‹ ŒuvresChapitre 72 sur 87 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Mercredi, à Winchester.

Assurément, ma chère, ma tête est un peu dérangée. Je suis inquiète, agitée; je compte les heures, -les moments; le temps me paroît d'une longueur extrême. J'attends, sans savoir ce que j'attends. Le moindre bruit excite un mouvement en moi; ma porte s'ouvre, le cœur me bat. Pendant que mes gens vont et viennent dans mon appartement, je les regarde avec des yeux qui leur demandent quelque chose. Je m'en suis aperçue à l'ennuyeuse répétition de : Que veut madame? Eh! bon Dieu! madame le sait-elle, ce qu'elle veut?... Devinez-vous, ma chère Henriette, le sujet de tant d'émotion?... Oh! que cela est bas, vil, honteux! c'est donc l'attente d'une réponse... Non, je ne puis me souffrir.

J'ai envie de partir, de m'éloigner d'un voisinage si dangereux. Mais si mylord d'Ossery veut me voir, me parler, où serai- je en sûreté contre ce désir obstiné? Il saura le satisfaire; il obtiendra du hasard... de ma foiblesse peut-être, cet entrelien demandé avec tant d'instances. Les hommes se lassent-ils des soins qu'ils prennent pour contenter leurs fantaisies? Ils ne

se sentent point humiliés de nos refus : c'est encore un des avantages réservés à eux seuls. Qu'une femme ait eu le malheur d'aimer, d'aimer trop; qu'elle se lasse de son amant, veuille le quitter; que de reproches! quelles persécutions n'est-elle pas obligée de souffrir! Elle le chasse; il revient, la cherche, la suit, l'obsède, se plaint, menace, prie, gémit, s'abandonne à sa passion ; l'éclat de ses chagrins est un soulagement qu'il ne veut pas se refuser. Jl s'embarrasse peu s'il cause de l'ennui, du dégoût; son âme n'est point assez délicate pour qu'il se trouve blessé de l'idée d'importuner. Occupé de lui seul, de ses intérêts, rien ne peut le faire renoncer au bien dont la possession le flatte; et souvent, à force d'obstination, il parvient à conserver, sinon le cœur, au moins la personne, premier objet de son attachement.

Lui, dès qu'il trouve sa chaîne pesante, il la brise, il s'éloigne; il ne voit point couler nos larmes, il n'entend point nos plaintes. Notre douceur naturelle, une fierté décente, nous forcent à cacher nos douleurs... Ah! comment est-il possible que notre cœur se donne ? nous sommes si malheureuses en aimant !

Je fais une réflexion, ma chère, c'est que je vous ennuie. Je vous dis tout ce que je pense, et je ne pense rien d'amusant... Oh ! que je me déplais à moi-même, et que les autres me plaisent peu!... Ne voilà-t-il pas sir Henry qui s'est misa avoir des vapeurs, à s'évanouir comme une femme! Ce matin il étoit chez moi ; ses vertiges lui ont pris : je ne savois avec quoi ranimer ses esprits. Je n'ai trouvé qu'un flacon rempli d'eau ambrée ; je lui ai tout répandu sur le' visage. Sa sœur m'a crié que je l'empoisonnois... j'espère qu'il n'en reviendra pas.

LETTRE XXIY

Jeudi, à Winchester.

Rien encore demylord d'Ossery. Ne pas me répondre ! Il lui sied bien d'avoir de la hauteur... Il est fâché peut-être... Ma lettre éloit-elle si dure?... Le vain personnage ne peut supporter le ton de l'indiffé^^ence dans une femme qui lui a montré de la tendresse ; celui de la haine Foffenseroit moins... Ah ! si je lui écrivois à présent 1 ... mais n'y pensons plus.

J'ai reçu deux lettres de mylord Carlile ; il se plaint de vous. Je lui écrirai qu'il a tort : mais je vous dis à vous qu'il a raison. Vous riez de la jalousie; ah ! n'en riez jamais ! si vous l'aviez sentie, vous ne pourriez vous permettre d'aigrir la sienne par des plaisanteries. Avec un naturel tendre et généreux, est-il possible de badiner d'un mouvement involontaire qui affecte l'âme si douloureusement? C'est une folie, dites-vous, une extravagance. Soit; mais cette folie désespère. C'est du supplice d'un homme dont elle est adorée que lady Henriette s'amuse ! Il doit être sûr de votre tendresse, vous connoître, vous croire!... Eh! l'amour raisonne-t-il? A force de réfléchir sur mes propres sentiments, j'ai peut-être acquis une légère connoissance du cœur. Ma chère, celle qui peut rire de l'inquiétude, de la douleur d'un homme attaché à elle, ou ne l'aime plus, ou s'est trompée quand elle a cru l'aimer.

Les peines d'un amant touchent, parce qu'il les sent ; on s'afflige, parce qu'il est triste ; on pleure, parce qu'il verse des larmes ; on cherche à calmer, à dissiper des chagrins que l'on partage... Eh! comment peut-on les donner et les rendre plus amers par des railleries, par une gaieté... Fi ! Henriette, fi ! vous avez retardé le bonheur de mylord Carlile ; adoucissez du moins cette attente par une complaisance que vous devez à la vivacité

o92 LETTRES DE MYLADY CATESBY.

de sa tendresse. Je l'aime, vous le savez ; et puis vos fautes retombent un peu sur moi. Il m'écrit des lettres de quatre pages toutes remplies de vos cruelles malices ; vous boudez, et il se désole : allons, pardonnez-lui pour l'amour de votre meilleure amie. On ne prétend pas vous cacher, vous faire disparoître ; on désire que vous soyez admirée : parez-vous, montrez-vous, sortez, on y consent ; soyez belle aux yeux de tout le monde, mais ne vous applaudissez de l'être que lorsque votre amant vous regarde. Adieu; on m'a priée de vous gronder*; je vous gronde, mais je ne vous en aime pas moins.

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