CCI1I
, tement cette expression et lui substituant celle de force , vitale, en se servant même de celle-ci aussi peu que possible, et en se contentant d’exprimer plus simplement les » différentes classes de phénomènes , la doctrine de Barthez » ne pourrait qu’y gagner * . >»
11 dit ensuite ailleurs : « Les forces vitales ne sont pas » pour moi des moyens d’explication ; ce ne sont que des «moyens de classification de phénomènes et d’actions. La » force , en général , n’est que l’action même , considérée «dans sa plus grande pureté possible et dans le simple » principe de causalité ; abstraction faite de toute explication »du mode d’action et de la nature intime de cette cause.
» D’après ces principes , la véritable science médicale , physio- » logique , pathologique et thérapeutique , est obligée de » s'arrêter aux organes agissants et aux forces correspon- » dant à leurs actions différentes : toute science qui va au- » delà s’égare au premier pas 2 . »
Nous ne pousserons pas plus loin des considérations inutiles , et reconnaissons que le spirituel Bérard , qui a répété bien souvent qu’on ne peut être médecin si on ne possède Hippocrate et Stahl, a été beaucoup trop timide dans ses élans si généreux. Mais, s’il ne s’est point prononcé pour l’Animisme monodynamique, il est vrai de dire aussi qu’il n’a jamais été pour la dualité absolue du dynamisme humain.
M.Virey, auteur aussi érudit que physiologiste et philosophe subtil , a beaucoup contribué à faire renaître dans certains esprits la théorie de l’Animisme. Mais cet animisme tient un peu du mysticisme , sinon du panthéisme , en voulant soumettre la puissance de vie chez l’homme , je ne sais à quelle influence sidérale, à une espèce d’âme du monde que l’auteur ne confond pas cependant avec l’dme
1 Doctrine médic. de l'École de Montpel., 1819,
2 Bép. de Bérard à Boisseau, p, 2-3 , 1823.
DU VITALISME ANIMIQUE
universelle des Stoïciens , ni avec les anciennes conceptions orientales. Les œuvres de M. Virey portent un cachet particulier d’élévation, de piété et de solide instruction qui les rendront toujours recommandables. Dans son livre De la puissance vitale , et dans celui intitulé : Art de perfectionner l’homme, l’auteur montre un esprit élevé dans ses conceptions vitalistes, où l’on reconnaît des traces positives de Stahlianisme. Mais c’est surtout dans son excellent livre intitulé : De la physiologie dans ses rapports avec la philosophie, que le spirituel auteur donne un libre cours à son imagination , et qu’après avoir émis sur la nature , l’âme , la sensibilité, le sommeil et l’intellect, les opinions les plus ingénieuses , bien que parfois exagérées , il prend soin , afin d’éloigner tout soupçon légitime sur sa doctrine, de terminer son livre par ces paroles :
« Ainsi, par la vie universelle, en toutes les sphères ,
» Dieu se manifeste tout entier , quoique nous ne puissions «révéler qu’une bien petite partie de son ineffable omnipo- » tence. Or , cette vie, cette sensibilité qui régit la matière ,
» en est séparable par la mort et l’état inorganique ou «minéral; ce qui montre quelle n’est pas matérielle, et que » nous repoussons le dogme monstrueux du panthéisme ou » de l’identité de la substance dans l’univers. »
Malgré cette déclaration formelle, on adresse généralement à ce respectable médecin philosophe le reproche de tendre vers le panthéisme.
L’École de Montpellier , qui occupe depuis huit siècles une place des plus distinguées parmi les plus célèbres Écoles médicales d’Europe , a eu , parmi ses représentants contemporains , des hommes éminents dont les noms ont retenti dans toutes les contrées du monde savant. Le plus digne , le plus respectable et le plus justement vénéré entre tous , est celui de M. le professeur Lordat , dont les vastes con-
ÉTUDES GÉNÉRALES. CCV
naissances et le génie incontestable ont prouvé, pendant plus d’un demi-siècle, aux antagonistes de l’illustre École, combien est puissante toute doctrine qui s’appuie sur le Spiritualisme médical.
M. Lordat , digne élève et successeur du grand Barthez , a été l’héritier direct des richesses que ce physiologiste avait léguées à la postérité , et , sous sa main , ce dépôt sacré a produit des moissons abondantes ; car , poussant plus loin que son maître la conception du double Dynamisme , il a doté l’anthropologie de travaux dont la grandeur et l’utilité ont été trop long -temps méconnues. Avant donc d’entamer l’appréciation critique des œuvres du savant Professeur, reconnaissons hautement que les études qu’il a faites dans le but de bien séparer les actes vitaux instinctifs et inconscients qui se passent dans l’économie , seront un jour mises à profit par les Monodynamistes , et serviront même à rallier sincèrement , sous un môme drapeau , tous les disciples du Spiritualisme médical, en renversant à jamais le mur de séparation qui les a tenus jusqu’à ce jour, faute de s’entendre, éloignés les uns des autres. La vérité est une, et son triomphe n’est pas éloigné !...
Le reproche principal que nous devons adresser aux partisans absolus de la théorie du double Dynamisme, c’est, tout en disant que l’hypothèse ne doit point servir de base à la doctrine anthropologique , c’est de poser en principe une proposition insoutenable et purement fictive , lorsqu’ils enseignent que « la force vitale est une puissance qui forme » l’agrégat vivant, et qui opère dans cet agrégat le phéno- » mène de la vie : cette force n’est connue que par ses » effets i . « Fort bien ! Mais lorsque nous demanderons à Barthez ou à M. Lordat : Qu’entendez-vous philosophiquement par cette prétendue force, qui forme , qui opère , qui dirige ,
1 Gruyer , Essais philosophiques , T. IV, pag. 531, citation de M. Lordat.
CCVI DU VITALISME ANIMIQUE
qui conserve et qui guérit?..,. Est -ce1 un être réel, une substance , ou bien n’est-ce qu’une simple condition vitale et organique? Barthez m’a répondu, et nous avons démontré que, malgré lui, il accordait que c’est l’âme qui dirige tout le corps. Quant à M. Lordat, bien que tout le monde sache qu’il ne veut en aucune manière que l’âme humaine participe en quoi que ce soit aux fonctions corporelles , du moins en ce qui regarde les fonctions de la vie organique , nous allons tâcher de prouver que le vénérable Professeur de physiologie n’est pas aussi éloigné du Stahlianisme qu’il le paraît réellement.
