LETTRE XXVIII
Mardi, à Witichcslcr.
Il est un peu mieux, mais la fièvre est toujours violente; heureusement les symptômes de la malignité ont disparu depuis deux jours. Il a encore des moments de délire dans lesquels il s'agite beaucoup. Hélas ! il n'est point hors de danger. Je ne vous ai pas écrit hier; c'est avec peine que je tiens ma plume; je ne me sens pas dans mon état naturel, je ne puis goûler d'aucun aliment; renfermée dans ma chambre, je n'y admets personne; on en pensera ce qu'on voudra ; il m'est impossible d'écouter ou de répondre.
On m'avoit très-bien adressée ; mylord d'Ossery est chez sir Halifax, au milieu de tous les secours que Londres même pourroit lui procurer. Par un heureux hasard le docteur llarrison s'est trouvé dans le canton; il est auprès de lui. John m'écrit qu'en arrivant il a vu tout le monde en larmes dans le château. Hélas! je le crois. Qui pourroit connoître mylord d'Ossery et ne pas le plaindre? Comment se défendroit-on de l'aimer? Si noble dans ses façons, si doux, si bienfaisant, les qualités de son âme se
peignent sur son front ; elles lui soumettent tous les cœurs ; je ne l'ai jamais entendu nommer qu'un éloge ne suivît son nom. Quel homme allia jamais plus de véritable grandeur à la bonté, à cette familiarité qui ne craint point de descendre, et imprime le respect dont elle semble vouloir affranchir! C'est une créature si digne d'exister qui va peut-être périr... J'attends avec crainte, avec impatience... Mais on demande Betty.
Ahl quel bonheur ! une nuit tranquille, cinq heures de sommeil, plus de délire, la iiévre considérablement diminuée ; le docteur Harrison répond de sa vie, même de sa prochaine' convalescence.
0 ma tendre, ma sincère amie, lélicitez-moi! Je bénis le ciel, dont la bonté me le rend... Des larmes de consolation coulent enfin de mes yeux... Ah! qu'il vive! qu'il soit heureux ! que tous les biens qu'on envie deviennent son partage!... Aimable et cher d'Ossery, tu m'accuses de cruauté ! que ne peux-tu lire dans mon cœur, entendre les vœux qu'il forme pour toi ! Quelle dure bienséance me retient ! que ne m'est-il permis de voler auprès de toi, d'aller soulager, partager, adoucir tes maux; de baigner ton visage des pleurs que m'arrache le sentiment immortel qui m'attache à toi! Ah! ranime tes espérances! Celle que tu chéris n'est point cruelle, n'est point inhumaine ; elle peut te pardonner, te revoir, t'aimer!... Eh! bon Dieu! où m'emporte un mouvement trop vif?... 0 ma bonne, mon indulgente amie! excusez mon égarement! Je ne suis point à moi; mon âme est entraînée... Mais je me sens brûlante, altérée ; ma tête ne peut plus se soutenir; mes yeux appesantis... Hélas! qu'ai-je donc?.. Adieu: il vivra, ma chère; tous mes souhaits sont remplis.