‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 28 sur 69 · PAR LE PROFESSEUR A.-L. BOYER · texte numérisé non relu

PAR LE PROFESSEUR A.-L. BOYER

I. L’introduction de M. Blondin, écrite par lui quand la traduction de la Physiologie Stahlienne avec ses notes, notre argument et notre commentaire étaient imprimés, doit être considérée comme contenant l’idée fondamentale, le résumé des opinions de M. Blondin sur la physiologie de Stahl. L’auteur a eu le soin d’y développer, comme nous avions commencé à le faire jusque-là , d’un commun accord , ce dogme principal. « Le monopsychisme dynamique , emprunté à la tradition Mosaïque, forme la base de l’anthropologie hippocratico-socratique du Platonisme , de l’Aristotélisme , du Galénisme , des grandes Écoles Alexandrines , de même qu’il constitue , en s’agrandissant et en s’épurant, le principe législateur de l’anthropologie chrétienne , depuis son origine jusqu’à nos jours. »

Afin d’éviter des répétitions tout au moins inutiles , M. Blondin s’est appuyé sur de nouveaux textes , qui avaient été mis en réserve, et qui donnent plus de force et de précision à la pensée générale que nous poursuivons tous les deux : les travaux de M. Tissot conduiront au même résultat, en suivant une autre direction. Cette méthode est celle qu’adopteront toujours nos collaborateurs : unité de vues dans l’ensemble et les tendances définitives ; variété dans les détails , les moyens et les procédés, pour arriver au résultat final.

MM. Sales -Girons et Bussemaker, dans un examen dont nous reconnaissons les intentions bienveillantes , ont paru craindre que , par un amour extrême de laconciliation , nous ne soyons conduits à identifier des doctrines que l’on regarde , à tortj comme radicalement antagonistes, par exemple le Platonisme et l’Aristotélisme. Hâtons-nous de les rassurer : nous sommes convaincus (et nous espérons le démontrer irrécusablement) que les doctrines de l’Académie et du Lycée, différentes sous certains rapports , sont tout-àfait semblables au point de vue des idées principales puisées aux mêmes sources , dans la révélation primitive et dans la conscience intime de l’humanité, c’est-à-dire dans cette double lumière divine qui nous éclaire tous au-dehors et au-dedans. Si l’on croit généralement le contraire, c’est que l’on compare habituellement le faux

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Platon avec le faux Aristote. Dès qu’on leur arrache le masque sous lequel la plupart des traducteurs et des commentateurs nous les ont cachés, surtout pendant le XVIIIe siècle (dont nous avons trop longtemps subi l’influence), l’erreur se dissipe et la vérité brille de tout son éclat. Pour le démontrer, il suffit d’invoquer le témoignage de ces deux grands philosophes eux-mêmes , bien traduits sur leurs textes et bien interprétés ; il suffit de recourir aux chefs de la haute scholastique, de la renaissance, du XVIP siècle; il suffit, en un mot , de substituer l’histoire à des romans historiques plus ou moins ingénieux dont on nous berce encore , comme si nous n’étions que de vieux enfants. Parmi les nombreux auteurs de premier ordre qui ont reconnu les liens intimes qui unissent Aristote et Platon, nous n’en citerons que deux en ce moment , Cicéron et S. Thomas.

« Platonis autem auctoritate , qui varius et multiplex et copiom fuit , una et consentiens duobus vocabulis philosophies forma institua est j Academicorum et Peripateticorum , qui rebus congruentes , nominibus differebant, . . utrique Platonis ubertate completi. Quæ quidem erat duobus primo , ut dixi, nominibus una\ Nihil enim inter Peripateticos et illam veterem Àcademiam differebat. Âbundantid quddam ingenii prœstabat , ut mihi videtur Àristoteles; sed idem fons erat utrique, et eadem rerum expetendarum fugiendarumque partitioi. » L’opinion de Cicéron serait, comme on le voit, bien absolue , si on l’acceptait dans toute sa rigueur.

Écoutons maintenant S. Thomas : « Àristoteles plerùmque quandà reprobat opiniones Platonis , non reprobat illas quantum ad opiniones Platonis, sed quantum ad sonum verborum ejus. Omnia enim Plato figurât è dicit , et per symbola docet, intendens aliud per verba quàm sonent ipsa verba : ideà ne aliquis propter ipsa incidat in errorem , Àristoteles disputât contra eum quantum ad id quod verba ejus sonant 2 . . . . •

« Quand Aristote semble combattre Platon ( dit le docteur angélique qui avait tant étudié ces deux beaux génies ) , il attaque seulement le plus souvent sa forme , son élocution , plutôt que le fond de sa pensée : c’est qu’en effet , Platon se sert ordinairement d’un style figuré, de métaphores, de symboles qui voilent sa pensée même; c’est pour que ses lecteurs ne s’y trompent point, qu’ Aristote a le soin de combattre ces expressions , ces formes vicieuses , afin de les rectifier. »

1 Cicéron, Academ , lib. I, cap. 9.

2 S. Thomas , Comment, sur le traité De anima d’Aristote, lib. 1 , lectio 8, t. III des œuv. complèt. in-fol, , 2e part. , p. 21.

