XXII DU VIT4USME ANTIQUE
D’après cette esquisse, légèrement tracée, il ne faut point craindre de proclamer ici que la vérité des choses a été primitivement écrite dans les Livres sacrés , et que se refuser à en méconnaître l’autorité , cest vouloir faire preuve d’une ignorance et d’un orgueil dont l’histoire , la raison et la foi font définitivement justice. Aussi ne sauraiton trop louer ces hommes éminents qui , voyant enfin la vanité et la stérilité des conceptions humaines, s’efforcent de reconstituer la science du Vitalisme universel sur les dogmes du vrai Spiritualisme et de l’Animisme , puisant directement sa source dans les dogmes révélés.
Que si maintenant de ces notions élémentaires et primitives , nous nous élevons jusqu’à l’homme et que nous l’étudions au sortir des mains de son Créateur , la première chose que nous contemplerons en lui, ce sera sa vie , son intelligence , sa raison , et nous le saluerons roi de l’univers ; attendu qu’il a pour apanage exclusif X intellect , la raison et la conscience, et que, par son origine toute céleste, il atteste qu’il est le, trait d’union, entre la terre et les cieux , l’anneau qui unit le monde visible au monde invisible.
Lié en quelque sorte à la terre par son corps, il peut dire à la corruption : « Tu es mon père » , et aux vers : « Vous êtes ma mère et mes sœurs » » ; taudis que par la nature spirituelle de son âme il tient presque de la Divinité : les Anges sont ses frères, et son père est Dieu luimême. C’est par la puissance ,en effet, de ce principe immatériel , production directe du Verbe créateur, que l’homme domine la nature , assujétit les animaux les plus féroces , et , de sa main puissante , maîtrise , enchaîne et dirige à son gré 1 électricité et la vapeur , ces deux reines du monde destinées à porter d’un pôle à l’autre la religion chrétienne , et avec elles la science, le commerce et la civilisation; car il est écrit : « Crescite et multiplicamini , et replete terram,
1 Job , chap. 17.
ÉTUDES GÉNÉRALES
» et subjicite eam, et dominamini piscibus maris , et vola- » lilibus cœli, et universis animantibus quœ moventur super » terram. Dedi vobis herbarn et cuncta animantia terrœ ,
» ut sint vobis in escam, etc. » »
Le voilà donc cet Être si excellent que la science a parfois osé assimiler à la bête , le voilà tel que la Révélation nous le montre : d’une part , principe intelligent , esprit vivant et vivifiant ; et , d’autre part, matière , machine merveilleusement organisée , il est vrai , mais n’ayant la vie qu ' en puissance , jusqu’à ce. que Dieu, source infinie de vie, d’intelligence et d’amour, ait , de son souffle divin et par la vertu de son Verbe créateur , donné à ce corps une vie réelle et subjective , en l’unissant d’une manière miraculeuse à une substance spirituelle , puissance de vie et d’entendement : « Et inspiravit Deus in faciem ejus spiraculum » vitœ, et factus est homo in animant viventem. » Or, il faut regarder ici le souffle de Dieu comme un acte de sa volonté, dont l’expression nous est ainsi manifestée par un emblème accessible à nos sens. « Par cette volonté toutepuissante , Dieu crée l’âme après avoir tiré de la terre ce corps qui doit lui servir de sanctuaire, de vêtement; et l’esprit humain sort de Dieu aussitôt que le corps destiné à devenir son asile est sorti du limon, afin que de ce mélange si mystérieux de X intelligible et du sensible provienne un Être , à la fois esprit et matière , qui rapproche sans cesse l’univers tout entier de son éternel principe , en devenant médiateur entre le monde et le Créateur qui l’a produit1 2 . »
Nous savons bien que plusieurs physiologistes de la doctrine du double dynamisme ont vu dans l’acte créateur deux temps et deux mouvements , ainsi que dans la vision
1 Genèse , liv. 1 , chap. 1 , v. 29 et 30.
2 L’abbé Frère, L’homme connu par la Révélation, T . I , p. 193, 2e édition , 1837.
XXIV DD VITALISME ANIMIQUE
d’Ézéchiel de la résurrection des enfants d Israël , cest-àdire deux actes distincts ; mais nous prouverons , en son lieu , que cette explication est contraire aux faits et a la raison , et , de plus , que les textes cités sont inexacts et mal interprétés.
