DE LA DISPOSITION MATÉRIELLE DU CORPS A LA VIE
§ Ier. Puisque la vie n’est autre chose que la conservation de la mixtion du corps, on comprendra facilement, dèslors , combien il est nécessaire , pour que cette conservation ait ainsi lieu et se perpétue indéfiniment , d’avoir une pro-
fonde connaissance de la constitution matérielle du corps et de sa disposition propre à la durée, surtout au milieu des circonstances qui lui sont non-seulement ordinaires, mais même pour la plupart nécessaires et inséparables.
§ II. Pour que les mouvements ordinaires des organes, et ceux plus exquis encore des sens, puissent s’exécuter dans le corps , il est indispensable que ce dernier soit doué dans son entier d’une souplesse très- grande; aussi toute matière d’une trop grande rigidité aurait-elle été impropre à une telle consistance. C’est pourquoi il a fallu le concours d’une matière qui, bien que d’une certaine ténacité, fût propre à cette souplesse ou flexibilité requise.
Telle est la mixtion mucido-adipeuse 1 dont se trouvent pourvues toutes les parties flexibles du corps , et dont les moins souples ont aussi leur part.
§ III. Comme cette mixtion mucido-adipeuse , surtout dans son état de flexibilité requise , se trouve d’une nature aqueuse, et que, comme on le sait, l’eau et la graisse n'ont entre elles aucune affinité durable , mais qu’elles sont au contraire sujettes a une prompte désagrégation fermentescible; il en résulte que cette mixtion du corps animal porte en elle ce même caractère, et qu’elle se trouve entièrement exposée à une intime dissolution putride .
Dès-lors, quoique la véritable raison d’être du’ corps animal ne dépende pas tant de sa mixtion que de la structure particulière des organes ( en sorte que le corps ainsi construit exige une matière propre , soit à l’acte même de sa construction , soit même à l’usage pour lequel il a été destiné ) ; s’il se manifeste néanmoins une profonde dissolution dans chacun des infiniment petits atomes qui forment et constituent cette masse ainsi mélangée, il en résulte
1 Mucido-adipeuse , c’est-à-dire composée de graisse et de mucus , etc.
64 OEUVRES DE STAHL
évidemment, par le fait, la ruine entière de toute la structure du corps.
§ IV. Toutefois, si, outre cette intime et matérielle aptitude du corps humain à une dissolution destructive, on prend en considération les dispositions naturelles de la matière, on s’apercevra qu’il existe une double circonstance directement capable de favoriser et de hâter le développement d’une semblable dissolution , c’est-à-dire une extrême humidité et une chaleur médiocre 1 .
Nous prouverons en temps et lieu que la première de ces conditions, l’ humidité, par l’influence particulière d’un concours plus formel, s’attache plutôt à un effet contraire à la dissolution, c’est-à-dire à l’acte même de la conservation. Pour ce qui est de la nécessité de la chaleur, il paraît très-vraisemblable que , d’un côté , elle oppose une efficacité émolliente modifiant une trop grande ténacité, ainsi qu’une trop abondante humidité ; et que , de l’autre côté, cette chaleur concourt à l’effet conservateur, par la raison qu’en débarrassant le corps de ses parties les plus subtiles , les plus agiles et même les plus propres à l’évaporation, elle contribue, par ce moyen, à la durée vitale des autres parties.
§ V. Cependant , de même que cette corruption à laquelle est sujet le corps animal est non-seulement fermentative dans son genre, mais encore d’une intime, subtile et profonde putrescibilité dans son espèce; de même ses progrès sont d’une étonnante rapidité , lorsqu’une fois elle commence à prendre un libre accroissement.
Aussi , il est absolument indispensable non-seulement de combattre, par un moyen quelconque, son apparition ,
1 J ajouterai même , pour compléter l’idée de Stahl , que cette adhésion , si peu intime , des molécules qui composent l’agrégat est nécessaire pour faciliter le travail de la nutrition.
mais même et surtout de s’opposer à ses ravages et de les prévenir avant même qu’elle n’apparaisse ou qu’elle ne prenne de l’accroissement , d’autant mieux que la méthode à laquelle on a ordinairement recours dans cette occasion devient tout-à-fait inutile et inefficace , alors qu’on se trouve en présence d’une corruption déjà sensiblement en acte.
