L'IMPORTUN, OU LE FASCHEUX
A M. l'abbé de BEAULIEU NOMMÉ PAR SA MAJESTÉ A L'ÉVESCHÉ DU MANS*
Charles, de mes péchez j'ay bien fait pénitence. Or toy , qui te cognois aux cas de conscience, Juge si j'ay raison de penser estre absous.
J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l'œil au ciel, les mains jointes, Le cœur ouvert aux pleurs , et tout percé de pointes , Qu'un dévot repentir eslançoit dedans moy, Tremblant des peurs d'enfer, et tout bruslant de foy. Quand un jeune frisé *, relevé de moustache ,
1. Charlesrde Beaumanoir, fils de Jean 111, marquis deLavaidin, gouverneur du Maine et maréchal de France en 1595, et de Catherine de Carmain, comtesse de Negrepelisse. Charles, d'abord abbé de Beaulieu-lès-Mans (ordre des chanoines de Saint-Augustin) , fut nommé à Tévêché de cette ville en 1601, après monseigneur d'Angennes de Rambouillet. Il mourut le 2! novembre 1637, et eut pour successeur son neveu, Philibert-Emmanuel de Beaumanoir. Sa mère était fiUe de Louis de Carmain, comte de Negrepelisse, et de Marguerite de Foix-Candale. Cette satire est imitée de la ix© du 1er livre d'Horace, contre un importun. Le père Garasse, dans ses Recherches des Recherches, place celle-ci bien au-dessus de l'œuvre du poète latin*.
t. N'y aurait-il pas lieu de lire /iraw^, comme plus haut?
De galoche, de botte, et d'un ample pennache^
Me vint prendre , et me dict , pensant dire un bon mot :
Pour un poète du temps, vous estes trop dévot*.
Moy, civil, je me lève, et le bon jour luy donne.
(Qu'heureux est le folastre, à la teste grisonne.
Qui brusquement eust dit, avecq'une sangbieu^ :
Ouy bien pour vous, monsieur, qui ne croyez en Dieu !)
Sotte discrétion ! je voulus faire accroire Qu'un poète n'est bizarre et fascheux qu'après boire. Je baisse un peu la teste , et, tout modestement. Je luy fis à la mode un petit compliment.
Luy, comme bien appris, le mesme me sçeut rendre. Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre, Que j 'aymerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre, entre les mains des Juifs*.
Il me prit par la main , après mainte grimace , Changeant, sur l'un des pieds , à toute heure de place , Et dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé.
Me dist , en remaschant un propos avalé :
(( Que vous estes heureux, vous autres belles âmes, Favoris d'Apollon, qui gouvernez les dames, Et par mille beaux vers les charmez tellement, . Qu'il n'est point de beautez que pour vous seulement ! Mais vous les méritez : vos vertus non communes Vous font digne, monsieur, de ces bonnes fortunes. »