Il est encore rapporté dans les saintes Écritures que , tant que l’homme sut observer les lois de justice et d’obéissance qui avaient été imposées à lui et à sa compagne , leur âme eut l’étonnant privilège de connaître et de savoir tout ce que sa nature pouvait connaître et savoir; l’harmonie
qui existait dans son être ne fut jamais rompue . Et ,
pour parler un langage physiologique , nous dirons que l’âme d’Adam possédait une intelligence très-nette de toutes choses , quelle dirigeait avec la plus grande sagesse les fonctions de l’économie humaine ; ses sensations étaient agréables , ses perceptions claires et sa sensibilité exquise ; la souffrance et la maladie n’avaient pas eu accès sur le corps, attendu que, la vie venant de l'âme , tant que celle-ci sut conserver son innocence , le corps ne pouvait déroger aux lois vitales qui n’étaient point du domaine de son administration directe ; et les secrets , les plus intimes secrets de la nature n’auraient été pour l’homme qu’un simple jeu de l’imagination , s’il n’eût souillé son âme si pure au souffle empoisonné de l’orgueil et de la désobéissance 1 .
C’est donc depuis cette heure fatale , si mémorable , que l’homme, déchu de sa puissance intellective et de sa raison , fut désormais soumis à tous les efforts de son entendement et de son imagination pour se mettre en rapport avec Dieu , et acquérir quelques connaissances, le plus souvent mensongères et fugitives , sur sa nature et sur celle des êtres qui l’environnent.
L homme n eut plus alors à son service qu’un esprit obscurci, une raison caduque et des sens exposés à toutes les
1 Voy. YHist. antédiluv. de Rienmann.
ÉTUDES GÉNÉRALES
erreurs de leur faible et grossière organisation ; nécessité lui fut donc d’invoquer désormais à son aide l’observation médiate ou immédiate , directe ou inductive , subjective ou objective des faits , que son intelligence , aidée des sens et de. la raison, pouvait saisir dans ce chaos effrayant où l’avait plongé son erreur primitive. Mais Dieu ne déshérita pas l’enfant de ses prédilections , et , après avoir lavé le vieux monde de ses iniquités, il fait paraître sur la scène une nouvelle lumière capable d’éclairer les siècles , et promet aux enfants de son peuple chéri de lui envoyer son Verbe pour régénérer l’homme , en lui ouvrant le chemin des cieux.
A la mort du grand Législateur, la vérité altérée ne trouve plus que de faibles échos ; et, malgré les nombreux avertissements des Prophètes, la nation privilégiée, se livrant à l’idolâtrie et perdant peu à peu la lumière reçue d’En-Haut, n’eut plus pour guide que la philosophie naturelle , seule lumière que les païens avaient en leur possession.
L’étude que nous venons de faire de l’homme suivant les données de la Révélation , nous fait connaître trois choses on ne peut plus précieuses et importantes pour l’anthropologie, savoir : 1 0 que l’homme est une créature intelligente et raisonnable composée d’un corps matériel et corruptible , et d’une âme essentiellement immatérielle donnant la vie, la sensibilité et le mouvement au corps qui devient sa demeure et son instrument direct ; 2Û que l’âme , pur esprit , d’essence quasi divine et dans toute sa pureté, avait une domination illimitée (dans les bornes de sa nature cependant) sur le corps , et possédait une connaissance bien plus nette tant de Dieu que de ses facultés propres, ainsi que des fonctions vitales qui s’exécutent dans l’organisme durant cette union mystérieuse ; 3° enfin , que dès le moment que l’âme se fut séparée de Dieu, lumière des intelligences, aussitôt après ses notions devinrent obscures , son cœur se corrompit , ses sens ne se tournèrent plus que vers la chair et la
XXVI DU VITALISME ANIMIQUÇ
matière , et l’âme raisonnable soumise à l’animalité perdit ce
type angélique dont le doigt puissant du Créateur l’avait
marquée.
