‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 32 sur 69 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Bien que les personnes vraiment érudites et douées d’une raison exercée conçoivent aisément en quoi , soit la doctrine universelle , soit la science elle-même de la théorie médicale, diffèrent de la pratique , je veux dire de Yari et de son exercice ; cependant il m’a paru indispensable de donner ici mon avis touchant cette matière , attendu que , contre toute attente et toute opinion préalable , il arrive bien souvent que le véritable exercice de l’art médical pèche par plus d’endroits qu’on ne pense en général , et dans la perception , et dans la transmission de la notion de cet art et de ses dogmes ; à tel point que , à cause même de cette défectuosité , une semblable doctrine éprouve des obstacles et se trouve directement attaquée par des dogmes opposés qui la font tomber dans un discrédit complet.

Il est généralement admis dans le monde médical que « le médecin commence là même où le physicien finit. » Mais comme les véritables limites de la physique n’ont point encore été nettement fixées , il s’ensuit que jusqu’à ce jour ce sentiment est demeuré sans résultat , et , qui plus est même , qu’on n’a su retirer aucun avantage réel de ce sage avis d’Hippocrate , alors qu’il veut que le médecin soit aussi physicien ; car, par une application contradictoire , on a donné à ces paroles un sens tout opposé à la pensée du Père de la médecine.

Ce dernier , en effet , nous avertit fort judicieusement que « son enseignement n’est point à la portée des personnes

» qui sont accoutumées à entendre parler de la nature tout , autrement qu’il ne convient à l’art médical ; » de plus, dans son livre De vetere medicinà, Hippocrate proteste énergiquement contre les médecins et les sophistes qui prétendent qu’on ne peut connaître la médecine « que tout autant que »> l’on sait ce qu est l’homme , comment il a été créé et » produit, comment il a été plastiqué , formé et construit .» Mais le Vieillard de Cos opine , à ce sujet , qu’une pareille connaissance n’est pas plus indispensable au médecin qu’au peintre 1 ; il pense , au contraire , que « la principale affaire » du médecin est de savoir quelle est la nature de l’homme ,

» comment celui-ci se trouve disposé à supporter bien ou »mal les choses qu’il prend sous forme d’aliment et de «boisson...» etc., etc.

Cependant, malgré le triple appel qu’Hippocrate fait à la nature dans ce même livre , ces sophistes n’en continuent pas moins de se borner à l’étude de la science des rapports ou de l’assemblage des diverses parties du corps et à l’opinion qu’ils se forment touchant une crâse ou constitution matérielle, si admirable d’ailleurs dans ses variétés et ses moindres détails; laissant entièrement de côté les phénomènes les plus simples de fluidité et de corruptibilité putride , et regardant enfin comme une chose complètement étrangère à leur étude tout ce qui se rapporte à la nature , à cette activité , à cette puissance, à cette force végétative qui fait que le corps vit (yjsTai)» se fortifie (vigoratur), se meut ( acluatur ) convenablement et d’après certaines directions sagement

1 Protestatur (Hippocrates ) contra medicos et sophistas , qui putent non posse medicinam cognoscere eum cui exploratum non sit « quid sit homo , » et quomodô primùm factus atque su veitxyn compactas sit , et constructus ,» quam tamen notitiam 111e medicinœ non magis utilem esse arbitrelur quàm pictoriœ. ( Lib. de vet. med.)

OEUVRES DE STAHL

administrées, exécute et accomplit organiquement ( organicè exercet et subit) certains mouvements qui ne se produisent pas seulement pour manifester leur existence , mais qui , en s’exécutant, ont surtout une tendance évidente, directe et positive , tant pour accomplir séparément des effets et servir à des usages divers et intermédiaires , que pour se diriger dans leur ensemble vers un seul et unique but final , comme aussi pour atteindre un résultat absolument nécessaire ; c’est-à-dire , non-seulement pour réaliser ainsi la conservation du corps entier, mais encore pour favoriser les opérations de l’âme et le plein exercice de son activité » . Le corps , en effet , n’existe pas purement et simplement pour exister ou être, « ut sit, seu existât » , mais bien pour devenir et constituer le véritable organe ou instrument de Y âme, « verum organon animœ » , soit dans la 'perception des objets intelligibles ou sensibles et distinctement perceptibles, soit pour Y exécution libre de la volonté à l’égard de ces mêmes objets : « tàm ad percipienda objecta in- » telligibilia , quatenùs distincte perceptibilia , quàm ad » exequendam voluntatem circà hœc eadem 2 . »

Mais toutes les considérations simplement physiques des modernes à cet égard n’ont que des rapports très-éloignés avec la science médicale. Elles ne renferment en elles-mêmes rien de vrai ni de positif, surtout en ce qui concerne la crâse des humeurs , et ne peuvent atteindre à la connaissance , bien loin de parvenir dignement à la hauteur d’une démonstration et d’une preuve déductive au point de vue de l’état normal et de la disposition naturelle de ces mêmes humeurs. De telles considérations ne sauraient , du reste , en aucune

1 Voy. T. VIII, Comment. XL1X.

2 Foy. T. VIII , Comment, L.

manière , indiquer et fixer les limites de la véritable et réelle physique , de telle sorte que la médecine , partant de ces limites nettement indiquées , puisse , à son tour, par droit et par devoir, convenablement fixer les bornes de son vaste domaine. C’est pourquoi il me paraît utile , sinon absolument nécessaire ( ainsi que je vais bientôt le démontrer en faveur de la vraie théorie médicale) , de tracer avant tout ces limites d’une manière franche et nette , afin que le jalon qui indique le point de contact entre la physique et la médecine , devienne plus apparent et plus réel.

