FORCES SUBSTANTIELLES
Voy. T. VIII, Comment. LVII,
OEUVRES DE STAHL
Ils caressèrent et exagérèrent si bien dans leurs discours cette manière d’interpréter les facultés de l’âme , que bientôt ils ne parurent plus s’occuper d’une seule et unique puissance.
Mais en ne mentionnant qu’une simple qualité très-active (îroioTyiToç), ils paraissaient mettre en scène une certaine puissance d’action réellement active et positivement efficiente, qui, sous les auspices de l’âme , entreprend et accomplit ce que, dans leur système, ils attribuaient déjà à l’âme elle-même.
§ XVI. De ce vice radical et fâcheux de multiplier des conceptions aussi stériles que vides de sens , surgirent plus tard ces nombreuses discussions sur les esprits , qui ne servirent qu’à augmenter les complications. Mais , comme par suite de cette première erreur (jtpmov <|/2y&ç) basée sur cet absurde précepte « qu’entre l’esprit et la matière il n’existe aucun rapport réel » , on portait évidemment une grave atteinte à X immatérialité de l’âme raisonnable \ les médecins entreprirent aussitôt de faire cesser ce scandale , et en interposant le terme fictif d’esprits , ils tâchèrent d’apaiser , par de bruyants discours et de vaines théories , les moines toujours prêts à lancer leur grappin plutôt que leurs faulx sur toute production en dehors du champ de la science.
Car , bien que les hommes les moins experts reconnaissent jusqu’où peut conduire cette difficulté indéfiniment progressive , touchant cette fiction des esprits qui oblige à admettre un nombre infini d’intermédiaires ; cependant ,
1 Je fais remarquer que Stahl, contrairement à des accusations sans nombre qu’on lui a adressées, croyait à l 'immatérialité etàl'immortalüéie l’âme; il l’a écrit et prouvé, du reste, en bien d’autres endroits. Cette profession de foi ne saurait trop s’accorder avec les accusations qu’on a sans cesse dirigées contre lui , toujours sans le connaître, quand on a osé l’accuser de matérialisme.
comme il était dangereux d’irriter et de voir sortir de leur calme ceux qui se reposaient complaisamment sur l’existence de ces prétendus esprits, et qui prétendaient être seuls capables de juger de la véritable nature des substances spirituelles , les médecins de l’époque firent certes très-bien d’apaiser ces hommes par ces explications, laissant ainsi après eux une voie facile vers des idées plus saines.
§ XVII. En effet, on assujétit dès-lors absolument et simplement ces prétendus esprits à l’âme ; de telle sorte qu’elle ne s’en servait que comme d 'un pur instrument, lequel ne pouvait et ne devait certes jamais agir par luimême et de son propre mouvement.
Dans cette nouvelle destination qui venait de lui être proprement assignée , cet instrument ne pouvait effectivement rien par lui-même, mais il était établi, dirigé, gouverné , mis en mouvement et en action immédiatement par l’âme d’une manière absolue et naturelle , pour l’accomplissement de tout ce que celle-ci aurait, dans son intelligence, jugé nécessaire ou utile à ses propres intérêts.
§ XVIII. La division ou distribution des esprits en insinués et en naturels se prêta singulièrement à l’éclat de cette nouvelle scène : à l’aide de cette supposition , en effet , on paraissait pouvoir expliquer cette grande activité qui, à cause de sa transmission plus qu’instantanée , ainsi que par son énergique et soudaine opération , semblait n’appartenir qu’à l’âme.
Les partisans d’un pareil système auraient pu facilement éviter cette difficulté , s’ils eussent pris comme siège des esprits le système nerveux1 qu’ils ne regardaient que comme leur simple conducteur, car enfin toute chose pleine porte en soi une raison suffisante de continuité ; ils auraient dû
1 Voy. T. VIII, Comment. LVIII.
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considérer les nerfs comme toujours remplis de ces esprits. Ils auraient fait disparaître ainsi les difficultés d’une mission lointaine, comme quand il s’agit, par exemple, de la transmission d’un mouvement du cerveau à un doigt du pied , . afin que celui-ci soit mu au même instant que l’âme le veut.
