‹ ŒuvresChapitre 80 sur 87 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

Mercredi... non, jeudi à six heures du matin.

0 ma chère Henriette I quelle agitation dans mes sens!... quel trouble dans mon âme!... je l'ai vu... il m'a parlé... luimême... il étoit au bal... oui, lui! mylord d'Ossery... Ah! ne me dites plus de le voir ! ne me priez plus de l'entendre ! il est bien sûr que je ne puis supporter la présence de ce... je ne sais quel nom lui donner. Peut-on être plus hardi, plus imprudent? m'exposer!... Je le hais, je crois... et pourtant je voudrois avoir eu plus d'empire sur moi-même... Je voudrois l'avoir écouté. Quel est donc ce mouvement qui m'entraîne avec force, et me fait agir contre ma volonté? Je vais partir, retourner à Londres... Ce n'est point par obstination, mais par nécessité, par foiblesse, que j'éviterai le comte d'Ossery. Il faut bien me déterminer à le fuir, puisque je ne puis le voir avec tranquillité.

Le jour étoit déjà grand; fatiguée de danser, ennuyée du bal, j'ai passé sur la terrasse pour prendre l'air. Un masque en domino noir, qui me suivoit depuis une heure, est venu se placer à mes côtés. Dans un lieu aussi spacieux, j'ai trouvé un peu extraordinaire qu'on choisît l'endroit où j'étois pour m'y gêner; car le masque s'est assis tout près de moi. Mais jugez de ma surprise quand, saisissant une de mes mains, la retenant malgré mes efforts et la pressant dans les siennes, ce masque m'a dit d'union ému : « Eh quoi! lady Juliette se plaît encore à faire des heureux! on m'avoit assuré qu'elle n'étoit plus sensible à cette sorte de plaisir. »

Oh ! le son de cette voix a pénétré comme un trait jusqu'au fond de mon cœur! Je l'ai reconnu... Eh! quel autre eût osé prendre celte liberté, m'eût tenu un tel langage!... J'ai voulu fuir; l'audacieux s'est saisi de ma robe, et m'a retenue dans

ma place. Il a ôté brusquement son masque ; son camail s'est renversé... Ahl ma chère Henriette, qu'il étoit bien! Le désordre de ses cheveux donnoit une grâce nouvelle à ses traits; un air animé, passionné même... Comment l'aspect de cet aimable visage m'a-t-il causé un trouble si cruel, si contraire à l'impression qu'il sembloit faire sur moi? Tout à coup j'ai perdu la faculté de voir et d'entendre; un froid mortel m'a saisie. Je ne sais ce que le comte m'a dit; je ne sais comment il a rassemblé tout le monde auprès de moi; en rouvrant les yeux, je me suis vue entourée d'une infinité de personnes, parmi lesquelles je cherchai en vain mylord d'Ossery. Je l'ai aperçu au bout de la terrasse ; et dès que je me suis levée, il a disparu : le bal a fini; et me voilà dans mon lit à vous écrire, à réfléchir, à me chagriner... Je ne sais quel parti prendre.

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