MYLADY CATESBY A MYLORD D OSSERY
t( Je ne m'altondois mylord, ni à vos plaintes, ni à la prière que vous me faites ; le temps où une explication de votre conduite pouvoit m'intéresser est déjà loin de moi. S'il se retrace quelquefois à ma mémoire, c'est comme le souvenir d'un songe pénible que le réveil a dissipé, et dont il ne reste qu'une idée
588 LKTTUKS DE MYLAUY CATESBY.
triste et confuse. Il m'importe peu de connoître les raisons qui vous engagèrent à me rendre à moi-même; il me suffit que vous l'ayez fait. Je ne crois point sortir de mon caractère en refusant de vous voir, en le refusant absolument. Je ne vous regarderai jamais comme un ami auquel je doive remettre des fautes qu'on ne peut pardonner ni à Fami ni à l'amant. Celui qui put m'abandonner si longtemps aux soupçons vagues de mon esprit agité, à ceux que je devois former sur ses sentiments, même sur sa probité, doit-il s'étonner de mon indifférence? A-t-il droit de me la reprocher? Eh ! pourquoi chercherois-je à m'instruire des circonstances, quand les faits n'ont rien de douteux? J'en ai su assez pour négliger toujours d'apprendre ce que j'ignore.
(( J'attends, de la complaisance où je me force en vous écrivant, une faveur à laquelle je puis prétendre. Rendez-moi ces lettres, mylord, dont le style vous rappelle ce que je rougis d'avoir pensé; et ne vous plaignez point d'un cœur qui fut assez noble pour ne pas se plaindre du vôtre. »
Ne trouvez-vous pas, ma chère Henriette, une espèce de fausseté dans cette façon d'écrire? C'est bien là ce que je devrois penser; mais ce n'est pas ce que je pense : celte orgueilleuse indifférence n'est pas dans mon cœur. Je suis fâchée d'avoir envoyé cette lettre... Pourquoi feindre? N'eût-il pas été mieux de parler naturellement, d'avouer ma véritable situation à son égard, de dire : Je vous aime peut-être encore, mais je ne vous estime plus ; je renonce à vous : la constance de mes sentiments n'est point une preuve que je vous croie digne de mon attachement, elle est dans mon caractère; des traits ineffaçables ont gravé dans mon àme une foiblesse qui me fut chère; j'en aime encore le souvenir : il ne tient point à vous, mais aux impressions vives que j'ai reçues: semblable à une personne qui se regarde avec complaisance, et jouit du plaisir de se voir,
LETTRES DE ]\1YLAI)Y CATESBY. o80
sans songer à la glace qui le lui procure, je me plais à me rappeler mon amour, sans me plaire à penser à vous?
Cela eût été plus noble, plus vrai : je voudrois l'avoir fait. Je hais la dissimulation; j'en hais jusqu'à l'apparence. Mais la lettre est partie... Depuis longtemps j'ai perdu l'habitude d'être contente de moi ; le regret semble attaché à toutes mes démarches. De tant de qualités dont je m'applaudissois, il ne me reste que la connoissance de mes fautes; et de tant de biens que je m'étois promis, votre amitié est le seul qui m'en paroisse un véritable.