Tel est , en peu de mots , le résumé de la doctrine révélée appliquée à la science ; et certes, si elle était l’œuvre de l’homme , combien devrait-il s’enorgueillir de conceptions aussi nobles , aussi pures et aussi claires ! L’antiquité savante, avec ses travaux admirables, et l’histoire des peuples modernes et contemporains ne nous montrent rien de plus grand, rien de plus exact, rien de plus complet; je dirai même qu’aucune doctrine , aucune théorie ne s’est acquis une juste célébrité que tout autant quelle a porté en soi un caractère apparent ou caché la rapprochant de la pureté des dogmes de la Révélation. Notre XIXe siècle lui-même, avec son horreur de tout ce qui ne se démontre point le microscope à la main ou à l’aide de la cornue du chimiste, notre XIXe siècle manifeste une tendance instinctive vers le Spiritualisme en philosophie et vers le Vitalisme animique en médecine. Ce fait, qui a pour nous une grande signification, montre évidemment que les savants de notre époque , fatigués de se voir envahis de tous côtés par la matière , ont hâte de s’élever dans une sphère supérieure , où leur esprit dégagé de ses chaînes pourra se livrer à la contemplation des plus hauts problèmes de la science de l’homme.
Dans les paragraphes qui vont suivre , nous allons continuer nos recherches sur la même question, et examiner tout d’abord quelles ont été les opinions des anciens peuples idolâtres 1 , au point de vue de Dieu et de l’homme. Nous y constaterons avec satisfaction que plus nous avancerons dans la civilisation des siècles , plus nous verrons la doctrine du Spiritualisme, médical se dépouiller des entraves de l’igno-
1 S Paul , ad Eph , v. 8 : « Eratis aliquandô tenebrœ. »
ÉTUDES GÉNÉRALES
rance et concorder déplus près avec les dogmes du Mosaïsme et de la Révélation , au milieu des erreurs du panthéisme, du polythéisme et de l’idolâtrie , qu’engendraient inévitablement chez eux l’amour du merveilleux (faute de mieux), et parfois les croyances superstitieuses que leur ignorance du vrai Dieu enfanta d’une manière si prodigieuse.
IV. Temps antiques. — Écoles Indienne, Chinoise, Égyptienne, Chaldéenne et Persane. — Après avoir ainsi amplement constaté que le Vitalisme animique est la conséquence immédiate et rationnelle des dogmes révélés appliqués à l’anthropologie , nous allons démontrer , par des preuves incontestables puisées dans l’histoire du génie des peuples antiques , que cette même doctrine a été enseignée par ceux d’entre les philosophes et les médecins dont le nom seul est devenu une autorité.
A. — Écoles Indienne, Chinoise, Égyptienne, Chaldéenne et Persane. — Ainsi que nous venons de le faire observer, nous n’aurons guère à constater chez les anciens peuples, chez les Orientaux surtout , que des croyances plus ou moins erronées et tendant au réalisme ontologique, au polythéisme ou même au panthéisme , plutôt qu’à la notion raisonnée et abstraite de Dieu , principe de tout et des causes secondes qu’il a placées dans la nature pour animer, diriger et régler les êtres créés. C’est là ce que l’on retrouve toujours , en première ligne , dans l’histoire des peuples et des nations peu civilisées et soumises à l’influence de la philosophie naturelle..
Tel fut le cachet de la philosophie orientale primitive chez l’Indou et le Chinois, qui, donnant un libre cours à leur imagination poétique {maya), regardaient la nature {pacriti) et le génie {paruscha,) ou âme universelle du monde, comme ayant donné naissance au corps et à 1 ’âme de l’homme.
a. La philosophie Indienne compte sept systèmes ou
XXVIII DU VITALISME ANIMIQUE
idées -mères, d’où sont issues toutes les Écoles orthodoxes
ou hétérodoxes qui ont paru dans ce pays.
Ce sont: 1° le système Sankliya , c’est-à-dire calcul, imaginé par Kapila (1100 avant J.-C.), qui enseignait qu’il y a un double principe des choses : l’un matériel, actif et créateur, bien que dépourvu d’intelligence; l’autre spirituel, passif et stérile , était appelé âme intelligente. Kapila croyait , du reste , à la multiplicité des âmes : de l’union de ces deux principes résultait la production de tous les êtres. La science était le seul moyen d’acquérir le bonheur ici -bas 1 .