Ce qui a surtout fait hésiter M. Lordat à se prononcer sur la nature et les facultés positives du principe vital ou force vitale, c’est que, sachant, d’une part, qu’une substance est indéfectible , c’est-à-dire quelle ne peut disparaître après avoir existé , il ne peut admettre que la force vitale soit une substance réelle , attendu qu’il avoue fort ingénument qu’il ne sait ce que cette force devient à la mort; et, d’autre part , prévoyant la conséquence incalculable où l’entraînerait une concession de matérialité (pour si subtile qu’on la suppose) , il n’a jamais pu consentir à penser que la force vitale fût un élément , un principe matériel .
Dans cette perplexité, M. Lordat persiste à dire : « En » continuant les recherches de Barthez , le résultat a été que »la dissemblance entre le principe vital, le corps et 1 ’âme, » n’a fait qu’augmenter, et que, de jour en jour, nous nous «rapprochons davantage de la nécessité d’énoncer sans » retenue que la force vitale n’est décidément ni de la nature » du corps ni de la nature de 1 ’âme pensante, mais quelle est » entre ces dernières comme une ligne asymptote1 . » Mais que signifie cette condition asymptotique.de la part du principe vital? Est-ce de la nature de l’âme que ce principe tend à
1 Rappel des princip. doctrin. de la conslitut. de l’homme., etc., p. 65, in-8», 1857.
ÉTUDES GÉNÉRALES
se rapprocher sans pouvoir jamais y arriver, ou bien est-ce vers la nature matérielle qu’il dirige ses tendances1?... Cette dernière supposition semble être plus facilement admise par le vénérable Professeur, lorsqu’il dit que la force vitale meurt avec le corps. Mais nous lisons ailleurs : « Les forces » vitales sont divisibles et caduques : donc , elles ne sont pas » de l’ordre intellectif ; elles sont spontanées , contingentes » et douées de finalité : elles ne sont donc pas corporelles » . » Toujours même doute , toujours même incertitude , et pourtant M. Lordat, dans le tableau comparatif qu’il fait du sens intime et de la force vitale, attribue formellement à cette dernière \’ unité, V égoïsme, la 'personnalité , X activité, la spontanéité, X instinct, la force de conception*. ... Conciliez donc maintenant, s’il est possible, la divisibilité, et par conséquent X étendue avec X unité et la force de conception . . . De deux choses l’une : ou cette force vitale est réellement divisible et caduque, et elle est matérielle ; ou elle est une, active et capable de conception et à’ idées (morbides), et alors elle est indivisible et , partant , immatérielle ; j’ajoute même nécessairement spirituelle : un juste milieu est inadmissible. Ce serait, comme le dit M. de Bonald , une abstraction incompréhensible et une hypothèse purement imaginaire ; ou , comme l’enseignait le sublime Abélard , un figmenlum alienissimum à veritate ( une grossière et bien fausse supposition).
Nous sommes donc amenés logiquement à dire que la foi de M. Lordat au Vitalisme didynamique est plutôt négative que positive , et que sa définition du principe de vie nest pas assez nette pour entraîner dans ses convictions quiconque voudra se donner la peine de peser sérieusement les choses. Nous tirerons enfin cette conséquence surérogatoire que tôt ou tard l’École de Montpellier doit nécessai-
1 Dualité du dynam. humain, 1854. Introduction, p. ccxvm.
2 Voy. notre T. II, p. 548. Réfl. du prof. Boyer.
ccvm
DU VITALISME ANIMIQUE
rement se ranger du côté de la doctrine du Monodynamisme, la seule qui puisse donner une explication des actes vitaux et animaux, en tant que soumis à la direction, à l’activité d’une puissance, une, égoïste, etc., ou admettre définitivement dans l’homme deux principes immatériels, spirituels , etc,, chose quelle ne fera jamais vu son horreur pour tout c,e qui sent l’hérésie. Quel parti choisira-t-elle ? Nous l’ignorons. Quanta nous, accomplissons notre tâche jusqu’au bout, toute pénible quelle soit, et efforçons-nous de convaincre par les faits et la force du raisonnement.
M. Lordat paraîtrait s’être rangé du côté de Vallès, dont il invoque le témoignage en matière de dynamisme. Mais Dieu garde l’honorable Professeur de Montpellier des aberrations philosophiques et physiologiques du médecin de Philippe II ! Car, outre que ce médecin philosophe , justement tourné en ridicule par ses compatriotes A. Caranza, Valleriola , de Villa-Costa et J. -B. Carmena, prétendait que la force vitale est une cause corporelle, matérielle , il enseignait encore que l’âme, transmise par la semence, se trouvait même dans les testicules avant l’acte vénérien : « In semine ipso ante » conceptum , quin et in testihus parentum , prœexistenti » animam inesse 1 . » Certes, M. Lordat ne souscrira jamais ni à l’une ni à l’autre de ces opinions; elles sont trop éloignées de la raison , de l’orthodoxie et de la science , pour qu’il leur accorde la moindre valeur.
Il en est de même de l’explication donnée par ce même médecin (dans une traduction très-incorrecte), touchant la vision d’Ézéchiel de la résurrection des enfants d’Israël. N’est-il pas évident, en effet, en dehors de l’acte miraculeux que la puissance infinie de Dieu peut seule opérer, n’est-il pas évident qu’à ce moment suprême il n’y aura en présence que Y esprit et la matière : la matière organisée qui ,
Vallesius, lib. 2. controv., cap. 9.