Pour ce qui regarde les phénomènes des corps vivants , il se présente d’abord à l’esprit cette antique définition , qui regarde la nature comme le principe du mouvement et du repos, etc... Cette définition, plus ancienne qu’ Aristote, a été reproduite et faussement appliquée par ce philosophe » . Or, aussitôt qu’on aura à s’occuper d’une chose de l’ordre physique et touchant la nature , il faudra pour conditions fondamentales et nécessaires une disposition habituelle au mouvement, ainsi qu’une raison et une proportion essentielle de ce mouvement , comme si l’action lui était éminemment inhérente et qu’il y eût à cet égard une sollicitude et une persistance au-dessus de tout autre soin.

Mais, de même que l’analogie ou la proportion des mouvements a pour triple objet : 1° les conditions ou lois et la raison qui président à l’organisme entier, 2° les conditions ou lois et la raison de la matière qui doit être mue par les organes , 3° enfin , les lois ou conditions d’une fin , d’un but, devant atteindre un résultat particulier au moyen

1 Stahl a consacré un travail particulier à la preuve de l’assertion qu’il avance ici. Il est intitulé : Obs. Aristot. error circà definitionem nature t correctus. Halle ,1100, in-4°.

OEUVRES DE STAHL

d’un pareil mouvement de la matière et des organes ; de même ce triple objet trouve sa raison d’être dans l’appareil et la mise en jeu des mouvements d’un principe, d’une nature vitale, animale et vivifiante, « t>5; tpvaeoc, Çamfjç , v.ai Çwotvosou , vitalis, animalis, vwificœ » , qui, guidée par un simple instinct de proportion dans ses actes administrateurs , anime réellement tout ce qui entre en participation des mouvements tendant à l’accomplissement régulier de tout acte vivificateur.

C’est pourquoi , comme la constitution du corps animé , la consistance des humeurs , la structure des méats et des canaux, ainsi que leur mutuelle proportion et leur état réciproque , exigent, de la part des mouvements eux-mêmes, des actes différents en vue d’usages particuliers ; comme , dis- je, toutes ces choses sont telles que non -seulement elles méritent, sous plusieurs rapports, d’être examinées attentivement et bien comprises dans leurs vrais rapports de connexité , mais qu’elles semblent même exiger de notre part un sérieux examen , il me paraît indispensable de donner au sujet qui nous occupe le plus complet développement , afin que , par une sévère déduction , on puisse découvrir ce point de connexité que cette considération toute physique peut avoir avec la science médicale, et savoir de quelle utilité elle peut lui être.

Il faut veiller d’abord à ce que , par suite d’une profonde ignorance de toute méthode dogmatique , et par la confusion qu’on en fait avec la pratique elle-même et tout ce qui s’y rapporte d’une manière immédiate et directe , les choses qui ne doivent être regardées que comme de simples auxiliaires à la théorie et ne sauraient jamais constituer la théorie elle-même , non -seulement ne soient pas indistinctement et injustement confondues avec la théorie , mais

encore et surtout que, par des explications et des interprétations absurdes , ces choses , purement accessoires , ne soient témérairement substituées à la vraie science médicale , à l’art et même à la pratique.

Les énormes inconvénients qui pourraient résulter d’une telle hardiesse , seraient en tout semblables aux erreurs qui suivraient des discours ou des harangues prononcées au milieu d’une assemblée dans un langage et avec des termes tout-à-fait étrangers et inconnus aux auditeurs. Par la même raison , ne serait-ce pas s’exposer à commettre une semblable erreur, que de vouloir ramener dans telle ou telle voie quiconque est incapable d’en connaître et d’en suivre aucune autre que celle où sa témérité l’a imprudemment entraîné , et dans laquelle une chute impétueuse l’a inévitablement poussé et retenu.

Mais ceux qui sont capables de faire une juste appréciation du véritable rapport qui existe entre la cons titution physique de lJ économie animale , X observation pathologique et le traitement médical, apercevront bien plus clairement l’analogie qu’il y a entre cette économie et les lésions ou dommages auxquels elle se trouve réellement exposée ; bien mieux encore , ils reconnaîtront l’analogie de cette même économie avec les moyens et les procédés méthodiques en vertu desquels elle doit et peut s’affranchir de ces diverses lésions et être rétablie dans sa parfaite intégrité une fois lésée.

