PREFACE. VII
qui pouvait un jour favoriser l'enfant de la protection la plus efficace et lui léguer sa fortune.
Dès l'âge de onze ans, le 3 1 mars 1 584, Régnier reçut la tonsure des mains de Nicolas de Thou, évêque de Chartres.
On place en 1 591 l'emprisonnement de son père, qui eut lieu dans les circonstances suivantes : Jacques Régnier, que Philippe Desportes avait choisi neuf ans auparavant pour fermier d'un de ses bénéfices, l'abbaye de Josaphat, au lieu de labourer tranquillement ses terres , se fit homme politique et vint appuyer de son influence d'échevin le parti des ligueurs chartrains. Le bon roi Henri, qui tirait de ses ennemis moins de sang que d'argent, l'imposa de seize cents écus comme rebelle et le fit jeter dans la geôle de Chartres, où il resta, faute de pouvoir payer, du milieu d'août jusqu'au 23 septembre.
Il ne paraît pas que cette disgrâce ait fait beaucoup de tort à Jacques Régnier, car, lorsqu'il mourut à Paris, le 14 février 1597, il était encore échevin de la ville de Chartres.
Privé de la direction paternelle, qui n'avait pas été d'ailleurs bien rigoureuse pour lui, Régnier, enclin au libertinage et déjà célèbre dans son pays natal par quelques folies indignes du caractère dont il était revêtu, un beau matin,
Vif de courage, abandonna la France.
Il avait vingt ans. Le but de son voyage était Rome et son protecteur le cardinal-archevêque de Toulouse François de Joyeuse. C'était pour le moment la réalisation d'un
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rêve de jeunesse, et pour l'avenir l'espoir d'une brillante fortune ecclésiastique. Les événements ne furent pas ce qu'il espérait. Lui-même s'empresse de nous l'apprendre. Dix années de mission dépensées, soit auprès de Joyeuse, soit auprès de Béthune-Charost, l'un de ses successeurs, ne produisirent pour le jeune secrétaire aucun résultat.
Entre ces deux missions se place un voyage qu'il fit à Paris, sans doute à la mort de son père.
A son retour définitif, il se fixa près de son oncle. Il rapportait d'Italie une ample provision de souvenirs littéraires, et peut-être celles de ses œuvres où il s'est inspiré des maîtres italiens. Ce fut dans la maison de Desportes qu'il connut tant d'hommes célèbres de son temps avec lesquels il était lié et dont nous retrouverons les noms dans ses œuvres. Sans doute, s'il avait voulu, il aurait tiré bon parti de ses protecteurs ; mais sa « façon rustique » s'accommodait mal du service des cours; les rebuffades du cardinal l'avaient guéri du désir de troquer son indépendance contre des emplois près du roi ou des grands.
Nous ne parlerons pas ici de certaine anecdote (Mémoires [apocryphes] sur la vie de Malherbe) qui met aux prises Malherbe et Régnier pour une injure littéraire que le premier aurait commise à l'égard de Desportes. Cette histoire, qui n'a rien d'authentique, est trop connue pour qu'on s'y arrête, et nous n'y voyons, nous, qu'une sorte d'apologue destiné à faire ressortir la différence de génie de ces divers écrivains: Desportes, diffus; Malherbe, élégant, correct; Régnier, clair, énergique et vrai.