ARTICLE II
De l’organisme du mouvement des humeurs.
§ Ier. Après avoir suffisamment parlé du caractère du mouvement des humeurs , abordons maintenant l’étude de tout ce qu’il est nécessaire de savoir touchant son organisme. Ce mouvement s’opère à travers le cœur, les artères, les parties poreuses du corps, et enfin à travers les veines. Nous devons aux savantes recherches de l’anatomie moderne cette précieuse découverte, que le cœur
est un muscle ; mais sa force est de beaucoup plus considérable qu’on ne le croit vulgairement. On sera convaincu de la vérité de ce fait par l’observation sérieuse qu’on peut faire de ce mouvement que le battement du cœur imprime dans tout le système du corps.
§ II. Cette énergie est spécialement évidente dans ce profond mouvement impulsif que fait le sang en s’échappant par jet des artères blessées, et elle ne l’est pas moins dans ce phénomène remarquable : « Lorsque, par exemple,
» un homme assis appuie le jarret d’une jambe sur le genou » de l’autre , de manière que le rameau principal de l’artère «crurale — l’artère poplitée — soit comprimé entre le » genou et le jarret , alors , en effet , on peut voir clairement «comment chaque pulsation a une assez grande énergie «pour que toute la jambe et le pied ainsi suspendus, —
» offrant par cela même la résistance d’un poids énorme ,
» — reçoivent une secousse sensible, correspondant à chaque » pulsation et devenant plus manifeste au moment même «du gonflement de l’artère poplitée. »
§ III. Ce serait en vain que nous rechercherions X origine ! et la cause des mouvements immédiats du cœur. I
On dit vulgairement que ce sont les esprits qui impriment ce mouvement au cœur ; mais cette assertion, comme tant d’autres, est bien loin d’être à la portée de X intelligence. On en dit autant de toute autre espèce de mouvement mécanique du cœur. En effet , tandis que celui-ci est enveloppé comme dans un tourbillon par la disposition naturelle de ses fibres circulaires , il est ainsi entraîné dans un mouvement s’exerçant en quelque sorte par torsion.
On ne saurait ici invoquer cette grande énergie du mouvement du cœur que nous avons déjà mentionnée , lorsque nous nous sommes entretenus de la raison pour laquelle il
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s’exécute ainsi, ad tô ôu ; attendu que la cause réelle (Tô Mon) de cette énergie ne saurait trouver une explication suffisante dans aucune de ces considérations générales.
§ IY. Tout ce que nous pouvons dire ici, c’est que la systole ou contraction du cœur est , à vrai dire , le mouvement propre et naturel de cet organe ; tandis que ^diastole est plutôt une suspension de ce mouvement, pendant laquelle le cœur devient flasque et comme abandonné au simple mouvement de son propre poids.
On doit considérer comme absolument fausse cette opinion qui considère la diastole comme un mouvement positif du cœur, qui servirait à puiser le sang comme au moyen d’une pompe aspirante ; chose absolument fausse en ellemême. Certes, ce mouvement de diastole ne serait d’aucune utilité , puisque le cœur n’a pas besoin de puiser quelque part, de sucer, ou , pour parler plus simplement , d’attirer le sang, attendu que le sang est jeté, poussé et introduit dans les cavités du cœur.
1 § V. Ce phénomène a lieu au moyen des oreillettes, qui jouissent aussi de ce mouvement propre de systole ou de contraction , et qui sont remplies pendant la diastole ou dilatation par le sang qui leur arrive avec abondance de tout côté ; de sorte qu’il n’est ni utile ni nécessaire aux oreillettes de jouir d ’ aucun mouvement propre vraiment diastaltique et positivement dilatatoire, avec la faculté de la succion.
§ VI. Tout le sang qui est arrivé dans les oreillettes pendant la diastole , est poussé par le cœur au moment de la systole dans les artères , qui , alors gonflées , sont dites battre sous le doigt de celui qui les touche.
