‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 93 sur 252 · Misère discedere quœrens, etc · texte numérisé non relu

Misère discedere quœrens, etc

(HOR.,»Wrf.,v. 8.)

3. Troterel a fait en 1612 une comédie intitulée les Co-Kivux,

Sortis, il me demande : Estes-vous à cheval M

Avez-vous point icy quelqu'un de vostre troupe?

Je suis tout seul, à pied. Luy, de m 'offrir la croupe.

Moy, pour m'en dépestrer, luy dire tout exprès* :

Je vous baise les mains ; je m'en vais icy près

Chez mon oncle disner. Dieu ! le galand homme !

J'ensuis. Etmoy pourlors, comme un bœuf qu'on assomme

Je laisse cheoir la teste ; et bien peu s'en falut ,

Remettant par despit en la mort mon salut.

Que je n'allasse lors , la teste la première,

Me jeter du Pont-Neuf à bas en la rivière.

Insensible, il me traisne en la court du palais , Où trouvant par hazard quelqu'un de ses valets Il l'apelle, et luy dit : Holà ! hau ! Landreville , Qu'on ne m'attende point, je vay disner en ville.

Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor' n'est-ce pas tout : il tire un long escrit, Que voyant je frémy. Lors, sans cageoUerie :

Monsieur, je ne m'entends à la chicannerie , Ce luy dy-je , feignant l'avoir veu de travers. -Aussi n'en est-ce pas; ce sont des meschants vers (Je cogneu qu'il estoit véritable à son dire) Que , pour tuer le temps , je m'efforce d'escrire ; Et, pour un courtisan, quand vient l'occasion ,

1 . Les carrosses n*étant pas fort en usage du temps de Régnier, on allait encore à cheval dans les rues, et Ton ne faisait pas difficulté de prendre un ami en croupe derrière soi.

f . Misère ci^pis , inquit, ablre,

Jam dudom video. Sed nil agis ; usque teuebo , Persequar. Hiuc que nunc iter est tibi ? — Nil opus est te Gircnmagi : qaemdam toIo visere non tibi notum, etc,

(HOR., iUd,, T. 14.) L'édition de 1642 et les suivantes portent :je lui dis tout exprès.

Je monstre que j'en sçay pour ma provision.

Il lit ; et se tournant brusquement par la place, Les banquiers estonnez admiroient sa grimace S Et monstroient, en riant, qu'ils ne luy eussent pas Preste , sur son minois , quatre doubles ducats , Que j'eusse bien donnez pour sortir de sa pâte. Je rescoute; et durant que Toreille il me flate, Le bon Dieu sçait comment, à chaque fin de vers Tout exprès je disois quelques mots de travers. Il poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande , Et ne cessa jamais qu'il n'eust fait sa légende.

Me voyant froidement ses œuvres advouer, 11 les serre, et se metlui-mesme à se louer : Doncq', pour un cavalier, n'est-ce pas quelque chose? Mais, monsieur, n'avez-vous jamais veu de ma prose? Moy de dire que si, tant je craignois qu'il eust Quelque procez-verbal qu'entendre il me fallust. Encore, dites-moy en vostre conscience.

Pour un qui n'a du tout acquis nulle science*, Cecy n'est-il pas rare? 11 est vray , sur ma foy, Luy dy-je souriant. Lors, se tournant vers moy , M'accoUe à tour de bras; et, tout pétillant d'aise. Doux comme une espousée, à la joue il me baise; Puis, me flattant l'espaule, il me fist librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement. Après ceste caresse, il rentre déplus belle : Tantost il parle à l'un, tantost l'autre l'appelle ; Tousjours nouveaux discours ; et tant fut-il humain , Que tousjours, de faveur, il me tint par la main. J'ay peur que sans cela, j'ay l'ame si fragile,

1 . Les banquiers s'assemblaient alors dans la cour du Palais pour leurs négociations et leur commerce.

s. Première édition, 1608 : nul acquis de science. Ce mot acquis est ici substant'f : il n'a nul acquis, il a beaucoup d'acquis.

SATYRE VIll. 95

Que le laissant d'aguet\ j'eusse peu faire gile : Mais ii me fut bien force, estant bien attaché, Que ma discrétion expiast mon péché.

Quel heur ce m'eust esté, si, sortant de Téglise, Il m'eust conduit chez luy, et m'ostant la chemise. Ce beau valet à qui ce beau maistre parla M'eust donné Tanguillade *, et puis m'eust laissé-là! Honorable défaite! heureuse eschapatoire !

Encore derechef me la fallut-il boire.

Il vint à reparler dessus le bruict qui court De la royne, du roy, des princes, de la court; Que Paris est bien grand; que le Pont-neuf s 'achève^; Si plus en paix qu'en guerre un empire s'eslève; Il vint à définir que c'estoit qu'amitié.

Et tant d'autres vertus, que c'en estoit pitié. Mais il ne définit, tant il estoit novice.

Que l'indiscrétion est un si fascheux vice , Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret , Que de vivre à la gesne avecq' un indiscret.

Tandis que ces discours me donn oient la torture , Je sonde tous moyens pour voir si d'aventure Quelque bon accident eust peu m'en retirer, Etm'empescher enfin de me désespérer.

