‹ ŒuvresChapitre 79 sur 87 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

Lundi, à Winchester.

Je viens de me promener au bord d'une petite rivière qui baigne les murs d'un pavillon où je vais souvent voir pêcher. Comme il étoit fort matin, je me suis amusée à regarder traverser la rivière à de jeunes paysannes qui vont vendre des fleurs et des fruits à la ville prochaine. Elles chantent, rient dans leur bateau ; elles offrent l'image de la joie : leur habit est propre, leurs corbeilles bien arrangées. Elles ont de grands chapeaux de paille sous lesquels on les croiroit toutes jolies : elles sont vraiment agréables.

Comme le bateau venoit de partir, une, mieux faite que les autres, est arrivée ; elle paroi ssoit triste ; et, sans montrer de regret de ce qu'on ne Ta voit point attendue, elle a posé sa corbeille sur un monceau de sable, et s'est mise à se promener au bord de l'eau. J'ai dit à Betty de l'appeler, elle est venue à nous; j'ai acheté tous ses bouquets, et lui ai demandé pourquoi elle ne chantoitpas comme les autres. Ma question l'a émue ; elle a fait une petite mine pour s'empêcher de pleurer, et m'a dit avec une ingénuité charmante qu'elle étoit prête à rompre son cœur ; que Mosès, un des fermiers de mylord Winchester, la faisoit mourir de chagrin, elle et un autre: et le souvenir de cet autre Ta fait pleurer, et bien fort.

La pauvre enfant m'a intéressée; j'ai voulu tout savoir; et voici l'histoire de ma petite jardinière. C'est que Mosès.**. écoutez bien, ma chère... Mosès est un méchant avare; il avoit accordé Tommy son potit-fils avec Sara, qui aime Tommy comme ses

deux yeux. La noce alloit se faire ; les habits étoient achetés, les parent priés, les violons retenus : et voilà qu'une lettre venue d'Orford a fait changer Mosès. La sœur de Tommy est morte; elle a laissé de l'argent à Tommy, et le vilain Mosès ne veut plus de Sara pour sa petite-fille, à moins qu'on n'augmente sa dot à proportion de l'héritage. La mère de Sara, qui est fière, s'est emportée, a tout rompu ; est comme elle est d'un naturel un peu vif, elle veut tordre le. cou à Sara si elle aime encore le petit-fils de cet arabe de Mosès : et la pauvre Sara aura le cou tordu, je vous l'assure, car elle l'aime toujours ; et l'honnête Tommy rompra son cœur aussi, plutôt que de renoncer à Sara.

Entre le bonheur et le malheur de ces simples et tendres amants, cent cinquante guinées s'élevoient comme une barrière insurmontable. Je l'ai forcée ; j'ai tout aplani : le juif Mosès, la fière jardinière, l'honnête Tommy et la jolie Sara sont d'accord. Ce moment est un de ceux où j'ai senti l'avantage d'être riche.

Je marie après-demain mon aimable villageoise, et je la marie avec éclat. Je donne un grand souper, illumination, feu et musique sur Teau ; ensuite un bal masqué où tout le monde sera bienvenu. Mylord Winchester me prête le pavillon qui donne sur la rivière ; il est grand, orné, très-propre pour mon dessein. Nos dames sont enchantées de cette espèce de fête : sir Henry, malgré sa mauvaise humeur, est mon intendant ; il a reçu mes ordres avec autant de gravité qu'il eût pris une patente de premier ministre. Mylady Winchester et sir James feront les honneurs du bal ; la comtesse de Sunderland, ceux du souper ; moi, je regarderai s'ils s'acquittent bien des emplois que je leur confie»

Je suis gaie, ma chère; je commence à reprendre le goût des amusements ; je ne veux pas examiner la cause de ce changement, je Irouverois peut-être... N'allez pas croire que le mariage de Sara soit un prétexte pour célébrer la Convalescence de ce pauvre comte... N'est-ce pas ainsi que tous l'appelez? En tout

cas, John n'en sait rien ; mon secret est en sûreté. Adieu, ma

chère ; je \oudrois bien vous voir danser à ce bal.

LETTRE XXXU

Mardi, à Winchester.

