‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 11 sur 69 · LXXXVIII DD VITALISMË ANIMIQUE · texte numérisé non relu

LXXXVIII DD VITALISMË ANIMIQUE

est on ne peut plus en harmonie avec la nôtre , quand nous avons dit, h propos de la philosophie orientale et grecque, qu’il ne manquait à ces théories que le souffle de la raison chrétienne. Et l’on voit combien cette définition de l’âme s’accorde avec la science et la raison, une fois quelle a passé par le creuset du Christianisme.

Quant à S. Grégoire de Nysse, que M. le professeur Lordat a si souvent rangé parmi les partisans du double dynamisme 1 2 , nous citerons quelques passages prouvant de la manière la plus évidente que l’illustre Professeur de physiologie de Montpellier s’est mépris sur le vrai sens des paroles dé ce docte évêque et père de l’Église. Nous lisons , . en effet, dans son dialogue Deanimâ et resur rectione: « Anima » est essentia generata , essentiel vivens, intellectualis , cor- » poreü sensuuminslrumentis vivendi, atquequœ caduntsub « sensus pereipiendd facilitaient cic vim per se suggerens et » immittens , quamdiueapax earum remin natura conslare » videatur^ .» Mais l’Animisme de S. Grégoire est encore plus nettement prononcé dans ce qui suit, que je traduis littéralement afin de le rendre plus intelligible : « Lorsque j’ai » déjà dit que l’homme possède une triple vie , à savoir : Tune1 » végétative dépourvue de sensibilité ; l’autre sensitive et végétative, mais sans intelligence ni raison; la troisième enfin,

» raisonnable et complète, en ce sens quelle est aussi végéta- » tive et sensitive; on ne doit pas conclure qu’il y ait en nous » trois âmes différentes . L’âme humaine, seule vraie en nous, y> est une, spirituelle, dégagée de tout principe matériel ,

» quoique unie à la matière par les sens 3... »

S. Grégoire ne croit donc pas faire dégénérer l’âme en la faisant participer aux fonctions animales et organiques les

1 Rép. à‘ des obj. contre le principe de la dualité du Dynam. humain; Introd. , p. 285 et suiv.

2 S. Greg. Nys. , Dial, de anim. et resurrect. , T. III , p. 183.

3 Ibid., De homin. opif., T. I, chap. U, p. 110.

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plus humbles de la vie ; et , suivant le saint docteur , c’est fort bien l’âme qui pense, qui sent, qui meut tout dans le corps , c’est encore elle qui construit ce même corps et le forme apte à exécuter toutes les fonctions pour lesquelles il doit entrer en part; et je ne vois pas, je le répète, pourquoi, dans le but de rehausser une idée, une doctrine, on invoque le témoignage d’une si grande autorité, on ne peut plus opposée à la cause de la dualité du dynamisme humain.

S. Jérôme, ami de S. Grégoire de Nazianze et de S. Basile, avait sur l’âme les mêmes sentiments que ces deux grands docteurs. Il connaissait à fond les opinions des Orientaux et des Grecs, et empruntait à ces diverses écoles ce quelles avaient de bon: c’est pourquoi il reconnaît avec Platon trois états, trois facultés ( très passiones ) dans l’âme : 1° to Xoyotôv le raisonnable; 2° z q Bvp&Ml l’irascible; 3° enfin, fo IruSupimèv , le concupiscible 1 . Cette division, ajoute-t-il, est en tout conforme à la doctrine évangélique. Hippocrate, Platon, Aristote et Galien, avaient déjà enseigné une semblable doctrine d’une manière moins nette , il est vrai , mais à peu près dans les mêmes termes. S. Jérôme, du reste, avait le plus grand respect pour Hippocrate et pour Galien qu’il cite souvent ; il n’admettait dans le corps qu’une seule substance active, capable d'intelligence et de vie : c’est l’âme humaine.

S. Jean Chrysostôme, évêque de Constantinople, avait les mêmes idées que S. Grégoire sur le sujet qui nous occupe; et dans ses nombreux écrits, remplis de la pureté de la philosophie chrétienne, on rencontre à tous les pas des preuves positives sur l’opinion de S. Jean touchant X unité de l’âme et sa puissance sur le corps. Mais comme je n’ai jamais vu nulle part qu’on éleva le moindre doute sur le fond de la pensée du saint évêque , je ne m’appesantirai pas plus long-

Comm. p. 57.

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temps sur les documents qui pourraient être fournis à cet égard, et j’arrive à l’examen de la doctrine du grand docteur d’Hippone.

S. Augustin, dit M. Lordat *, avec S. Paul , Sénèque et Albert le Grand , a professé la doctrine de la dualité du Dynamisme humain. A cela, nous répondrons avec tout le respect que nous devons au maître et au savant: S. Paul et Sénèque n’ont jamais partagé une semblable opinion ; nos recherches historiques et l’étude critique que nous avons faite ci -dessus, démontrent, au contraire, que S. Paul , avec les Écritures , a publiquement soutenu une thèse contraire, c’est-à-dire l’opinion d’un seul principe immatériel dans le corps ayant le double privilège de l’intelligence et de la vitalité... Quant à Sénèque , nous avons prouvé par les textes qu’il appartient à l’école du Vitalisme animique, bien qu’il n’eùt pas, comme les Stoïciens, des opinions bien nettes sur Dieu, la nature et l’âme. Or, il en est bien autrement pour S. Augustin; car, s’il y a du doute pour Sénèque et que l’on ne soit pas édifié pour S. Paul, il ne peut pas en être de même du saint évêque d’Hippone. Nous nous contenterons de quelques textes pris au hasard: « Anima vita est quâ vivimus1 2 * * . Vit a triplex est : seminalis, » sensualis, intellectualis Anima dolet cum corpore , » sola in corpore et extrà corpus K Animœ motus omnes » nihil aliud quàm voluntates sunt s. Per se movetur et » est vita corporis Anima est administratio corporis, vis » quœdam quâ corpus vivificatur ? . Anima sensualis et ratio - » nalis una est ; in essentiâ simplex, in officiis multiplex 8. » Est tota incorpore toto et in quâlibet ejus parle*. Quinque » sensus sunt nuntii per quos anima sentit et cognoscit 1 0 .

1 Ouv. cit., p. 288, etc.

2 T. IV, g. 1526. in-fo.3 T. VII, b. 126.- 4 T. Vil, e. 619.-5 T. VII,

f. 254. — 6 T. VI, I , c. 3. a. 476. — 7 T. VI, d. 3. — » T. VI, 48, f. 60.

— 9 De Trinil. VI, b. — T. I, b. 174.

ÉTUDES GÉNÉRALES. ICI

» Frustra patent si absit anima 1 . Sensus per se non esn- » tiunt , sed alius est intùs qui per eos sentit 2 . Sensibus y>nihil percipitur , nisi mens adsit a. Anima non tantum vvivens, sed vita, file. i. »

De ces diverses citations il résulte que S. Augustin, profond admirateur et commentateur de Platon , admet, plus explicitement encore que le philosophe grec, une seule âme immatérielle et immortelle chargée d’accomplir tous les actes vitaux et intellectuels de la machine humaine. Le corps vit par l’âme , l’âme se sert du corps comme *d’un instrument que Dieu lui a donné pour se mettre en rapport avec le monde extérieur; mais, sans l’âme, rien dans le corps n’a ni vie, ni sentiment, ni mouvement; c’est elle en outre qui, seule parmi toutes les âmes, possède la raison. L’âme de la bête n’est que végétative , sensitive et appétitive ; l’âme humaine a de plus en partage la raison et le libre arbitre. Je le demande donc maintenant bien sérieusement, sera-t-il désormais possible de douter de la doctrine de S. Augustin en matière anthropologique , et sera-t-il permis d’écrire que le grand docteur ait professé une opinion identique à la conception Barthézienne touchant le double Dynamisme humain? Un retour sur des documents historiques pris à une bonne source était indispensable en pareille occasion : nous avons accompli ce devoir , qu’on ne nous en veuille donc pas d’éclairer la science et de chercher la vérité là où elle est.