ÉTUDES GÉNÉRALES
par le fait de la volonté divine et de la fécondité de son Verbe , reprendra ses formes corporelles ayant la vie en puissance , mais qui sera gisante et inanimée jusqu’à ce que l’esprit vïvificateur vienne donner la vie, le mouvement et l’intelligence à ces monceaux de cadavres? Le texte d’Ézéchiel est formel à cet égard ; nous ne saurions y insister. La raison seule nous indique que Dieu ne crée rien en vain : or, que devient ici cette force de vi e principe; s’il est esprit , il est immortel et doit arriver dans le corps en même temps que Y âme; s’il est matière , il doit se retrouver dans les éléments corporels reprenant la forme humaine , et attendre la vie de l’âme comme le corps lui-même ; mais si ce principe n’est ni matériel ni spirituel et que sa présence soit indispensable pour reconstituer la vie , il faudra évidemment une nouvelle création , et la simple raison se refuse à croire que Dieu
fasse de nouvelles créations au jour du jugement . 11 ne
reste plus qu’une supposition en faveur de l’existence possible de ce principe de vie distinct de l’âme et du corps : c’est qu’il ne soit qu’une loi organique ou l’ensemble des lois qui président à l’organisation. Et alors, que devient le système? Il disparaît, et tout l’édifice croule de lui -même. Une loi, une condition n’a jamais été qu’un effet, qu’une contingence , et non une cause , une force , une substance réelle, un être! — Vainement chercherait-on à éluder l’argument; il est direct , et nous ne pouvons y voir une solution possible en faveur du double Dynamisme substantiel.
Je ne vois pas, en outre, pourquoi M. Lordat, qui parfois se refuse à admettre l’autorité des noms, cherche à ranger dans son camp Hippocrate, Platon, S. Paul, Cicéron, Sénèque, S. Grégoire, S. Augustin, Albert le Grand, Bacon, Buffon, M. de Bonald , etc. », attendu que, comme on l’a vu dans le cours de ce travail , il est bien positif
1 Rappel des prineip. doctr., 1857 , p. 16, leçon I.
OCX DU VITALISME ÀNIMIQUE.
que tous ces hommes éminents, philosophes, médecins, théologiens et naturalistes , sont diamétralement opposés à la doctrine de la dualité du dynamisme , telle quelle est enseignée à Montpellier depuis Barthez seulement. Pour ce qui regarde M. de Bonald, sur lequel M. Lordat revient si souvent , il est constant , certain et positif que le grand philosophe n’a jamais admis un principe de vie distinct de l’âme ; et tous les documents que l’illustre adversaire du R. P, Ventura peut avoir opposés à ce dernier, n’infirment en rien mes assertions , car elles portent sur des faits et des textes dont l’exactitude ne peut point être révoquée en doute .
En matière philosophique, la précision des termes fait toute la valeur des dogmes et de la pensée ; un langage diffus , et donnant aux mots une acception autre que celle généralement reçue, porte, au contraire, une confusion funeste dans les idées , et compromet l’enseignement de toute science qui s’appuie nécessairement sur cette terminologie philosophique.
M. Lordat dit dans un de ses derniers travaux : « Barthez » travailla à rappeler dans l’enseignement de Montpellier la » dualité de l’animation de l’homme, etc. * » J’aimerais bien que M. Lordat s’expliquât sur cette expression de double animation. Admettrait-il deux âmes dans l’homme, ou bien un seul principe ayant une double faculté animatrice , ou bien enfin assimilerait-il l’âme à la force vitale en leur donnant à toutes les deux les mêmes attributions?
À la page 26 ( note) , l’illustre Professeur dit encore : « La » connaissance de l’animal est une notion sensoriale; Xintel- » ligence est une notion abstraite. » Vraiment ! Se pourrait-il que M. Lordat confondit une faculté de l’âme avec une notion qui est pour le moins le résultat d’une opération intellec-
1 Voy. Répons, à des object., etc. pass'm .
ÉTUDES GÉNÉRALES
tuelle, simple ou complexe? Je crois , en outre, que l’auteur erre lorsqu’il dit , à la page 25 , que « dans la question de » l’intelligence des bêtes , la raison fait partie intégrante du » mot intelligence. » Les bêtes peuvent sans doute être douées d’une âme intelligente, sui generis; mais il faut bien se garder de l’assimiler à celle de l’homme , car la raison appartient exclusivement à l’homme seul. M. Lordat n’exagère- t-il pas ensuite lorsque, à la page H, il écrit : « La cause vitale a » la faculté de tout faire aussi bien que l’intelligence, même » sans avoir rien appris » ?
Voilà certes une chose bien surprenante ; et si une semblable force ou cause n’est point classée désormais au nombre des causes immatérielles, je dirai même intelligentes (car elles seules peuvent avoir des notions intuitives) , la science anthropologique n’est plus qu’un jeu de mots ; surtout lorsque, à côté de ces paroles, je lis (page 65, leçon III, du même livre) ces paroles de Barthez : « Les » différentes sectes de philosophes et de médecins ont toujours été partagées sur cette question fondamentale, con- » cernant la nature du principe vital de l’homme , savoir : » s’il est ou non un être distinct du corps et de l’âme ; et »que nous ignorons même si ce principe est une substance , » ou seulement un mode du corps humain vivant. * Cet aveu naïf du grand fondateur de la doctrine du double dynamisme aurait dû éclairer ses successeurs et les ramener à cette vérité fondamentale , savoir : que la matière , incapable de vie, de sensibilité et de mouvement, ne peut recevoir ces attributs que d’une puissance qui les possède naturellement en elle. Cette puissance peut-elle être autre chose qu’une réelle substance immatérielle , et Barthez luimême n’avait-il pas pensé ou pour le moins senti que les choses ne pouvaient se passer autrement?
