XL VIII
DU VITALISME ANIM1QUE
Ce mode d’investigation , si précieux à une époque surtout où la médecine et la philosophie sortaient à peine de leurs langes ; cette méthode , dis-je , la môme que Bacon a ressuscitée au XVIe siècle , eut des conséquences immédiates fort importantes pour ces deux sciences , et montre jusqu’à quel point leurs intérêts sont communs en matière anthropologique , combien sont évidents et nombreux leurs points de contact. Cette manière de philosopher découvrit , en effet , d’un seul coup à Hippocrate une voie sûre : 1° pour établir sa théorie sur les facultés de l’entendement procédant à la notion positive des objets sensibles , et 2° pour parvenir à la découverte de la cause efficiente, une et identique , des phénomènes intellectuels , moraux et vitaux.
C’est ainsi que ce grand génie, en élucidant et en rectifiant les opinions de ses devanciers , a créé une doctrine presque complète , et qu’il a classé dans des catégories bien distinctes les faits psychiques , tant de la raison que de l’imagination , de la mémoire , de la sensibilité et du raisonnement , et les phénomènes physiologiques s’accomplissant , soit à l’aide des sens et de la volonté , soit à l’aide de l’organisme vivant.
Or, nous découvrons , en outre , de la manière la plus évidente , dans Hippocrate , et contrairement à ce qu’ont pu écrire quelques auteurs , des preuves certaines qu’il admet une seule cause active , impetum faciens. Cette cause , c’est l’âme , de laquelle il dit : « C’est elle qui dans le
corps humain commande, et c’est la nature (g>ucrtç) qui obéit 1 2 . » « La première , dit - il ailleurs , est un être immortel, provenant des choses célestes (c’est-à-dire d’origine divine ) , et qui connaît , qui comprend , qui conçoit , qui voit tout et se retire dans les sublimes demeures 2 ; tandis que la seconde est soumise à la destruction... 3 »
1 Livre du cœur, édit. Foës , pag. 279.
2 Livre des principes , pag. 171 .
3 De l’alimenl , pag. 381.
ÉTUDES GÉNÉRALES
Or, qui ne voit dans ces quelques lignes les premières bases d’une médecine spiritualiste , la consécration du dogme de l’immortalité de l’âme , et la déclaration la plus formelle de la soumission de l’organisme aux lois de la corruption , une fois qu’il est séparé du principe qui le vivifie. Révoquer en doute la vérité de ces faits , c’est vouloir vraiment nier le soleil en plein midi ; c’est nier le fait et la puissance de la parole , alors que nos adversaires emploient leur temps à si bien dénaturer l’esprit et la lettre des œuvres du Maître.
Suivant leurs diverses manières d’étudier la substance spirituelle de l’homme, les philosophes grecs ont été dans l’obligation de lui donner des noms différents : c’est ainsi que l’on a imaginé les mots de voùç^ loyiyri dwapiCj vpyjatç, iïuxvoia.; nyeüua, ài9r,p y tô eppuvov Qepp tov, yvaiÇj , etc., et toujours pour représenter la même âme , selon le point de vue sous lequel on la considérait.
Une chose utile à noter ici et que peu de médecins ont fait ressortir, c’est la connaissance profonde qu’Hippocrate avait des rapports du physique avec le moral , dont il parle au long en plusieurs endroits de ses œuvres. Le passage suivant de Galien prouve qu’Hippocrate avait divisé les facultés de l’âme en celles qui proviennent de sa raison pure et de son intellect , et celles qui se rattachent de plus près à son. alliance avec le corps , c’est-à-dire à ses divers états affectifs qui surexcitent en elle des sentiments de joie, de colère, de plaisir, de peine, de volupté, de souffrance , etc — -Il avait déjà , par ce moyen , ouvert la marche à cette division des facultés de l’âme , en supérieure et inférieure, adoptée plus tard par Aristote, S. Thomas lui-même et la plupart des physiologistes dans les XVe, XVI0 et XVIIe siècles.