2° L’Yoga de Patandjali (10 60), qui, tout en admettant la théorie de Kapila sur l’origine et la formation des êtres , reconnaissait l’existence d’un Etre suprême qui gouverne et dirige tout. Patandjali avait la notion de Dieu, esprit infiniment parfait , distinct des autres esprits , sans principe ni fin , et connaissant toutes choses ; il enseignait , eu outre , que notre âme , même durant cette vie , était absorbée dans la Divinité, et que là était son vrai bonheur, d’où le nom à’ yoga , qui signifie union intime , joug, lien, donné à cette conception philosophique 2. Ces deux systèmes, qu’il ne faut pas confondre avec celui des Vedas, sont, comme on le voit , fort ingénieux ; ils étaient regardés comme orthodoxes, et, si ce n’eùt été l’influence des mœurs, du climat et des croyances populaires , il est à présumer que Patandjali aurait eu les idées philosophiques les plus pures. Il ne tombe dans le panthéisme que par excès de spiritualisme. Le plus léger souffle d’esprit Mosaïque aurait fait de ses erreurs la plus belle et la plus harmonieuse des doctrines. Dans ces systèmes , la vie était absorbée dans la matière sans cesse en action , et 1 âme , dans sa béatitude par son union indissoluble en l’Être suprême (Brahma), n’avait rien à faire qu’à jouir de ce bonheur.... Il est évident qu’ici nous ne pouvons
1 Isvara-Crishn. I ; Colebrooke, I , pag. 27.
2 Colebr. I, pag 37. Huraboldt , Bhagavad-Ghîta.
ÉTUDES GÉNÉRALES
trouver des notions positives sur un principe de vie , attendu qu’il n’est parlé nulle part de la vie, à moins qu’on ne prenne pour tel la nature universelle , que ces deux philosophes regardaient tantôt comme cause, tantôt comme effet du monde matériel.
3° Gotama, qui fut le créateur du système Nyaga signifiant raisonnement , forma une école qui voulait tout pouvoir à l’aide du syllogisme, et fit beaucoup de sophistes.
4° Le Vaisechika , qui veut dire distinction, différence , fut une méthode philosophique que Kanada imagina pour parvenir à la découverte des éléments primitifs ou qualités des choses: c’est ainsi qu’il arriva à reconnaître et à distinguer entre elles la substance, la qualité , X action, la communauté, la propriété et la relation. Pour ce qui est de la matière considérée dans un sens absolu , Kanada enseignait quelle n’était qu’un composé de particules ou d’atomes indivisibles et homogènes , dont l’agrégation constitue les corps , non par le simple effet du hasard , mais en vertu de lois invariables posées par un Être suprême 1 .
D’après cet ingénieux système supérieur à bien des utopies modernes , l’âme aurait la puissance d’animer le corps auquel elle est unie , et pourrait s’en séparer par la pensée et s’élever même à la connaissance de l’Être infini et d’ellemême , son seul et vrai bonheur. Il reconnaissait que l’âme qui avait bien vécu avait droit à des récompenses , et que celle qui avait péché était soumise à la métempsychose 3 (ou loi de transmigration ). Si une pareille doctrine n’était considérée qu’au point de vue simplement anthropologique, nous pourrions dire que Kanada a été le premier chez lequel on puisse trouver des germes d’un vitalisme animique, ou du moins d’un animisme vrai qui , appliqué à la médecine ,
* Colebr., T. 1 , p. 98.
3 Colebr., T. I , p 99.
DU VITALISME ANIMIQUE
aurait donné naissance à la doctrine dont nous cherchons à établir l’origine et l’histoire.
L’atomisme de Kanada , en admettant pour cause première un Être suprême qui soumet la matière à des lois invariables , est bien au-dessus de celui de Démocrite et surtout d’Épicure qui niaient cette action divine.
5° La philosophie des Vedas eut deux principaux représentants : 1° Djaiminas, qui créa la théorie ; Mimansa, dont le but était d’expliquer les livres sacrés, ainsi que la doctrine des Vedas , et d’indiquer les devoirs moraux et religieux de l’homme ; 2° Vyasa , qui, adoptant les principes de Djaiminas, les soumit néanmoins à un examen philosophique , duquel résulta la consécration exclusive du Brahmanisme se résumant à ces quelques points doctrinaux : a. que la Divinité est répandue dans toutes les choses existantes ; b. que Dieu (Brahma) est tout, bien que distinct de chaque Être; c. qu’il a tiré le monde de sa substance, en qui tout doit rentrer un jour ; d. que cet acte est incessant et éternel ». De là naquit l’idéalisme ontologique dont nous avons parlé plus haut , qui donna nécessairement naissance à un panthéisme inhérent à la doctrine de l’émanation des âmes : c’est un fatalisme écrasant.