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La doctrine de Platon est difficile à comprendre parce qu’il est trop ample , trop poétique , trop symbolique , trop figuré ; parce qu’il met des personnages en scène sans que l’on découvre aisément quel est celui qui parle en son nom ; parce qu’enfin ses théories fragmentées ne résultent que de l’ensemble de ses écrits. Aristote , de son côté , est concis , obscur , nerveux ; il fait mille détours pour éclaircir à fond chaque sujet , et ne conclut définitivement qu’après avoir démontré ; souvent un mot, insignifiant en apparence , éclaire seul toute sa pensée. L’antagonisme radical que l’on a cru trouver entre ces deux génies législateurs, tient à ce qu’on n’a pas suffisamment lutté contre ces difficultés , dont on peut , sans trop de peine , donner la clef aux hellénistes versés dans l’histoire de la philosophie. Cette clef se trouve surtout dans Albert le Grand et S. Thomas comparés aux Coïmbrois , à Marsile Ficin et à ses disciples , à Bossuet. Cette clef, une fois découverte, peut être beaucoup simplifiée; alors on est étonné de l’accord qui règne entre eux dans les profondeurs de leur pensée , et des immenses trésors que l’on peut y puiser .à pleines mains ; alors aussi la philosophie moderne et l’histoire humanitaire s’éclairent de vives lumières , que l’on commence à entrevoir aujourd’hui , et l’on comprend pourquoi chacune de nos écoles philosophiques a un Platon et un Aristote qui ressemblent médiocrement à ceux d’une autre école ( quand ils n’en diffèrent pas tout-à-fait ) , parce qu’ils ressemblent peu aux véritables modèles. Nous espérons, dans la suite de notre, travail et surtout dans des études spéciales , faire partager à nos lecteurs nos profondes convictions.

Ces réflexions s’appliquent à beaucoup d’autres auteurs , philosophes et médecins. Nous les plaçons ici afin que l’on ne se hâte point de croire que nos tendances conciliatrices sont une entreprise neuve et téméraire qui ne repose sur aucun document positif. Elles ont pour elles l’autorité traditionnelle des plus grands esprits trop long-temps méconnue , des textes irrécusables , et les lois mêmes de la nature humaine. Quand il s’agit d’idées législatrices , il y a toujours entre les génies du premier ordre de larges surfaces de contact , de même qu’entre les axiomes vrais il se trouve constamment un rapport intime, même quand ils semblent contradictoires. Le but suprême de la science progressive consiste à trouver le lien , le moyen de transition > malgré les résistances et les réclamations de ceux qui en nient l’existence par cela seul qu’ils ne l’aperçoivent pas.

II. M. Blondin affirme, avec nous que Platon n’admet chez 1 homme qu’une âme unitaire douée de plusieurs facultés. Cette doctrine est évidente quand on médite Platon ; la doctrine opposée ,

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quoique dominante depuis plus d’un siècle , ne soutient point un examen approfondi. Aux textes cités par M. Blondin , nous pourrions en ajouter beaucoup d’autres : bornons-nous aux suivants qui SOnt démonstratifs. «K abinsp s'kop.sv KOÙCCMÇ on Tpiy, sv

d'h xàcfyuarw . » {Timée de Platon). « Ainsi que nous l’avons

répété souvent , il y a dans notre âme trois forces ou facultés (üty ; chacune a ses mouvements , ses forces motrices ; il y a ainsi dans notre âme trois sphères , trois régions, tou; rpsïç twovç tüs hyb;. Chacune des facultés de l’âme agit particulièrement sur une région centrale du corps : l’encéphale , la poitrine , le système abdominal. De ces facultés , l’une est raisonnable et raisoppante (.hyi<mm)-r elle est xpxjw àOâvarbv , le principe immortel , inaltérable ; l’autre est ihyurny-bv , smOupti/bv , instinctive , concupiscible (c’est la plus inférieure); la troisième (moyenne) est le Oupç, Oupoetiï k , placée entre les deux. » Cette doctrine est surtout bien développée dans le quatrième livre De la république 1 ; Platon découvre d’abord dans l’âme deux facultés diverses : l’une , source de la raison et du raisonnement , de la pensée ; l’autre , source des désirs , des besoins corporels ( par celle-ci nous avons soif , faim , etc . . . ) ; ces deux facultés , il les nomme bien SS o dm h ivbvrx (pag. 367 ). La troisième faculté Ovpbs est aussi pour lui un slS oç ou ipyh rrjç xt«j(78wç , une faculté ou force principe de mouvement. Les textes de Platon n’olfrent aucune ambiguité. Le chef de l’Académie , objecte-t-on , dit quelquefois i pip» des parties dé l’âme. Mais il dit souvent pJpy mi sîSr, , des parties ou facultés, et Aristote, dont le1 monopsychisme n’est pas douteux, s’appuie sur Platon , admettant rptp-poOç Si rbs ÀapSâvopîvbç