Hippocrate , rapporte Galien , enseigne « que toutes les » facultés de l’âme , tant celles qui tiennent de sa partie » irascible ou concupiscible , que celles qui se rapportent à
DU VITALISME ANIMIQUE
»la raison pure ou partie rationnelle, sont les compagnons » inséparables des divers modes de tempéraments auxquels » elles correspondent par les rapports les plus intimes ». »
Quant aux quatre éléments qu’Hippocrate reconnaissait être la base de la mixtion organique chez l’homme et les animaux , je n’ai rien à en dire ici au point de vue de notre étude, si ce n’est que ce médecin considérait le feu et K eau, c’est-à-dire le chaud et l 'humide, comme les conditions les plus essentielles de la vitalité et de l’accroissement du corps.
Depuis Thalès, chacun des philosophes grecs avait regardé l’âme comme une substance matérielle plus ou moins subtile, composée d’eau, de terre, d’air ou de feu..., n’importe ; Parménide surtout , peu avant Héraclite , avait insisté sur la condition éthérée de l’âme, qu’il nommait une essence de terre et de feu. Ce langage avait été consacré encore par Héraclite , et Hippocrate lui-même eut à subir le joug du langage philosophique de ses devanciers et de ses contemporains ; mais il épura la pensée de ses prédécesseurs , et , précisant son enseignement, il ouvrit par ce moyen la voie aux beaux travaux de Platon et d’Aristote , ses disciples en doctrine anthropologique.
C’est pourquoi nous lisons dans le livre Ier Du régime, que c’est en vertu du chaud et de l’humide que tout vit et s’engendre dans les corps animés.
Le point essentiel est donc de savoir ce que l’auteur entend par ces mots : calidum innalum (ri euyuxov Qepgov), la chaleur innée, et par ceux-ci : humidum (tô vypou) l’humide.
1 « Woxpar Y)ç yJv oùv siûiïsi&i (év oAtp tw nepi vdizwv scai d !>püv »*petenoç Gvyypa.ppa.zi), Gupa.zo? y.pxaei êiteoQs rets zni ,
» ou pôvov beat star à rô Qvp.os.tokt; ri èmOvpvzty.bv aùrîjç slglv , a'A'Aa »xai roeç xarâ loytGziv.bv à-Trâa-aç , àÇiomGzircczo; sari pùpzv... etc.» (Galien, 2. De ratione vicl. in acut. tex. 10. — Hipp., De aquar. et tempor. anni temperat. )
ÉTÜDES GÉNÉRALES. LI
Or , Galien assure 1 , et nous certifions nous - même qu’Hippocrate, dans son livre De corde, regarde ce calidum innatum comme l’ esprit vital, Xêiher, le mnvpux, le irJp , qui porte la vie dans tout l’organisme et a son siège dans le ventricule gauche du cœur. Ailleurs , le Père de la médecine dit que cet esprit vital, cette chaleur innée n’est autre chose que la nature; ailleurs enfin, il avoue que ce t o ê'pfvrov ôeppov est réellement l’âme humaine elle-même , c’est-à-dire le résultat de sa puissance vivifiante sur et dans le corps 2 , l’effet direct et immédiat de sa présence dans l’organisme. Sans chaleur point de vie, disait -il, sans l’âme point de chaleur ; c’est par le feu que tout se fait dans le corps : nvpi ép-ycéÇsxou 7 vavxa ; ou bien , ainsi que le dit bientôt après Aristote , to 0s pptèv xo êv npïv , lattv &<77rs p Çwov3 4 * 6, et comme Zénon, Antipater, Possidonius et Laërce l’ont encore écrit , irveupoc evdepgôv iUvcu xyjv tyw/Yiv i .
Il est si positif enfin que dans la bouche d’Hippocrate et de ses disciples les mots de xo 0s ppov êpcpvrov entraînent une idée d’activité ne pouvant se rapporter qu’à l’âme , que, comme le prouve Scaliger s , l’on attribuait ordinairement à ce principe de calorique des facultés formatrices , directrices , conservatrices , etc. — êripiovpyov xypm, amépa, ôoto'vofxov , — qui ne peuvent appartenir qu’à un
1 Liv. i , aphor. 37.
2 Galien , liv. 5, aphor. 22 , et liv. De marcore , chap. 2.
* Arist., sect. 20, probl. 10.