C’est pourquoi on est dans l’habitude d’appeler pulsation ou pouls le gonflement d’une artère provenant de
l’afflux du sang dans cet organe par suite de la contraction du cœur ; d’où l’on voit que la diastole des artères correspond à la systole du cœur.
§ VII. Mais si les pulsations artérielles ne sont autre chose qu’un mouvement de diastole passive provoqué par l’introduction du sang venant d’ailleurs , il est positif néanmoins que les artères possèdent un mouvement de systole qui leur est propre. Mais cette systole artérielle, paisible et légère, n’est pas à comparer pour le temps et la force à Y énergie de la diastole de ces mêmes artères , et elle a besoin pour s’exécuter du concours tonique des autres parties environnantes.
§ VIII. Bien des gens professent à ce sujet des opinions différentes ; selon eux , le mouvement des artères qu’on appelle battement ou pouls leur est propre : ce qui leur fait dire que les artères battent.
Ces auteurs , en effet , prenant habituellement pour battement des artères chaque nouvelle dilatation causée par l’introduction du sang dans ces vaisseaux au moyen d’un puissant mouvement du cœur, ne peuvent évidemment regarder comme un mouvement propre des artères la systole si douce et si faible de ces organes , qu’ils se refusent à compter comme un véritable mouvement à cause de son peu d’énergie.
§ IX. C’est là ce qui a complètement jeté dans le discrédit cette façon de parler de quelques modernes , que dans les fièvres (quoique le pouls soit plus fréquent) le mouvement progressif du sang devient plus lent : en effet , supposant que le sang trop épais se trouve coagulé, ils s’imaginent que les artères battent plus fréquemment, et font un suprême et inutile effort d ’ énergie et d’ activité.
Car, comme ce qu’ils appellent avec tout le monde
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battement n’est autre chose que la dilatation de l’artère et que cette forte dilatation évite et élude les ligatures , à moins qu’elles ne soient fortement appliquées et n’exercent une énergique constriction , il n’est venu dans l’idée à personne d’attribuer cet effet au propre mouvement des artères.
§ X. Nous voudrions bien ne pas nous étendre aussi longuement sur cette matière ; mais comme nous y trouvons du doute et de l’incertitude , même de la part de ceux dont on ne devrait attendre rien de tel , il convient d’invoquer en témoignage le phénomène mécanique le plus simple pour réfuter d’aussi gratuites suppositions.
Si la dilatation des artères provenait de leur propre mouvement, elles devraient alors aspirer le sang , ou bien préparer pendant cette diastole un espace suffisant pour recevoir le sang, qu’elles repoussent de nouveau dans la systole et qu’elles chassent hors de leur cavité.
Quand une artère est lésée ou complètement coupée, alors le sang , au moment même de la pulsation ou de la diastole artérielle , est expulsé — à travers la solution de continuité — par un jet saccadé et remarquable.
Vouloir attribuer un pareil effet à la propre diastole des artères, ce serait commettre une erreur aussi grave en mécanique que contraire à toute saine logique.
§ XI. Nous ne saurions prendre au sérieux cette assertion qui considère comme provenant d’un esprit vital, c’est-à-dire d’une certaine propriété spiritueuse du sang artériel , le jet subit et saccadé du sang à sa sortie des artères , ainsi que cette prompte dilatation artérielle qu’on nomme pulsation, phénomène purement passif à l’égard de l’artère.
Mais, en acceptant même cette hypothèse , personne ne pourra parvenir à expliquer comment cette énergie de
spirituosité se manifeste aussi par intervalle et d’une manière saccadée. Si on prétendait que cela se passe de la sorte par l’expulsion du sang au-dehors du cœur et par son passage à travers cet organe, on comprendrait certes trèsaisément comment il se fait qu’une telle spirituosité ne se manifeste qu’à chaque pulsation, et ne dure qu’un trèscourt instant ; mais, une fois ce moment passé, que devient cette énergie? Pourquoi disparaît-elle aussitôt et s'évanouitelle, de telle sorte qu’il soit nécessaire qu’elle soit à chaque instant rétablie et reconstituée par une nouvelle émission de sang provenant du cœur ?
