LETTRE XXVI
Samedi, à Winchester.
Vous mourriez d'envie que sir Henry parlât : eh bien, le voilà déclaré, proposé et refusé! Mylady Winchester m'a vanté l'amour de son frère, son respect, le silence qu'il s'est imposé dans la crainte de me déplaire ; et, passant de ses louanges aux miennes, elle m'a montré le désir le plus obligeant d'acquérir en moi une sœur aussi bien qu'une amie.
Vous jugez de mon embarras, ma chère, et des détours polis qu'il m'a fallu prendre. J'ai opposé mes dégoûts presque invincibles pour le mariage, nés dti peu d'agrément que j'y ai trouvé; mon éloignement pour Tamour, l'habitude d'une liberté qu'on ne perd jamais sans regret. Ala vérité, je ne fais pas delà mienne l'usage qu'y attachent la plupart des veuves de mon âge ; mais elle me donne l'espèce de plaisir que sent un avare en calculant ses richesses. Il jouit des biens qu'il peut se procurer, et possède dans son imagination tous ceux où l'étendue de sa fortune peut atteindre. Un seul homme, lui ai-je dit, pouvoit me déterminer à sacrifier cette liberté précieuse ; un autre n'aura jamais le même ascendant sur mon cœur.
Mylady est restée satisfaite des raisons que je lui alléguois ; mais pour sir Henry, qu'elle a instruit de mes sentiments, il est bien loin de les approuver. On ne peut plus vivre avec lui ; il ne me parle point, ne me regarde point, contredit tout le monde, gronde les valets des autres, chasse les siens, brise tout ce qu'il touche, renverse tout ce qui se trouve sur son passage, va comme un fou au travers d'un parterre, et revient, en rêvant, donner de la tète dans le battant d'une porte fermée, fort étonné de se voir arrêté... Mais qu'un homme est injuste! Sa fantaisie estelle une loi? De quoi se fâche sir Henry? a-t-il droit d'exiger que
ses volontés déterminent les miennes? J'ai aimé une créature de son espèce... ah! c'est bien assez! Mais voici une lettre de vous.
Hélas! que m'apprenez- vous! Quoi! lady Seymour a quitté la cour, renoncé à sa place?... Que je la plains! que son malheur me touche ! elle est dans la retraite, dans la plus haute dévotion; et c'est la mort de mylord Gage qui cause ce grand changement, bien grand assurément ! Personne ne lenoit tant au monde que cette dame... Ah! ma chère, perdre un homme qu'elle aimoit si sincèrement depuis si longtemps ; avoir surmonté tant d'obstacles, être sur le point de l'épouser et se le voir enlever en un jour, en un moment, par un accident!... Je ne puis refuser des larmes à ce triste événement. Mais aussi quelle fureur à des gens de ce rang de risquer dans ces courses à perdre sans honneur une vie chère à leur patrie, et qu'ils ne devroient exposer que pour elle! N'en sont-ils pas responsables à leurs compatriotes, à des parents qui les aiment, à une maîtresse dont ils causent longtemps l'inquiétude et enfin le désespoir? Pauvre lady Seymour! sa situation et les réflexions qu'elle vous engage à faire ont pénétré mon cœur.