LETTRE XXI
Lundi, à Winchestei'.
Je suis encore dans l'incertitude sur ce que je dois faire; plus je relis la lettre de mylord d'Ossery, plus je me sens révoltée contre lui ; parce que je suis capable de ressentiment, il ne reconnoît point mon âme ; une basse condescendance me conviendroit mieux dans ses idées qu'une inhumaine fierté.
0 ma chère Henriette ! les hommes nous regardent comme des êtres placés dans l'univers pour l'amusement de leurs yeux, pour la récréation de leur esprit, pour servir de jouet à celle espèce d'enfance où les assujettit la fougue de leurs passions, l'impétuosité de leurs désirs, et l'impudente liberté qu'ils se sont réservée de les montrer avec hardiesse et de les satisfaire sans honte. L'art difficile de résister, de vaincre ses penchants, de maîtriser la nature môme, fut laissé par eux au sexe qu'ils traitent de foible, qu'ils osent mépriser comme foible. Esclaves de leurs sens lorsqu'ils paroissent l'être de nos charmes, c'est pour eux qu'ils nous cherchent, qu'ils nous servent ; ils ne considèrent en nous que les plaisirs qu'ils espèrent de goûter par nous. L'objet de leurs feintes adorations n'atteint jamais jusqu'à leur estime ; et, si nous leur montrons de la force d'esprit, de la grandeur d'âme, nous sommes d'inhumaines créatures, nous passons les limites qu'ils ont osé nous prescrire, et nous devenons injustes sans le savoir.
Je suis piquée... je lui répondrai... oh ! oui... Mais j'attends que l'aigreur dont je ne puis me défendre soit un peu modérée. . . Je ne veux pas le voir... Je ne le voudrai jamais... Je tacherai de ne point écrire avec dureté, afin de remettre à mylord d'Ossery, qui doit m'être indifférent, une partie des detles de l'amant que je dois haïr... Non, il n'y a pas une expression dans sa lettre qui ne me blesse jusqu'au fond du cœur... L'espèce de ses torts m'est inconnue. Ah ! comment peut-il le croire et le dire? Ne m'a-t-il pas trompée, quittée, abandonnée? N'a-t-il pas détruit ma plus chère espérance? Ne m'a-t-il pas privée... hélas! de lui, du seul objet de mon attachement? 11 m'a fait tout le mal qu'il étoit en son pouvoir de me faire : et je lui pardonnerois !.. Que n'ai-je eu la force de déchirer cette lettre dès que j'en ai connu la main? Pourquoi faut-il ?.. Cet homme a mis tout son bonheur à troubler, à détruire le mien.
Ric. 25
Toujours lundi, à minuit.
Croiriez-\'ous bien, ma chère Henrietle, que je ne saurois écrire à mylord d'Ossery? J'ai commencé vingt fois une trèspetite lettre sans jamais pouvoir la finir ; tout ce que je neveux pas dire vient s'offrir à mon idée ; le reproche se place sous ma plume ; je cherche à paroltre indifférente, et ma sensibilité éclate malgré moi. Pas une expression qui me satisfasse; ni froideur, ni modération. Mon cœur, emporté par un mouvement rapide, veut s'expliquer sans détour : j'attendrai.
Toujours Inndi, à deux heure;.
Jamais je ne pourrai faire celte réponse : j'écris, j'efface, je déchire... Après tout, pourquoi îne tourmenter, me fatiguer? Est-il si essentiel que je lui écrive?... oui; car, si je garde le silence, il croira que je consens à le voir... Ah! s'il alloit paroltre ici!... Chez qui peut-il être?... Il n'a point de terre dans ce canton... Est-ce le hasard, ou le soin de me chercher, qui l'amène auprès de moi?... Ma chère, ne riez point de mes inquiétudes, ne me dites point que je l'aime... Eh! comment pourrois-je l'aimer encore? Non, ce n'est point l'amour dont je suis occupée... c'est... je ne sais ce que c'est; mais je suis triste. Je vais me mettre au lit, saps espoir d'y trouver du repos. Plaignez votre meilleure amie, plaignez-la, sans examiner la cause de ses peines; nous sommes souvent convenues qu'il y a de la dureté à refuser sa pitié à des maux qui nous paroissent légers : ce n'est pas l'espèce du mal, mais la sensibilité du malade, qui doit exciter notre compassion. Ah! je suis bien digne de la vôtre!
LETTRE XXtl
Mardi, à Winchester.
Voici une copie de ma réponse : je ne savois pas combien il étoit difficile d'écrire quand on ne vouloit pas dire tout ce qu'on pensoit. C'est un fardeau pesant, dont je viens de me débarrasser. Le croiriez-vous? depuis une heure que 'ma lettre est partie, j'ai désiré vingt fois de la ravoir : je crains qu'elle ne le désoblige trop... même qu'elle ne l'afflige. J'ai relu la sienne avec attention; elle me paroît moins choquante; tout ce qui me révoltoit m'attendrit à présent. Cet endroit où il parle de mes lettres est touchant, en vérité... il les pressoit contre ses lèvres... elles étoient sa seule consolation... Mais quels chagrins avoit-il donc? Son exil? S'il m'aimoit... Eh! comment en eût-il épousé une autre, si son cœur... Je n'y puis rien comprendre... 11 dit qu'il est malheureux... Je ne voudrois pas penser qu'il l'est en effet... Ah! s'il sentoit ce que j'ai senti! cette douleur, ces déchirements, s'il les sentoit, que je le plaindrois! que ma fierté céderoit aisément à la douceur de le consoler, de ramener la joie dans son âme!... Je pleure, en vérité, je pleure, je ne puis supporter l'idée de sa tristesse, de ces longs chagrins dont il me parle. Quoique ma raison doive me persuader qu'ils n'ont point existé, ils se peignent sans cesse à mon cœur.