes cris et ma résistance, on me porta dans une voiture. Madame du Lugei me conduisit à l'abbaye du Martrai, et me confia aux soins de l'abbesse. Après sept jours passés à craindre, à espérer, j'appris la mort de mon aimable mère, de ma tendre, de ma respectable amie ; perte irréparable, vivement sentie, et dont le temps n'effacera jamais le souvenir douloureux.
Je ne pouvois retourner à Mondelis, y vivre seule ; ma sœur étoit à Bagnières, où le marquis de Thoré prenoit les eaux. Madame du Lugei, après un peu de stvjour à l'abbaye, rappelée à Paris par la saison, me pressa de l'y accompagner, et m'offrit un appartement chez elle. Le maréchal de Tende, exécuteur testamentaire de ma mère, vint à Mondelis ; il me conseilla d'accepter les offres de ma parente en attendant le retour de M. de Sancerre. Je me déterminai à quitter le couvent, et partis avec le maréchal et madame du Lugei.
Je passai un mois à Paris malade, languissante, et presque inconsolable ; je ne m'apercevois point de la singularité de madame du Lugei. Cette femme accoutumée à n'agir que pour être remarquée ; officieuse, empressée , maladroitement obligeante, petite, fastueuse, mettant de l'importance à tout ; voulant ôtre connue, nommée, vantée ; aspirant à la célébrité, n'y pouvant atteindre et s'attirant seulement le ridicule d'y prétendre ; cette femme active, inquiète, mêla tant d'affectation aux soins qu'elle daignoit prendre de ma conduite, qu'enfin la sienne me frappa, me déplut, et bientôt me révolta.
Mon deuil, ma jeunesse et ma profonde douleur ne me per. meltoient pas de nie répandre dans le monde, et je ne désirois point une dissipation dont je n'avois jamais connu le besoin;
LKTTUES DE MADAME DE SAi>CERRE. 115
mais entendant répéter sans cesse à madame du Lugei qu'elle fermeroit sa porte pendant mon séjour chez elle; qu'elle n'exposeroit point une femme de mon âge à la séduction d'un monde corrompu^ je me sentis gênée, même offensée de ses attentions, et crus devoir lui rendre la liberté de voir ce monde, xju'en vélilé elle est bien éloignée de haïr. Je priai le maréchal de Tende de me permettre d'aller attendre à Tresnel la fin de la campagne. Prompt à satisfaire mes désirs, il m'y fit meubler un appartement, je me hâtai d'en prendre possession, et madame du Lugei perdit dès ce moment ma confiance et mon amitié.
Vers le milieu d'octobre, M. de Sancerre arriva ; il ne voulut pas loger chez ma sœur. On travailloit encore à l'hôtel où j'habite à présent; le maréchal nous céda son petit pavillon d'été. Le jour que ma sœur vint me prendre à Tresnel pour me conduire à l'hôtel de Tende fut célébré par une fête magnifique. J'y passai quatre mois, si satisfaite de mon sort, si sensible à la tendresse de M. de Sancerre, aux soins paternels du maréchal, que le bonheur dont je jouissois me paroissoit le bien suprême. Paisible Ignorance, flatteuse erreur, douces illusions ! est-ce donc vous seules qui nous rendez heureux? Ah ! mon ami, mon cœur s'émeut encore au souvenir d'un temps où trompée, trahie, sacrifiée, je me croyois au comble de la félicité.
M. de Sancerre, gêné par l'attention de son oncle sur toutes ses démarches, ayant fait plusieurs épreuves de ma discrétion, ' et s'en étant assuré, me confia qu'il aimoit passionnément le jeu, surtout le lansquenet, et n osoit se livrer à cet amusement détesté du maréchal ; il m'apprit aussi qu'on passoitune partie des nuits à y jouer chez une femme dont la maison touchoit au derrière de l'hôtel : il me laissa voir un désir extrême de profiter quelquefois de cette commodité. Crédule et complaisante, moi-même une bougie à la main, j'aidois mon mari à traverser la galerie, à gagner le petit escalier, à le descendre sans être entendu des gens du maréchal ou des miens. Insensée que j'étois I je m'apnic. 8