Néanmoins , si l’on veut bien se donner la peine d’examiner sérieusement cette doctrine, on peut y reconnaître les germes d’un vitalisme qui , épuré au contact des idées chrétiennes , pourrait prendre une place distinguée parmi nos systèmes. L’âme, en effet, d’après l’hypothèse (abstraction faite des erreurs sur son origine) , est destinée à animer les corps dont la mort n’est due qu’à son absence. Il ne faudrait rien plus que remplacer l’idée de l’émanation par celle de la création des âmes : de là découlerait le mérite et le démérite de cette vie, et partant l’immortalité. Ce n’est
‘ Coleb., T. II, p. 13.
ÉTDDES GÉNÉRALES.
que de cette manière , je le répète , que cette idée philosophique pourrait fournir de bons résultats au point de vue de l’anthropologie.
6° Vient enfin (vers l’an 600) le Bouddhisme, qui signifie sagesse. Ce système philosophique fut adopté par Sakia ou Sakia - Mouni 1 , surnommé Bouddha (sage), pour réfuter la doctrine des Brahmanes et l’autorité des Vedas. Mais l’histoire rapporte que l’auteur ne réussit qu’en partie , et que ses disciples furent dispersés dans diverses contrées de l’Asie , où elles importèrent les croyances superstitieuses du Bouddhisme.
Ce qui ressort évidemment de ces diverses considérations , c’est que le naturalisme , d’une part , et le panthéisme , de l’autre , résumaient les systèmes de la philosophie indienne. Et cependant la contradiction est bien manifeste. Comment , en effet, se peut-il qu’une force universelle soit une par son sujet et multiple par ses attributs ? Que cette force soit appelée nature ou Dieu peu importe , si tous les êtres , fractions innombrables de cette Divinité ou force , sont des réalités existantes. Il est bien positif que chacune de ses parties constitue un être à part ; mais celle-ci ne subsiste néanmoins qu’en vertu de l’action perpétuelle et incessante de cette force. Ce sont là , je le répète , tout autant d’idées , de systèmes et de doctrines qu’il faut connaître et étudier , mais auxquelles il a manqué l’élément le plus indispensable, la lumière des dogmes Mosaïques.
ë. Les anciennes doctrines philosophiques des Chinois peuvent se réduire à deux, représentées: 1° par l’École métaphysique de Lao-Tseü (604 avant J.-C.), et 2° par l’École morale de Koung-Tsée ou Tseu (Confucius) (550).
L’histoire rapporte que Lao-Tseu, après avoir parcouru l’Asie occidentale et l’Assyrie , revint en Chine , où il publia
Mouni veut dire solitaire.
DU VITALISME ANIMIQUE
son livre : De la raison suprême, etc. (Tao) , qui renferme des enseignements fort remarquables , en ce sens que l’auteur y émet en principe que l’âme est distincte de Dieu (du moins pendant la vie de ce monde); et s’il admet quelle rentre dans le sein de Dieu après la mort, c’est par influence de la philosophie indienne , dont il avait reçu les principes lors de ses premières études. Lao-Tseu reconnut néanmoins le libre arbitre de l’âme et son absolue puissance sur le corps sans aucun intermédiaire surnaturel ou physique.
Confucius (Koung-Tsée) est regardé chez les Chinois comme le chef et le plus savant des philosophes ; ses ouvrages s’occupent spécialement de morale et de politique ; il n’effleure pas même les questions religieuses qu’il avait traitées en révisant les livres sacrés (Ring). Cette doctrine est on ne peut plus vague en philosophie et nulle en anthropologie ; aussi n’y insistons-nous pas plus long-temps.