§ VI. Le vrai moyen méthodique que la nature emploie ordinairement pour s'opposer à la dissolution et pour la prévenir, consiste dans les mouvements et les subtiles transitions qui s’opèrent jusque dans les plus profonds replis de l’organisme ; de telle sorte qu’alors , au moyen des perturbations qu’ont subies ces particules subtiles, celles-ci se trouvent éliminées par ce mouvement rapide , et, dans leur déplacement , elles sont entraînées par Y acte hors du vrai point de leur intime cohésion ; tandis que les autres parties saines demeurent dans leur intégrité parfaite et conservent leur mode primitif de cohésion et de mixtion , aussi bien qu’elles conservent leur propre structure et leur mode de cohésion constitutive naturelle.
Mais si , cependant , les progrès incessants de cette corruption sont d’une rapidité telle que les éléments organiques soient en pleine dissolution , et ne puissent plus laisser une place à ces mouvements abstersifs naturels ainsi qu’à ces subtiles transitions , il arrivera que de telles masses organiques ainsi corrompues , désagrégées et sans espoir d’un secours ultérieur de conservation , non -seulement continueront à s’épuiser profondément et peu à peu , mais encore communiqueront aux parties voisines le plus rapprochées un semblable mouvement de fermentation intérieure et de rapide corruption.
§ VII. Or, les choses se passant réellement ainsi et ayant lieu dans le corps absolument de la manière que nous
OEUVRES DE ST A HL
venons de l’indiquer, il est bon de faire observer ici qu’il existe des parties qui sont plus sujettes et plus promptes à s’altérer et à se corrompre les unes que les autres.
Tel est au premier rang le sang, qui est par lui-même un incontestable type , un remarquable spécimen de cette corruptibilité , aussi bien que de la grande délicatesse de cette mixtion essentiellement mucido-adipeuse.
C’est pour cette raison , en effet , que le sang est de toutes les parties du corps celle qui est la plus exposée à subir une très-prompte putréfaction , et , par cela même aussi, celle qui ale plus grand besoin de l’acte conservateur.
En faisant exécuter au sang un si merveilleux mouvement, le souverain Créateur , dans l’admirable sagesse de son art divin , a veillé non-seulement avec une extrême sollicitude à la conservation du sang, mais encore et avec une égale prévoyance à la conservation de toutes les autres parties par celle du sang lui-même ; si bien, qu’au moyen de l’acte avantageux et nécessaire de la circulation, le sang, à l’aide des mouvements qu’il exécute dans les organes , purifie en passant et chasse dans sa marche progressive tout ce qui , dans ces diverses parties , se trouve prêt et destiné naturellement à une prochaine élimination.
§ VIII. Ces faits, comme nous l’avons prouvé ailleurs par quelques exemples, se manifestent pareillement dans le phénomène capital et bien évident de Y inflammation.
Dans ce cas , en effet , une salutaire circulation devenue plus active et plus rapide suffit seule pour empêcher que le sang , s’arrêtant dans la partie enflammée , ne tombe franchement en putréfaction et puis en suppuration. Mais il est essentiel de bien se tenir en garde et de veiller à ce que , par l’intervention continuelle de ces mouvements abstersifs, les particules corrompues les plus légères disparaissant d’un moment à l’autre , il n’arrive que le sang , dans cet
accroissement d’activité intérieure et d’indéfinie extension , n’aille porter plus loin les principes gangréneux et putrides d’une corruption progressive.
Non-seulement le moyen curatif naturel que nous venons d’indiquer peut être en réalité suffisant et bien propre au but désiré, mais encore il est le seul et unique moyen qui soit au pouvoir de la nature , c’est-à-dire de l’économie animale livrée à elle-même.
Nous avons traité ce sujet en plusieurs endroits de notre Pathologie et dans une Dissertation sur l’ inflammation considérée à son vrai point de vue pathologique 1 .
§ IX. Plus la mixtion et le tempérament d’une partie du corps sont éloignés d’une plus franche invasion putride ( suppuration) , moins cette partie est exposée aux atteintes d’une corruption périlleuse ; mais , en revanche , elle est plus sujette aux dissolutions et aux corruptions lentes, ulcéreuses et languissantes.
L’économie animale n’effectue pas , du reste ,* à propos de pareilles ulcérations , des mouvements aussi empressés et aussi soigneux dans telle ou telle partie du corps qui en est atteinte , que dans le reste du système.
De ce genre sont tous les organes exsangues, tels que les membranes , les tendons, les glandes, les ligaments, les os et les cartilages.
