‹ ŒuvresChapitre 20 sur 84 · LE COMTE DE CARAMAIN · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CARAMAIN

T^OMTE de qui l'esprit pénètre VUnivers, 'Soigneux de ma fortune et facile à mes vers. Cher soucy de la Muse et sa gloire future , Dont V aimable génie et la douce nature Fait voir, inaccessible aux efforts medisans, Que vertu n'est pas morte en tous les Courtisans, Bien que foible et débile, et que, mal reconnue , Son habit décousu la montre à demy nue , Quelle ait séché la chair, le corps amenusé, Et serve à contre-cœur le vice auctorisé,

l6 SATYRE II.

Le vice qui, pompeux , tout mérite repousse,

Et va comme un Banquier en carrosse et en housse.

Mais c'est trop sermonné de vice et de vertu : Il faut suivre un sentier qui soit moins rebatu , Et, conduict d'Apollon, recognoistre la trace Du libre Juvenal : trop discret est Horace Pour un homme picqué, joint que la passion, Comme sans jugement, est sans discrétion. Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde : L'homme par un caprice est sot qui se hasarde. Ignore^ donc VAutheur de ces vers incertains , Et comme enfans trouve^ qu'ils soient fils de putains. Expose^ en la rue, à qui mesme la mère Pour ne se descouvrir fait plus mauvaise chère.

Ce n'est pas que je croye, en ces temps effronté^, Que mes vers soient sans père et ne soient adopte^, Et que ces rimasseurs , pour feindre une abondance , N'approuvent impuissans une fausse semence, Comme nos Citoyens de race désireux, Qui bercent les enfans qui ne sont pas à eux ; Ainsi, tirant profit d'une fausse doctrine, S'ils en sont accuse^ ils feront bonne mine, Et voudront, le niant, qu'on lise sur leur front, S'il se fait un bon vers, que c'est eux qui le font ; Jaloux d'un sot honneur, d'une bastarde gloire , Comme gens entendus s'en veulent faire accroire , A faux titre insolens et sans fruict hasardeux, Pissent au benestier. afin qu'on parle d'eux.

Or, avecq' tout cecy, le point qui me console, C'est que la pauvreté comme moy les affole, Et que, la grâce à Dieu, Phœbus et son troupeau, Nous neusmes sur le dos jamais un bon manteau. Aussi, lors que Von voit un homme par la rue Dont le rabat est sale et la chausse rompue, Ses gregues aux genoux, au coude son pourpoint, Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point, Sans demander son nom on le peut reconnoistre, Car, si ce n'est un Poète, au moins il le veut estre. Pour moy, si mon habit, par tout cicatrice, Ne me rendoit du peuple et des grands mesprisé, Je prendrois patience, et parmy la misère Je trouver ois du g oust. Mais ce qui doist desplaire A Vhomme de courage et d'esprit relevé, C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un reprouvé. Car, en quelque façon, les malheurs sont propices, Puis les gueux, en gueusant, trouvent maintes délices. Un repos qui s'esgaye en quelque oysiveté; Mais je ne puis patir de me voir rejette! C'est donc pour quoy si jeune, abandonnant la France, Xallay, vif de courage et tout chaud d'espérance, En la cour d'un Prélat, qu'avec mille dangers Tay suivy, Courtisan, aux pais estrangers : J'ay changé mon humeur, altéré ma nature, Tay beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la dure, Je l'ay, sans le quitter, à toute heure suivy,' Donnant ma liberté, je me suis asservy,

l8 SATYRE II.

En public, à VEglise, à la chambre, à la table. Et pense avoir esté mainte/ois agréable.

