LETTRE XXV
Vendredi, à Winchester.
La lettre de mylord d'Ossery vous a touchée; ma réponse vous paroît très-haute; vous n'approuvez point cet excès de sévérité... Allons, poursuivez, ma chère Henriette, chagrinez-moi aussi. J'admire avec quelle facilité nous rapprochons tout de nos propres sentiments. Vous veniez de pardonner à mylord Carlile quand vous m'avez écrit : pénétrée encore du plaisir que donne un doux raccommodement, vous pensez que l'on doit pardonner; qu'il y a de la dureté à ne pas pardonner : vous me priez, vous me conjurez d'entendre ce pauvre comte. Quand je voudrois vous donner cette preuve de ma complaisance, en serois-je la maîtresse?... Eh ! comment l'écouter? il ne veut plus parler.
Vous le plaignez! pouvez-vous croire qu'après sa fuite, son mariage, et deux ans d'oubli, mon indifférence soit capable de l'affliger? Il ne vouloit que m'éprouver; sa vanité lui persuadoit que je l'aimois encore, que ses moindres démarches détruiroient mes résolutions. En effet, pour effacer le souvenir de sa perfidie, d'une trahison si noire, n'étoit-ce point assez qu'il offrît de se justifier? Je devois voler au-devant de ce cœur
qu'on daignoit me rendre ; un bien si précieux înéritoit mon empressement, ma reconnoissance peut-être... Audace insupportable des hommes! insolent orgueil!... Je devrois pourtant des remercîments à mylord d'Ossery. Son dernier caprice me sert mieux que le temps et la raison n'avoient pu le faire ; il détruit ce reste de penchant dont je croyois ne jamais triompher. Je ne pensois point à cet infidèle sans attendrissement; à présent sa vue n'exciteroit pas en moi la plus légère émotion : je suis tranquille et presque contente; je ne craindrai plus sa rencontre, ses importunités : n'est-ce pas où tendoient tous mes vœux?
Avec quelle cruauté il a cherché à me troubler encore, à rallumer cet amour qu'il ne fut jamais digne de m'inspirer ! Eh ! d'où vient donc que je l'aimois tant ! J'ai regardé ce matin son portrait; je l'ai tenu plus d'une heure; je le considérois sans ressentir la moindre agitation ; môme en l'examinant je me suis étonnée d'avoir été si attachée à cette image. Pourquoi n'ai-je pu aimer que cet homme? Qu'a-t-il de si séduisant? Quel charme décevant, répandu dans mes yeux, prêtoit tant d'agrément à cette physionomie? où sont ces grâces si touchantes? qu'admirois-je dans ces traits?... Oma chère Henriette! notre prévention fait tout le mérite de l'objet que nous préférons; elle pare l'idole de notre cœur; elle lui donne chaque jour un nouvel ornement. Peu à peu l'éclat dont nous l'avons révolue nous éblouit nousmêmes, nous en impose, nous séduit; et nous adorons follement l'ouvrage de notre imagination. Ce portrait, autrefois si chéri, est celui d'un homme trompeur : hélas! je l'ai regardé longtemps comme la représentation d'une créature céleste!.... Oh ! je ne puis plus le voir!.,. Je le hais... je me hais aussi... je vous aime toujours.