A la page 151, M. Lordat prétend que« V inintelligence » des livres de Barthez n’est que le fait de l’ignorance d’un
CCX1I DD VITALISME ANIMIQUE
» lecteur incompétent. «Mais, bien que nous ne prenions pas cela pour nous qui avons lu , relu et bien compris Barthez , et qui avons su admirer tout ce quil y a de beau , de grand , de sublime dans les œuvres du maître comme dans celles de ses élèves , nous ne pouvons nous empêcher de trouver ce langage surprenant ; car, s’il est bien positif qu’il y ait quelque chose d’inintelligible dans l’hypothèse Barthézienne, c’est parce que , au fond , malgré toute la franchise de ses admirateurs, la doctrine du double dynamisme ne laisse dans l’esprit que doute, incertitude et scepticisme. Voulez-vous attirer à vous la science et les savants, posez vos dogmes sur des principes inébranlables , et, par voie déductive rigoureuse, concluez à la détermination précise de la nature de votre force vitale ; dites-nous ce quelle est , et non pas seulement ce qu’elle n’est pas. Le XIXe siècle a le droit d’exiger cela de vous , et jusqu’à ce qu’on ait atteint ce but, on ne bâtira que sur du sable, et l’édifice s’écroulera de lui-même.
Barthez avait prévu la possibilité de découvrir que \e principe vital et 1 ’âme pensante ne sont autre chose que deux facultés d’un seul et même principe : or, c’est vers ce desideratum de la science anthropologique qu’auraient dû tendre tous les travaux si grands et si précieux des maîtres actuels de la Cos moderne ; et depuis long-temps , avec le génie qui les caractérise , ils auraient doté la philosophie et la médecine des plus riches trésors, et l’École de Montpellier, cette reine des Écoles spiritualistes, aurait acquis une nouvelle gloire devant laquelle se seraient inclinés les siècles à venir !....
Si, comme M. Lordat en manifeste le désir dans sa 13e leçon, la science anthropologique parvenait à être séparée de la zoologie générale et qu’on formât un quatrième règne de l 'homme, la physiologie médicale n’aurait qu’à y gagner; car, dès ce jour, cessant de comparer l’homme aux animaux , la doctrine du Vitalisme prendrait un caractère
ÉTDDES GÉNÉRALES.
CCXIH
plus chrétien , et le Spiritualisme deviendrait la seule doctrine de toutes les écoles.
Dans sa 20e leçon , après s’être efforcé de prouver que l’antique Hippocratisme de Cos était une doctrine anthropique rudimentaire qui a trouvé son développement dans l’École Barthézienne , chose que nous admettons en partie, M. le professeur Lordat s’appesantit un peu trop sur le monothélisme Stahlien, contre lequel il lance quelques traits ironiques que nous ne pouvons laisser passer ; car, si nous acceptons de plein gré , non en hypothèse , mais en réalité , l’idée d’un double dynamisme humain, ce n’est que comme émanant d’un principe unique , 1 ’âme humaine, et nous rejetons comme fausse l’assertion tendant à insinuer que la puissance vitale et la puissance intellective sont deux puissances de nature différente. Pour nous , en effet, la force vitale ( anima vitaliter agens ) et la pensée ( animus ) X âme-moi ne sont autre chose que les facultés cardinales de l’âme, esprit de vie et d’entendement, qui, par le fait de son union avec un corps organique , doit manifester sa double puissance vitale et intellective à l’aide de facultés inhérentes à sa qualité d’âme humaine. Il y a donc , par le fait, en nous deux puissances, deux forces provenant d’une même substance , et il n’est pas exact de dire que le principe de la dualité dynamique ait été une pierre d'achoppement pour le monodynamisme (et non monothélisme ) Stahlien.
L’illustre Professeur de Halle ne parle jamais autrement , et en cent endroits de ses œuvres l’on trouve ces expressions de principe vital et de principe intelligent de l’âme. Stahl n a-t-il pas dit , en effet , contre Leibnitz : « Anima humana * pr audita est tàm movendi, quàm intelligendi facultate 1 » ?
Disons enfin qu’il est bien plus rationnel de rapporter à une substance intelligente tous les actes de la vie que de les
1 Stahl, Negotium oliosum , in-l°, p. 198. Voy. notre T. VI.
CCXÏV DU VITALISME ANIMIQUE
attribuer à une force aveugle , et qui , contradictoirement à
sa nature inconnue, sait tout , voit tout, etc - Comment
peut-il se faire qu’on assigne à une pareille cause la puissance motrice , active , vivifiante , végétative , sensitive , instinctive , appétitive , discrétive , etc. ?... La vie , le mouvement et l’intelligence ne peuvent être le propre que d’une force , d’une substance possédant en puissance et en acte la vie physique , la vie morale , la vie iutellectivë et la vie rationnelle. Ils ne peuvent donc être rapportés qu’à l’âme humaine faite seule à l’image de son Créateur, source infinie de vie , d’amour, d’intelligence et de raison !....
M. le professeur Jaumes est, parmi les honorables collègues du vénérable Professeur de physiologie, celui qui a adopté avec moins de réserve et défendu avec le plus de vigueur la conception Barthézienne , qu’il a poussée bien plus loin que ses maîtres. L’honorable professeur de pathologie et de thérapeutique générales se bornait à dire , dans sa Thèse : « La cause qui nous fait vivre n’est pas l’âme;
» elle n’est pas la matière : elle est ce qu’elle est, ce qu’in- «diquent les expressions phénoménales. On fausse la con- » ception de cette cause , quand on veut savoir davantage.
» Les hypothèses matérialistes , animistes, panthéistes, sont » ainsi écartées d’un seul coup , et la métaphysique médicale » est déterminée d’une manière définitive. » Le lecteur intelligent comprendra tout d’abord que cette exposition pèche en ce quelle ne remplit pas les conditions qui caractérisent une bonne définition.
Le principe de vie n’est ni matériel ni immatériel , ni eorps
ni esprit; il est ce qu’il est . C’est bien! Mais qu’arrive-
rait-il si, en philosophie, en logique, en mathématiques, en médecine même , on adoptait ce mode d’argumentation et de définition? Il est bien évident que la netteté, la concision et la réciprocité , qualités requises en pareil cas , n’existent point ici ; et que lorsqu’on aura répété à satiété à un élève
ÉTUDES GÉNÉRALES
CCXY
une semblable proposition, son esprit ne sera nullement satisfait. Mais poursuivons , et nous verrons bientôt M. Jaumes nous dire nettement lui -même ce que c’est que le principe vital. Dans son excellente Étude sur la distinction des forces, le savant professeur écrit (pag. 3) : « Une cause est ce qu’il » y a d’essentiellement agissant dans une généalogie de phénomènes, dans toute production;.... son activité est invi- » sible » ; voilà pour la cause. A la page 4 , il dit ensuite : « La cause est quelque chose d’immatériel. » Est -ce clair? Et je conclus: donc, le principe vital est la cause immatérielle de la vie humaine : voilà qui est un peu plus explicite ; car, une fois l’immatérialité accordée , il est naturel de tirer cette autre conséquence que le principe vital est un, autonome ; et, rapportant ensuite à cette force, à ce principe tous les actes accomplis par lui dans le corps, on découvrira qu’il préside à la formation du foetus, à la respiration, à la circulation, à la nutrition, à l’accroissement du corps, aux sécrétions, aux excrétions , aux synergies, aux sympathies , aux sensations internes surtout, à la conservation du corps et à la guérison des affections morbides.