Mamert Claudien , contemporain de S. Augustin , parlait à peu près dans le même sens que lui sur l’âme et ses fonctions, en tant qu’unie au corps ; c’est ainsi qu’il a dit : « L’âme est la vie du corps où elle est tout entière5. » Et ailleurs il a dit encore : « Incorporalis omnis est anima, et illocalis “ utque indeprehensa vis quœdam, quœ sine spatio capax,

1 T. V, f. 369.-2 T.V, d. 308. — 3 T. II, a. 489.— * T. VI, a. 50.

Op. omn., lib. III, cap. 14,2.

XCII DU VITALISME ANIMIQ&E

»> corpus haurit et coittinet 1 . » Màmërt Claudie'rt, cOmihé on le voit , n’admettait qu'une Sttbstahte spiriMtïlIô , une , et possédant? la puissance d’ë pourvoir âux nécessités1 vifalW , tout en accomplissant les actes de son dOdiâirie' pur5, l 'intelligence ët la raison. Mamert Clatidiètl était Platonicien et peut être rangé parmi lies vitalo-animistes.

Boëce, comme tous les NéO-platomcieris , admettait également trois facultés dans l’âme et nori trois âmes , ainsi que cjhdlcjüe&-uns l’ont prétendu 2. L’opinion de Boëce est si peu SiiSpecte dii pareille matière , que S. Jean dè Damas pfOrtiülgua sa pensée et la transmit ainsi au moyen-âgé, ou nOus retrouvërons Abélard lui-mêtrie rendant justice au philosophe romain, été disant : « (*Hmnd Boëce parle désv trois âmes végétative , sërisitive et intellective, il ne faut pas croire qü’il y aif emnous plusieurs' âmes : Ces parolés n’indiquent que des facultés ou des puissances 3.» Pour nous, Boëce , cjui connaissait Hippocrate , Platon , Aristote dt les Perds de l’Églisd , est justement considéré comme le trait d’union le plus solide et le plus autorisé entre l’École Grecque et là Philosophie du moyen-âge. 11 n’est pâs savant, en effet, qtii ne le cite ët ne le commente. En résürhê, Boëce appartient h l’École Platonicienne , et a mérité, par ses œuVres , de compter parmi les propagateurs de la doctrine du Vitalisme animique; car, entre autres choses remarquables, il dit : « Y ita et anima non convertantur, sed uniim » et idem sunt * . »

Les médecins qui se sont le plus distingués dans cette période de sept siècles sont Qribaze, Marcus Empiricus, S. Côme, S. Damien, Alexandre de Tralles, Psychrestus, dt' AI'rxaNOrè d’Apiirodisée surtout , qiii • était fort avâncë

r Ibid., lib. II, cap. 9.

2 Boëce , De divis., p. 646.

3 Abélard', Diaïect. ad cans., p. 472.

4 Boëce, Sap. elenoh. soph. Arist., c‘àp. 4.

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dans ses idées vitalistes ; car il écrivait : « Organicum corpus,

» organicum esse ah anima et animam prœexistere orga- » nisationi 3 . »

VIII. Moyen- âge. — Jri se déroule encore à nos yen? une longue série de savants , de génies , de philosophes et de médecins, dont nous n’invoquerons que les principales autorités, afin de bien montrer, l’histoire à la main , quelle a été la doctrine médico - philosophique adoptée par ces hautes intelligences qui ont légué à la postérité tant et tant de richesses.

Alcuin, dans ses nombreuses et savantes études , n’oublie pas la question de l’âme , ej: se range du parti de Boëce et de S. Jean Damascène. Après lui, Scot Érigéne, habile et profondément versé dans la philosophie grecque, alla jusqu’à professer que l’âme produisait son corps, et que c’était là une punition de Dieu depuis le jour -de la prévarication 1 2.

Avicenne (Abou-Ibn-Sina ) et Averrhoës ( Ibn-Rochd, ) furent deux médecins arabes très- renommés. Le premier eut, dès le début de sa vie médicale , les plus saines idées sur la doctrine Hippocratique , et fut recommandable par les principes qu’il professait ; mais la vie de débauche qu’il mena à la fin dé ses jours fit oublier SeS urérites. Il était Spiritualiste , et les divers documents que j’en connais me permettent d apprécier qu’il était dans les mêmes idées que Platon etBoëce, cités par lui. Averrhoës ? qui a été le premier traducteur et commentateur d’Aristote en arabe , nous a laissé des travaux qui nous assurent que,, fidèle à la pensée du maître , il enseignait lui-même à Cordoue la doctrine Hippocratique du Vitalisme animique.

Le religieux Hugues de Saint-Victor nous dit, avec sa

1 Lib. I, Quant, natural., cap. 25.

2 Voÿ. la thèse de M. Saint-René Taillandier.

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franchise habituelle, que l’âme n’a été ainsi appelée que parce quelle donne la vie au corps. Cette substance immatérielle prend le nom <Y esprit lorsque c’est sa raison qui s’exerce , et A âme quand elle agit par sa faculté vitale « : « Corpus animalitatem , nisi ab anima habere potest. »

Abélard, à son tour, professe publiquement dans sa dialectique, ainsi qu’ Alcuin l’avait déjà fait , l’unité de l’âme et la diversité de ses fonctions. Ce profond génie enseigne que cette substance spirituelle est la seule cause de la vie organique, du développement du corps , des sensations , du mouvement et de l’intelligence ; il va même jusqu’à combattre l’hypothèse de deux âmes, ou d’une âme et d’un principe de vie autre qu’elle, et il donne le nom d e fi gmentum alienissimum à verilate à une si grossière supposition K Abélard était franchement de la doctrine du monodynamisme et appelait l’âme la vie du corps, avec Hugues de Saint- Victor.

S. Anselme et S. Bernards (le dernier des Pères) professèrent, à leur tour, la même doctrine que S. Augustin et S. Jérôme. Pour eux , fidèles à la tradition , l’âme possède trois facultés primordiales: 4° la faculté végétative, par le moyen de laquelle l’âme , principe de vie, communique cette vie au corps et le fait se développer par la nutrition; 2° la faculté appétitive et sensitive , à l’aide de laquelle l’âme désiré ce qui est utile et avantageux au corps , sent ce qui lui est agréable ou désagréable , recherche ou repousse ce qui peut être bon ou mauvais pour la conservation de cette organisation qui est son instrument immédiat ; 5° la faculté intellective, par laquelle l’âme, soit à l’aide des organes, soit sans leur intervention directe, peut agir, c’est-à-dire penser, vouloir et réfléchir... « Anima est vila , vivens quidem sed » non aliunde quant seipsa. Ac per hoc non tàm vivens quàtn

1 Amiot, op., T. 1 , p. 328, c.

2 Dial., p. 475.

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» vita 1 2 3 . Habet quippè anima tria facere in corpore : vivi- » ficare, sensificare et regere*. » C’est ainsi que S. Anselme et S. Bernard ont parlé presque en même temps: leurs paroles sont une glorification continuelle du Vitalisme animique, qui s’honore de compter jusqu’ici dans ses rangs tout ce que la philosophie et la médecine ont possédé de grand et de vénérable.

A cette époque d’études et de vertueux efforts vers la recherche delà vérité, l’Animisme était la seule doctrine généralement adoptée ; mais, dans l’usage qu’on en fit pour l’explication des phénomènes physico-moraux, les philosophes séparèrent trop leurs recherches de la médecine, et la physiologie ne leur était pas suffisamment connue; aussi voyons-nous peu à peu l’amour du merveilleux s’emparer des intelligences, et créer des utopies bien regrettables.