114 LETTKKS DE MADAME DE SANCEUKE.
plaudissois de me voir seule dans la confidence de M. de Sancerre! combien il s'amusoit de ma simplicité! à quel indigne usage il employoit mon innocente affection ! combien il prisoit le vil avantage que rexpérience et la fausseté lui donnoient sur
moi
Je sentis un chagrin véritable en m'appretant à quitter la maisoji du maréchal ; il me chérissoit, je l'aimois, jele respeclois. Le soir que je devois sortir de l'hôtel de Tende pour habiter ma nouvelle demeure, ce tendre parent me fit présent d'une riche cassette. Le bois rare et précieux dont elle étoit formée paroissoit à peine au dehors ; des lames d'or croisées la couvroienl presque toute ; elle servoit d'écrin, de cave et d'écritoire : on l'avoit remplie de bijoux à mon usage, de parfums et de mille bagatelles agréables. Le maréchal s'amusa beaucoup à me voir chercher en vain le ressort caché qui l'ouvroit ; lui-même fut obligé de me le montrer.
M. de Sancerre admira la sûreté du secret : il parut si charmé de cette jolie cassette, que, n'osant la lui donner, je me hutai d'employer un habile ouvrier à l'imiter. On ne put trouver le même bois ; mais les lames d'or, un peu plus pressées, ne laissèrent point apercevoir cette légère différence. Je la garnis de tout ce que j'imaginai pouvoir plaire à M* de Sancerre. Je me fis une affaire du choix, du secret, et je sentis un plaisir véritable à placer moi-même cette cassette dans son cabinet. Hélas I je ne prévoyois pas que ce don fatal m'éclaireroit sur le caractère d'un homme qu'il m'étoit si important d'estimer.
Soigneux de ménager la faveur du maréchal, en Cessant de vivre sous ses yeux, M. de Sancerre ne parut pas changer de conduite ; il en changea pourtant ; mais je pus seule le remarquer. Il continua de montrer une extrême passion pour moi, de vanter hautement les grâces de ma personne, mes talents, mon esprit, l'égalité de mon humeur ; de parler à tous moments de la douceur qu'il goûtoità inspirer, à partager de tendres sentiments ;
en m'accompagnant partout il acquit la réputation d'un homme sensé, capable de mépriser de ridicules usages et d'avouer un allachement raisonnable. J'entendois répéter autour de moi les louanges de mon mari, on envioit mon sort; j'offrois aux regards l'image d'une femme heureuse ; l'éclat m'environnoil ; l'or et les pierreries brilloient sur moi ; on admiroit mes bijoux, mes voitures, mes attelages : tout étoit choisi par M. de Sanccrre ; son goût et sa magnificence surprenoient ; mais il me refusoit des bagatelles qui exciloienl mes désirs ; il me demandoit compte de la petite somme destinée à mes amusements ; il obligcoit mes femmes à lui en dire l'emploi ; souvent il le blâmoit ; mon naturel bienfaisant m'alliroit des reproches ou des railleries. Un même appartement ne nous assujettissant plus à nous voir à tous moments, il venoit rarement dans le mien aux heures où j'y étois seule. Caressée en public, négligée en particulier, mes yeux ne s'ouvroient point ; je n'altachois pas le bonheur aux preuves de tendresse que mon mari cessoit peu à peu de me donner, mais à celles qu'il me prodiguoil encore. 11 me suivoit en tous lieux, me tenoit un langage flatteur ; je me croyois aimée ; et l'espèce de froideur dont une autre se seroit peut-être alarmée ne détruisoit pas cette douce erreur. Pourquoi n'ai-je pu la conserver toujours? Pourquoi le hasard me l'enleva-t-il ? Oh I mon ami, elle me rendoit si heureuse I
Un soir que M. de Sancerre venoit de partir pour Versailles, le feu prit au parquet de son cabinet ; mes gens effrayés se hâtèrent de transporter dans mon appartement ses meubles les plus précieux. En revenant de chez ma sœur où j'avois soupe, je trouvai tout en confusion ; heureusement le feu étoit éteint et le danger cessé ; mais, comme il falloit travailler au parquet et aux lambris du cabinet de M; de Sancerre, je fis laisser dans le mien plusieurs petits meubles que les ouvriers pouvoient endommager en les déplaçant.