A cette occasion , d’autres ont sottement employé la comparaison du mouvement lumineux; car, disent-ils , il n’est pas si incroyable que les esprits puissent se mouvoir avec autant de vitesse , puisque la lumière nous montre un pareil exemple d’un mouvement si prompt et si étonnant.
D’autres ne comprenant pas cette interprétation, et pensant que la comparaison déjà établie n’était alléguée que pour confirmer l 'identité de tout le fait, poussèrent leur méprise jusqu’à croire que les esprits ne sont lucides que pendant l’acte » .
§ XIX. Mais comme les résultats de nos études ne sauraient être identiques , surtout dans les sujets naturellement difficiles , la mauvaise interprétation de ces divers systèmes en fit naître un nouveau , plus obscur encore , celui de I’archée , qui , selon tout ce qu’on peut en dire , n’est autre chose que lame végétative des anciens.
Cependant, se fondant toujours sur l’hypothèse des esprits, l’archée de Yan-Helmont devint multiple, et son auteur admit l’existence fictive d’un esprit naturel, d’un esprit insinué et même de plusieurs esprits innés propres à chaque membre et doués d’une faculté toute spécifique. Telle était aussi la description de l’âme végétative des anciens: cette âme, toujours nommée esprit , était appelée tantôt esprit vital1 2, tantôt esprit animal; attendu qu’en effet, on accordait à ces
1 G’est là ce qu’on a appelé plus tard l’action ou opération innervatrice.
2 Cette expression , employée par les anciens , a été renouvelée par M. Lordat lui-même dans son dernier livre, intitulé : Rappel des principes doctrinaux, etc. 1858, Montpellier-Paris.
deux substances , à Y archée et à Y esprit, une parfaite connaissance (yvw<7<ç) de leurs actions, et la faculté innée d’exécuter dans le plus grand ordre tous leurs actes.
On accordait , en outre , à cette âme végétative et à cet archée, la puissance absolue d’agir d’eux-mêmes et par eux-mêmes sans l’intervention de Y âme raisonnable , de telle sorte que celle-ci était , par le fait , exclue de l’acte , sans pouvoir y participer en aucune manière 1 .
§ XX. Mais lorsqu’au contraire on allègue l’influence de l’énergie des affections de l'âme sur le mouvement du pouls, sur les mouvements spasmodiques et involontaires, et, qui plus est, sur la formation même du corps; les uns se contentent d’appeler étonnants ces phénomènes , sans les expliquer; d’autres, prétextant certains troubles dans les esprits, avancent des assertions tout-à-fait étranges, vu que 'dans tous ces phénomènes rien n’est Yeffetm. la conséquence d'un trouble , et que , contrairement à ces opinions ,' tout se passe assez évidemment suivant certaines intentions et directions : ce qui est clairement prouvé par les éphélides congèniales et parle vomissement après la nausée .
§ XXI. Les fauteurs d’une pareille doctrine objectent , à leur tour, que Y âme raisonnable, abstraction faite de son immatérialité, leur paraît néanmoins, à posteriori, ne rien administrer de toutes ces choses , attendu qu’elle n’en a ni conscience , ni réminiscence, ni mémoire, conditions qui leur paraissent indispensables.
Quant à nous , nous pensons qu’il convient de distinguer la raison d’avec le raisonnement ÇXôyov et loytogov) , c’està-dire la simple intelligence ou conception des choses les plus simples et les plus subtiles , d’avec le raisonnement et la comparaison touchant un plus grand nombre de
1 L’archée de Van-Helmont , tel qu’il est ici représenté , ne serait autre chose que le principe vital de Barthez.
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choses connues, surtout au moyen de circonstances sensibles, visibles et tangibles, même les plus grossières ‘.
§ XXII. En effet, il est évident, d’une part, pour les esprits sérieux , qu’à l’exclusion des choses d'une apparence sensible, rien n’est jamais du ressort du raisonnement formel, et surtout principalement et absolument du domaine de la mémoire ; et que , d’autre part au contraire , un bien plus grand nombre de choses tombent sous l’empire de Yentendement , seul capable de connaître , de discerner et de définir légitimement , sans aucune participation du raisonnement, dans l’acception vulgaire du mot, comme sans aucune intervention spéciale et toute réminiscence de la part de la mémoire.