Albert le Grand , dont les vastes connaissances ont donné lieu à des suppositions plus ou moins incohérentes , professa, à son tour, la même doctrine que Boëce, que S. Anselme et que S. Bernard. 11 admit, comme Aristote, les trois âmes (facultés) végétative , sensitive et intellective , ne formant qu’une seule et même puissance qu’il appelle subslanlia una , anima una, actusunus*. Pour lui, en un mot, le principe pensant était le même que celui qui sent, qui fait mouvoir et croître le corps. Albert le Grand, le plus fécond polygraphe de tous les siècles, flottait entre le Platonisme et l’Aristotélisme; mais jamais il ne dévia de ses principes, que nous allons voir, du reste, se reproduire avec plusde netteté dans S. Bonaventure et S. Thomas surtout.

Jean de Fidenza, appelé plus tard S. Bonaventure , s’exprimede la manière la plus explicite sur l’âme humaine, qu’il nomme l’essence, la forme du corps vivant, imitant en cela

1 laçant. serra., pag. 1550.

2 Ibid. , pag. 1205.

3 Tract, de homine, pag. 51.

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la définition d’Aristote qui appelait l'Ame la quintessence du corps, sa forme, son entéléchie . . Sa pensée , entièrement identique à l’opinion de tous les Pères de l’Église , peut être classée au nombre de celles qui viennent se confondre dans la doctrine du Vitalisme animique.

S. Thomas d’Aquin fut le plus grand représentant du Spiritualisme au moyen-âge. En matière anthropologique, il professait non-seulement \ unité de l’âme, mais encore l’unité de l’homme , car il disait : « Homo est anima utens corpore » , de mémequeM.deBonald et Platon avaient dit: «L’homme est une intelligence servie par des organes.» Mais la pensée de S. Thomas est beaucoup plus complète , car par âme il entend non-seulement l’intellect et la raison , mais encore les facultés sensitive , appétitive et végétative ; tandis que, avec un peu de bonne volonté, on peut aisément faire dire à l’illustre philosophe moderne que, pour servir l’intelligence (non l’âme), il faut un corps, non-seulement organique , mais vivant et administré par une puissance vitale douée d’une force capable de vie , de sensibilité , de mouvement et d’une sorte de volonté consciente.. . Mais, hâtonsnous de le répéter ici , telle n’a jamais été la pensée de M. de Bonald.

Insister sur la doctrine de S. Thomas, que nous avons si souvent invoquée déjà, et sur laquelle M. Boyer, notre collaborateur , a tant de fois appuyé .sa pensée y serait chose superflue; aussi croyons-nous devoir nous borner à réduire à quelques propositions fondamentales les dogmes sur lesquels repose le haut enseignement chrétien du très- savant commentateur d’Aristote.

1 0 « Anima est substantia immalerialis , incorporea et » subsistens . — L’âme est une substance immatérielle, » incorporelle , et subsistant par soi i . »

Summa theologica.

ÉTUDES GÉNÉRALES

2° « Anima est forma corporis oui dut esse, et quo utitur

• ad operationes extrinsecas; prœdita est tribus facultati- , bus : vegelativa, appetiliva vel sensitiva, et intellectiva.

• — Lame est la forme du corps , auquel elle donne la vie ,

» et dont elle fait son instrument pour exécuter les opérations » externes et se mettre en rapport avec les objets du. monde » extérieur » . »

3° L’union hypostatique de l’âme et du corps ne fait de l’homme qu’une substance unique dont les actes sont appelés humains : l’âme seule , en effet , ne perçoit plus alors de sensations et n’imprime plus de mouvements , comme lorsqu’elle habitait le corps;... le corps lui-même, sans l’âme , non-seulement ne se meut plus et ne sent plus , mais encore il est livré à la corruption et se rend en pourriture.

4° De ces deux substances vivantes réellement dans l’homme , il y en a donc une qui donne la vie et l’autre qui la reçoit. Mais il existe entre elles deux des conditions de services réciproques tels , que l’âme ne peut rien accomplir en ce monde à l’égard des objets sensibles sans l’intermédiaire des organes , et que le corps seul , sans l’âme , est impropre à tout service humain ; il n’est plus rien et ne peut subsister un instant, tandis que l’âme est immortelle.

5° 11 n’existe aucune puissance intermédiaire entre le corps et l’âme, si ce n’est les conditions physiques résultant des lois auxquelles est- soumise toute la nature organisée. Mais ces conditions ne sont ni des forces ni des facultés; ce sont de simples propriétés inhérentes à tous les tissus organiques , ne pouvant recevoir la vie et le sentiment que d’une substance supérieure à la matière , incorporelle , intelligente même et libre chez l’homme : « Anima intellec- » tiva continet in suâ virtute quidquid habent anima sensitiva » brularum et nulritiva plantarum 2 . »

1 Summa cont. Gent.

2 Quœst. 16, art. 3.

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6° La pensée du docteur angélique se résume en entier dans ces deux propositions: « Anima est actus corporis oryanici , est potentia vitam habens 1 . »

Le corps est sous une telle dépendance de l’àme , d’après S. Thomas, que c’est elle qui donne à la matière organisée toutes les aptitudes propres à son service durant la vie. C’est donc ajuste titre que nous concluons que S. Thomas, commentateur du philosophe de Stagyre , est le grand reprét sentant de l’Animisme de son siècle, et que , par lui, Stahl se rattache directement à Aristote et à Hippocrate, son maître en physiologie. Disons seulement, en finissant, que sous Clément V, la doctrine de S. Thomas fut reconnue comme la seule vraie dans le concile de Vienne (en Dauphiné^ où il fut solennellement déclaré « que l’on devrait regarder désormais comme hérétique quiconque serait assez hardi pour oser avancer et soutenir opiniâtrément que l’âme raisonnable ou intelligente n’est pas en soi et essentiellement la forme du corps humain. »

Le Franciscain Roger Bacon, J. Duns Scot et G.Occam finissent cette longue suite de savants, de philosophes et de médecins que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur. Ils doivent être regardés, à juste titre, comme les dignes successeurs de leurs devanciers, et comme préparant au XIVe siècle une ère nouvelle, en soumettant au creuset de l’expérienpe et de la raison les dogmes que l’antiquité et le moyen-âge n’avaient établis que sur des appréciations purement logiques et philosophiques. Roger Bacon , d’un côté , par ses profondes études mathématiques , physiques et chimiques, ouvrit une large voie aux sciences positives pour l’explication des phénomènes naturels et vitaux ; à ce titre , on doit le regarder comme le précurseur du baron de Vérulam — D’un autre côté, Duns Scot , en luttant

Quast. 76 , art. 4.

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contre la doctrine de S. Thomas, qu’il ne parvint point à ébranler par ses subtils arguments , surexcita dans l’École des disputes qui tendirent à éclairer la science.,. Hâtonsnous de dire cependant que ni Roger Bacon ni Duns Scot ne professèrent, à l’égard de l’âme et de son union avec le. corps, aucune opinion faisant supposer qu’ils admissent un principe intermédiaire entre le corps et l’âme , et nous les classons, jusqu’à preuve du contraire, au nombre des défenseurs de l’unité du dynamisme humain. G.Occam, enfin , clôt dignement cette série de grands hommes , en luttant avantageusement contre la doctrine des Réalistes, qui prenait de plus en plus de l’accroissemebt : il défendit avec gloire l’unité du principe pensant, dans sa double fonction d’intelligence et de vie, et prouva, d’une manière décisive , qu’il est on ne peut plus subversif de multiplier inutilement les êtres : « Enlia non sunt prœter necessitatem mulliplicanda. » Il fut imité en cela par J. Buridan , J. Gerson et Raymond de Sébonde , illustre médecin de Barcelone , qui proclama bien haut le dogme du monodynamisme.

Nous ne dirons rien touchant les observations de Raymond Lulle , qui contribuèrent tant à faire dévier de sa véritable route la science , en la poussant dans des conceptions imaginaires, ne pouvant diriger l’esprit que dans des études illusoires.