Mais, instruict par le temps, à lafinj'ay connu Que la fidélité n'est pas grand revenu, Et qu'à mon temps perdu, sans nulle autre espérance, L'honneur d'estre subject tient lieu de recompense, N'ayant autre interest de dix ans ja passeq, Sinon que sans regret je les ay despense^. Puis je sçay, quand à luy, qu'il a Famé Roy aile Et qu'il est de Nature et d'humeur liber aile; Mais, mafoy, tout son bien enrichir ne me peut, Ny domter mon malheur, si le Ciel ne le veut. C'est pourquoy, sans me plaindre en ma desconvenuë , Le malheur qui me suit mafoy ne diminue, Et, rebuté du sort, je m'asservy pourtant, Et sans estre advancé je demeure contant, Sçachant bien que fortune est ainsi qu'une louve Qui, sans choix, s'abandonne au plus laid qu'elle trouve, Qui relevé un pédant de nouveau baptisé Et qui par ses larcins se rend authorisé; Qui le vice annoblit, et qui tout au contraire, Ravalant la vertu, la confine en misère. Et puis je m'iray plaindre après ces gens icy? Non, l'exemple du temps n'augmente mon soucy. Et, bien qu'elle ne m'ait sa faveur départie, Je n'entends, quand à moy, de la prendre à partie : Puis que, selon mon goust, son infidélité Ne donne et n'oste rien à la félicité.

SATYRE II. ig

Mais que veux-tu qu'on face en ccste humeur austère? Il m'est, comme aux putains, mal-aisé de me taire, Il m'en faut discourir de tort et de travers, Puis souvent la colère engendre de bons vers.

Mais, Comte, que sçait-on ? Elle est peut estre sage, Voire avecque raison inconstante et volage, Et, Déesse avisée au bien qu'elle départ, Les adjuge au mérite, et non point au hasard ; Puis Von voit de son œil, Von juge de sa teste, Et chacun en son dire a droict en sa requeste : Car Vamour de soy mesme, et nostre affection, Adj ouste avec usure à la perfection.

Tousjours le fond du sac ne vient en évidence, Et bien souvent Veffet contredit Vapparence. De Socrate à ce point Voracle est my-party, Et ne sçait-on au vray qui des deux a menty, Et si, philosophant, le jeune Alcibiade, Comme son Chevalier, en receut l'accolade

Il n'est à décider rien de si mal aisé Que sous un sainct habit le vice desguisé; Par ainsi j'ay donc tort et ne doy pas me plaindre, Ne pouvant par mérite autrement la contraindre A me faire du bien, ny de me départir Autre chose à la fin, sinon qu'un repentir.

Mais quoy, qu'y feroit on, puisqu'on ne s'ose pendre? Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre, Qui flatte, en discourant, le mal que nous sentons. Or, laissant tout cecy, retourne à nos moutons,

Muse, et, sans varier, dy nous quelques sornettes, De tes en/ans bastars, ces tiercelets des Poètes Qui par les carrefours vont leurs vers grimassans, Qui par leurs actions font rire les passans, Et, quand la faim les poind, se prenant sur le vostre, Comme les estournaux ils s'affament Vun Vautre.

Cependant, sans souliers, ceinture ny cordon, L1 œil farouche et troublé, Vesprit à Vabandon, Vous viennent accoster comme personnes yvres, Et disent pour bon-jour : Monsieur, je fais des livres. On les vend au Palais, et les Doctes du temps, A les lire amuse\, n'ont autre passe-temps.

De là, sans vous laisser, importuns ils vous suivent, Vous alourdent de vers, d'allégresse vous privent, Vous parlent de fortune et qu'il faut acquérir Du crédit, de l'honneur, avant que de mourir, Mais que, pour leur respect, l'ingrat siècle où nous sommes Au prix de la vertu n'estime point les hommes; Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien, Et que c'est honte au Roy de ne leur donner rien. Puis, sans qu'on les convie, ainsi que vénérables, S'assient en Prélats les premiers à vos tables, Où le caquet leur manque, et, des dents discourant, Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

Or, la table levée, ils curent la mâchoire,- Apres grâces Dieu beut, ils demandent à boire, Vous font un sot discours, puis au partir de là Vous disent : Mais, Monsieur, me donnez-vous cela?

C'est tousjours le refrain qu'ils font à leur balade. Pour moy, je n'en voy point que je n'en sois malade, J'en perds le sentiment du corps tout mutilé, Et durant quelques jours j'en demeure opilé.