La vérité de ces faits est suffisamment démontrée , du reste, par la subtile distinction que nous faisons des odeurs, des saveurs, des couleurs, des sons, et même du tact si formellement varié.
Ce serait donc en vain qu’on prétendrait formuler des raisonnements , soit sur la différence de toutes ces choses , puisqu’elles ne nous apparaissent pas sous d’autres formes, soit sur la manière d’expliquer quelle est leur forme réellç. Il n’existe , en effet , ici aucun signe préfiguratif pour la mémoire, puisque les odeurs, les saveurs, etc..., n’ont ni forme ni figure sous lesquelles on puisse les rappeler et les représenter de nouveau à l’esprit, ce qui est le propre de la mémoire.
§ XXIII. Que si nous scrutons plus profondément les mystères de la pensée , nous y découvrirons que , dans les actes mêmes qui appartiennent d’une manière absolue et
1 Stahl a fait sur cette question une petite dissertation spéciale , que nous nous proposons de publier incessamment; elle est intitulée : De ïôyov et ïoyivt/.ov differentiâ, etc., Halle, 1701.
propre à la raison, ainsi que dans la détermination suprême , spécifique et formelle , prise enfin et arrêtée par la raison à l’égard de ces actes , lame ne paraît pas plus raisonner ni comparer, qu’elle ne paraît avoir quelque conscience de ce qu’elle fait , du moins du pourquoi elle le fait , pas plus qu’elle ne paraît se souvenir de quelle manière elle a fait, ce que néanmoins elle fait réellement.
Combien peu d’hommes, en vérité, pensent-ils actuellement à ce qu’ils pensent ! Ou, du moins, combien de fois cela leur est-il arrivé?
Quel est celui qui peut découvrir, par sa raison, comment il pense ? Tant s’en faut même qu’il se souvienne de la manière qu'il a pensé » /
§ XXIY. Ainsi , dans les actes de pure volonté , tels que le jet pour franchir une distance donnée , X intensité du mouvement volontaire pour atteindre à un certain degré d’eWgie, l’élan proportionné donné aux pieds selon la hauteur des marches , etc. , de même que dans l’appréciation du plaisir ou de la peine, quel est le rôle que joue le raisonnement? Quelle part y prend-il? Quelle conscience avonsnous de la plupart de ces choses, alors même qu’elles s’exécutent d’une manière distincte?
Mais, nous le répétons encore , quelle pensée, quelle conscience, quel souvenir l’âme peut-elle avoir touchant les actions qui lui sont propres, pour ne pas dire d’ellemême (de sa nature, de son essence)? Quelle pensée, quelle conscience , quel souvenir peut-elle avoir surtout de son état, de sa manière d'être, de ses actes, soit à l’égard du corps simplement, soit à l’égard des différentes fonctions que des opinions systématiques se plaisent à lui assigner
1 Stahl ici n’est pas d’accord avec bien des philosophes qui n’ont pas voulu se donner la peine de chercher à comprendre sa pensée; elle est bien nette cependant : nous la développons dans son entier au T. VIII, Comment. L1X.
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ou à lui accorder? Quelle pensée, quelle conscience, quel souvenir enfin l’âme raisonnable peut-elle avoir des rapports, des proportions , des forces ou puissances , de l’ordre et du mode de succession qui président à ses actes intellectuels ou vitaux ?
§ XXV. Or, puisqu’il est suffisamment démontré, par les exemples précédents, que Y intelligence diffère naturellement du raisonnement portant sur des objets matériels ou des images sensibles , il nous paraît peu nécessaire d’ajouter que ce qui est du domaine du raisonnement et de la réminiscence consiste dans des objets non-seulement externes ou existant en dehors du corps , mais tombant aussi plus grossièrement sous nos sens, possédant principalement des dimensions qui se présentent d’elles -mêmes aux organes de la vue et du tact. Mais nous dirons , en finissant , que Yintelligence ne peut ni percevoir, ni saisir clairement par le raisonnement tout objet externe qui ne lui est pas présenté sous une forme sensible , ou qui n’est pas susceptible d’être retracé matériellement.
Nous arrêtons ici toute considération touchant la fin respective tant de la constitution que de la conservation du corps humain , convaincu que nous sommes d’avoir traité à fond cette matière.