‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 21 sur 69 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Broussais , esprit emporté et subtil , se laissant entraîner par le feu de son imagination et faisant table rase de tout ce qui avait été fait avant lui , soutient le dogme le plus invraisemblable , auquel il donne le nom de Doctrine physiologique. Ce système, venu dans un moment où les vrais principes commençaient à demeurer dans l’oubli , fit fortune , et , durant dix ans à peu près , il exerça sur la médecine un empire presque tyrannique , en jetant dans l’erreur les intelligences les plus généreuses , et en préparant au Matérialisme un triomphe éphémère, il est vrai, mais qui devait faire pâlir l’éclat des vrais dogmes vitalistes.

Inutile de rappeler ici que Broussais , digne élève de la philosophie matérialiste de Destutt de Tracy et digne ami de Cabanis , alors qu’il n’avait point encore abjuré ses erreurs , n’a point voulu reconnaître de substance spirituelle. «L’âme » n’existe pas » , disait-il , « et la perception , le jugement , » la volonté , la mémoire , les idées , les affections morales ne » sont autre chose que le résultat immédiat de l’action du » cerveau , ou mieux des modes différents de l’excitation du » système nerveux ; les appétits , les désirs et les passions , » enfin, ne sont aussi que des modifications des viscères » perçues par le cerveau , dont elles déterminent les mouvements1.» Disons seulement que, grâce à l’opposition qu’a toujours faite l’École de Montpellier à cette doctrine subversive , grâce surtout au bon sens des disciples les plus fervents de cette utopie, le système de Broussais est aujourd’hui abandonné à sa propre destinée, et désormais va s’ouvrir devant nous une nouvelle ère de progrès , où le Monodynamisme psychique , exhumé de ses cendres , va planer de nouveau sur le monde savant.

XI. Philosophes et Physiologistes contemporains. — Le tableau que nous venons de dérouler aux yeux du

1 Broussais, De l’irrit. et de la folie, p. 156, etc.

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lecteur sera pour la science un précieux document , en découvrant quelles ont été les innombrables péripéties par lesquelles la médecine et la philosophie sont passées dans cette période de près de deux cents ans. Le moyen-âge n’est presque plus reconnaissable dans les utopies qu’engendre l’esprit humain durant cette époque de( transition , et la renaissance, avec tous ses travaux, ne s’y retrouve que dans ce quelle avait enfanté de plus systématique.... Bacon et Descartes surtout régnent en despotes , Aristote et la Scholastique sont dépossédés de leur puissance , Hippocrate luimême est oublié, et désormais l’imagination de l’homme peut tranquillement s’ébattre dans cette arène devenue le rendezvous des utopistes et des libres penseurs... Dieu, pourtant, qui ne veut point que la vérité succombe et que le mensonge règne à sa place , Dieu suscita dans ces temps de décadence quelques esprits supérieurs ; astres radieux dont l’éclat devait illuminer les intelligences, et qui, dans une lutte corps à corps avec le Matérialisme, devaient faire mordre la poussière aux adversaires aveugles du Vitalisme spiritualiste.

Le premier et le plus puissant athlète que nous ayons vu paraître à cet héroïque tournoi scientifique , c’est le grand et redoutable Stahl , exhumant de l’oubli les vraies Doctrines Hippocratiques en les revivifiant dans le baptême de la Philosophie chrétienne , et terrassant d’un seul coup le Mécanicisme, l’Iatrochimisme, qui , au nom de l’expérience, avaient voulu implanter l’étendard des dogmes Gnidiens sur les ruines de l’Hippocratisme. Une fois l’élan donné, un grand nombre d’imitateurs au cœur généreux , à l’âme ardente , ont accouru de toutes parts , et de ce combat à outrance , qui continue encore , doit résulter infailliblement la consécration solennelle du dogme du Vitalisme animique... Ainsi, s il est vrai de dire que le XVIIIe siècle a bouleversé le monde moral et savant, il n’est pas moins vrai de dire qu’à côté de ce mal se trouvait un baume salutaire que ce même

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XVIIIe siècle nous a aussi légué en retirant des ténèbres les saines doctrines médico-philosophiques, et en les propageant avec courage au milieu d’une société perverse , qui , ne connaissant plus pour Divinité ici-bas que la Raison, inaugurait publiquement le vice , l’imposture et l’impiété à la place des grandes vérités religieuses, philosophiques et médicales!...

