‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 202 sur 252 · Édition de 1643 et suivantes · texte numérisé non relu

Édition de 1643 et suivantes

Si mon honneur passé maintenant est ma honte.

Ou, trop ardent d'amour, que je ne m'apperceusse Que l'œil d'un envieux nos desseins empeschoit^ Et sur mon corps perclus son venin espaneboit ! Mais qui pourroit atteindre au point de son mérite, Veu que toute grandeur pour elle est trop petite ? Si par l'esgal ce charme a force contre nous, Autre que Jupiter n 'en peut estre jaloux.

Luy seul, comme envieux d'une chose si belle , Par l'esmulation sdroit seul digne d'elle.

Hé quoy ! là-haut au ciel met»-tu les armes bas? Amoureux Jupiter, que ne viens-tu çà-bas Jouir d'une beauté sur les autres aimable?

Assez de tes amours n'a caqueté la fable.

C'est ores que tu dois, en amour vif et p/ompt. Te mettre encore un coup les armes sur le front; Cacher ta déité dessouz un blanc plumage ; Prendre ie feint semblant d'un satyre sauvage, D'un serpent, d'un cocu ; et te respendre encor, Alambiqué d'amour, en grosses gouttes d'or; Et puis que sa faveur, à moy seul octroyée.

Indigne que je suis, fut si mal employée :

Faveur qui de mortel m'eust fait égal aux dieux , Si le ciel n'eust esté sur mon bien envieux.

Mais encor' tout bouillant en mes fiâmes premières , De quels vo&ux redoublez et de quelles prières Iray-je de rechef les dieux sollicitant.

Si d'un blenfaict nouveau j'en attendois autant; Si mes défauts passez leurs beautez mescontentent. Et si de leurs bienfalcts je crois qu'ils se repentent?

Or quand je pense, ô Dieux ! quel bien m'est advenu, Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu ,

I. Daiisl la première édition de I6i:(, on lisait ici : ennnjfeiu > faute qui avait été. répétée six vei*» plua bas.

298 ÉLÉGIE lU.

La tenir languissante entre mes bras couchée ,

De mesme affection la voir estre touchée,

Me baiser, haletant d'amour et de désir,

Par ses chatouillements resveiller le plaisir :

Ha Dieux \ ce sont des traits si sensibles aux âmes ,

Qu'ilspourroientrAmourmesme eschauffer de leurs flamei

Si plus froid que la mort ils ne m'eussent trouvé ,

Des mystères d'amour amant trop réprouvé.

Je Tavois cependant vive d'amour cxtresme ;

Mais si je l'eus ainsi, elle ne m'eut de mesme :

malheur ! et de moy elle n'eut seulement

Que des baisers d'un frère, et non pas d'un amant.

En vain cent et cent fois je m'efforce à lui plaire,

Non plus qu'à mon désir je n'y puis satisfaire ;

Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur,

Pour m'achever de peindre esteignit ma vigueur.

Comme die recognut, femme mal satisfaite, Quelle perdoit son temps, du lict elle se jette. Prend sa jupe , se lace ; et puis, en se moquant. D'un ris et de ces mots elle m 'alla picquant: « Non, si j'estois lascive ou d'amour occupée *, Je me pourrois fascher d'avoir esté trompée ; Mais puis que mon désir n'est si vif ny si chaud. Mon tiède naturel m'oblige à ton deffaut.

Mon amour satisfaite ayme ton impuissance , Et tire de ta faute assez de récompense.

Qui tousjours dilayant, m'a fait, par le désir, Esbattre plus longtemps à l'ombre du plaisir. »

Mais estant la douceur par l'effort divertie, La fureur à la fin rompit sa modestie,

1 . Ce vers et les sept suivants sont une paraphrase du commencement de la lettre de Circé k Polyœuos, dans hSafyricon de Pétrone ' « Si libidinosa essem , quererer decepta : nunc etiam languori tuo « gratias ago. In umbra voloptatis diutius lus!. »

Et dit, en esclatant: « Pourquoy me trompes-tu? Ton impudence à tort a vanté ta vertu*?

Sy en d'autres amours ta vigueur s'est usée, Quel honneur reçois-tu de m 'avoir abusée? »

Assez d'autres propos le despit luy dictoit.

Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.

Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère, Elle couvrit son front d'une meilleure chère ; Se conseille au miroir ; ses femmes appela ; Et, se lavant les mains, te faict dissimula.

Belle, dont la beauté, si digne d'estre aymée, Eust rendu des plus morts la froideur enflamée. Je confesse ma honte ; et, de regret touché.

Par les pleurs que j'espands j'accuse mon péché : Péché d'autant plus grand que grande est ma jeunesse. Si homme j'ay failly, pardonnez-moy, déesse.

J'avoue estre fort grand le crime que j'ay fait :

i . Ce qui suit est imité de la réponse de Polyœnos h Gircé : « #a- . « teor me, Domina, sœpe peceasse : nam et homo sum , et adhuc « juvenis; nunquam tamen ante bunc diem usque ad mortem de- « Ijqui. Habes confitentem reum. Quidquid jusseris , menii. Prodic< tionem feci , hominem occidî , templum yiôlavi. In hœc facinora « quœresupplicium.Sive occidereplacet, ferro meo venio ; sivè « yerberibus contenta es , eurro nudus àd Dominam. lilud un^m « mémento : non me, sed instrumenta peceasse. Paratus miles ar- « ma non habui. Quis hoc turbaverit , nescio : forsitan aniinus « antecessit corporis moram. Forsitan, dum omnia concnpisco, <c voluptatem tempore cousummavi. Non inyenio quod feci..... « Summa tamen excusationis m^œ hsec est : placebo tibi , si me « culpam emendare permiseris. »

Voyez ausài VBistoire amoureuse des Gaules , loco ciiato. Bussy- Rabutin, en effet, commence ainsi les reproches adressés par la comtesse à son pauvre amant : <c Si j*aimois beaucoup les plaisirs «c delachair, je me plaindrois d*avoir été trompée, etc. » Aucun éditeur n'a jusqu'à présent songé à ce rapprochement , qui prouve, du reste, que Bussy a composé son fameux récit d'après cette élégie et le Satyricon de Pétrone*.

SM ÉLÉGIB Ilf.

PourUntjiBqtt'âi la mort si n'avoi&-je forfait.

Si ce n'est à présent, qu*à vos pieds Je me jette.

Que ma confession vous rende satisfaite.

Je suis digne des maux que vous me prescrirez.

J'ay meurtry, j'ay volé, j'ay des vœux parjurez,

Tratiy les dieux bénins ^ Inventez à ces vices ,

ComiQe estranges forfoits, des estranges supplices.

beauté! faites-en tout ainsi qu'il vous plaist.

Si vous me commandez, à mourir Je suis prest.

La mort me sera douce« et d'autant plus encore

Si je meurs de la main de celle que j'adore.

Avant qu'en venir là, au moins souvenez-vous

Que mes armes, non moy, causent vostre couroux ;

Que, champion d'amour, entré dedans la lice ,

Je n'eus assez d'haleine à si grand exercice;

Que je ne suis chasseur, jadis tant approuvé,

Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé.

Mais d'où viendroit cecy? Seroit-ce point, maistresse.

Que mon esprit du corps précédast la paresse;

Ou que, par le désir trop prompt et violent,

J'allasse, avec le temps, le plaisir consommant?

Pour moy, je n'en sçay rien : en ce fait tout m^abuse.

Mais enfin, ô beauté! recevez pour excuse^,

S'il vous plaist , derechef que je rentre en l'assaut :

J*espère avecq' usure amender mon deffaut.

i. Dans toutes le& éditions avant celle de 1643 , ce vers était

ainsi:

Trahy les dieux : Tenins, ioTentez k ces vices.

t. Édition de 1649 et suivantes : Hécepez mon excme. L'une et Tautre peuvent être admises.

L'homme s'oppose en vain contre la destinée.

Tel a dompté sur mer la tempeste obstinée, Qui, déceu dans le port, esprouve en un instant Des accidents humains le revers inconstant, ftui le jette au danger, lors que moins il y pense. Ores à mes despens j'en fais l'expérience, Moy qui, tremblant encor' du naufrage passé.

Du bris de mon navire au rivage amassé Bastissois un autel aux dieux légers des ondes , Jurant mesme la mer et ses vagues profondes.

Instruit à mes despens, et prudent au danger. Que je me garderois de croire de léger; Sçachant qu'injustement il se plaint de l'orage, Qui, remontant sur mer, fait un second naufrage.