Un autre, renfrongné, resveur, mélancolique, Grimassant son discours, semble avoir la colique, Suant, crachant, toussant, pensant venir au point, Parle si finement que l'on ne l'entend point.

Un autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose, Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose, Et, dessus un cheval comme un singe attaché, Méditant un Sonnet, médite un Evesché.

Si quelqu'un, comme moy, leurs ouvrages n'estime, Il est lourd, ignorant, il n'ayme point la rime, Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux, Contraire en jugement au commun bruit de tous, Que leur gloire il desrobe avec ses artifices. Les Dames cependant se fondent en délices, Lisant leurs beaux escrits et de jour et de nuict, Les ont au cabinet sou% le chevet du lict, Que, porte^ à l'Eglise, ils valent des matines, Tant selon leurs discours leurs œuvres sont divines.

Encore, après cela, ils sont enfans des deux, Ils font journellement carrousse avecq' les Dieux, Compagnons de Minerve, et, confis en science, Un chacun d'eux pense estre une lumière en France.

Ronsard, fay m'en raison, et vous autres esprits, Que pour estre vivans en mes vers je n'escris,

Pouveç-vous endurer que ces rauques Cy 'galles Esgallent leurs chansons à vos œuvres Royalles, Ayant vostre beau nom laschement dêmenty? Ha! c'est que nostre siècle est en tout perverty ; Mais pourtant quelque esprit, entre tant d'insolence, Se ait trier le sç avoir d'avecques l 'ignorance, Le naturel de l'Art, et d'un œil avisé Voit qui de Calliope est plus favorisé.

Juste postérité, à tesmoin je t'appelle, Toy qui sans passion maintiens l'œuvre immortelle. Et qui selon l'esprit, la grâce et le sçavoir, De race en race au peuple un ouvrage fais voir ; Venge ceste querelle, et justement sépare Du Cigne d'Apollon la Corneille barbare, Qui, croassant par tout d'un orgueil effronté, Ne touche de rien moins de l'immortalité.

Mais, Comte, que sert-il d'en entrer en colère? Puis que le temps le veut, nous n'y pouvons rien faire: Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on Changer chose en Virgile, ou bien l'autre en Platon.

Quel plaisir penses-tu que dans lame je sente Quand l'un de ceste trouppe en audace insolente Vient à Vanves à pied, pour grimper au coupeau Du Parnasse François et boire de son eau, Que froidement receu on l'escoute à grand peine, Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine. Et, se bouchant l'oreille au récit de ses vers, Tourne les yeux à gauche et les lit de travers,

Et pour fruit de sa peine, aux grands vents dispersée. Tous ses papiers servir à la chaise percée?

Mais comme eux je suis Poète, et, sans discrétion, Je deviens importun avec présomption.

Il faut que la raison retienne le caprice, Et que mon vers ne soit qu ainsi qu'un exercice, Qui par le jugement doit estre limité Selon que le requiert ou Vâge ou la santé.

Je ne sçay quel démon m! a fait devenir Poète : Je riay, comme ce Grec des Dieux grand interprète, Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons Naissent en une nuict comme les champignons, Si ce n'est que ces jours, allant à Vadventure, Resvant comme un oyson qu'on mené à la pasture, A Vanves j'arrivay, où, suyvant maint discours, On me fit au jardin faire cinq ou six tours, Et, comme an Conclaviste entre dans le conclave, Le sommelier me prit et m'enferme en la cave, Où, beuvant et mangeant, je fis mon coup d'essay, Et où, si je sçay rien^ j'apris ce que je sçay.

Voyla ce qui m'' a fait et Poète et Satyrique, Réglant la mesdisance à la façon antique. Mais, à ce que je voy, simpatisant d'humeur, J'ay peur que tout à fait je deviendray rimeurf J'entre sur ma louange, et, bouffy d'arrogance, Si je n'en ay V esprit, j'en auray l'insolence. Mais retournons à nous, et, sages devenus, Soyons à leurs despens un peu plus retenus.

Or, Comte, pour finir, ly donccf ceste Satyre, Et voy ceux de ce temps que je pince sans rire, Pendant qu'à ce Printemps, retournant à la Cour, JHray revoir mon maistre et luy dire bon-jour.

