‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 69 sur 252 · A M. D£ BÉTHUNE · texte numérisé non relu

A M. D£ BÉTHUNE

ESTANT AIIBASSADEDR POUR SA MAJESTÉ A ROMB^.

Béthune, si la charge où ta vertu s'amuse

Te permet escouter les chansons que la muse ,

Dessus les bords du Tibre et du mont Palatin *,

Me fait dire en françois au rivage latin,

Où, comme au grand Hercule ^ à la poictrine large,

Nostre Atlas de son faix sur ton dos se descharge,

f . Philippe de Béthune, second fils de François, baron de Rosny, et de Charlotte Dauvet, frère par conséquent du grand Sully, fut baron, puis comte de Selles et de Gharost, chcYalier des ordres, lieutenant général en Bretagne, gouverneur de Rennes, et débuta dans la carrière diplomatique par l'ambassade d'Ecosse, en 1599. Deux ans plus tard il alla à Rome, et fut à son retour nommé gouverneur du duc d'Orléans; en 16I6 il fut chargé d'une mission extraordinaire en Savoie et à Mantoue, en 1 6 1 9 près de l'Empereur, en 1 624 de nouveau à Rome, où il arrangea les affaires de la Valteline. 11 mourut en 1 649, âgé de quatre-vingt-quatre ans.|Il épousa Catherine Le Bouteiller, fille du seigneur de Moucy et de Marie Briçonnet, et en eut plusieurs enfants dont deux ou trois naquirent pendant sa première ambassade de Rome. Régnier avait suivi M. de Béthune dans cette viUe.

s. On dit bien les bords dune rivière, mais non pas les bords d'une montagne*

3. J'ai conservé la leçon de l'édition de 1608, au grand Hercule; on Ht dans toutes les autres, un grand Hercule,

Te commet de l 'estât l'entier gouvernement, Ëscoute ce discours tissu bijarrement\ Oix je ne prétends point escrire ton histoire. Je ne veux que mes vers s'honorent en la gloire De tes nobles ayeux, dont les faits relevez Dans les cœurs des Flamens sont encore gravez ', Qui tiennent à grandeur^ de ce que tes ancestres, En armes glorieux, furent jadis leurs maistres.

Ny moins, comme ton frère *, aydé de ta vertu, Par force et p*ar conseil, en France a combattu Ces avares oiseaux ^ dont les griffes gourmandes

i . Ce dernier mot est ainsi écrit dans la première édition de 1608. Il y a Mgarrement dans toutes les autres, jusqu'à celle de 1642, qui dit higearremenf ; dans celles qui viennent après, on a mis bizarrement, qui est la prononciation moderne de ce mot.

2. Cette allusion méritait une explication que pas un des annotateurs de Régnier n'a donnée. La famille de Béthune a pour auteur Robert I*', dit Faisseux , seigneur de Béthune et de Richebourg. avoué du diocèse d'Arras, qui vivait à la fin du X® siècle ; sa descendance forma deux branches : l'aînée conserva la seigneurie de Béthune et l'avouerie, et finit en Mahaut, mariée à Guy de Dampierre, comte de Flandre, et mère de Robert III, dit de Béthune, comte de Flandre en 1305; la seconde eut la seigneurie de Locres et vint s'établir dans la Flandre française au XIII^ siècle; c'est celle dont descendaient l'ambassadeur chanté ici, et Sully, son frère, dont Nicolas Rapin disait dans son imitation de la première ode d'Horace :

Race des ducs de Flandre, illnstre de Béthune, l'honnear et l'appui de ma foible fortune....

Régnier, comme on le voit, exagérait passablemeift la situation des Béthune par rapport à la souveraineté des Flandres*.

3. Toutes les éditions, tant celles qui ont été faites pendant la vie de l'auteur que les autres, disent à grandeur; Brossette seul a cru mieux de mettre à grand heur.

4. Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, puis duc de Sully.

5. Le surintendant des finances avait réprimé l'avidité et les concussions des gens d'affaires, comparés ici aux harpies, monstres

Du bon roy des François ravissoient les viandes : Subject trop haut pour moy, qui doy, sans m'esgarer Au champ de sa valeur, le voir * et l'admirer.

Aussi, selon le corps on doit tailler la robe : Je ne veux qu'à mes vers vostre honneur se desrobe*, Ny qu'en tissant le fil de vos faits plus qu'humains, Dedans ce labyrinthe il m'eschape des mains.

On doit selon la force entreprendre la peine. Et se donner le ton suivant qu'on a d'haleine ; Non, comme un fol, chanter de tort et de travers.

Laissant doncq' aux sçavants à vous peindre en leurs vers, Haut eslevez en l'air sur une aisle dorée.