Voyant un président, je luy parle d'affaire;

1 . Dans toutes les anciennes éditions il y a, du guet^ mais c'est . une faute d'impression. D'aguet, adroitement, subtilement. Je passe outre d'aguet, Sat. x, y. 41.

2. L'édition de 1608 porte anguillade. Dans toutes les autres éditions avant i64«, on lit anguilade. On fouettait avec une peau d'anguille les jeunes Romains qui étaient en faute (Pline, livre IX, chap. xxiii). Les Gloses d'Isidore, citées par Ducange dans son Glossaire latin : a Ânguilla est qua coercentur in scholis pueri , quse vulgo « scutica dicitur. »

3. Ce pont fut commencé en 1S78; Henri IV y fit travailler de nouveau en 1 60 i, et il fut achevé en 1606.

96 SATYRE VllI.

S'il avoit des procez, qu'il estoit nécessaire

D'estre tousjours après ces messieurs bonneter;

Qu'il ne laissast, pourmoy, de les solliciter;

Quant à luy, qu'il estoit homme dïntelligence,

Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence;

Où marche l'intérest qu'il faut ouvrir les yeux.

Ha! non, monsieur, dit-il, j'aymerois beaucoup mieux*

Perdre tout ce que j'ay que vostre compagnie;

Et se mist aussitost sur la cérémonie.

Moy qui n'ayme à débattre en ces fadèses-là , Un temps , sans luy parler, ma langue vacila. Enfin je me remets sur les cageoUeries , Luy dis (comme le roy estoit aux Tuilleries) Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit ce jourd'huy ; Qu'il devoit se tenir tousjours auprès de luy. Dieu sçait combien alors il me dist de sottises , Parlant de ses hauts faicts et de ses vaillantises ; Qu'il -avait tant servy, tant fait la faction, Et n'avoit cependant aucune pension :

Mais qu'il se consoloit, en ce qu'au moins l'histoire. Comme on fait son travail , ne desroboit* sa gloire ; Et s'y met* si avant, que je creu que mes jours • Dévoient plus tost finir que non pas son discours.

Mais comme Dieu voulut , après tant de demeures , L'orloge du palais vint à frapper onze heures; Et luy, qui pour la souppe avoit l'esprit subtil, A quelle heure , monsieur, vostre oncle disne-t-il ? Lors bien peu s'en falut, sans plus long-temps attendre,

t . Dabius sum qaid faciam , inqait :

Tcne relinqaam , an rem. — Me, sodés. — Non faciam. ille, etc.

(HOR., liv. I, sat. IX, V. 40.)

«. Dans plusieurs éditions, on lit desrobroit pour desroheroii. 3. Et s'y mitj édition de 1642 et suivantes.

SATYRE Vin. 97

Que de rage au gibet je ne m'ailasse pendre.

Encor Teussé-je fait, estant désespéré ;

Mais je croy que le ciel , contre moy conjuré ,

Voulut que s'accomplist ceste avanture mienne

Que me dist, jeune enfant, une bohémienne^ :

Ny la peste, la faim, la vérolle, la tous,

La fièvre , les venins , les larrons , ny les lous ,

Ne tueront cestuy-cy ; mais l'importun langage

D'unfascheux :qu'ils'engarde,estantgrand, s'ilestsage.

Gomme il continuoit cette vieille chanson , Voicy venir quelqu'un d'assez pauvre façon*.

Il se porte au devant, luy parle, le cageole ; Mais cest autre à la fin se monta de parole : Monsieur, c 'est trop long-temps ... Tout ce que vous voudrez . Voicy l'arrest signé... Non, monsieur, vous viendrez... Quand vous serez dedans, vous ferez la partie... Et moy , qui cependant n'estois de la partie. J'esquive doucement, et m'en vais à grands pas, La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas. Le cœur sautant de joie , et triste d'apparence : Depuis aux bons sergents j'ay porté révérence. Comme à des gens d'honneur, par qui le ciel voulut Que je receusse un jour le bien de mon salut.

i . Namque instat fatum mihi triste Sabella

Quod puero cecinit, di^ina mota anus nrna :

c( Hune neque dira venena , neo hosticas auferet eusis, Nec latenim dolor, ant tussis , nec tarda podagra : Garmlus hnnc qaando consumet conque ; loquaces , Si sapiat, Titet, limol atque adoleterit ntas. »

(HOR., ibid.f V. 29.) S. Un sergent.

Casu tenit obvius illi AdTersarius , et : Quo tu , lurpissime ? magna Exclamât loce.

(HoR., ihid.f "V. 73.)

Mais craignant d'encourir vers toy lemesmevice Quie je blasme en autruy , je suis à ton service ; Et prie* Dieu qu'il nous garde, en ce bas monde icy, De faim , d'un importun ; de froid, et de soucy.

1. Dans rédition de 16S5 et suivantes, on a corrigé Priant DieUf tandis qu'il faudrait, pour la régularité du vers, prV DUUy tout simplement. Lenglet-Dufresnoy avait corrigé pry, « conformément à l'antique poésie, » disait-il.

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