4 On trouve chez les poètes et les historiens latins des traces de ces croyances.
Varron fait dire à Zénon ( Citricus ) et à Ennius :
« Istic est , inquit , de cozlo sumptus ignis , isque Mentis est. »
Pacuvius (in Chrysc. ) a dit après lui :
« Mater est terra, eaparit corpus , animam œther adjugat. »
Lucrèce enfin a dit (liv. 3) :
Est igitur calor, inquit, ac venlus vitalis in ipso Corpore . qui nobis moribundos deserit artus.
6 In cap. i, lib. 1 De caus. plant, theop.
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Lit
principe intelligent. Aussi assurons-nous, en dernier lieu ici , que ce que nous venons de dire est une preuve on ne peut plus concluante que le Vieillard de Cos était bien pénétré de cette grande vérité du Vitalisme animique, et qu’à travers l’obscurité de son langage on peut toujours découvrir l’idée sans cesse renaissante de spiritualiser toutes les forces préposées à la formation , à l’accroissement et à la conservation de la machine humaine , et de les rapporter à la nature , c’est-à-dire à l’âme pensante chargée de toutes les opérations de l’intelligence et de la direction des fonctions corporelles.
Sous cette locution, tô vypov , l'humide, nous devons comprendre toutes les liqueurs animales qui arrosent nos tissus. Hippocrate appelait cet élément ou principe corporel rcpaxôyovov xat apypyovw y c’est-à-dire primordial et radical ; il le regardait comme la souche ou la racine de la vie , attendu qu’ayant pris son origine au moment même où le germe humain est formé , il devient le siège de la chaleur vitale chargée de veiller à sa conservation. Il lui donnait le nom de radical, parce qu’il disait : De même que la plante se fixe et s’attache au sol au moyen de ses radicules , de même aussi l’humide doit être regardé comme le lien (§épà) naturel entre l’âme et le corps, comme la partie organique par l’intermédiaire de laquelle l’âme , à l’aide de la chaleur quelle répand par sa présence et entretient jusqu’au fond de l’organisme , se lie en quelque sorte d’une manière indissoluble avec le corps. L’humide était enfin pour Hippocrate le to <5%a, quasi xw tyvyr,v xw awpa.xi àeôpevov ( animam corpori alligans ).
Ce sont là tout autant d’idées aussi ingénieuses que remarquables , en ces temps surtout où il n’existait que des systèmes incohérents et erronés sur la doctrine médicale ; mais ce sont là aussi tout autant d’arguments irrévocables et concluants tendant à prouver ce que nous avons déjà répété
ÉTUDES GÉNÉRALES. LIU
plusieurs fois , savoir : qu’Hippocrate , fondateur de la vraie méthode philosophique expérimentale (empirique) et rationnelle, doit être aussi considéré comme le créateur de la doctrine du Vitalisme animique, que nous allons voir s’épurer entre les mains de ses disciples , et qui doit recevoir enfin sa dernière sanction dans l’École Hippocratique moderne dont Stahl est l’illustre chef.
Pour Hippocrate , déjà tout est vie dans le corps humain ; il n’est pas même jusqu’aux derniers atomes de la mixtion organique qu’il ne considère comme vivants , attendu que la chaleur vitale (to sftipuTov ôeppov ) et conservatrice les pénètre, et que X humide (to yypôv npmôyovov /ai apy/yovov) y fixe à jamais ce principe de chaleur, effet direct du nvibpa, tpvotç ou , principe de vie et d’intelligence , qui a son siège au cerveau 1 en tant qu’intellective , et au cœur 2 3 en tant que vitale.
Concluons donc, en dernier ressort, que l’on a beau tourmenter et pressurer de toutes parts les textes Hippocratiques, jamais on n’en fera sortir la doctrine du double dynamisme 3, tel que Barthez l’a soutenu et enseigné. Jamais, lorsque Hippocrate aura dit d’une manière formelle (de Carnibus ) que «l’âme est une substance spirituelle, immortelle, sachant et comprenant tout, etc., que cette âme n’est autre chose que la nature de l’homme , et que celle-ci peut aussi s’appeler chaleur innée , éther, msCpa, etc.; que
1 Liv. Der morb. sacro , ad finem.
2 Lpc. cit., suprà.
3 Élevé dans les idées de Barthez et les principes du double dynamisme, nous ne nous en sommes séparé que relativement, c’est-à-dire que si nqus sommes heureux et fier d’appartenir à l’École médicale de Montpellier, dont le cachet spécial est le Vitalisme spiritualiste , nous avons dû , par suite d’études plus consciencieuses et plus approfondies, renoncer à la théorie de la dualité du dynamisme humain, qui, du reste, n’a jamais été et n’est pas même aujourd’hui la doctrine généralement et exclusivement admise et enseignée dans cette ancienne et illustre École : c’est là ce que nous prouverons dans le cours de ce travail.
