A M. BERTAUT, ÉVÊQUE DE SÉEZ
Bertaut , c'est un grand cas : quoy que Ton puisse faire, Il n'est moyen qu'un homme à chascun puisse plaire; Et fust-il plus parfait que la perfection , L'homme voit par les yeux de son affection.
Chasqu'un fait à son sens*, dont sa raison s'escrime ;
i. Jean Bertaut, né h Gaen en i570 , entra dans les ordres et vint de bonne heure à Paris, où il se lia, comme poète , avec Ronsard et Desportes ; il réussit à la cour, et obtint ainsi du roi une charge de conseiller au parlement de Grenoble. Il se tint prudemment tranquille pendant la guerre civile, puis reparut à la suite du cardinal du Perron et prit part à Tinstruclion religieuse de Henri IV, qui le récompensa en lui donnant l'abbaye d'Aunay , en Normandie (1594); Marie de Médicis le prit pour premier aumônier et lui fit avoir en 1606 Tévêché de Séez, où il mourut le 8 juin 1611.
Bertaut a composé dans sa jeunesse des poésies légères très*estimées, et qu'il essaya vainement de détruire ; il publia ensuite le Panarè/e , poème sur la naissance du dauphin , des cantiques , des discours historiques et politiques , la traduction d'un livre de VEnéide. La dernière édition de ses œuvres est de I6t5. Malherbe Testimait seul un peu parmi les anciens poètes ; Régnier le trouvait trop sage ; Sorel lui reproche sa tçop grande propension aux plaisanteries ; Boileau reconnut la décence de ses vers.
L'évéque de Séez avait un de ses frères gentilhomme de la chambre du roi , et qui fut père de M"»» de Motteville *.
t. Ce vers a fort varié dans les éditions. Celle de 1608 , qui est
Et tel blasme en autruy ce de quoy je l'estime. Tout , suivant l'intellect, change d'ordre et de rang : Les Mores aujourd'huy peignent le diable blanc. Le sel est doux^aux uns, le sucre amer aux autres ; L'on reprend tes humeurs, ainsi qu'on fait les nostres. Les critiques du temps m'appellent desbauché, Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché, Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les autres, au rebours, accusent ta sagesse, Et ce hautain désir qui te fait mespriser Plaisirs, trésors, grandeurs, pour t 'immortaliser. Et disent : « chétifs, qui , mourant sur un livre. Pensez, seconds phœnix, en vos cendres revivre, ftue vous estes trompez en vostre propre erreur ! Car, et vous et vos vers vivez par procureur. Un livret tout moysi vit pour vous-; et encore Gomme la mort vous fait , la taigne le dévore*. Ingrate vanité, dont l'homme se repaist.
Qui bâille après un bien qui sottement lui plaist ! »
Ainsi les actions aux langues sont sujettes.
Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes^. Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez ; Non pas les bons esprits, à vaincre accoustumez. Qui savent, avisez, avecques différence Séparer le vray bien du fard de l'apparence.
C'est un mal bien estrange au cerveau des humains,
la première , porte chasque fat à son sens , avec xHù accent grave sur à. Celle de 1655 dit de même. Celles de 1612, 163$, 1667 : chasque faU à son sens. Celle de 1613, qui est la dernière édition de l'auteur : ckasqu'un fait à son sens; de même dans celles de 16U , 1616, 1617, i6âS, 1626 et 1642. C'est la leçon que j'ai conservée.
1. L'on a mis dans les éditions autres que celle de 1616, vous dévore, expression qui présente un sens très-faux.
%, Flèches, du latin sagitta,
Qui , suivant ce quMls sont, malades ou plus sains \ Digèrent leur viande; et selon leur nature , Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.
Ce qui plaist à Tœil sain offense un chassieux; L'eau se jaunit en bile au corps d'un bilieux ; Le sang d'un hydropique en pituite se change. Et Testomach gasté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante du ciel*, L'une en fait le venin, et l'autre en fait le miel. Ainsi c'est la nature et l'humeur des personnes. Et non la qualité, qui rend les choses bonnes.
Charnellement se joindre avecq' sa parenté.
En France, c'est inceste; en Perse, charité.
Tellement qu'à toutprendre, en ce monde où nous sommes, Et le biQn et le mal despend du goust des hommes.
Or, sans me tourmenter des divers appétits.
Quels ils sont aux plus grands, et quels aux plus petits, Je te veux discourir comme je trouve estrange Le chemin d'où nous vient le blasme et la louange; Et comme j'ay l'esprit de chimères brouillé, Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé, Que les yeux de travers s'offencent que je lorgne. Et que les quinze-vingts disent que je suis borgne.
C'est ce qui me desplaist^, encor que j'aye appris En mon philosopher d'avoir tout à mespris.
Penses-tu qu'à présent un homme a bonne grâce, Qui dans le Four-l'Evesque entherine sa grâce, Ou l'autre qui poursuit des abolitions,
I . Éditions de 164t et suivantes , ^it malades ou sains, 9. Edition de 1608 , de la douce liqueur roussayante, ce qui est un non sens, ce mot signifiant jaune, tirant sur le roux (Voyez Guyon, Diverses leçons ^ iv, 9), tandis que rossoyantes vient de rosée. (Voyez Nicot.)*