B. — Pour ce qui est de la philosophie des Égyptiens, des Chaldéens et des Perses , en dehors des croyances superstitieuses sur Isis (principe matériel) et Osiris (principe immatériel), ou bien sur Ormuzd (principe de bien et de lumière) et Ahriman (principe de mal et de ténèbres), il n’existe aucune conception philosophique réelle ( bien authentique du moins) touchant Dieu et l 'âme. Tout ce que nous savons à cet égard , c’est que les idées saines le plus généralement répandues chez ces peuples venaient de la tradition des dogmes révélés ; tradition néanmoins plus ou moins corrompue par les aberrations du paganisme auquel toutes ces nations idolâtres étaient abandonnées , et chez lesquelles les sciences , la médecine et la philosophie surtout étaient la propriété exclusive d’une caste privilégiée.
V . Philosophie grecque. — Si nous nous transportons maintenant vers les premières époques de la Grèce , alors que la civilisation n’avait pas encore policé les peuples ,
ÉTUDES GÉNÉRALES
nous verrons un rayon de la poésie indienne refléter sur les systèmes primitifs. C’est ainsi que les premières conceptions philosophiques admettent en principe , dans l’homme , 1° une âme , fantôme incorporel , insaisissable comme une ombre , un son, mais n’étant pas un être, une substance réelle; 2° un corps , matière harmonieusement organisée et donnant naissance à 1 ’âme , comme à un produit direct et naturel de la substance la plus pure de son être, comme un son émanant d’une lyre : ce n’était là qu’une reproduction grossière de l’invention poétique de Kapila. Homère et Hésiode nous donnent çà et là quelques aperçus sur cette sorte de matérialisme mal déguisé , que Lucrèce a professé quand il a dit : Sensum animi certâ non esse parte locatum ,
Verum habitum quemdam vitalem corporis esse . . . (Luer . , III, 98 . )
« L’âme n’a qu’une existence factice et dépendante du corps dont elle est une simple manifestation vitale. »
Viennent ensuite les opinions de ces sectes, dont les doctrines superstitieuses portent le vrai cachet du polythéisme païen, et qui enseignent qu’après la mort le Tartare ou les Champs- Élysées recevaient l’ombre de l’homme qui avait vécu; mais une ombre (matérielle sans doute et tangible) qui n’était ni l’âme ni le corps en réalité , et qui laisse beaucoup de doutes sur l’idée des ancieus à cet égard .
Quoi qu’il en soit , nous dirons que ce ne fut guère que vers la fin du VIe siècle , avant l’ère chrétienne , que l’idée d’âme et de corps devint un sujet d’étude distincte et séparée de celle des corps organiques et bruts. Mais avant d’entamer ce nouveau genre d’études , qu’on nous permette de dire un mot seulement sur les diverses étymologies des locutions esprit et âme , afin que nous puissions désormais bien comprendre la portée des nombreuses dénominations et applications que les Grecs, philosophes et médecins, en ont faites.
Le mot hébreu qui correspond aux mots anima vivens
XXXIV DU VITALISME ANIMIQUE
de la Genèse, est celui de nischemath , qui signifie souffle, principe de vie, âme pensante .ha langue hébraïque possède encore les mots néphes et rouach, signifiant plus particulièrement souffle, vent, esprit . C’est du inot néphes que
le Chaldéen a fait naphesh (souffle, vie); le Syriaque, nephash (respirer) et nephesh (âme, vie); que l’Éthiopien et le Samaritain ont dit mphash ( souffle , vie) ; que l’Arabe ou le Persan ont fait les mots nephs (âme, esprit de vie).
Les Grecs créèrent les locutions msûpcc , vovq et pour exprimer trois idées différentes, bien que se rapportant à une substance spirituelle toujours une et toujours la même : ainsi, le mot vtv&vpk seul veut dire vent, souffle, et, joint au mot ayto$ , il signifie spécialement l’Esprit - Saint (le Saint-Esprit).
x¥v/y! se prend plus particulièrement pour l’âme , en tant qu’unie au corps ,... c’est-à-dire pour l’àme humaine. Noûç indique l’âme en fonction d’entendement,
Tlvcvpa correspond directement au spiritus des Latins et à X esprit des Français;... vous, àl ’animus ou mens, et à X âme pensante, intelligente et libre;.., 5^3$ répond enfin à anima, à Xâme en fonction de vitalité ( âme végétative , appétitive et sensitive des anciens).
Cela posé, il nous sera plus facile de comprendre les interprétations et les diverses significations que les savants philosophes et médecins ont données à ces locutions , soit par extension , soit dans le sens radical du mot.