Les médecins qui illustrèrent la science pendant le moyenâge et qui prirent part à l’établissement de la doctrine du Spiritualisme médical , outre ceux qui ont été déjà nommés, furent : en Grèce , Tribunüs , Paul d’Égine , Théophane , Myrhpsus et Actuarius; chez les Arabes, Sérapion et Avenzoar ; en Espagne , Berthier , Garioponthus , et les deux Platearius; en France et en Italie, Cophon, Gordon (Montpellier), Arnaud de Villeneuve (Montpellier), Balescon (Montpellier) , Guy de Chauliac (Montpellier), J. Pitard (Paris), Lanfranc et Mundini enfin (Milan).

DD VITALISME ANIMIQUE

Tous ces médecins, ayant joui d une juste célébrité, n’ont pas cependant pris manifestement part a la lutte scientifique du moyen-âge Néanmoins, nous pouvons avancer ici qu’en scrutant la pensée de la plupart de ces savants médecins ou professeurs dans les grandes universités d’Alexandrie, de Salerne, de Milan, de Montpellier et de Paris, nous retrouvons partout l’idée d’un vitalisme animique. Nous reviendrons ailleurs sur cette matière. Proclamons, en attendant, que jusqu’ici nous n’avons généralement rencontré que des champions de l’unité du dynamisme humain parmi les illustrations des siècleâ passés. L’étude que nous allons entreprendre maintenant, en nous rapprochant de notre époque , va nous fournir des documents non moins intéressants , attendu qu’ici comme avant, ^è’est toujours l’Hippocratisme qui sort victorieux des luttes incessantes livrées entre l’expérience , la raison et l’aveugleraient systématique.

IX. Renaissance. — Si nous faisons remonter l’époque e la renaissance vers le commencement du XVe siècle , c’est que, au point de vue philosophique et médical , on doit faire remonter à G. Occam la nouvelle ère scientifique.

En première ligne paraissent Michel Savonarole, célèbre médecin philosophe de Padoue, professeur à Ferrare , qui, imbu des idées philosophiques d’Hippocrate et d’Aristote, et fidèle disciple d’Averroès et d’Avicenne , soutint dans tous ses écrits i la doctrine de l’unité du dynamisme humain. Viennent ensuite Nicolas de Cus , philosophe Pythagoricien ; Marsile Ficin , médecin aussi distingué que philosophe recommandable, lequel étudia à fond les idées de Platon, de Plotin et de Jamblique, qu’il traduisit en latin. Il fut un zélé défenseur de la doctrine du double dynamisme.

Pic de la Mirandole, génie supérieur, qui, dans son

1 F. Vallénola a joint à ses œuvres divers traités du savant Italien ( De febribus , de pulsibus , de urinis , etc.)

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livre : De omni re scibili , énonce des propositions parfois très-hasardées , mais bien souvent vraies , était de l’École du monodynamisme.

Jules-César Scaliger, philologue très-érudit de Padoue, professa les mêmes opinions que Savonarole son compatriote. U reproduisit la doctrine des saints docteurs du moyen-âge, et eut une entière connaissance des anciens. J.-C. Scaliger était non-seulement monodynamiste, mais encore il enseignait avec Aristote que c’est l’àme qui exécute toutes les fonctions organiques, qui fait pousser les poils et les ongles, qui préside à la circulation, à la digestion , à la nutrition enfin , en même temps quelle dirige les fonctions de l’entendement : elle exécute tout cela en vertu de lois ( prœcepta ) inhérentes à son essence. Voici ses propres

paroles : « Anima sibi fabricat déniés . ad vitam tuen-

» dam ; iis utitur et soit quœ sit ulendum modo ; . qui

» animam fecit, prœceptis eam ornavit quœ pertinent ad » unionem suam cum corpore conservandam 1 . »

Le savant Érasme et Thomas Morus ont peu fait dans le sens de la science de l’homme ; mais les travaux qu’ils ont laissés, Érasme surtout, dénoteraient chez eux une propension vers l’unité du dynamisme humain.

Le spirituel Fracastor , animiste dans le fond , adopta la théorie des esprits animaux , afin de pouvoir mieux expliquer les phénomènes de la vie.

Vient ensuite Paracelse avec sa doctrine des archées, petits architectes impalpables ayant leur domicile dans le corps, fabricant et coordonnant, suivant un type convenu , les molécules constitutives de l’organisme. D’après cet étonnant médecin - philosophe , l’archée principal ( archœus princeps ) logeait à l’estomac, et les archées subalternes dans le reste de l’économie animale étaient sous la dépen-

1 Exerc. cont. Cardan., 301, 5, p. 928.

DU VITALISME ANIMIQUE

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dance directe de l’archée princeps. Paracelse ne professa ce système que parce qu il s était livre a 1 etude de 1 homme sous l’influence de la philosophie cabalistique de l’école néo-platonicienne et des excentricités de Raymond Lulle : tant il est vrai que les doctrines médicales et philosophiques sont liées entre elles par des rapports intimes , indissolubles même ! En outre de ses archées , Paracelse admettait la nécessité d’esprits vitaux et animaux qui communiquaient directement avec l’archée principal et avec le cerveau où siégeait l’âme. Cette hypothèse des esprits trouva un écho très -grand chez bien des médecins qui vinrent après. Les théories physiologiques et chimiques surtout de Philippe-, Aurèle-Bombast de Hohenheim , dit Paracelse, lui acquirent une réputation considérable dans toute l’Allemagne. Boehme et Van-Helmont partagèrent jusqu’à un certain degré les idées de cette imagination excentrique , et les propagèrent avec quelques modifications.

Vésale , le père de l’anatomie , professa les opinions de Galien sur l’âme , son siège et ses trois facultés , irascible, concupiscible et intellective 1 ; il reconnut , comme le médecin philosophe de Pergame, un esprit vital et un esprit animal chargés de porter à l’âme les impressions des organes : il enseignait , en outre , que l’esprit vital vient au secours de l’esprit animal dans le phénomène des sens. Mais , de même que Vésale enseignait avec Galien que ces esprits sont matériels, c’est-à-dire comme la partie la plus subtile de l’essence du sang et des nerfs ; de même aussi il admit avec le médecin de Pergame que l’âme , substance spirituelle , avait la prédominance sur tous les actes vitaux, animaux et intellectuels. Vésale , comme on le sait, avait poussé très-loin ses études spéciales en anatomie : si nous en parlons ici, c’est pour faire savoir à nos lecteurs que , plus raisonnable que

1 Voy. De hum fabric., lib.VI, p. 460.

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bien des modernes, il a dit : « Toutes les sensations sont transmises à l’âme par les nerfs » ; et il ajoute d’une manière explicite : « Nervi non sentiunt. — Ce n’est pas l’organe nerveux qui sent. »

Montaigne et Charron , son disciple , furent beaucoup plus précis que Scaliger et que Vésale surtout. Ces deux philosophes appellent l’âme une force substantielle et vivifiante , capable de vie intellectuelle et de vie végétative. Charron surtout distingue le lôyoq (raison) qu’il donne aux animaux, du loyiayoq (raisonnement) qu’il n’accorde qu’à l’homme. Dans son livre: De sapientiâ (T. VIII), il s’exprime à ce sujet d’une manière catégorique , en disant : « La pluralité d’âmes chez l’homme me semble bien étrange »et absurde en philosophie. » Il écrit encore dans le même traité : « Lorsqu’on dit que l’homme possède la vie intellec- » tuelle , la vie sensitive et la vie végétative , il ne faut pas » croire qu’il y ait trois âmes , car ce sont là trois facultés en » une seule substance ; et quand je dis que les deux dernières «meurent, il ne faut pas penser qu’il y ait mort réelle; «non: cela veut dire simplement qu’après la mort l’âme «immortelle, qui leur survit, n’aura plus lieu d’exercer ces «deux facultés et d’accomplir les fonctions qui leur sont «inhérentes..... »

Le célèbre père jésuite Suarez n’a pas été moins explicite que ce dernier , et en répétant avec Aristote et S. Thomas : «Anima est forma corporis , corpus hominis actuans et » principium vitalium actionum » /il a tout dit , car c’est là le résumé de toute la doctrine spiritualiste du monodynamisme ; et lorsqu’il ajoute : « Anima est actus corporis « physici organici, in potentiâ vitam habentis » , il n’a fait que nous confirmer dans nos convictions, et prouver une fois de plus que la doctrine du monodynamisme compte dans ses rangs les plus grands génies de tous les siècles.