Honneur donc, à jamais honneur au grand Stahl! Honneur à son École ! Mais gloire aussi et honneur à tous les savants , philosophes et médecins , qui , malgré leurs opinions personnelles sur la nature du principe de vie , ont pris part à ces débats, en consacrant leur vie et leur intelligence à la défense du Spiritualisme médical et des dogmes Hippocratiques !

Tout ce que les sciences naturelles ont fait de progrès physiques pendant le XVIIIe siècle , a servi pour répandre le plus grand jour sur la pureté et l’authenticité des principes posés dans la doctrine du Vitalisme anthropologique. L’esprit, plus sûr et plus hardi encore, qui préside aux recherches de nos savants expérimentateurs contemporains , surtout en ce qui regarde la microscopie , l’embryogénie et la physiologie du système nerveux , est appelé à démontrer , d’une manière définitive , la supériorité de la conception Stahlienne , et à ramener vers ce foyer commun tant d’intelligences que le scepticisme empoisonnait de sa stoïque froideur. Par une sorte de contraste providentiel , c’est dans notre siècle , presque au lendemain d’un jour mémorable pour l’Académie de médecine , où l’un de ses plus illustres membres s’écriait : «Non, il n’existe pas de philosophie médicale! » cest dans notre XIXe siècle, disons-nous , que la philosophie est appelée à faire une alliance indissoluble avec la médecine. Un grand évènement se prépare dans la science; et, du jour où physiologistes , psychologues et naturalistes marcheront de front à la recherche de la vérité , il n’est plus aucune résistance qui puisse être opposée à la puissance de leurs

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communs efforts , de leur sollicitude et de leur ferveur .

C’est l’œuvre du XIXe siècle , et c’est nous qui sommes les enfants de l’avenir !...

Les hommes dont les travaux relient plus spécialement le XVIIIe siècle à l’époque présente , sont ceux dont nous allons faire d’abord une appréciation critique, afin d’arriver graduellement ainsi à l’étude des théories le plus généralement enseignées de nos jours , et aux conséquences présumables que nous sommes en droit de tirer de la direction actuelle des esprits.

H. Fouquet, professeur recommandable de l’École de Montpellier, élève de Bordeu , contemporain et ami de Barthez et de Grimaud , ne professa point la même doctrine que ses deux collègues. Barthez, comme nous l’avons vu, créateur du système du double Dynamisme humain, penchait positivement vers l’Animisme, malgré ses nombreuses protestations ; loin de là , Grimaud , animiste de cœur et par conviction , aurait voulu allier Stahl avec Barthez et Bichat , bien que cette tendance ne l’empêchât pas de demeurer fidèle au Vitalisme monodynamique. Fouquet, au contraire , successeur de Bordeu et héritier de son opinion sur la sensibilité , s’efforça de la répandre au sein même de l’école où elle avait pris naissance ; mais elle n’y trouva qu’un bien faible écho : ses idées eurent cours principalement à Paris, où elles comptent encore aujourd’hui des approbateurs.

Fouquet, franchement vitaliste, à sa manière, mais non Barthézien ni Stahlien , s’arrogeait le titre de fondateur de la nouvelle école desSensibilistes. Il appelait nature ce principe actif sous l’empire duquel se trouve le système organique1; puis , accordant une activité individuelle à. chaque organe, il expliquait tous les phénomènes de la vie organique à l’aide de la sensibilité , qu’il appelait indifféremment âme sensitive,

1 H. Fouquet, Disc, sur la cliniq., p. 21 et 22.

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