Mais laissons là de semblables futilités.
§ XII. Poussé ainsi en une quantité telle , que les oreillettes le distribuent avec mesure et proportion dans les ventricules, le sang est chassé dans les artères, et tout d’abord naturellement dans Y aorte elle-même comme tronc primitif et commun à toutes les autres artères. Alors la distribution du sang se fait dans tous les rameaux artériels , avec d’autant plus d’uniformité que la quantité proportionnée de ce liquide , ainsi poussé , passe nécessairement dans toutes les innombrables et très-petites ramifications artérielles, à la suite de ce simple et uniforme mouvement impulsif, qui presse également toute la masse liquide et la chasse en avant comme par continuité dans les ramuscules veineux.
De là provient le gonflement des artères , qui se désenflent ensuite légèrement ; et ce dernier état persiste d’une manière sensible plus long -temps que le gonflement luimême n’avait duré.
§ XIII. C’est ainsi que le sang retenu quelque temps dans les artères en sort et retourne dans les veines à travers les pores des organes. Mais voici à ce sujet une nouvelle contradiction élevée par les modernés.
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Ils ne veulent point admettre que le sang se répande des artères dans les tissus à travers leurs pores, et se plaisent à supposer que les artères, après s’être rapetissées et avoir diminué de calibre dans leurs nombreuses ramifications capillaires , acquièrent spontanément et de nouveau une ampleur de plus en plus grande , jusqu’à ce qu’enfin , par leurs anastomoses fréquentes , elles aillent former les principaux troncs veineux , et constituent par ce moyen tout le système général des veines. Bien plus, les modernes, poussant plus loin leurs sentiments à ce sujet , prétendent que les artères arrivées au milieu de leur course progressive en formant des plexus d’une ténuité vraiment inconcevable, en se repliant sans cesse et formant des circonvolutions aussi multiples qu’étonnamment variées, vont former les glandes et se transformer en veines à leur sortie de ces labyrinthes inextricables.
§ XIV. Quant à nous , lorsqu’il s’agit de supposer ou d’admettre des choses de cette nature, nous avons pour principe de dire que toute opinion arrêtée qui ne porte point en soi à priori un caractère de nécessité ou même d’utilité, et au moyen de laquelle on ne peut pas, à posteriori , d’après les phénomènes du fait , conclure soit ce 1 qui se passe réellement , soit ce qui peut ou doit se passer de cette manière , une semblable hypothèse est pour nous / aussi absurde qu’inadmissible.
C’est pourquoi nous dirons que, toutes les fois qu’on peut donner d’un phénomène une raison évidente et facile à concevoir d’une manière générale , sinon dans tous ses détails , on ne doit pas chercher à donner de ce phénomène d’autres raisons d’être d’une conception difficile et même bien souvent douteuse.
Il serait, du reste, bien embarrassant d’admettre de telles suppositions touchant la continuité non interrompue des
artères dans les veines , et cela , tant au point de vue des diverses sécrétions naturelles que par rapport à la guérison radicale de toute blessure grande ou petite.
Nous ne manquerons pas d’indiquer en son lieu, dans le cours de cet ouvrage , ce qui nous reste à dire à ce sujet ; nous en recommandons , en attendant , la sage appréciation à la sagacité du lecteur.
§ XV. Les variations du pouls consistent dans le mouvement, le rhythme et le nombre des pulsations , l’un et l’autre relativement comparés avec le temps.
Les divers états affectifs du mouvement du pouls consistent , sous le rapport du temps , dans ses divers degrés d 'énergie et de violence , dans sa durée simple et sa proportion exacte avec la fin à laquelle le mouvement doit se conformer. De cette manière de considérer le battement du pouls résultent la mesure des mouvements successifs et l 'ordre invariable qui y préside : c’est là ce qu’on appelle vulgairement rhythme.
Sous le premier point de vue , le mouvement est dit fort ou faible , prompt ou lent , serré et dur ou mou; il peut encore être appelé serratile, c’est-à-dire comme provenant d’un tremblement particulier ou d’un certain frémissement.