Thàlès , le premier des philosophes grecs , admit l’existence réelle de l’âme qu’il appelait une nature , une force autonome et se mouvant d’elle-même 1 : or , comme partout il voyait le mouvement, il supposa non-seulement que toute la matière était animée, mais encore que l’âme n’avait formé
Plut., Opta. desphil,, T. IV, p. 2.
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la matière que pour manifester sa présence et sa puissance . Ce qu’il y a d’important à notér ici , c’est que le Père de la philosophie grecque reconnaissait la préexistence nécessaire d’une cause spirituelle , invisible , incorporelle , seule capable de donner la vie et le mouvement. Comme on le voit , Thalès , négligeant la matière , s’appliqua surtout à étudier les forces du monde; et c’est dans ce sçns que, comme nous l’avons déjà fait remarquer ailleurs, ce philosophe était , à quelques égards , plus profond psychologue que Pythagore , regardé , en général , comme le chef de l’École spiritualiste. — Anaximandre fut presque nul, attendu que, prenant le contre -pied de Thalès, il matérialisa en quelque sorte l’esprit , en prétendant qu’il est la portion la plus subtile de l’éther. Il faut reconnaître cependant qu’Anaximandre, aussi bien que Diogène, enseignait que lame est le principe du mouvement dans la matière organisée.
Pythagore définissait l’âme un nombre se mouvant de lui-même 1 2 , et distingua. en elle une partie raisonnable ( altéra rationis parti cep s ) et une partie irraisonnable {altéra rationis expers) : c’était l’âme supérieure et l’âme inférieure de quelques philosophes qui l’ont imité. La pensée du chef de la secte Italique était grande et belle , attendu que l’on pourrait y reconnaître déjà l’âme en fonction de raison pure et d’intellect, et l'âme en fonction de vitalité durant toute la vie du corps , et , en tant que telle , étant , comme l’âme des bêtes, susceptible de passions charnelles, de colère, de cupidité, etc... « In parte expertœ rationis » ponit Pythagoras motus turbidos, tune irœ, tune cupiditatis » contrarios et inimicos rationis 2 . » Mais ce qui devint un obstacle à cela , c’est que Pythagore a regardé l’âme humaine ,
1 Plut., De placit. philos.
2 Cic., Q. Tusc. IV , 5.
XXXVI DU VITALISME ANIMIQUE
tantôt comme une fraction , une émanation de l’âme universelle ( cmoaTtccayM aldepoq ) ainsi que Xénophante lavait déjà fait lui-même, et tantôt comme une simple abstraction mathématique (àpldp.oq avzoyJvïiToq ) 1 , c’est-à-dire un nombre ayant la faculté d’agir et de se mouvoir par lui-même.
Empédocle définit l’âme : « une sorte de sang qui entoure le cœur 2 » , où il semble la localiser ; il la faisait émaner du a (pcûpoç ou âme du monde. Ce philosophe avait puisé cette doctrine panthéiste dans les traditions orientales qu’il avait étudiées pendant ses voyages dans certaines contrées de l’Asie .
Anaxagore considérait l’âme comme un composé d’air ; il la subordonnait au corps , en faisant dépendre l’excellence de l’homme de la forme de celui-ci. C’est ce philosophe qui a dit le premier: Qpmyortxzov tmv Çcoov (en parlant de l’homme ) , parce qu’il a des mains , et que , selon lui , c’est de la forme de celles-ci que l’industrie lui vient. Malgré ces préventions , on doit reconnaître que c’est Anaxagore qui a commencé à bien distinguer le vovç de la tyvyfi ; l’un indiquant l’âme en fonction d’intelligence et de raison , l’autre nommée par lui âme sensitive ou vitale.
Heraclite appelle lame une étincelle d’essence sidérale ; c’est la cause (de nature ignée) de la chaleur naturelle de l’homme , des animaux et des plantes. Cette doctrine a eu plus tard une espèce de retentissement en médecine, où, comme on le sait , plusieurs savants ont regardé la chaleur corporelle et celle du sang , en particulier , comme une émanation du feu céleste , comme une petite flamme renfermée dans le cœur.
1 L’École médicale Pythagoricienne produisit des médecins appelés périodeutes ( ambulants), parce que, dit-on, leur principale occupation était de donner des soins aux malades, sans être affiliés à la caste des Asclépiades.
2 Plut., De placit. philos., IV, 5.
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