En effet , bien que ces parties organiques une fois séparées du cadavre soient sujettes de toute manière à la corruption putride ; comme , néanmoins , elles possèdent dans leur composition intime bien moins de substance adipeuse que de matière muqueuse et cartilagineuse plus solide , et qu’en outre , cette humidité qui pénètre les méats les plus étroits de ces parties, y existe sous forme de liquide sérososalin : il arrive , ou que ces parties sont détruites par le
1 Stahl, Disp, de inflammat. verd pathol . Halle, 1690-1105.
OEUVRES DE STAHL
concours de cette humidité , ou bien encore que les faibles portions sulfuro -adipeuses qui s’y trouvent disparaissent entièrement et de très-bonne heure ; quant aux autres parties simplement muqueuses , elles tombent dans une complète colliquation.
§ X. Qu’il nous soit permis cependant par anticipation , et pour jeter un peu de clarté sur cette expression que nous venons d’employer, de mouvements anxieux , soigneux ( anxii ), d’exposer brièvement que ce concours vital luimême , cet exercice et cette direction particulière du mouvement vital qui s’opère vers la partie affectée et autour d’elle, a lieu non-seulement intentionnellement et avec une sorte de sollicitude, mais encore avec d’autant plus de crainte qu’il y a plus de difficulté et plus de travail. Qui plus est, cette direction vitale s’exerce parfois d’une manière si fugitive , que dans des cas très-difficiles les mouvements anxieux sont entièrement et intempestivement enrayés, à priori, surtout chez l’homme.
Voilà comment il arrive que. l’organe malade se trouve naturellement exposé à une libre corruption.
Tandis qu’au contraire , lorsque cet influx vital , trouve et conserve constamment son droit d’exercice , l’on voit ces simples corruptions ulcéreuses être resserrées , même pour un long temps et d’une manière étonnante , dans d’étroites limites, et suspendre leurs progrès ultérieurs.
§ XL On doit , du reste, avoir sans cesse devant les yeux cette priorité d’ordre, par laquelle la mixtion précède toujours la structure ; de telle sorte que l’on ne découvre jamais dans le corps aucune trace de texture ou de structure , qui ne présuppose un arrangement spécial de la part de tous ces infiniment petits atomes qui , par leur juxta-position , constituent ce corps lui-même.
D’où , comme par une conséquence aussi simple que légitime , on doit inférer que , si en particulier chacun de tous ces petits corpuscules qui servent à constituer un certain tout , tombent entièrement en dissolution , en désagrégation , ce même tout doit aussi , par là même , dans les profondeurs les plus intimes de toute sa structure , dépérir tout-à-fait , et , par cette raison , subir une complète destruction.
On peut encore conclure de là que les simples lésions immédiates de la structure offrent rarement un danger direct pour la vie ; qu’elles sont même tolérées assez patiemment , et assez promptement réparées.
Tandis qu’au contraire , si c’est une partie dépendante de la mixtion qui se trouve ébranlée , lésée ou profondément offensée , il se déclare et se manifeste aussitôt un concours bien plus grand de mouvements vitaux spéciaux pleins de délicatesse. Mais si ces mouvements cessent leur action , ou s’il arrive que leur réaction se fasse trop long-temps attendre , ou bien enfin si ces mouvements sont impuissants à atteindre leur but, vu l’urgence, dès-lors il survient la ruine inévitable et la mort de l’organe affecté.
§ XII. La nature, la force vitale , en effet , tient sous sa puissance absolue la structure ; tandis qu’au contraire , elle n’a pas une action directe sur la mixtion , elle partage son empire sur elle avec les altérations macrocosmiques putréfiantes » .
C’est pourquoi , aussitôt qu’il y a suspension dans le libre exercice de tous les mouvements sécrétoires, excrétoires et supplétoires propres à la nature vivante , dès-lors est acquis soudain le droit libre des mouvements macrocosmiques (des lois inorganiques) de chaleur et d'air, qui , par leur union (auÇuyîa) avec Y humidité , provoquent dans les parties du
1 Les lois universelles qui régissent la matière organique.
OEUVRES DE STAHL
corps encore vivant, où les mouvements sont suspendus, une altération aussi intense et aussi énergique que si ces mêmes parties étaient séparées du reste du corps vivant , ou que si ce même corps était complètement privé de vie ; car, en pareil cas , ces parties seraient aussi privées de tout influx vital 1 .
Afin d’éclairer d’une manière suffisante ce qui reste à dire sur un pareil sujet , nous pensons qu’il est convenable et même utile d’en faire un exposé général.