Considéré au point de vue de son rhythme , le pouls est fréquent ou rare, égal ou inégal, intermittent , caprisant et chevrotant , etc.
§ XVI. Il est on ne peut plus curieux de consulter à cet égard les fragments des traditions chinoises touchant le pouls ; l’Europe en doit la communication au savant Cleyer 1 .
* André Cleyer, célèbre médecin et botaniste hollandais, né en 1645, explora la Chine et le Japon en qualité de médecin de la Compagnie des Indes ; il fit dans ce pays de curieuses observations sur les végétaux de ces contrées, et publia quelques ouvrages de missionnaires sur la médecine des Chinois. On a de lui des lettres publiées par Bernard Valentin , et des mémoires imprimés dans les Éphémérides des curieux de la nature.
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11 n’est pas moins curieux encore de lire le mémoire que nous a laissé le même auteur sur cette exquise et profonde connaissance pratique des Chinois touchant les merveilleuses et innombrables variétés du pouls , que le seul toucher leur fait saisir et apprécier.
§ XVII. Or, quoique la pulsation du cœur, livrée à ellemême , s’exécute régulièrement dans un corps en santé sans que nous nous en doutions nullement (ce qui fait penser à certaines personnes que cet acte principal de la vie est , par ce fait même , généralement distinct des actes animaux qui se conforment en tout à la pensée , à l’intention , à la volonté) , il est cependant fort à propos de faire remarquer ici que , quand nous y pensons , cet acte du battement du cœur s’altère facilement et de diverses manières. Cela arrive, en effet, non - seulement lorsque, livrés à des pensées vagues , nous éprouvons un sentiment de terreur , de crainte , de colère , et que nous sommes vivement émus par une idée de joie ou de plaisir, de regret, de désir, etc., mais encore lorsque notre pensée s’occupe du fait même du pouls : chose qui est familière et parfaitement connue à ceux qui sont sujets à la palpitation du cœur ; ces malades, en effet, ressentent des battements plus forts toutes les fois qu’ils y pensent.
§ XVIII. Faisons observer particulièrement la parfaite coïncidence de c^tte variation du pouls et de sa marche avec le caractère , c’est-à-dire l’intention et le but essentiellement moral de ces pensées que nous avons coutume d’entretenir sous l’influence des passions de notre esprit 1 .
1 L’observation de Stahl est des plus judicieuses. Nos modernes d’aujourd’hui, presque exclusivement portés à l’observation des faits purement organiques, étude qui, bien qu’elle ait son mérite, ne fera jamais faire un pas à la vraie science clinique; nos modernes, dis-je, feraient bien mieux de fixer leur attention sur l’étude du pouls, et de ne pas regarder
La paissance de cette énergie , qui se manifeste dans l’acte vital du pouls en suivant d’une manière régulière les diverses modifications de la pensée, peut facilement être reconnue à ses effets bien déterminés et même fâcheux: comme, par exemple, lorsqu’une grande terreur subite suspend toute pulsation artérielle et l’activité même de toutes les autres fonctions de la vie. Il se peut même que cette activité disparaisse pour long-temps dans certaines parties ; il n’est pas rare de voir et l’on a vu même quelquefois la mort s’ensuivre.
§ XIX. Nous devons encore faire remarquer ici et considérer avec attention cette énergie réciproque du mouvement du pouls , c’est-à-dire de l’entrée et du passage du sang à travers toutes les parties poreuses du corps , sur la pensée elle-même , ou disposition naturelle de l’âme à penser.
Cette énergie était déjà connue des anciens ; mais ni les écoles médicales ni les physiciens ne lui ont jamais accordé l’importance qu’elle mérite. Les physiognomistes seuls s’en occupèrent plus tard par manière de simple expérimentation.
Les physiciens et les physiologistes ont désigné cette énergie sous la dénomination incertaine et perplexe de tempéraments ; nous avons donc jugé à propos et convenable de traiter immédiatement ici cette question.