Juste- Lipse le Stoïcien, dans son traité : Physiologia

DU VITALISME ANIMIQUE

stoïcorum', partage l’opinion des anciens stoïciens qui regardaient le monde ou la nature comme un animal raisonnable et doué d’une âme immortelle , de laquelle était tirée l’âme des hommes. C’est ainsi qu’avec Trismégiste il dit: « Mundus » primum animal ; secundum ab illo , bomo . . . , Mundus est » animal ralionale ; anima ex eo a.vulsa est. 2 » Mais il reconnaît ensuite ? que lame a trois facultés : végétative , sensitive et appétitive , d’accord en cela avec Yarron, Porphyre et Lactance, 11 déclare avec Sénèque qu’il y a dans l’âme deux parties distinctes : 1 ° Àoys/./} seu rationalis, quœ rectâ ratione utitur; 2° a), 070? sive irrationalis,cuni errore agens.

Il appelle loyispoc ce que les anciens appelaient vovç et les Latins mens ou animus, et lôyoçce qu’ilippocrate appelait natura ou anima , et Aristote anima vegetativa et appetitiva. Il disait enfin avec Cicéron : « L’homme est composé » d’un corps et d’une âme ; mais Dieu , voulant que le «corps fût mortel, l’a tiré de la terre L’âme, disait-il,

» simple de sa nature , vient de Dieu même; elle a été faite » à son image 3 . »

Juste-Lipse était donc de l’École du monodynamisme.

Foês, traducteur d’Hippocrate, a émis dans ses remarques sur le Père de la médecine , des opinions qui mettent hors de doute son orthodoxie en matière physiologique , et nous pouvons dire qu’il appartient à la doctrine de l’Animisme médical.

Nous avons lu , dans une notice fort curieuse d’AMOREUX, que Joubert et Ranchin , professeurs célèbres en l’université de Montpellier, enseignaient la doctrine d’Aristote et de Suarez. Les documents nous manquent à cet égard; mais nous avons tout lieu de croire à la véracité des paroles de

1 Lib. //, Dissert. 10, 11 , etc.

2 XI. Metaphys., cap.\0.

3 Ibid., lib. III, dissert. 16, 17, 18.

4 De consol., 35.

* Ibid.

ÉTUDES GÉNÉRALES

l’érudit Amoreux , dont nous possédons un piécieux manuscrit inédit.

Fernel , Santa-Cruz et Ramirez (Bravo de Sobremonte) pensent avec Suarez que l’âme est la forme du corps ; quelle est une substance immatérielle possédant la double faculté de vie et d’entendement. Ils accordent avec Galien la division de l’âme en irascible , concupiscible et rationnelle ; ils disent avec Aristote qu’il y a dans l’homme trois âmes ou puissances végétative , sensitive, intellective ; mais ils concluent que comme ce qui est de l’ordre vital , animal et naturel , se trouve séparé de ce qui est du domaine de l’intelligence , ils proposent d’admettre dans l’âme deux facultés distinctes : l’une intellectuelle, l’autre vitale ». Ces trois auteurs, des plus respectables, professaient donc la doctrine du monodynamisme humain; mais comme ils reconnaissaient aussi l’existence de trois espèces d’esprits vitaux , animaux et naturels , il est important de dire un mot à ce sujet.

Fernel, Santa-Cruzet Ramirez, disons-nous, étaient vitaloanimisteset n’admettaient pas les esprits comme intermédiaires entre l’âme et le corps, attendu que, pour eux, ces esprits n’étaient autre chose qu’une évaporation , une subtilité matérielle provenant soit du sang , soit des nerfs , soit des tissus organiques eux-mêmes; ces esprits ne font que remplacer les fluides impondérables de quelques modernes. Nous n’avons nen à répondre à une pareille théorie , si ce n’est que l’âme n a pas besoin d’intermédiaire éthéré , subtil ou grossier : elle pénètre le corps jusqu’en ses derniers replis moléculaires; sa présence vivifie toutes les parties organiques , et si le mystère de la vie consiste réellement dans l’union inconcevable de la matière avec l’esprit, il vaut toujours mieux n’admettre que ces deux substances que d’en multiplier le nombre , attendu que par ce moyen on ne ferait qu’embar-

1 Ramirez, De facult., s. I, r. 11, p. 121, etc.

CVI DU VITALISME ANIMIQUE

rasser la question. Mais ri oublions pas que nous sommes en plein XVIe siècle, et que l’anatomie physiologique avait fait encore peu de progrès.

Fr. Bacon paraît; sous son influence la science change de face ; la méthode philosophique expérimentale inductive, tant prônée , il y avait dix-huit siècles , par le Vieillard de Cos, est tirée de l’oubli ; et , avec cette arme redoutable , il tente de faire une révolution scientifique, qui ne portera ses fruits que cent ans plus tard , car l’Aristotélisme règne en maître dans l’École et la lutte sera laborieuse.

Bacon travaillait pour l’avenir, mais il eut tort de vouloir jeter un voile trop épais sur un passé qui avait laissé de si glorieux souvenirs. Il rompt avec l’École, et , esprit plus subtil que profond , il ne fait qu’effleurer en physicien ce qu’Hippocrate , Platon et Aristote avaient établi en philosophes et médecins. Il ne veut et ne voit que des causes physiques; aussi en met-il partout, et va même jusqu’à inventer des esprits dans les corps tangibles; il les distingue ensuite si peu des esprits des corps organisés, qu’on les confond bientôt , et cependant il accorde à ces derniers une puissance organisatrice (force aveugle et matérielle 1 ) îa

Son imagination féconde et pointilleuse l’emporte sur le raisonnement, et s’il n’eût fait que bannir le syllogisme de sa méthode, c’eût été peu ; mais il en bannit trop souvent la métaphysique, et sa science n’a parfois consisté qu’à contrôler des faits arides et sans résultat. . . En effet , à quoi peut servir sa distinction de dix-neuf espèces de mouvements 2 et de ses forces multipliées à l’infini ? A quoi bon pour la science sa fameuse théorie des fantômes de races s?... Je le dis donc avec conviction : malgré son intention de protester contre tout ce qui avait été fait avant lui , le lord de Vérulam

1 Nov. org., lib. II, § 40.

u Ibid., lib., 11 , § 47.

8 Ibid., lib. 1, g 35 à 60.

ÉTUDES GÉNÉRALES

se laisse entraîner (et c’est là par où pèche sa méthode) dans la théorie des esprits vitaux ; car , s’éloignant insensiblement d’Hippocrate son maître en philosophie expérimentale inductive, reniant surtout Aristote, Suarez et Scaliger, il admet un esprit vital (substance matérielle subtile) chargé de toutes les affaires du corps organique : c’est le régulateur de la vie. Mais l’erreur le gagne, et voilà qu’il prête la vie, la sensibilité et le mouvement à la matière : « Non est virtus » aliqw, aut energia , aut enteleehia, aul nugœ; sed plané » corpus tenue, invisibile, attamen locatum , dimensum ,

„ reale *....» C’est précisément de cette idée si fausse, si invraisemblable, que sont nées toutes les théories de principe, force ou esprit intermédiaire entre l’âme et le corps; et cependant ce n’était pas là la pensée de Bacon. Mais , en supposant même que Bacon soit absolu dans son langage et qu’il se prononce ici en faveur du double dynamisme , Barthez ne serait pas pour cela d’accord avec lui , attendu que la nature de son principe vital est et demeure inconnue.

