LA FOLIE EST GÉNÉRALE
J'ay pris cent et cent fois la lanterne en la main , Cherchant en plein midy, parmy le genre humain. Un homme qai fust homme et de faict et de mine, Et qui pust des vertus passer par Tétamine.
Il n'est coin et recoin que je n'aye tenté , Depuis que la nature icy-bas m'a planté ; Mais tant plus je me lime , et plus je me rabote, Je crois qu'à mon advis tout le monde radote, Quil a la teste vuide et sans dessus dessouz, Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus fous ; C'est de nostre folie un plaisant stratagesme, Se flatant, de juger les autres par soy-mesme.
Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau. Peut-estre , ainsi trompé, que faussement je juge. Toutesfois, si les fous ont leur sens pour refuge, Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autruy : Puis j'ensçay pour le moins autant ou plus que luy«
Voilà fort bien parlé, si l'on me voulait croire.
f . Cette satyre parut pour la première fois dans Tédition de I6t3. Quoiqu'elle ne porte pas de dédicace, il est facile de Toir que Régnier l'adressait à SuUy , dont il faisait un cas particulier : on ne peut s'empêcher de le reconnaître quand le poète, un peu plus bas, parle d'un homme placé par ses vertus hors des atteintes de la satyre, et qui pendant cinquante ans est demeuré justement revêtu des plus grands emplois.*
Sotte présomption, vous m'enyvrez sans boire! Mais après, en cherchant, avoir autant couru Qu'aux advents de Noël fait le moine bourru, Pour retrouver un homme envers qui la satyre , Sans flater, ne tronvast que mordre et que redire. Qui sçust d'un choix prudent toute chose esplucher. Ma foi, si ce n^est vous, je n'en veux plus chercher. Or, ce n'est point pour estre eslevé de fortune : Aux sages comme aux fous c'est chose assez commune ; Elle avance un chacun .sans raison et sans choix ; Les fous sont aux échets les plus proches desroyç^
Aussi mon Jugement sur cela ne se fonde ; Au compas des grandeurs je ne juge le monde : L'esclat de ces clinquants ne m'esblouitles yeux. Pour estre dans le ciel je n'estime les dieux. Mais pour s'y maintenir, et gouverner de sorte Que ce tout en devoir règlement se comporte.
Et que leur providence également conduit Tout ce que le soleil en la terre produit.
Des hommes, tout ainsi, je ne puis recognoistre Les grands , mais bien ceux-là qui méritent de l'estre , Et de qui le mérite, indomptable en vertu.
Force les accidents, et n'est point abattu.
Non plus que des farceurs je n'en puis faire conte*; Ainsi que l'un descend on voit que l'autre monte. Selon ou plus ou moins que dure le roollet.
Et l'habit fait, sans plus, le maistre ou le valet. De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue : Aujourd'huy gros, enflez, sur le haut de la roue, Ils font un personnage ; et demain renversez ,
1. Ce Ters est cité dans le MHagiana de La Monneye, tome III , p. 1 8$ , oti Ton fait dire à Ménage : « Poetn regius , en bon français , « signifie le fou du roi, »