A MONSIEVR

LE MARQVIS DE CŒVVRES

ARQUIS, que doy -je faire en ceste incertitude? Dois-je, las de courir, me remettre à l'estude, Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau. Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau, Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes, Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Esgallant leurs honneurs aux honneurs du passé? Ou si, continuant à courtiser mon maistre, Je me doy jusqu'au bout d'espérance repaisire, Courtisan morfondu, frénétique et resveur, Portrait de la disgrâce et de la défaveur, Puis, sans avoir du bien, troublé de resverie, Mourir dessus un coffre en une hostellerie,

En Toscane, en Savoye, ou dans quelque autre lieu, Sans pouvoir faire paix ou trefve avecques Dieu ? Sans parler je t'entends, il faut suivre l'orage : Aussi bien on ne peut où choisir avantage; Nous vivons à tastons, et dans ce monde icy Souvent avecq' travail on poursuit du soucy : Car les Dieux, courrousse^ contre la race humaine, Ont mis avecq' les biens la sueur et la peine. Le monde est un berlan où tout est confondu : Tel pense avoir gaigné qui souvent a perdu, Ainsi qu'en une Manque où par hasard on tire Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire. Tout dépend du destin, qui sans avoir esgard Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais, puis qu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre une loy si forte? Suivons donq sa conduite en cet aveuglement. Qui pèche avecq" le Ciel pèche honorablement : Car penser s'affranchir, c'est une resverie; La liberté par songe en la terre est chérie : Rien n'est libre en ce monde, et chaque homme dépend, Comtes, Princes, Sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont icy bas esclaves, Mais, suivant ce qu'ils soiit, ils différent d'entraves: Les uns les portent d'or, et les autres de fer, Mais, n'en desplaise aux vieux, ny leur Philosopher, Ny tant de beaux escrits qu'on lit en leurs escoles, Pour s'affranchir l'esprit ne sont que des paroles.

Au joug nous sommes ne%, et n'a jamais esté Homme qu'on ait veu vivre en plaine liberté.

En vain, me retirant enclos en une estude, Penseroy-je laisser le joug de servitude: Estant serf du désir d'aprendre et de sçavoir, Je ne fer ois sinon que changer de devoir. C'est Varrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit controller sa sagesse profonde.

Puis, que peut -il servir aux mortels icy bas, Marquis, d'estre savant, ou de ne Vestre pas, Si la science, pauvre, affreuse et mesprisée, Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée, Si les gens de Latin des sots sont dénigre^, Et si Von n'est Docteur sans prendre ses degre^? Pourveu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pannache. Qu'on parle barragouyn, et qu'on suive le vent, En ce temps du jourd'huy l'on n'est que trop sçavant.

Du siècle les mignons, fils de la poulie blanche , Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche; En crédit esleve\, ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoy, me diras-tu, il t'en faut autant faire : Qui ose a peu souvent la fortune contraire : Importune le Louvre et de jour et de nuict, Perds pour f assujettir et la table et le lict, Sois entrant effronté et sans cesse importune : En ce temps l'impudence esleve la fortune.

// est vray, mais pourtant je ne suis point d'avis De desgager mes jours pour les rendre asservis, Et sou% un nouvel astre aller, nouveau Pilotte, Conduire en autre mer mon navire qui flotte, Entre l'espoir du bien et la peur du danger De froisser mon attente en ce bord estranger.

Car, pour dire le vray, c'est un pays estrange, Oit, comme un vray Prothée, à toute heure on se change, Où les loix, par respect, sages humainement, Confondent le loyer avec le chastiment, Et, pour un mesme fait de mesme intelligence, L'un est justicié, Vautre aura recompence,

Car, selon Vinterest, le crédit ou Vappuy, Le crime se condamne et s'absout aujourd'huy. Je le dy sans confondre en ces aigres remarques La clémence du Roy, le miroir des Monarques, Qui, plus grand de vertu, de cœur et de renom, S'est acquis de Clément et la gloire et le nom.