J’ai hâte d’arriver à son opinion sur l’âme humaine et ses facultés, afin de pouvoir mieux asseoir notre jugement et déterminer d’une manière positive de quel côté penche la théorie Baconienne. C’est dans le quatrième livre de son traité De la dignité et de V accroissement des sciences, que nous tirons les principaux documents que nous allons mettre «sous les yeux des lecteurs. «La philosophie de l’humanité', » dit-il, se compose de parties toutes semblables à celles «dont l’homme lui-même est composé , savoir: des sciences » qui se rapportent au corps, et de celles qui se rapportent » à 1 ’âme 2 . »

Bacon entend par science de l’ alliance celle qui mène à la découverte du lien qui unit 1 ’âme au corps. C’est pourquoi , après avoir démontré combien est grande la puissance

DU VITALISME AN1MIQUE

ÇVIII

de l’âme sur le corps, et les étonnants prodiges de la volonté et de l’imagination sur l’organisme; après avoir di,t quels sont les rapports intimes et surprenants qui existent entre le physique et le moral; après avoir enfin déclaré avec Hippocrate , Galien et tous les médecins de son temps , que le tempérament suit les affections de l’âme et vice versâ, l’auteur assure que la doctrine de \ alliance a cela de précieux : « C’est » d’apprendre à connaître les dispositions de l’esprit par les » dispositions du corps, et réciproquement les dispositions du » corps par les états divers de l’âme (passion etperception) » ,» Jusqu’ici l’âme agit directement sur le corps, et celui-ci influe d’une manière évidente sur l’âme sans intermédiaire, aucun

Mais il continue et dit2 : «Le corps humain est la plus fermentée des substances, tandis que l’âme est la plus simple de toutes.» L’auteur compare ensuite la structure si délicate du corps à un instrument de musique duquel il sort des sons harmonieux. Il convient donc d’observer minutieusement les, faits qui s’y passent, à l’aide d’une bonne méthode philosophique ; car, disait-il , toute doctrine médicale qui n’est point fondée sur la philosophie est bien peu de chose: « Medicina » autem in philosophid non fundata, res informis est 3 . » Bacon invoque le témoignage de la physique» de l’anatomie pathologique , des vivisections , afin de pouvoir arriver à la connaissance complète de l’homme *. Plus loin , il appelle le corps V habit et la chaussure de l'âme, et enfin il en arrive peu à peu à sa théorie des esprits, qui, par leur activité, leur vigueur et leur faiblesse ou inertie, entretiennent la santé, les forces, ou provoquent l’atrophie et la caducité du corps 5. Mais que sont ces esprits pour Bacon, et qu’entend-il défini-

1 Dign. etaccr. des scienc., liv. IV, ch. 1, p 244 à 250

2 Ibid., p. 251.

3 Bac., Deaugm. scient., lib. IV.

4 Dign. et accr. des scienc., liv. IV, ch. 1. p. 251 à 262.

5 Ibid., de la page 263 à p. 264.

ÉTUDES GÉNÉRALES

tivement par cette locution? Laissons-le répondre lui-même.

< La science de l’âme humaine a deux parties : celle qui traite „de l’âme rationnelle (qui est divine), l’autre de l’âme irrationnelle { qui nous est commune avec les brutes)..*. Lame » rationnelle ou souffle vital est celle qui préside à Vintelli- » gence et qui donne la vie au corps ; lame irrationnelle, au » contraire, n’est qu’un simple organe de l’âme rationnelle. » C’est là ce que Bacon , avec quelques philosophes , appelle l’âme sensible. Pour lui , c’est un fluide tenant de l’air et du feu, devenant invisible par atténuation (en vertu de la chaleur naturelle du corps). Cette dernière , de nature éthérée , est composée des parties huileuses et aqueuses des tissus organiques , et a son siège principal au cerveau , d’où elle parcourt les nerfs et les artères.

Nous ne suivrons pas Bacon dans ses détails, souvent incomplets (sur les sensations, les sentiments et les perceptions ; contentons-nous de contrôler ses paroles, et hâtOns-nous de déclarer ici que Bacon peut être compté au nombre des vitaloanimistes, attendu que jamais il n’a admis un agent autonome, intermédiaire entre l’âme et le corps , et que l’esprit vital ou les esprits vitaux ne sont pour lui , comme pour Galien, Scâliger, Suarez et tous les animistes de son temps, que la portion la plus subtile des humeurs et des solides sur laquelle l’âme agit d’une manière plus spéciale.

Que si nous avons si longuement insisté sur Bacon , c’est que nous tenions à démontrer trois choses principalës : 1° qu’il n’a pas été toujours exempt d’erreurs avec sa méthode inductive , alors surtout que , faisant table rase des idées émises jusqu’à lui et ayant horreur de l’inconnu , il a marché d hypothèse en hypothèse et s’est trompé bien souvent sur des choses logiquement démontrées avant lui; 2° qu’il n’admet pas dans l’homme un intermédiaire immatériel et capable de tout faire sans l'avoir jamais appris, car, ainsi qu’il le dit lui-même , son esprit vital n’est autre chose qu’une matière

CX DU VITALISME ANIMIQUE

subtile, invisible , mais ayant une existence réelle et douée d’étendue ; 3° enfin , qu’il a ignoré des lois métaphysiques les plus simples qui président à l’existence des êtres organisés, de l’homme surtout, et que, partant, sa théorie des perceptions et des sensations est défectueuse.

Cette étude nous facilitera la conception des systèmes physiologiques qui s’appuient sur la méthode Baconienne, et nous permettra de mieux juger les théories qui en naîtront jusqu’à notre XIXe siècle.

André Du Laurens chancelier de l’université de Montpellier et premier médecin de Henri IV, fut le contemporain de Bacon ; mais soit qu’il ne connut pas ce philosophe réformateur, soit que ces théories eussent peu convenu à son esprit Hippocratique, Du Laurens demeura fidèle à la tradition des maîtres de la science.

Voici ce que pense l’illustre professeur de l’École de Montpellier : « L’âme » , dit-il , « qu’Hippocrate appelait calidwn » innatum, nature invisible, éther, evoppov, est une substance » spirituelle créée à l’image et à la ressemblance de Dieu ; «elle est indivisible, immatérielle, incorporelle, approchant «de la nature des anges ; c’est elle qui régit et administre » tout dans le corps humain ; c’est encore elle qui, envoyée «au moment de la conception , construit le corps et se forme » un domicile apte à faire ses fonctions ‘ . » Prenant ensuite au sérieux les trois âmes d’Aristote, il s’écrie : « Non , il n’y a » qu’une seule âme dans l’homme, mais qui, ornée de diverses, » facultés, a besoin d;organes divers pour faire ses fonctions: » c’est donc l’âme seule qui sent, qui meut et qui fait accroître » le corps 2. » Ce n’est pas le nerf qui sent, mais bien l’âme par les divers appareils nerveux 3.

Du Laurens avait reconnu le mouvement tonique comme

1 Du Laurens , Précept. génér. d’anat., ch. I et II, p. 1 et 2.

2 Ibid., Des os , liv. II, quest. 3.

3 Ibid., Des nerfs, liv. IV, quest. 8.

ÉTUDES GÉNÉRALES. CXI

Stahl, avec la seule différence que l’anatomiste de Montpellier ne l’admettait que dans le tissu musculaire , au lieu que Stahl le mit partout : c’était pour lui , comme pour le professeur de Halle, le dernier acte de la vie organique. Galien lui-même avait très-bien reconnu ce mouvement , quand il dit « que les muscles agissent , même en repos. » Comme on le voit, les anciens n’ignoraient pas toutes ces choses ; peu importe le nom qu’on leur donne. Du Laurens, néanmoins, ne peut s’exempter de l’idée de Y esprit naturel ; il le définit: «un corps très-subtil, perpétuellement mobile, » engendré du sang et de la vapeur pour être le véhicule » et le charriot des facultés de l’âme ‘ . » Mais qu’on y fasse bien attention, c’est toujours l’âme qui agit, et cet esprit naturel ne serait autre chose que la partie la plus subtile de l’organisme; c’est l’acte vital , le mouvement de Stahl , de Suarez et d’Aristote. Pour qu’on ne s’y méprenne pas, en effet , il dit: «L’esprit naturel est le premier et le plus prochain instrument de l’âme2.» Quoi qu’il en soit, c’est toujours l’âme qui est la cause efficiente, formatrice et finale du corps.