Cependant ay-je à peine essuyé mes cheveux ^ Et payé dans le port l'offrande de mes vœux,^ Que d'un nouveau désir le courant me transporte; Et n'ay pour l'arrester la raison assez forte. Par un destin secret mon cœur s'y voit contraint, Et par un si doux nœud si doucement eslreint.

f . Cette élégie fut composée pour Henri IV. II semble que ce fut eo l'honneur de 1& marquise de Vemeuil , qui succéda à la duchesse de Bcaufort, puisque le po€ic parle d*un naufrage prsécédent.

Que, me trouvant espris d'une ardeur si parfaite. Trop heureux en mon mal je bénis ma deffaîte ; Et me sens glorieux, en un si beau tourment, De voir que ma grandeur serve si dignement.

Changement bien estrange en une amour si belle ! Moy, qui rangeois au joug la terre universelle , Dont le nom glorieux, aux astres eslevé.

Dans le cœur des mortels par vertu s'est gravé; Qui fis de ma valeur le hazard tributaire ; A qui rien, fors l'Amour, ne put estre contraire; Qui commande partout, indomptable en pouvoir; Qui sçay donner des loix, et non les recevoir : Je me vois prisonnier au^ fers d'un jeune maistre , Où je languis esclave, et fais gloire de l 'estre ; Et sont à le servir tous mes vœux obligez.

Mes palmes, mes lauriers en myrtes sont changez. Qui, servant de trophée aux beautez que j'adore'. Font, en si beau suject, que ma perte m'honore.

Vous qui dès le berceau de bon œil me voyez.

Qui du troisième ciel mes destins envoyez.

Belle et saincte planette, astre de ma naissance, Mon bonheur plus parfait, mon heureuse influence. Dont la douceur préside aux douces passions, Vénus , prenez pitié de mes affections ; Soyez-moi favorable, et faites à ceste heure , Plustost que descouvrir mon amour, que je meare ; Et que ma fin tesmoigne, en mon tourment secret. Qu'il ne vescut jamais un amant si discret ; Et qu'amoureux constant, en un si beau martyre , Mon trespas seulement moi) amour puisse dire.

Ha ! que la passion me fait bien discourir !

Non, non, un mal qui plaist ne fait jamais mourir. Dieux! que puis-je donc faire au mal qui me tourmente? La patience est foible, et l'amour violente ;

iLÉGlE IV. 303

Et, me votilaiît contraindre en si grande rigueur, Ma plainte se desrobe, et m'eschappe du cœur. Semblable à cet enfant que la mère en colère. Après un chastiment veut forcer à se taire :

Il s'efforce de crainte à ne point soupirer ; A grand 'peine ose-t-il son baleine tirer ; Mais nonobstant l'effort, dolent en son courage. Les sanglots à la fin desboucbent le passage ; S'abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs, Et faut que son respect défère à ses douleurs. De mesme je m'efforce au tourment qui me tue : En vain de le cacher mon respect s'évertue; Mon mal, comme un torrent, pour un temps retenu, Renversant tout obstacle, est plus fier devenu.

Or, puis que ma douleur n'a pouvoir de se taire, Et qu'il n'est ny désert ny rocher solitaire A qui de mon secret je m'osasse fier.

Et que jusqu'à ce point je me dois oublier Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte , A vous seule, en pleurant, j'adresse ma complainte. Aussi puis que vostre œil m'a tout seul asservy. C'est raison que luy seul voye comme je vy ; Qu'il voye que ma peine est d'autant plus cruelle. Que seule en l'univers je vous estime belle : Et si de mes discours vous entrez en courroux. Songez qu'ils sont en moy, mais qu'ils naissent devons ; Et que ce seroit estre ingrate en vos deffaites, Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.

Donc, beauté plus qu'humaine, object de mes plaisirs, Délices de mes yeux et de tous mes désirs.

Qui régnez sur les cœurs d'une contrainte aimable, Pardonnez à mon mal, hélas ! trop véritable ; Et, lisant dans mon cœur que valent vos attraits,

30i ÉLÉGIK IV.

Le pouvoir de vos yeux» la force de vos traits , La preuve de ma foy, Taigreur de mon martyre, Pardonnez à mes cris de ravoir osé dire. .

Ne vous offencez point de mes justes clameurs, Et si, mourant d'amour, je vous dis que je n^urs.

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