Or, nous le demandons , se peut-il raisonnablement qu’une cause ( animatrice J soit immatérielle , motrice , sensible , active, etc., sans quelle n’ait pas une nature déterminée? Ou il en est ainsi , ou cette cause n’est par le fait qu’un simple effet, une loi qu’il faudra rattacher à une cause réelle , substantielle ; et c’est précisément ce que ne veut pas M. Jaumes quand il dit que c’est vouloir s’égarer dans de fausses conceptions si l'on veut approfondir davantage la question . Tout le mode peut-il se contenter de cette tin de non-recevoir , à une époque surtout où Vexpérimentation, d’une part, et la philosophie ontologique, de l’autre, ont le droit d’exiger que l’on précise les faits et que l’on détermine la nature des êtres, des causes, etc.?
A la page H , M. Jaumes dit : « Les modes d’action des
DU VITALISME AN1MIQUE
forces vivantes sont des facultés. » A merveille, voilà une puissance qui n’est ni corps ni âme , et qui a des facultés!... Mais , à la page 1 3 , il va encore plus loin lorsqu’il écrit :
« Il existe dans le corps deux forces animatrices , I’ame et »la force vitale. » Voilà l’antagonisme bien posé; il en résulte nécessairement la duplicüé du dynamisme humain : d’un côté , le moi ou âme consciente ; d’un autre côté , la force vitale, substance réelle. Mais faut-il donc toujours revenir à ce moi et à cette conscience ? Où sont - ils donc l’un et l’autre , chez le fœtus pendant la vie intra - utérine , chez l’enfant à la mamelle , chez l’idiot, chez le cataleptique, chez le somnambule , etc.? Et cependant le fœtus, l’enfant , l’idiot et le somnambule surtout possèdent parfaitement leur âme, leur moi... Mais où sont chez eux les faits de conscience? Cette objection n’en est plus une et n’improuve rien contre le Monodynamisme. Nous lisons encore plus loin : « La force vitale est douée de sensibilité » (pag. 15); or, toute bonne philosophie se refusera à enseigner qu’une puissance autre qu’une âme puisse sentir. L’auteur dit ailleurs que le principe de vie s’use, s’altère et meurt; mais comment se peut-il qu’une cause , une force immatérielle et une puisse vieillir et s’altérer, ainsi que l’enseigne M. Jaumes? C’est là vraiment pour nous quelque chose d’incompréhensible !...
A la page 22, nous trouvons une proposition assez surprenante. M. Jaumes admet, avec M.Lordat, que les animaux ne possèdent qu’une force vitale et non une âme; car le mot âme porte avec lui le sens de substantialité , et M. Jaumes n’en veut que conditionnellement. L’auteur se demande donc sérieusement : « Les animaux ont-ils une âme » de même nature que la nôtre, et n'en diffère-t-elle que par » le degré ? » et il répond : « Cette question a paru jusqu’ici » insoluble . » Nous n’avons rien à ajouter à une semblable argumentation , si ce n’est notre -grand étonnement...
Nous ne suivrons pas plus loin M. le professeur Jaumes
ÉTUDES GÉNÉRALES
dans ses études intéressantes sur l’instinct des animaux et dans les conséquences qu’il tire de ses ingénieuses considérations au point de vue physiologique et médical; mais, arrêtant ici nos réflexions, nous répéterons que la doctrine absolue du double dynamisme substantiel offre les plus grands dangers en philosophie et en anthropologie médicales ; car cette théorie, poussée jusqu’en ses derniers retranchements , se résume ou à l’existence de deux âmes dans l’homme , ou à la négation de l’âme elle-même , comme inutile à la vie humaine. Cette funeste conséquence serait, hélas! le beau idéal d’une certaine classe de gens. Mais tels ne sont pas , nous pouvons l’assurer, le désir et l’intention de nos respectables maîtres MM. Lordat et Jaumes...
Les écrits émanés depuis quelques années de la plume de plusieurs professeurs de l’École de Montpellier, portent en eux à peu près le même cachet , avec des couleurs plus ou moins variées ; seulement il est à regretter que ces honorables médecins aient pris à tâche de citer, sans le connaître et toujours en mauvaise part, Stahl et ses œuvres , surtout au point de vue clinique. Les preuves pullulent à cet égard ; mais nous nous abstenons de toute citation , attendu que notre œuvre est une œuvre de conciliation et non de haine et de diatribes. Mais aussi pourquoi dire à chaque instant et sans raison : « Stahl prohibait l’étude de l’anatomie , de la «physique et de la chimie. La pathologie du professeur de «Halle est pitoyable, et sa thérapeutique nulle. » Nous le répétons , un tel langage est faux, injuste , et doit désormais être banni des livres sérieux. Nous regrettons d’autant plus ces attaques injustes, que nous pouvons assurer qu’il n’y a nen de plus complet , de plus riche et de plus pratique que la pathologie et la thérapeutique du Professeur de Halle.
A côté de cette observation , constatons cependant un fait consolant : c’est que le Vitalisme animique compte déjà comme adhérents au sein des diverses Écoles médicales
CCXVIII DU VITALISME ANIMIQfUE,
européennes, des hommes très-éminents par leur science même parmi ceux qui s’en croient très-éloignés : leur nombre s’accroît tous les jours , et nous espérons en un avenir des plus brillants pour le Spiritualisme médical. Bien des Universités allemandes et italiennes, avec lesquelles nous avons des rapports quotidiens, sont aussi, nous pouvons l’assurer , dans la voie de l’Animisme , et de toutes parts nous recevons journellement les plus honorables adhésions !....