Ce n’est donc pas sans raison que nous dirons qu’André Du Laurens était animiste et défenseur du monodynamisme.

Thomas Campanella, de l’ordre des Prêcheurs eC savant médecin , était spiritualiste et de l’école vitalo-animiste. Ses écrits médicaux portent un cachet tout particulier ; car , à propos delà question la plus simple, il s’élève à des théories métaphysiques, parfois en dehors du sujet. 11 distingue dans làme deux principes, mens et spiritus : le premier a les Inactions de l’intellect en partage ; le deuxième est chargé des affaires de la vie , c’est lui qui préside aux sensations . aux mouvements et aux actes vitaux ». Sa théorie sur les

( A.. Du Laurens , Des part.natur . , liv .VI , controv. anat. i Hist. anat. de la générât. , cap. 5.

Ibid- > Médicinal, lib. I, cap. 1 , art. 1 et

CXII DU VITALISME ANIMIQUE

impressions organiques et leur transmission au cerveau , est la même que celle d’André Du Laurens , avec cette différence que \’ esprit , suivant Campanella , est immatériel et n’est qu’une faculté de l’âme , animœ humanœ facultas.

F. Vallériola, de Montpellier, professeur à l’université de Turin , peut être compté parmi les plus dignes défenseurs du monodynamisme. L’âme, pour lui, est la cause et le principe du corps : « Anima est viventis corporis causa et » principium 1 . » « Vita autem est permansio et mora vege- » tatricis animœ calido nativo subnixœ in corpore 2 3, » Puis, faisant allusion aux rapports du physique et du moral , il dit , avec Hippocrate et Galien : « Facultates animœ omnes » temperaturœ corporis comités sunt. » Selon Vallériola, c’est l’âme qui forme le corps et le dirige durant toute la vie. Tels étaient aussi les principes de la célèbre université de Montpellier au XVIe siècle.

Mais arrêtons-nous un instant sur un des médecins les plus illustres de l’Allemagne: Duncan ( Liddel - Scot ) , écossais d’origine et professeur à l’université de Helmstadt ; il vivait vers la fin du XVIe siècle, et fut un célèbre représentant de l’Animisme médical.

Nous avons sous les yeux ses œuvres médieo- philosophiques 3, et, après une sérieuse étude des principes qui en constituent le fondement , voici quels sont les passages que nous croyons devoir invoquer pour prouver la vérité de notre assertion ci-dessus. L’âme , d’après Duncan (Liddeî-Scot), est la cause première et finale du corps organique , quelle forme et dispose pour son propre service, etc- : «-Anima » propriè est kvzikzydx prima corporis physici , potentià » vitam habentis, et talis, cujus partes sunt organa. Ab ani- » mâ autem vita proficiscitur ; iliaque vitam habere dicuntur,

1 Enarrat. medicin., lib. IV, p. 283.

2 Ibid.

3 Duncani (Liddelli-Scoti) , Opéra omnia. Lugd., 1634, in~K

ÉTDDES GÉNÉRALES.

» quœ vegetantur, quœ sentimt, quœ loco moventur et quœ „ ifitelligunt : quibus veluti gradibus animala inter se dis- » tinguuntur. Quare horum fons et principium est anima, et „ id quo alimur, sentimus, intelligimus et movemur primo . p jjæ diversœ in homine à diversis facultatibus urnus animæ »proficiscuntur, quœ diversœ animœ non sunt , nam un a » in quovis vivente anima est , quœ in partes natura disculpantes non dividitur. Sunt autem facultates vires quas » anima de se promit ad numerum functiones , hœ in uno- „ quoque vivente originaliter in unâ anima sunt, à quâ » promanant, ut diversœ operandi rationes et agentis con- » ditiones , sive proprietates , sed in corpore, ut in subjectis » recipiuntur 1 . » Cette déclaration est des plus franches et des plus complètes ; elle n’est en défaut sous aucun rapport. Mais continuons : « Anima duo prœstat : primo informât ,

» complet et perficit corpus organicum,, sive animatum in » esse specifico constituit ; deindè ulitur corpore jàm in for - » mato et animato tanquàm organo : ulrique actui corpus » aplum actionibus animœ , habile esse debel 2 . » Voilà donc l’âme qui forme et vivifie le corps , qui le rend apte à toutes les fonctions devant s’accomplir en lui et par lui, et cela à l’aide de X esprit vital, faculté ou force vitale , acte immédiat de l’âme elle-même : « Facultas vitalis est vis animœ » residens in substantiâ cordis.. . . 3 »

Nous répéterons donc , sans poursuivre plus loin des recherches devenues désormais inutiles , que Duncan (Liddel- Scot) a été un des plus puissants défenseurs de l’Animisme, et qu’il a contribué pour beaucoup à la rénovation des dogmes Hippocratiques , épurés au contact de l’expérience et de la raison.

J.-B.Van-Helmont, dont nous avons déjà parlé plusieurs

1 Op. cil., p. 33.

2 Op. cit., p. 32.

8 Op- cit., p. 73.

CXIV DU VITALISME ÀNIMIQUE

fois, a émis sur l’âme et le principe de la vie des idées peu connues et difficiles même a découvrir, attendu quil a multiplié les êtres et les forces ou agents matériels et immatériels. C’est ainsi qu’il distingue dans l’homme le mens, Xanvmus , l’ anima, 1 ’archœus, le Mas et le spiritus vilalis.

Je ne dirai que quelques mots ici sur la théorie Yan- Helmontienne , me proposant d’en faire le sujet d’un travail particulier. Le mens, ou esprit, est une substance intelligente , mais non raisonnable ; elle est immortelle et liée à l 'âme sensitive, de laquelle elle se sépare à la mort du corps; elle siège au cerveau . L’ anima, ou âme végétative, est une lumière inconnue qui joue le rôle d’aide ou d’agent secondaire envers l’esprit; c’est par elle que le mens reçoit les impressions organiques; c’est encore elle qui préside à la nutrition , aux diverses sécrétions du corps , et qui est la force médicatrice dans les maladies. L’âme comprend (intelligit ) sans avoir conscience ; elle a son siège au centre gastrique, où réside aussi le grand archée.

Blas représente, dans l’idée de Van-Helmont , la faculté motrice et sensitive de l’âme ; il préside au mouvement et à la sensibilité organique et animale ; il a son siège au pylore.

L ’ archée est appelé par l’auteur le poitier de l’âme (janilor animœ ); c’est la faculté qui préside à la vie , et, par son intermédiaire , l’âme exécute les fonctions vitales de la circulation , de la respiration , etc. C’est le trait d’union immédiat entre l’àme et le corps ; il est constitué par la quintessence de nos organes c’est sur lui qu’agissent directement les moyens thérapeutiques que l’on dirige contre les affections morbides.

Comme on le voit, les opinions émises par Van-Helmont sont extrêmement vagues. On ne peut pas logiquement le classer parmi les monodynamistes ; mais ce serait téméraire que de le mettre au nombre des didynamistes. Quant à nous, nous ajournerons notre jugement jusqu’à ce que nous ayons

ÉTUDES GÉNÉRALES

CXY

saisi à fond la pensée de l’auteur, et ce n’est pas chose facile. Van-Helmont n’est pas un illuminé, mais il se ressent beaucoup de la cabale , et son mysticisme nuit à l’exposition de sa doctrine.