Dignes imitateurs des enfants de Borée : Tandis qu'à mon pouvoir mes forces mesurant, Sans prendre ni Phœbus, ny la muse à garant, Je suivray le caprice en ces païs estranges ; Et sans paraphraser tes faits et tes louanges, Ou me fantasier le cerveau de soucy.

Sur ce qu'on dit de France, ou ce qu'on voit icy, Je me deschargeray d'un faix que je desdaigne,

toujours affamés. On Ut dans les Mémoires de Sully que « la recher. « che des finances fut continuée toute l'année 1604, et enfin terminée « en une composition contre son avis. » ( Mém. de Sully, part. IV, chap. xLvi. )

i. La voify dans toutes les éditions qui ont précédé celle de 164S.

3. Je ne crois point avoir trop osé, en mettant vostre honneur, au lieu de nostre, qui est daus toutes les éditions, et que j'ai regardé comme une faute d'impression. Boileau a dit, d'une manière plus nette, plus noble, et plus énergique, dans son Discours au roi :

Mais je sais peu louer ; et ma muse tremblanlc Fait d'un si grand fardeau la charge trop pesante , Et dans ce haut éclat où ta te viens offrir, Touchant k tes lauriers, craindroit de les flétrir.

{Noie de BrosseUe,)

SATYRE Vt. 65

Suffisant de crever un genêt de Sardaigne*, Qui pourroit, défaillant en sa morne vigueur, Succomber souz le faix que j'ay dessus le cœur.

Or ce n'est point de voir en règne la sottise, L'avarice et le luxe entre les gens d'église, La justice à l'encan, l'innocent oppressé.

Le conseil corrompu suivre l'intéressé; Les estats pervertis, toute chose se vendre. Et n'avoir du crédit qu'au prix qu'on peut despendre : Ny moins, que la valeur n'ait icy plus de lieu. Que la noblesse courre en poste à THostel-Dieu, Que les jeunes oisifs aux plaisirs s'abandonnent. Que les femmes du temps soient à qui plus leur donnent, Que l'usure ait trouvé (bien que je n'ai de quoy). Tant elle a bonnes dents, que mordre dessus moy : Tout ceci ne me pèze, et l'esprit ne me trouble. Que tout s'y pervertisse, il ne m'en chaut d'un double. Du temps ni de Testât il ne faut s 'affliger. Selon le vent qu'il fait* l'homme doit naviger.

Mais ce dont je me deuls ^ est bien une autre chose. Qui fait que l'œil humain jamais ne se repose, Qu'il s'abandonne en proye aux soucys plus cuisants. Ha ! que ne suis-je roy pour cent ou six-vingts ans * ! Par un édict. public qui fust irrévocable,

i. On dit toujours un genêt d'Espagne ^ et notre auteur est, je crois, le seul qui ait dit un genêt de Sardaigne. 9. On lit, dans les éditions depuis 1642, selon le vent qui fait.

3. On lit dont je m'afflige^ dans l'édition de 1643 et autres. DeulSf de rinfinitif douloir, avoir douleur ^ terme antique.

Femme se plaint , femme se dealt , Femme pleure quand elle Teat

C'est un ancien proverbe, rapporté par Borel, Antiquités gauloises.

4. Rabelais, liv. I, c. xxxix : « Hon! que ne suis-je roi de France « pour quatre-vingts ou cent ans ! »

66 SATYRE Vî.

Je bannirois l'honneur, ce monstre abominable*, Qui nous trouble Tesprit, et noiis charme si bien Que sans luy les humains icy ne voyent rien ; Qui trahit la nature, et qui rend, imparfaite * Toute chose qu'au goust les délices ont faite.

Or, je n'en doute point que ces esprits bossus, Qui veulent qu'on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grèce, à mes vers ne s'opposent. Et que leurs jugements dessus le mien ne glosent : Comme de faire entendre à chacun que je suis Aussi perclus d'esprit comme Pierre Du Puis ^,

i . Ici commence le sujet de cette satire, qui est contre Thonneor, entant qu'il est contraire à notre liberté et à nos plaisirs. Les deux capitoli du Mauro, poète italien » l'un in dishonor delV honore, et l'autre, del dishonore, ont servi de modèle à Régnier dans cette satire sixième. Le Mauro débute par une longue invective contre les hommes qui se sont soustraits aux lois pures et simples de la nature ; après quoi il entre ainsi en matière, au tercet 23 :

Voi havete , prior, dunqne a sapere,

Ghe , s'io fossi ricco e gran Signore ,

Moite gran cose io vi farei vedere.

E prima , cacciarei del mondo faore

Qaella cosa da noi tanto pregiata ,

Quel nome vano che si chiama Honore.

Cacciarei de la testa a la brigata

Qaesto si lungo error, qaesta pazzia ,

Ne i cervelli degli haominl invecchiata.

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