A REGNIER
Et d'autres desseins leurs imprimes, Laisses là les faiseurs de rimes, Qui ne sont jamais mal-heureux, Sinon quand leur témérité Se feint un mérite si rare , Que leur espoir précipité A la fin devient un Icare.
Si l'un d'eux te vouloit blasmer Par coustume ou par ignorance , Ce ne seroit qu'en espérance De s'en faire plus estimer.
Mais alors , d'un vers menassant, Tu lui ferois voir que ta plume Est celle d'un Aigle puissant Qui celles des autres consume.
Romprois-tu pour eux l'union De la muse et de ton génie, Asservy sous la tyrannie De leur commune opinion?
Croy plustost que jamais les Cieux Ne regardèrent favorables L'envie, et que les envieux Sont tousjours les plus misérables.
N'escry point pour un foible honneur.
Tasche seulement de te plaire , On est moins prisé du vulgaire
ODE A REGNIEK
Par mérite que par bon-heur.
Mais garde que le jugement D'un insolent te face blesme, Ou tu deviendras autrement Le propre tyran de toy-mesme.
Régnier, la louange n'est rien, Des faveurs elle a sa naissance; N'estant point en nostre puissance , Je ne la puis nommer un bien.
Fuy donc la gloire qui déçoit La vaine et crédule personne , Et n'est pas à qui la reçoit :
Elle est à celuy qui la donne.
Motin.
Difficile est Satyram non scribere.
DISCOVRS
UISSANT/tor des François, Astre vivant de Mars, Dont le juste labeur, surmontant les hasards, Fait voir par sa vertu que la grandeur de France Ne pouvoit succomber sous une autre vaillance ; Vray fils de la valeur de tes pères , qui sont Ombrage^ des Lauriers qui couronnent leur front , Et qui depuis mille ans, indomtables en guerre, Furent transmis du Ciel pour gouverner la terre , Attendant qu'à ton rang ton courage t'eust mis En leur Trosne eslevé dessus tes ennemis ; Jamais autre que toy n'eust, avecque prudence, Vaincu de ton suject l'ingrate outre cuidance, Et ne Veust comme toy du danger préservé ;
Car estant ce miracle à toy seul réservé
Comme au Dieu du pays, en ses desseins parjures ,
Tu fais que tes bonte^ excédent ses injures.
Or après tant d'exploits finis heureusement , Laissant aux cœurs des tiens, comme un vif monument , Avecques ta valeur ta clémence vivante.
Dedans V Eternité de la race suivante, Puisse-tu, comme Auguste, admirable en tes faits, Rouller tes jours heureux en une heureuse paix. Ores que la Justice icy bas descendue Aux petits comme aux grands par tes mains est rendue , Que sans peur du larron trafique le Marchand , Que l'innocent ne tombe aux aguets du meschant, Et que de ta Couronne, en palmes si fertile, Le miel abondamment et la manne distile , Comme des chesnes vieux aux jours du siècle d'or Qui, renaissant soubq toi, reverdissent encor.
Aujourd'huy que ton fis, imitant ton courage. Nous rend de sa valeur un si grand tesmoignage, Que jeune de ses mains la rage il déconfit, Estouffant les serpens ainsi qu'Hercule fit, Et domtant la discorde à la gueule sanglante , D'impiété, d'horreur, encore frémissante ; Il luy trousse les bras des meurtres entache^, De cent chaisnes d'acier sur le dos attache^, Sous des monceaux de fer dans ses armes l'enterre , Et ferme pour jamais le temple de la guerre, Faisant voir clairement , par ses faits triomphants,
Qiie les Roy s et les Dieux ne sont jamais enfants; Si bien que, s'eslevant sous ta grandeur prospère, Généreux héritier d'un si généreux père, Comblant les bons d'amour et les meschans d'effroy, Il se rend au berceau desja digne de toy.
Mais c'est mal contenter mon humeur frénétique , Passer de la Satyre en un Panegirique , Où, molement disert sou% un suject si grand, Des le premier essay mon courage se rend : Aussi, plus grand qu'JEnee et plus vaillant qu'Achille. Tu surpasses l'esprit d'Homère et de Virgille, Qui leurs vers à ton los ne peuvent esgaler, Bien que maistres passe^ en l'art de bien parler. Et quand fesgallerois ma Muse à ton mérite, Toute extrême louange est pour toy trop petite, Ne pouvant le fini joindre l'infinité; Et c'est aux mieux disants une témérité De parler où le Ciel discourt par tes oracles, Et ne se taire pas où parlent tes miracles, Où tout le monde entier ne bruit que tes projects , Où ta bonté discourt au bien de tes sujects, Où nostre aise et la paix ta vaillance publie, Où le discord esteint et la loi restablie Annoncent ta Justice, où le vice abbatu Semble en ses pleurs chanter un Hymne à ta vertu.
Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on révère , Phœbus Roy des chansons, et des Muses le père. Au plus haut de l'Autel se voit un Laurier sainct ,
Qui sa perruque blonde en guirlandes estraint, Que nul Prestre du Temple en jeunesse ne touche, Ny mesme prédisant ne le masche en la bouche, Chose permise aux vieux de sainct %ele enflame^ Qui se sont par service en ce lieu confirme^, Dévots à son mystère, et de qui la poictrine Est pleine de l'ardeur de sa verve divine. Par ainsi tout esprit n'est propre à tout suject; L'œil foible s'esblouit en un luisant object; De tout bois, comme on dit, Mercure on ne façonne, Et toute médecine à tout mal n'est pas bonne. De mesme le Laurier, et la Palme des Roys , N'est un arbre où chacun puisse mettre les doigts, Joint que ta vertu passe, en louange féconde, Tous les Roys qui seront et qui furent au monde.
Il se faut reconnoistre , il se faut essayer, Se sonder, s'exercer avant que s'employer, Comme fait un Luiteur entrant dedans l'arène, Qui, se tordant les bras, tout en soy se demene, S'allonge, s'accourcit, ses muscles estendant, Et ferme sur ses pieds s'exerce, en attendant Que son ennemy vienne , estimant que la gloire , Ja riante en son cœur, luy donra la victoire.
Il faut faire de mesme un œuvre entreprenant , Juger comme au suject l'esprit est convenant, Et, quand on se se sent ferme et d'une aisle asse^ forte, Laisser aller la plume où la verve l'emporte.
Mais, Sire, c'est un vol bien eslevé pour ceux
S AT Y R E I . ï 3
Qui, foibles d'exercice et d'esprit paresseux ,
Enorgueillis d'audace en leur barbe première,
Chantèrent ta valeur d'une façon grossière,
Trahissant tes honneurs avecq' la vanité
D'attenter par ta gloire à l'immortalité
Pour moy, plus retenu, la raison m'afaict craindre,
N'osant suivre un suject où Von ne peut atteindre.
J'imite les Romains encore jeunes d'ans,
A qui l'on permettoit d'accuser, impudans,
Les plus vieux de V estât, de reprendre , et de dire
Ce qu'ils pensoient servir pour le bien de l'Empire.
Et comme la jeunesse est vive et sans repos, Sans peur, sans fiction, et libre en ses propos, Il semble qu'on luy doit permettre d'avantage; Aussi que les vertus fleurissent en cet âge, Qu'on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur, Afin que tout à l'aise elles prennent vigueur.
C'est ce qui m'a contrainct de librement escrire, Et sans pic quer au vif me mettre à la Satyre, Où, poussé du caprice, ainsi que d'un grand vent , Je vais haut dedans l'air quelque fois meslevant, Et quelque fois aussi, quand la fougue me quitte, Du plus haut au plus bas mon vers se précipite , Selon que du subject touché diversement Les vers à mon discours s'offrent facilement : Aussi que la Satyre est comme une prairie. Qui n'est belle sinon qu'en sa bisarrerie, Et, comme un pot pourry des frères Mandians,
Elle forme son goust de cent ingredians.
Or, grand Roy, dont la gloire en la terre espandue Dans un dessein si haut rend ma Muse esperdue , Ainsi que l'œil humain le Soleil ne peut voir, L'esclat de tes vertus offusque tout sçavoir, Si bien que je ne sçay qui me rend plus coulpable, Ou de dire si peu d'un subject si capable, Ou la honte que j'ay d'estre si mal apris, Ou la témérité de lavoir entrepris.
Mais quoyl par ta bonté qui tout autre surpasse, J' espère du pardon, avecque ceste grâce, Que tu liras ces vers, où jeune je m'esbas, Pour essayer ma force ainsi qu'en ces combas De fleurets on s'exerce, et dans une barrière Aux pages Ion reveille une adresse guerrière Follement courageuse, afin qu'en passe-temps Un labeur vertueux anime leur printemps , Que leur corps se desnoue et se desengourdisse , Pour estre plus adroits à te faire service. Aussi je fais de mesme en ces caprices fous; Je sonde ma portée , et me taste le pous , Afin que, s'il advient, comme un jour je l'espère. Que Parnasse m'adopte et se dise mon père , Emporté de ta gloire et de tes faits guerriers Je plante mon lierre au pied de tes Lauriers.
A MONSIEVR