Encore une lettre !... voilà un commerce bien exact et bien dangereux; j'ai besoin atout moment de me souvenir quemylord d'Ossery m'a trompée. Malgré ce souvenir, comment résister aux mouvements de mon cœur? ils me portent à l'écouter. Mais que me dira-t-il? Ses offres réitérées de se justifier m'étonnent et m'impalienlent; eh ! comment lepourroit-il? il s'est marié; il a même une fdledece mariage... on ditqu'elles'appelle Juliette... Insolent! donner mon nom à la fille de sa femme! Mylady Arthur, tante de feu mylady d'Ossery, est ici depuis huit jours; elle parle continuellement des grâces et de la beauté de la petite d'Ossery. Cette femme est la plus ennuyeuse créature qu'il soit possible de rencontrer. Mais voici la lettre de mylord :

MYLORD d'oSSERY A MYLADY CATESBY

« Hélas ! de quoi me félicitez-vous, madame? de quel prix sont pour moi des jours que ne voulez plus rendre heureux? Vous, des égards 1 Ah! vous ne pouviez m'afftiger plus sensiblement que par cette insultante politesse! elle est toujours compagne de l'indifférence. Supprimez -les, ces égards; c'est votre pitié, votre tendre pitié qui m'est nécessaire; c'est une condescendance d'un jour, d'une heure, que je vous demande. Ne m'entendrez-vous point? suis-je condamné sans retour? me refuserez-vous une grâce accordée aux plus vils criminels? Nous avons été amis... Ne vous souvient-il plus que vous m'avez donné un nom plus doux? Mon amour, le vôtre, vos promesses, vos

serments même, tout est-il effacé? Rappelez-vous Erford, ma chère, mon adorable Juliette... c'est un homme autrefois honoré de votre tendresse qui vous demande à genoux un moment d'entretien. Par tout ce qui peut vous toucher, je vous conjure de ne pas rejeter ma prière. Ne continuez pas d'affliger un malheureux dont le sort est dans vos mains. Non, je ne perdrai qu'avec la vie l'espoir d'obtenir de vous un généreux pardon. J'ai un secret que je ne puis révéler qu'à vous; donnez-moi un jour, madame; au nom du ciel, ne soyez pas inexorable I»

Sa chère, son adorable JuHette ! cela est assez familier, je vous assure; et vous voyez quelle obstination à se faire écouter... Ah! cette maladie, où m'a-t-elle engagée!... Le voir! La seule idée d'une telle entrevue me fait tressaillir... Mais cette audace de vouloir me parler !... cet homme est bien hardi! Ne devroit-il pas éviter mes regards? quelle pourroit être sa contenance devant moi? Ne suis-je pas en droit de l'accabler de reproches?... eh bien, il ne me craint point du tout! D'où vient le redouter, moi qui peux lever les yeux sur lui avec la noble assurance que donne la certitude d'avoir toujours bien fait?

Que je me rappelle Erford! Hélas! s'il m'y avoit vue après son départ, oseroit-il me prier de me le rappeler? 11 connoît ses fautes; mais qu'il est loin d'imaginer comment je les ai senties!... Peut-il jamais excuser cet abandon cruel? Eh! pourquoi feignoit-il? pourquoi feint-il encore? Je me préparois avec plaisir à la fête que je donne : cette lettre vient troubler ma joie, m'embarrasser, me retracer un temps... Ah! rien n'est effacé !

Vous êtes fort capable de rire de mes chagrins; vous me dites que je devrois l'avoir vu, l'avoir entendu, que tout seroit terminé. Vous qui n'avez jamais eu à pardonner que des fautes légères, des mouvements de jalousie, de l'impatience, de l'hu* meur peut-être, vous croyez qu'on peut se résoudre aisément ;

qu'il est facile do savoir ce qu'on veut... Je ne puis comprendre cet espoir de pardon ! Mon dessein n'est pas de l'affliger. Je le verrois si je croyois pouvoir soutenir sa présence; je l'écouterois s'il étoit possible d'excuser... Mais je vais lui écrire.

A MYLORD D OSSERY

« Eh! pourquoi, mylord, n'aurois-je point tout oublié! Qui m'engageoit à me souvenir d'un ingrat, à m'occuper d'un infidèle? Ne m'avez-vous pas priée de vous oublier? Comment osezvous me rappeler un temps et des lieux auxquels je ne puis songer sans vous haïr? Quel droit avez-vous encore à mon amitié, après m'avoir si cruellement récompensée de celle que je vous ai montrée? Si votre légèreté m'a rendue à moi-même, vous ne pouvez vous plaindre que de votre cœur. J'ignore par quel caprice vous semblez aujourd'hui faire dépendre votre bonheur de l'entretien que vous me demandez; je ne puis consentir à vous l'accorder. Accoutumée depuis si longtemps à penser que je ne vous verrai jamais, il m'est impossible de me familiariser avec l'idée de vous revoir. Si vous avez des secrets qu'il vous importe de me communiquer, vous pouvez me les écrire, sûr de ma discrétion à les taire, et de mon exactitude à vous faire remettre ce que vous m'aurez écrit. En vérité, mylord, recevoir de vos lettres est l'unique complaisance où je puisse me forcer pour vous obliger. »

Je suis fâchée d'avoir envoyé cette lettre : on dit qu'entre des amants brouillés un reproche est le préliminaire d'un traité de paix. Adieu, mon aimable Henriette, je vous aime toujours.

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