Or, quant à ton conseil qu'à la Cour je m'engage, Je n'en ay pas l'esprit non plus que le courage ; Il faut trop de sçavoir et de civilité, Et, si j'ose en parler, trop de subtilité; Ce n'est pas mon humeur, je suis mélancolique, Je ne suis point entrant, ma façon est rustique, Et le surnom de bon me va tout reprochant. D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre meschant.

Et puis je ne sçaurois me forcer ny me feindre ; Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre :

Je ne sçaurois flatter, et ne se ay point comment Il faut se taire accort, ou parler faussement, Bénir les favoris de geste et de parolles, Parler de leurs ayeux au jour de Ceriqolles, Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis Ce titre avec honneur de Ducs et de Marquis.

Je nay point tant d'esprit pour tant de menterie; Je ne puis m1 adonner à la cageollerie, Selon les accidents, les humeurs ou les jours, Changer comme d'habits tous les mois de discours. Suivant mon naturel, je hay tout artifice, Je ne puis desguiser la vertu ny le vice, Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur, Dire : Pardieu! Monsieur, je vous suis serviteur; Pour cent bona-dies s'arrester en la rue, Faire sus Vun des pieds en la sale la grue, Entendre un marjollet qui dit avec mespris : Ainsi qu'asnes, ces gens sont tous vestus de gris, Ces autres verdelets aux perroquets ressemblent, Et ceux cy mal peigne^ devant les Dames tremblent: Puis, au partir de là, comme tourne le vent, Avecques un bon-jour amis comme devant.

Je n entends point le cours du Ciel, ny des planètes. Je ne sçay deviner les affaires secrètes, Connoistre un bon visage, et juger si le cœur Contraire à ce qu'on voit ne seroit point mocqueur.

De porter un poullet je nay la suffisance. Je ne suis point adroit, je nay point d'éloquence

3o SATYRE III.

Pour colorer un fait ou destourner lafoy,

Prouver qu'un grand amour n'est suject à la loy,

Suborner par discours une femme coquette,

Luy conter des chansons de Jeanne et de Paquette,

Desbaucher une fille, et par vives raisons

Luy monstrer comme Amour fait les bonnes maisons,

Les maintient, les esleve, et, propice aux plus belles,

En honneur les avance et les fait Damoiselles ;

Que c'est pour leurs beaux ne\ que se font les balets;

Qu'elles sont le subject des vers et des poullets;

Que leur nom retentit dans les airs que l'on chante ;

Qu'elles ont à leur suite une trouppe béante

De langoureux transis, et, pour le faire court,

Dire qu'il n'est rien tel qu'aymer les gens de Court,

Alegant maint exemple en ce siècle où nous sommes

Qu'il n'est rien si facile à prendre que les hommes,

Et qu'on ne s'enquiert plus s' elle a fait le pourquoy,

Pourveu qu'elle soit riche et qu'elle ait bien de quoy.

Quand elle auroit suivy le camp à la Rochelle,

S'elle a force ducats, elle est toute pue elle.

L'honneur, estropié, languissant et perclus,

N'est plus rien qu'un idole en qui l'on ne croit plus.

Or, pour dire cecy, il faut force mistere, Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Il est vray que ceux-là qui n'ont pas tant d'esprit Peuvent mettre en papier leur dire par escrit Et rendre par leurs vers leur Muse maquerelle! Mais, pour dire le vray, je n'en ay la cervelle.

SATYRE III. 3l

Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos, Perdre pour un Sonnet et sommeil et repos. Puis ma Muse est trop chaste et j'ay trop de courage, Et ne puis pour autruy façonner un ouvrage. Pour moy j'ay de la court autant comme il m'en faut. Le vol de mon dessein ne s'estend point si haut; De peu je suis content, encore que mon maistre, S'il luy plaisoit un jour mon travail reconnoistre, Peut autant qu'autre Prince et a trop de moyen D'eslever ma fortune et me faire du bien, Ainsi que sa Nature, à la vertu facile, Promet que mon labeur ne doit estre inutile, Et qu'il doit quelque jour, mal-gré le sort cuisant, Mon service honorer d'un honneste presant, Honneste et convenable à ma basse fortune, Qui n'abaye et n'aspire, ainsi que la commune, Apres l'or du Pérou, ny ne tend aux honneurs Que Rome départit aux vertus des Seigneurs.