D. Sennert adopte complètement les idées d’Aristote et de Scaliger sur l’âme , et dit : « Anima est actus primas per- »fectioque corporis naturalis , potentiâ vitam liabentis, et » cujus partes sunt instrumenta 1 . » En d’autres termes :

« Anima est bnùs^sia rj rcpoory] , id est actus seu forma sub- » stantialis per quam corpus animatum reverà est taie , hoc » est, per quam insitam mm et facultatem habet omnes vitœ »actiones obeundi 2 . » J’arrête ici toute considération ultérieure, attendu qu’après une pareille définition, on doit, sans plus d’examen , conclure que le professeur de Witemberg appartenait à l’école de l’Animisme médical . Sa doctrine sur les sensations, sur le mouvement et la génération, sont conformes à celles de Stahl , dont nous allons bientôt étudier les importants travaux.

Zacutus-Lusitanus, esprit subtil autant que profond, soutient la doctrine du Vitalisme animique dans toute sa pureté. C’est ainsi qu’il dit: «-Anima rationalis cœlestis » est , et angelicœ substantiœ, est enim immortalis; anima » est causa prima omnium actionum corporis nostri 3 4 . » Et plus loin : « Anima sine aliquâ potentiâ média ani- » mali vitam prœstat. Ergô non est necessaria potentiâ » vitalis , etc. * — Anima vegetativa virtualiter in sensitivà » coniinetur et ista continentia virtualis duplex 5 . — Spiri- » tus (vitalis et animalis) non vivant , sed subjeclum sunt » inhœsionis .... sunt facultatum delatores 6. » Ces quelques

1 De anim., lib. VI, cap. 1 , p. 88.

1 Lo c. cit., seq.

2 De medic. princip. hist., lib. V, p. 798.

3 Ibid., quest. 35, p. 882.

4 Ibid., p. 881, c. 1, e.

5 Ibid., p. 600, 802.

CXVI DU VITALISME ANIMIQUE

citations suffisent pour faire connaître la pensée du savant Portugais. Sa doctrine est pure ; et, malgré cette adoption des esprits vitaux et animaux, il les rend si subordonnés à l’empire de l’âme , que l’on doit se hâter de reconnaître que Zacutus-Lusitanus est un sincère représentant de l’Animisme médico-philosophique.

Mérindol , savant professeur de l’université d’Aix (en Provence), profondément versé dans la connaissance de la philosophie orientale , grecque et moderne , traita d’une manière fort remarquable la question qui nous occupe. C’est pourquoi , après avoir épluché une à une toutes les théories des anciens sur l’âme et ses facultés , il dit : « Hominis ergô » forma substantialis ejus est anima 1 ; est actus primas » corporis organici in potenliâ vitam habentis 2 . » Disciple fervent d’Hippocrate et d’Aristote , il donne à l’âme en fonction vitale le nom de nature; mais , à l’exemple de S. Thomas , de S. Athanase et de J.-C. Scaliger, il dit : « Anima » corpus movet, et ipsa per se movetur ; anima propriam » aliquam actionem à corpore independentem est sortita ; » hœc quœ in nobis est anima , vitœ author et suâ prœsenlià » conservatrix 3 : anima corpus nostrum informât , illique » esse tribuit et vitam 4 , »

Pour Mérindol , les trois âmes des anciens ne sont autre chose (on ne saurait le comprendre autrement) que trois genres d’actes, trois facultés de l’âme pensante, que d’autres élèvent jusqu’au nombre de cinq, ainsi que l’ont fait quelques médecins avec le savant professeur d’Aix : ce sont les facultés ou puissances végétative, sensitive, appétitive, locomotive (ou motrice) et intellective 5 . Ce physiologiste distingue dit enfin : L’âme , faite à l’image de Dieu , est

1 Art. med. pars I , p. 139.

2 Ibid., p. 140.

3 Ibid., p. 140.

4 Ibid., p. 143.

5 Ibid., p. 140.

ÉTUDES GÉNÉRALES

répandue dans tout le corps.... Anima per lotum corpus diffusa... ; mais elle a choisi divers organes comme le siège où elle doit exécuter des fonctions spéciales. C’est ainsi qu’il répète, avec Hippocrate, Platon, Aristote, Galien, etc., que l’âme intellective réside au cerveau, que l’âme concupiscible ou appétitive a son siège au cœur, et que le foie est l’organe de l’âme irascible... : ce qui veut dire que par le cerveau l’âme exerce ses fonctions de motilité, de sensibilité et d’intellectivité ; que le cœur et l’estomac sont le centre de la vie organique et les organes auxquels correspondent le plus directement les phénomènes de la sensibilité interne, la concupiscence et les appétits physiques et moraux ; que le foie , enfin , est considéré comme étant la partie dû corps le plus en rapport avec les sentiments de haine, de colère, etc.

On le voit donc , Mérindol avait les idées les plus justes sur les phénomènes de la vie et de l’intelligence ; il peut être rangé parmi les plus éminents défenseurs du Vitalisme animique : seulement , comme tous les physiologistes de son temps , il fait remarquer que si l’âme a une action directe sur le corps , c’est par l’intermédiaire des esprits répandus dans toutes les parties de l’économie. Il en distingue de deux espèces: 1° les naturales ou fxi ; ce sont ceux dont l’âme se sert pour les fonctions de la vie organique : ils viennent de la fleur du sang ; 2° les esprits influentes, qu’il subdivise en vitaux et animaux , instrument premier des facultés sensitive, appétitive et intellective de l’âme raisonnable (princeps animœ facultatum instrumentum ). Mais, bien quil reconnût avec Scaliger que les esprits naturels, vitaux et animaux n’étaient que les simples instruments de l’âme 1 ,

1 Scaliger ( exercit . 280, num. 2): « Spiritus sunt animœ corpus mo- » ventis instrumentum , atque ideà medium inter movens et moium , sed inter » animam informantem et corpus informatum nihil potest esse medium quoi •non sit informatum et anirnatum. »

CX VIII DU VITALISME ANIMIQUE

de laquelle ils tenaient même l’animation et la vie, un semblable langage était vicieux et ne pouvait qu’engendrer de nombreuses méprises ; car certains physiologistes , attribuant à ces vapeurs organiques , à ces fluides impondérables, une existence propre et indépendante , ont fini , les uns , par récuser l’utilité de l’âme dans les actions de la vie corporelle , et ont créé le système du double dynamisme humain ; les autres , niant même jusqu’à l’action réelle de l’âme, en ont rejeté l’existence comme superflue.

Alph. A Caranza et P. Zacchiàs , médecins remarquables et jurisconsultes les plus érudits de Madrid et de Rome , composèrent presqu’en même temps un livre précieux sur les questions les plus délicates ayant trait à la médecine légale. L’ouvrage d’A Caranza a pour titre : De partu nalurali et legitimo, et traite avec une justesse d’esprit et un talent hors ligne les questions les plus délicates se rapportant à ce sujet : c’est un livre extrêmement précieux , qui devrait être mis entre les mains des jeunes médecins; Celui de Zacchias , plus complet , traite toutes les questions de médecine légale : c’est encore là un ouvrage qui devrait avoir cours dans nos Facultés , à cause des hautes conceptions qu’il contient. Pour ce qui nous regarde , nous dirons seulement que ces deux illustres jurisconsultes -médecins sont , sans arrière - pensée , les défenseurs de l’Animisme appliqué à la médecine. Leurs œuvres sont un cours complet d histoire de la médecine légale (chacun sous son point de vue) , et l’érudition qu’y montrent les deux savants légistes est des plus admirables , aujourd’hui surtout où la méthode historique semble reprendre un peu de faveur dans la science.

En ce qui regarde Gassendi , serons-nous aussi exclusif qu on la été généralement envers lui , et le classerons-nous définitivement, entre Hobbes et Locke, à côté d’Épicure? Non , positivement non ; et , bien que nous ayons traité au

ÉTUDES GÉNÉRALES

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