En dehors des Vitalistes du double dynamisme , notre XIX° siècle a fourni encore bien d’autres systèmes philosophiques et physiologiques , qu’il suffira d’énumérer ici , attendu qu’ils sont déjà pour nous un sujet d’études sérieuses et critiques dans notre Discours préliminaire du Tome Ier, et dans nos Commentaires du Tome VIII , où tous les travaux des modernes et des contemporains sont consciencieusement passés en revue.
L.-J. Bégin, l’un des grands défenseurs de la doctrine physiologique de Broussais, digne élève de Locke et de Condillac, fut sensualiste et matérialiste au fond. Il ne s’est jamais élevé jusqu’à l’étude d’une cause vitale , se bornant à indiquer comme telle les propriétés vitales inhérentes à nos tissus organiques : ces propriétés sont, dit- il, la seule cause, le principe et la source de toutes les actions organiques » . C’est ainsi que, se bornant à 1 ’ irritabilité Hallérienne, il répudie les doctrines d’Hippocrate, de Stahl, de Barthez et de Bichat même , son maître , dont il trouve le sentiment trop arbitraire (pag. 4). Mais, poussant plus loin son esprit de système , et abandonnant Haller, il prend rang dans l’école Broussaisienne. Avec F. Glisson et J. Gorter, il admet d’abord que l 'irritabilité est la cause générale de tous les mouvements organiques , et couronne enfin son œuvre éphémère par cette définition absurde : « L’irritabilité est
1 Bégin, Principes génêr. dephysiol. pathol. , chap. I, p. 1.
ÉTUDES GÉNÉRALES
» une aptitude que certains corps ont à recevoir l'impression „ des corps qui leur sont étrangers et à se mouvoir à l'oc- » casion de cette impression. L’ irritabilité est une qualité ,
, une condition, une propriété inhérente à toute matière , douée de vie » (pag. 5 et 6). Ces pensées sont si incohérentes , si peu dignes du langage médical et philosophique , quelles ne méritent pas que nous nous y appesantissions plus long-temps. Que dire, en effet, d’un système, d’un homme qui enseigne d’abord , en thèse générale , que l’irritabilité est la seule cause des mouvements organiques et partant de la vie du corps , et qui dit ensuite que cette cause n’est qu’une aptitude , une simple condition organique des corps vivants ? Ovanité de l’esprit humain ! combien sont grandes tes aberrations lorsque , abandonnant le sentier de la foi , de la raison et de l’expérience , tu ne suis que les inspirations de tes sens !
Une telle théorie , expliquant la vie par la vie , regardée tantôt comme cause , tantôt comme condition ou simple effet des phénomènes organiques, est révoltante et subversive, et c’est à une telle conception qu’on doit justement adresser ces paroles : « Mentita est iniquitas sibi. » L’erreur n’engendre que mensonges et contradictions. En trouvera-t-on jamais une plus grande , après ce qu’on vient de lire? L’auteur dit , à la page 9 : « Le mot irritabilité me semble donc » devoir être conservé, en fixant invariablement les idées qu’il » convient d’y attacher : 1 0 parce qu’il ne signifie rien par lui- » même , et qu’il ne peut, par conséquent, entraîner à aucune «erreur; 2° parce que, depuis long-temps admis dans le lan- » gage médical , il est en quelque sorte le radical de plusieurs » expressions , à l’aide duquel on désigne les modifications » dont l’exercice de la force vitale est susceptible. » Or, nous le demandons , peut-on voir quelque chose de plus hideux qu un système qui se base non sur une idée , mais sur un mot qui ne signifie rien; peut-on lire des propositions aussi
ccxx DU VITALISME ANIMIQUE.
révoltantes? Oui, nous le disons sérieusement, la doctrine du Physiologisme fut une aberration dégradante pour l’art et pour l’humanité !
A côté de cette utopie scandaleuse nous placerons une opinion plus respectable , mais exagérée néanmoins : c’est du théovitalisme de M. Gruyer que nous voulons parler. C’est pourquoi, après avoir vivement attaqué l’École de Montpellier dans une brochure ayant pour titre : Coup d'œil sur le vitalisme , et nié la doctrine Stahlienne comme impossible, sans s’enquérir, par l’expérience et le raisonnenement, s’il est incontestable que l’âme ne puisse rien faire dans le corps en dehors du moi conscient, ce médecin philosophe admet en dernier ressort , avec les Malebranchistes , que Dieu agit immédiatement dans et sur l’animal, et en dirige tous les mouvements vitaux. Comme s’il était impossible que l’âme raisonnable et pensante possédât une faculté instinctive à l’aide de laquelle elle accomplit , ainsi que l’âme des bétes qui n’a ni raison ni liberté , les actes mécanico- organiques et animaux du corps. Certes, on aurait pu pardonner cette erreur aux philosophes des premiers âges et aux physiologistes de l’antiquité dont les connaissances n’étaient pas assez positives pour arriver à la découverte d’une cause seconde ; mais il n’est pas concevable qu’au XIXe siècle un homme de sens et de raison fasse intervenir Dieu dans des affaires purement humaines , je dirai même corporelles : c’est vouloir refuser à la tradition l’autorité qui lui revient ; c’est refuser a la sciense expérimentale le fruit de ses découvertes ; c’est nier à la raison humaine son droit à la lumière ; c’est avilir enfin la Divinité en l’astreignant à des actes pour le moins incompatibles avec la dignité suprême de son infinie puissance !... En un mot , c’est un mysticisme plus incompréhensible encore que les aberrations de ces vitalistes qui veulent que la matière organisée se régisse elle -même. Ce sont là deux erreurs bien regrettables , attendu que les uns,
ÉTUDES GÉNÉRALES
CCXXÏ
éblouis par l’harmonie , l’ordre , la régularité des actes organiques , prennent l’effet pour la cause , le phénomène pour le principe , et finissent par nier l’existence de l’âme ; tandis que M. Gruyer niant , dans sa théorie , toutes les lois organiques , toutes les propriétés physiques et chimiques de nos liquides et de nos tissus, l’existence même d’une force vitale ou des propriétés vitales (en puissance) inséparables de l’organisme humain , se jette dans le système le plus incompréhensible et le plus éloigné de tout enseignement physiologique, ne pouvant produire dans ses conséquences que le
panthéisme ou le fatalisme .