Que me sert de m asseoir le premier à la table, Si la faim d'en avoir me rend insatiable, Et si le faix léger d'une double Evesché, Me rendant moins content, me rend plus empesché. Si la gloire et la charge à la peine adonnée Rend soubs l'ambition mon ame infortunée? Et quand la servitude a pris l'homme au colet, J'estime que le Prince est moins que son valet. C'est pour quoy je ne tends à fortune si grande: Loin de l'ambition la raison me commande,

Et ne prétends avoir autre chose, sinon Qu'un simple bénéfice et quelque peu de nom, Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance, Et de moster mon bien que Von ait conscience.

Alors, vrayment heureux, les livres feuillettant, Je rendrois mon désir et mon esprit contant : Car, sans le revenu, Vestude nous abuse, Et le corps ne se paist aux banquets de la Muse : Ses mets sont de sçavoir discourir par raison Comme lame se meut un temps en sa prison. Et comme, délivrée, elle monte divine Au Ciel, lieu de son estre et de son origine ; Comme le Ciel mobile, éternel en son cours, Fait les siècles, les ans, et les mois, et les jours; Comme aux quatre Elemens les matières encloses Donnent comme la mort la vie à toutes choses; Comme premièrement les hommes disperses; Furent par Varmonie en trouppes amasse^, Et comme la malice, en leur ame glissée, Troubla de nos ayeux Vinnocente pensée : D'où nasquirent les loix, les bourgs et les cite%, Pour servir de gourmette à leurs meschancete^ ; Comme ils furent enfin reduicts sous un Empire, Et beaucoup d'autres plats qui seroient longs à dire; Et quand on en sçauroit ce que Platon en scait, Marquis, tu n'en serois plus gras ny plus refait.

Car c'est une viande en esprit consommée, Légère à l'estomach, ainsi que la fumée.

Sçais tu, pour sçavoir bien, ce qu'il nous faut sçavoir? C'est s'affiner le goust de cognoistre et de voir, Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de Philosophie, Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit.

Or entends à ce point ce qu'un Grec en escrit : Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne, Sortant hors de son fort, rencontre une Lionne Rugissante à l'abort et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans. Furieuse elle aproche, et le loup, qui l'advise, D'un langage flateur luy parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort, Le petit cède au grand, et lefoible au plus fort.

Luy, di-je, qui craignoit que, faute d'autre proye, La beste Vattaquast, ses ruses il employé. Mais enfin le hasard si bien le secourut, Qu'un mulet gros et gras à leurs y eux apparut. Ils cheminent dispos, croyant la table preste, Et s'approchent tous deux asse\ près de la beste. Le loup, qui la cognoist, malin et deffiant, Luy regardant aux pieds, luy parloit en riant : D'où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture, Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? Le mulet, estonné de ce nouveau discours, De peur ingénieux, aux ruses eut recours, Et, comme les Normans, sans luy respondre voire, Compère, ce dit-il, je n'ay point de mémoire,

Et comme sans esprit ma grand mère me vit, Sans m'en dire autre chose, au pied me l'escrivit.

Lors il levé la jambe au jarret ramassée, Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée, Se tenant suspendu sur les pieds en avant. Le loup, qui Vapperçoit, se levé de devant, S'excusant de ne lire avecq' ceste parolle, Que les loups de son temps n'alloient point à l'écolle. Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim Alloit précipitant la rage et le dessein, S'aproche, plus sçavante, en volonté de lire, Le mulet prend le temps, et, du grand coup qu'il tire, Luy enfonce la teste, et, d'une autre façon Qu'elle ne sçavoit point, lui aprit sa leçon.

Alors le loup s'enfuit, voyant la beste morte, Et de son ignorance ainsi se reconforte : N'en desplaise aux Docteurs, Cordeliers, Jacobins : Pardieu! les plus grands Clercs ne sont pas les plus fins.

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