D’après ces faits, lorsque le mot économie animale est légitimement employé et convenablement compris, il ne peut en aucune façon exprimer et signifier ni sa simple constitution matérielle, — au point de vue de la cràse, — ni l’assemblage spécial de ses éléments constitutifs , je veux

OEUVRES DE STAHL

dire sa plus intime structure , ni même sa naturelle disposition purement mécanique au mouvement, ni enfin les mouvements qui ont lieu dans le corps , considérés en euxmêmes et d’une manière absolue.

On ne saurait nier cependant que, de tous et de chacun de ces faits, deux faits principaux relatifs à l’économie et capables de nous apprendre ce qu’elle est en réalité sont encore couverts d’un voile ténébreux , savoir : 1° Quelle est la vraie et directe disposition naturelle de la crâse matérielle du corps humain à contracter des lésions qu’il subit réellement , et dont l’existence en entraîne d’autres après elles ? 2° Quelle est la raison d’être et l’harmonie de ces mouvements qui , au moyen de la structure mécanique du corps, s’exécutent, je le répète, d’une manière organique et sont d’une si grande utilité , tant pour la conservation du corps lui-même que pour l’exercice de l’intelligence et de la volonté ?

Néanmoins , de même qu’il serait inconvenant et ridicule de vouloir faire une application simple et directe à la pratique médicale de toutes ces considérations , pour si exactes qu’elles soient ; de même il serait on ne peut plus indigne du médecin de ne pas accorder une importance réelle à ces mêmes considérations théoriques , et de se refuser à leur reconnaître une véritable signification, une importance et une valeur réelles ; en un mot , une expression et un symbolisme à l’aide desquels on peut parvenir à reconnaître, à approfondir, à juger, à provoquer et à modérer cette proportion qui procède et résulte dans une juste mesure de l’ensemble des rapports éloignés de ces faits , aussi bien que de leurs effets et de leurs usages réciproques et nécessaires.

Ne sachant pas d’ailleurs que d’autres se soient occupés avant moi d’une pareille étude , je me suis efforcé , dans ce présent traité de physiologie , d’établir une distinction indispensable entre la pathologie médicale et la simple étiologie physique des altérations que paraît pouvoir subir et que subit effectivement le corps animal : l’objet de la première est de considérer non-seulement les lésions et les maladies qui ont habituellement lieu, et leur véritable mode d’existence , mais encore et surtout ce que l’art de guérir paraît évidemment devoir faire de plus rationnel et de plus direct [pour le traitement et la guérison de ces lésions , de ces maladies.

Tant s’en faut cependant que je néglige , en leur lieu et dans l’ordre voulu , l’étude des causes physiques qui semblent ouvrir la voie à la vraie pathologie ; quiconque oserait me le reprocher pourrait être facilement convaincu que je tombe peut-être dans un vice tout-à-fait contraire , car je ramène dans l’ordre des faits médicaux bien des faits purement physiques et réputés étrangers au domaine médical : je parviens à ce résultat par une sévère distinction entre la méthode et la théorie 1 . Une semblable méthode n’est-elle pas exigée, du reste, soit par une bonne et régulière observation des faits , soit même par la nature de l’observation , qui veut chaque chose à sa place , par cela même qu’elle nous montre les moyens qui conduisent à une bonne pratique , et nous fait connaître à fond cette pratique elle-même , à l’aide de ces moyens qui en sont comme les rudiments et la simple esquisse?

La médecine , comme art , exige une aptitude naturelle et

1 Voy. T. VIII, Comment. LI.

OEUVRES DE STAHL

effective secondée d’une saine raison : mais qu’on se garde bien de faire consister cette raison dans l’action qui produit l’acte ; elle consiste seulement dans ce , selon quoi l’action est propre à produire directement son acte ou effet. Dèslors, il est hors de doute que l’on doit ramener au domaine de la pratique tous ces moyens divers , qui , quoiqu’ils ne constituent pas la pratique elle-même , ne laissent pas d’en être réellement et l’âme et le guide.

Or, ainsi que je l’ai dit plus haut, en ma qualité d’auteur, ami passionné de la médecine, la première pensée qui m’est venue à l’esprit en écrivant ce livre , c’a été de discerner, à l’aide de certains caractères distinctifs , les faits qui sont plutôt de l’ordre physique que du domaine de la science médicale : je l’ai fait dans le but de permettre à mes Lecteurs de se livrer avec plus de fruit à l’étude de la connaissance de la distinction essentielle -, qui existe entre la théorie purement physique et la vraie théorie médicale .

Par suite des grandes et nombreuses obligations que ma profession de médecin et une position toute spéciale ont sans cesse réclamées de moi , n’ayant pu apporter à mon travail tout le soin dont il était digne et la perfection que j’aurais désiré lui donner, je le recommande à la sagacité , à la bienveillance et à la sollicitude de tous les savants ; mais ce que je recommande d’une manière toute particulière , c’est l’étude sérieuse et la connaissance approfondie de mon œuvre , en vue de l’utilité que l’on peut en retirer.

Ire PARTIE.

Page 1