La pensée de Bichat , altérée , d’un côté , par le physiologisme de Broussais et tendant , d’un autre côté , à se rapprocher du double dynamisme , a finalement produit un autre système professé par quelques physiologistes modernes expliquant directement la vie par la vie , qui , par une incessante pétition de principe , ne voulant pas sortir de l’observation physique des faits , s’en tiennent à une simple interprétation de ce qu’ils voient, et s’obstinent à dire que là est la vérité , la seule réalité. Cette catégorie de physiologistes comprend: 1° tous les vitalistes par système ou les organiciens qui veulent cacher leurs aberrations sous des mots sans portée, qu’ils n’adoptent eux -mêmes que parce qu’ils ne signifient rien (ainsi que Bégin l’avoue) ; 2° \es positivistes, c’est-à-dire ceux qui , s’arrêtant aux faits sensibles , ne voient rien de réel en dehors de leur sphère ; 3° les expérimentateurs , qui , sous le prétexte de chercher la vérité , ne veulent accepter aucune autre preuve et n’admettent l’existence d’aucune cause ; 4° enfin , les physiologistes semi-vitalistes , qui confondent la vie avec le principe vital ou la force vitale , inséparable , disent-ils , du corps organique. C’est ainsi que l’un des représentants de cette dernière idée dit : « Il n’y a pas plus iï attraction ou de •force attractive distincte et séparée des corps qu’il n’y
DU VITALISME ANIMIQUE
» a de vie ou de force vitale séparée de l’être vivant :
» attraction et force attractive sont identiques , comme vie » et force vitale ‘ . » C’est là une de ces pensées qui pont pas besoin d’interprétation ; car il y a évidemment confusion ici entre la cause et la puissance , entre la vie corporelle effet et la force vitale principe de cette vie. Toute réfutation en est donc inutile, après tout ce que nous avons déjà dit sur tous ces systèmes erronés que la raison humaine , livrée à ses élucubrations, a pu inventer d’invraisemblable et d’incohérent. . . Comment est-il possible , en effet , de s’aveugler au point de soutenir que Sydenham , Baillou, Houllier, Duret-Fernel , Bordeu , Torti , Stoll , Fouquet, etc., ont adopté de semblables opinions? .
En ce qui regarde Gall , Spurzheim et leur École , tout le monde connaît aujourd’hui combien grandes ont été leurs erreurs en anthropologie. Pour eux , la physiologie humaine et la psychologie se résument à la connaissance de l’organisme et du cerveau surtout, dont la spontanéité organique constitue la vie et l’intelligence. Deux mots seulement pour appuyer notre assertion : « Les forces vitales , dit Gall, et toutes les espèces de forces dont on nous étourdit en pure perte , ne sont et ne peuvent être que les divers actes de la spontanéité organique. La force vitale des végétaux, que Blumenbach a appelée nisus formativus, n’est
autre chose qu’une spontanéité de nutrition . En dernier
résultat, la spontanéité ou la tendance native du cerveau pour saisir les rapports des objets extérieurs avec l’unité idéale, appelée le sensorium commun ou le moi, est préétablie dans l’arrangement primitif de ses fibres , etc. 2..»* N’est-ce pas là , je le demande , avec toutes les conditions pour arriver au vrai (car Gall était profondément versé dans les sciences naturelles) , aboutir au résultat le plus négatif?
1 P.-E. Chauffard, Lettres sur le vitalisme, p. 115, 1846.
2 Gall, Physiologie intellectuelle, p. 54, 55, etc.
ÉTUDES GÉNÉRALES
Que manquait-il donc à cet esprit inquiet et désireux de la vérité ? Un peu moins de condescendance pour la raison , un peu plus de foi , et une méthode philosophique un peu plus en accord ayec les enseignements d’Hippocrate et de Stahl. Avec ces conditions , en effet , Gall aurait pu être compté comme un des chefs les plus honorables de l’École expérimentale contemporaine r si bien représentée par MM. Lélut, Flourens, Bouillaud, Longet et Cl. Bernard , dont on a si obstinément méconnu les travaux et les intentions. La science n’aurait pas eu à déplorer, du reste , les égarements
de Spurzheim et de l’École physiologiste moderne .
Un des plus ardents défenseurs du Vitalisme animique que compte le XIXe siècle , c’est l’honorable M. Blaud , dont la modestie relevait encore mieux la haute intelligence. Écrivain plein de mérite et praticien distingué, il a laissé dans la science d’aussi glorieux souvenirs que de sincères regrets parmi ceux qui l’ont connu. On lui a reproché parfois de montrer trop de déférence pour l’autorité de la foi ; mais nous ne saurions partager absolument cette opinion ; et personne n’ignore que , profondément versé dans les sciences médicales , il a toujours travaillé pour la vérité , et ne s’est servi de cette autorité que pour combattre ouvertement les doctrines matérialistes et panthéistes . Néanmoins, disoas-le, il a poussé trop loin les choses lorsque, ne faisant pas assez la part des propriétés et des fprces inhérentes aux organes vivants , il a conclu que le moi ou 1 ’âme 'pensante fait tout dans le corps avec intelligence * ; attendu qu’il est positif et avéré que si c’est véritablement l’âme , en fonction vitale , qui règle , administre et dirige les phénomènes de l’organisation, il n’est pas moins évident que ces actes sont inconscients et que l’âme ne peut nullement s’en rendre compte. Les fonctions de la vie organique sont tout instinctives , ce
1 Blaud, Revue médicale, T. I, pag. 328, 409; 1854,
CCXXIV DU VITALISME ANIMIQUE
dontM. Blaud convient; mais, de pins, dans cette activité spontanée, on ne doit voir qu’une sorte d intuition latente veillant à ce que les fonctions s’exercent en nous d’après une harmonie mystérieuse entre l’instrument et l’agent, et en vertu de lois établies par le souverain ordonnateur. — . Ce qui n’implique rien de défavorable à l’idée admise par les animistes, savoir : que c’est l’âme seule qui veille à ce
que tout se passe d’une manière normale et régulière,
Mais M. Blaud ne s’est pas borné à étudier les faits au simple point de vue spéculatif, et il a appuyé ses assertions sur des documents puisés tant dans la morale et l’hygiène que dans la pathologie et la thérapeutique. Une chose à laquelle il s’est surtout appliqué , c’est à combattre la dualité du dynamisme humain , s’étayant sur cette grande vérité : que tout agent intermédiaire qui n’est ni esprit ni matière , ne peut être qu’une force , un être imaginaire et chimérique.
