‹ ŒuvresChapitre 78 sur 87 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Dimanche, à Winchester,

Voyez, ma chère [Henriette, dans quel embarras me jette ma vivacité, celle précipilation avec laquelle j'envoyai John sans l'avertir de se cacher, sans lui défendre de me nommer, sans lui donner d'aulre ordre que de s'instruire. L'imprudent animal n'a rien su de mieux que d'aller tout droit chez sir Halifax, de renouveler connoissance avec Abraham, de lui dire qu'il vcnoit de ma part, et de s'établir dans l'antichambre demylord d'Ossery. Le pauvre malade, charmé de savoir près de lui un de mes gens envoyé par moi, a voulu le voir. M. John, comme il me l'a redit lui-même, a reçu avec bien de la joie l'ordre d'enlrer, a répondu à toutes les questions de mylord, l'a assuré que mylady éloit plus morte que vive en le faisant partir, qu'elle avoit loujours bien de l'amitié pour mylord, et éloit à peine contente de recevoir trois bulletins par jour, que lui John avoit l'honneur de lui envoyer... Si vous saviez avec quelle satisfaction cetélourdi m'a rendu compte de sa commission; comme il s'applaudit des merveilles qu'il a faites!... Après lout, je ne dois me plaindre que de mon peu de prévoyance. J'ai renvoyé Abraham sans réponse hier : je me suis excusée sur la foiblesse de ma têle.. . ah !

ce n'est pas celle que je crains le plus!.. Encore Abraham !.. Encore une lettre ! . . . Voyons. . .

Ce n'est pas la peine de copier son billet ; c'est à peu près celui d'hier, excepté beaucoup d'inquiétude sur ce mal de gorge que je n'ai plus. Voyez-moi, écoutez-moi ; toujours la môme chose. Il faut répondre... Mais qu'il m'est difficile de lui écrire! le zélé Abraham a dit à Betty qu'il ne partiroit point sans une lettre.

A mesure que mes craintes se sont dissipées, ma fierté a repris de l'empire sur mon âme. Je suis très-fàchée que mylord d'Ossery ne puisse douter de cette amitié dont il feint d'être si peu sûr. Par cette feinte il ménage ma vanité ; son adresse ne m'échappe point.

Oh ! ces hommes ! ces hommes ! Remarquez-vous comme ils savent tirer parti des événements ? Lorsque les moyens de nous subjuguer semblent leur manquer, un incident imprévu, le hasard, une maladie, les ramènent vers le but qu'ils s'étoient proposé. On ne veut point les voir, on ne veut point les entendre ; tout paroît fini ; mais leurs ressources ne s'épuisent jamais. Quand ils ne savent plus que faire, ils ont la fièvre, ma chère, ils n'ont plus qu'un instant à vivre ; ils remplissent notre imagination de terreur, s'offrent à notre idée sous un aspect attendrissant; mettent sous nos yeux lespeclacle effrayant de la mort, de la destruction de cette forme enchanteresse qui nous séduisoit ; et la fièvre la plus maligne n'est pas ce qui les tue, c'est notre dureté... Il n'a pas songea me dire cela.

Mais Abraham attend... je n'aurois jamais cru avoir si peu d'esprit. Je ne trouve rien à dire... Oh ! ce méchant John ! que ne s'est-il caché!... Je rêve en vain. Celui qui m'écrit n'est-il pas ce môme mylord d'Ossery qui m'a causé des peines si sensibles, qui m'a abandonnée à Erford, qui s'est marié à miss Jenny? Ses toris sont-ils diminués? non; mais... il a été malade. Allons, je vais écrire.

Ric. 26

Je ne vous envoie point la copie de mon billet; il est irèscourt, très-éludié, et très-mauvais. Adieu, ma chère Henriette-, je vous aime toujours.

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