v.y.T% UXoLTOiva. . Dans son traité De placitis Hippocratis et

Platonis , Galien dit que la doctrine d’une seule âme douée de trois facultés est commune à Hippocrate et à ses deux disciples Platon et Aristote; il emploie psp»j (parties) comme synonyme dViViV et £p%M , c’est-à-dire de facultés et principes. Remarquons d’ailleurs que Platon met toujours au singulier : « Il y a trois parties , facultés, principes de mouvement dans notre âme unitaire.» On dit encore : Pourquoi Platon assigne-t-il à ces facultés un siège corporel différent? On veut qu’un spiritualiste donne à une faculté incorporelle un siège matériel, et l’on prête à Platon une pareille énormité ! Pourtant, la pensée du philosophe grec est bien claire; chaque faculté a , dans le corps , un siège principal d’action , un instrument, et non pas une habitation où elle est matériellement fixée. Qu’un 1 Voy. De republicâ , lib. 4 , Bitonti, T. VI, p. 360 et suiv.

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matérialiste attache la pensée, l’amour, etc... à un point matériel, cela est très-logique pour lui , puisque c’est une partie, du cerveau qui pense , une autre qui aime , une troisième qui se souvient , etc.; mais imposer cette doctrine à un spiritualiste , c’est une aberration qui ne saurait s’expliquer que par les vices de la doctrine matérialiste même, hérissée de contradictions , et partout en opposition avec l’expérience la plus simple , la raison la plus commune , la morale la plus vulgaire. S. Thomas explique très-bien le sens du mot partes animœ. i Potentiæ animæ dicuntur partes ipsius : très partes animæ communiter assignantur, scilicet anima vegetabilis, sensibilis et rationalis 1 . — Les virtualités de l’âme sont nommées ses parties; il y a donc dans l’âme trois parties : l’âme végétative , l’âme sensitive , l’âme

intellective . » Ainsi, quand on dit l’âme végétative, sensitive,

intellective , c’est comme si l’on disait la partie ou virtualité ou

faculté végétative , sensitive . Dès -lors, sa conclusion, dont les

termes ont prêté à divers abus , devient claire : « Quinque distincta sunt potentiarum animœ généra , vegetativum , sensitivum , appetitimiWj motivum secundùm locum , intellectivum ; très animœ , vegetativa ■, sensitiva , intellectiva ; quatuor modi vivendi , vegetativum , sensitivum , motivum secundùm locum , intèllectivum. »

III. Le passage de Barthez que nous avons cité 2 prouve combien notre illustre Chancelier trouvait étrange qu’on plaçât entre l’âme pensante et le corps, une seconde âme substantielle , moitié spirituelle moitié corporelle , servant d’intermédiaire entre les deux. Un pareil être serait semblable à la chimère antique. Rien , au contraire , de plus logique , de plus naturel , que d’admettre dans l’âme unitaire une faculté vivifique servant à unir au corps les facultés intellectuelles et morales , et constituant ainsi le lien du physique et du moral. Telle est la pensée exprimée dans la Genèse et développée par les Pythagoriciens, Hippocrate, Platon, Aristote, etc.

Dans la tradition judaïque , la vie ( la faculté vivifique ) se manifeste surtout dans le sang, qui , par là, est un des grands liens entre l’âme et le corps : c’est précisément ce que dit Hippocrate : « Le sang est le lien (<%.«) entre l’âme et le corps»; aussi, ajoute-t-il : « Sanguis facit desipere. — Les altérations du sang et des fonctions vasculaires produisent la folie. » C’est en poursuivant la même idée qu Aristote regarde le cœur comme jouant un grand rôle dans l’exercice des facultés sensitive et intellectuelle ; mais cette action

1 Summ. theol. prima pars, quest. 88, art. 1».

Voy. Réflexions et Commentaires sur la physiologie , T. II , p. 551.

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