M. Prosper Lucas, de l’École de Paris, se prononce catégoriquement en faveurde la doctrine du Monodynamisme dans son traité De l'hérédité naturelle. Ce nom respectable est même regardé par nous comme devant faire autorité dans la science ; car l’École de Paris semble , en grande partie , vouloir adhérer au fond de la pensée du savant physiologiste. Nous voulons dire que , du même instant quelle a fait abdication des théories Broussaisiennes , ainsi que des idées de Bichat et de Richerand , elle doit entrer franchement dans le sein de l’École spiritualiste , où il ne reste plus qu’un choix à faire entre le Monopsychisme didynamique Stahlien , très-bien connu aujourd’hui, et le double Dynamisme Barthézien , généralement repoussé.
«Pour nous, dit M. Lucas, la force vitale et le sens » intime sont indivisibles. La seule différence que nous » admettions , au point de' vue de la vie , entre ces deux » ordres d attributs généraux du dynamisme humain , est » celle que nous avons exprimée , en disant que les uns
ÉTUDES GÉNÉRALES
, sont sensibles et les autres insensibles au principe de notre , être 1 . Burdach , Brischoff et tous les savants physio¬
logistes de l’Allemagne pensent comme nous à cet égard.
» Ces dénominations , force vitale et sens intime, ne re- » présentent, en fait, que deux formes d’activité de l’unité » radicale de l’organisation : la première soumise, la seconde
«soustraite à la conscience de l’être 2 . » On ne doit pas
douter un seul instant que cet agent si puissant ne soit lame humaine. M. Lucas est explicite à cet égard ; car, pour lui , non-seulement l’âme est la puissance vivifiante , conservatrice et directrice de la machine animale organisée , mais encore elle lui est antérieure et en est la force organisatrice naturelle , laquelle ne saurait simplement se résumer aux propriétés physiques du corps humain et aux lois universelles inhérentes à l’organisation des êtres vivants et animés. Çe principe est donc spirituel , et pour M. P. Lucas, répétons-le, c’est lame humaine qui , sans intermédiaire aucun, accomplit les fonctions de l’intelligence et de la vie.
Disons, à côté de ces réflexions , que bien des physiologistes et médecins de l’École de Paris ont suivi M. Lucas dans la marche honorable qu’il s’est tracée; et, pour ne parler que de quelques-uns d’entre eux , nous citerons MM. Trousseau, Pidoux et Piorry, qui, malgré certaines nuances, disparaissant au grand jour, semblent vouloir pleinement souscrire à la doctrine de l’unité -du Dynamisme humain.
Parmi les physiologistes que ces derniers temps ont vu paraître , quelques - uns méritent une mention toute spéciale; ce sont: MM. Magendie , Milne- Edwards , Lélut, Flourens, Bouillaud , Longet, Carus et Claude Bernard.
Magendie prétend que la vie n’est autre chose que l’effet direct d’un principe vital , manifestant sa présence et sa puissance dans le corps par l’action nerveuse , c’est-à-dire par
1 P. Lucas, Hérédité naturelle, T. I, p. 451. — 2 Ibid., p. 452.
CGXXVI
DU VITALISME ANIMIQUE
une sorte de vibration imprimée à un fluide purement hypothétique qui se distribue dans toutes les ramifications des deux systèmes nerveux ganglionnaire et cérébro-rachidien.
Si Magendie eût été spiritualiste et qu’il eût admis la suprématie de l’âme sur le corps , ce n’eût été qu’une demierreur ; mais comme pour lui tout se passe dans Vorganisme, qui ne vit que par ce moyen physique , ce physiologiste en est nécessairement arrivé à localiser les facultés vitales, nous dirons même sensitives et motrices dans les appareils nerveux , et enfin l’intelligence dans le cerveau.
L’erreur est évidente pour tous ; aussi , malgré l’autorité qu’impose le grand nom du professeur du Collège de France, nous devons blâmer cette tendance à matérialiser les forces motrices chez l’homme. Nous préférons la voie que s’est tracée dans ses expérimentations son honorable successeur M. Cl. Bernard, qui, sauf erreur de notre paît, peut être compté d’ores et déjà dans l'es rangs des Monodynamistes.
Deux hommes célèbres , Rorert Brown et Milne- Edwards, ont suivi l’idée de Magendie et sont tombés dans des erreurs bien plus grossières encore , en disant que les molécules primitives de nos tissus sont des animalcules (particules vivantes et organisées), ayant 3/iooo ou 8/iooo de pouce. Ces atomes ou monades (Leibnitziennes) se trouvent ainsi vivantes , non-seulement dans l’homme , son sang , sa bile ,* ses humeurs et ses solides , mais encore chez tous les animaux et même dans toutes les substances végétales; les substances huileuses, grasses et résineuses exceptées.
.D’après ces théories vraiment dignes du paganisme épicurien , chaque particule ou monade aurait son centre d’action en elle-même, et, qui plus est, une sorte d’intelligence , une force organisatrice individuelle ; et alors , que devient l’unité de l’âme humaine , l’unité de la force vitale , que deviennent enfin la foi , la raison et la science?
M. Cerise, auteur d’un ouvrage très - recommandable ,
ÉTUDES GÉNÉRALES