J'allois me mettre au lit, quand je vis sur ma cheminée un
I billet cacheté; le désordre de mes gens leur avoitfait oublier de m'en pai'ler ; il éloit de madame de Cézanes : je le lus ; elle me prioit de lui prêter deux fleurs de diamant qu'elle vouloit faire imiter. Je demandai ma cassette ; on me l'apporta : je l'ouvris et dis à Pauline, une de mes femmes, de prendre ces ileurs, et de les envoyer le lendemain malin à. madame de Cézanes. Pauline chercha longtemps, renversa quantité de papiers, ôta tous les tiroirs, et s'écria qu'elle ne Irouvoit point mes pierreries ; je m'approchai, vis sa méprise et reconnus d'abord la casselle de M. de Sancerre. Je passai dans mon cabinet, pris ces fleurs et les lui donnai. Comme elle les reccvoit de ma main, sa pâleur et son accablement me frappèrent ; encore effrayée de l'accident du jour, elle paroissoit fatiguée et malade. Je me senlois peu disposée à dormir ; mais, ne voulant pas faire veiller Pauline, je la renvoyai. Avant de prendre un livre, je crus devoir rassembler les papiers de M. de Sancerre , j'allois refermer sa cassette, quand sur le pli d'une lettre, ces mots écrits et soulignés s'offrant à mes regards excitèrent ma curiosité : Je vous ai permis d'épouser Adélaïde.
Me voici à Tendroit de mon récit, qui m'a fait éviter si longtemps de vous ouvrir mon cœur. Oserai-je, mon cher comte, vous envoyer la copie de celle lettre, vous découvrir un mystère odieux, un secret dont la connoissance va vous mortifier? Quelle flatteuse prévention je vais détruire ! Vous nommerai-je cette femme dont Part étonnant sut ménager tant d'intérêts divers, fixer des amants heureux, enchaîner ceux qu'elle sacrifioit à sa vanité, jouir de leur estime, de la vénération d'un époux trompé ; et sous le voile de la décence, de la modestie, de la religion môme, se livrer à une passion effrénée, exprimée sans pudeur, et satisfaite aux dépens de l'honneur et de l'humanité? Ce n'étoit point assez pour cette femme cruelle de me fermer le cœur de M. de Sancerre ; mon bonheur apparent excitoit sa jalousie ; elle désiroit, elle exigeoit que mon mari me donnât des marques de
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haine, de mépris... Mon ami, mon indiscret ami, pourquoi me forcez-vous à vous dire que madame de Cézanes, voire parente, celle dont pendant plusieurs années vous avez cru posséder les innocentes affections, dont vous chérissez la mémoire, dont le souvenir vous attendrit encore, étoitla plus fausse, la plus basse et la plus méprisable de toutes les créatures ?
Pardonnez, mon cher comte, pardonnez-moi ces dures épithètcs, le ressentiment ne me les dicte pas. Le temps, d'autres idées ont effacé les mouvements de haine que madame de Cézanes éleva dans mon âme. J'ai pu me venger d'elle, et me suis contentée de lui inspirer de la crainte. Après sa mort, pourquoi lui aurois- je enlevé une réputation acquise et conservée par tant dlaxtifices^Tourquoi aurois-je fait rougir son mari, ses frères, affligé ses amis? J'ai résisté au désir de justifier mon caractère, parce qu'il m'étoit impossible de le faire sans chagriner ceux qui tenoient à cette femme. Les parents de M. de Sancerre, ses amis, lui-même et madame de Cézanes, n'ont osé attaquer que mon humeur difficile, inflexible ! A mon retour dans le monde, c'eût été une petitesse, une véritable enfance de rappeler le passé. Les autres s'en souviennent à peine, et tous les jours il s'efface de ma mémoire. Il s'en efface trop peut-être. Adieu, ce paquet est fort gros ; le premier courrier vous portera le resle. j