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l’humide n’est pour lui que le lien entre le corps et
l’âme vitale et intelligente, etc. » ; jamais, dis-je, il ne peut y avoir de sophiste assez habile , de logicien assez captieux , de médecin assez superstitieux , pour oser prétendre que la pensée d’Hippocrate se résume en entier dans la dualité du dynamisme humain. A celui qui élèverait quelque doute à cet égard, je répondrais qu’Hippocrate a encore formellement enseigné que « l'âme est une et qu'elle est munie de facultés diverses, ses servantes. »
Ce qui démontre définitivement l’orthodoxie de la conception Hippocratique au point de vue du Vitalisme monodynamique (mais non monothéliste , comme on l’insinue habilement), c’est sa théorie on ne peut plus ingénieuse sur la synergie des actes vitaux , et non des organes.qui ne sont pas actifs, mais seulement les instruments de l’âme. Voilà dans quel sens M. le professeur Lordat aurait raison de dire , à çe sujet , que « si , pour exprimer la cause synergique , on » emploie le mot conspiration , on est exposé à faire croire » que les organes sont censés doués d’âmes pensantes qui » s’entendent pour un projet ». » Certes, je le répète, la science doit être reconnaissante envers l’École de Montpellier, qui a travaillé avec tant de persévérance à corriger les incongruités scientifiques ; mais on ne peut point , ici , appeler incongru le langage d’Hippocrate , quand il dit que tout conspire dans le corps; et je ne vois pas sur quel principe peut s’appuyer M. Lordat, lorsqu’il prétend qu’Hippocrate a enseigné le double dynamisme, et qu’il dit ensuite que « les imperfections de son langage ne sont que des vices de rédaction 2 » : vraiment , une telle partialité est incompréhensible, surtout chez un homme aussi éminent que M. le professeur Lordat. Apres les explications que nous venons de donner,
1 M. Lordat, Réponse à des objections sur la dualité du dynamisme humain. Introd., p. xvu. Montpellier, 1854.
r / hid., p. xvu.
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la pensée du Père de la médecine ne peut être obscure désormais et incompréhensible que pour ceux qui voudront lui donner une tournure quelle n’a jamais eue dans l’esprit du Maître.
Disons, en finissant , que lé plus grand mérite d’Hippocrate, c’est, dans son alliance de la philosophie et de la médecine , d’avoir su séparer, à l’aide de la méthode expérimentale inductive , les faits de l’ordre psychique d’avec ceux de l’ordre vital et organique , tout en les attribuant à une seule et même substance active, l’âme. Par ce moyen, en effet, il a l’insigne honneur d’avoir découvert l’unique préservatif contre le matérialisme , le naturalisme et le panthéisme de ses prédécesseurs; j’ajouterai même contre le mysticisme oriental et païen , qui a une si grande affinité avec le panthéisme et le matérialisme.
Découvrir la vérité au milieu de tant d’erreurs et poser les bases d’une doctrine médico-philosophique, en traçant les voies à suivre et la méthode à employer, est l’œuvre immense accomplie par l’oracle de Cos , et qui lui a acquis des droits sacrés à la reconnaissance éternelle des nations et des hommes !... Athènes décerna une couronne civique au grand Hippocrate ; notre XIXe siècle doit le saluer le roi de la vraie doctrine philosophique appliquée à la médecine.
Platon , imbu des doctrines Socratiques auxquelles il était profondément initié , et possédant les notions précises sur les idées d’Hippocrate touchant l’homme physique et moral , établit une distinction bien tranchée entre l’âme et le corps. «L’âme, dit-il , préside à tous les actes du corps humain dont elle est le nautonnier » . » Dans son Timêe, il considère l’âme comme étant la forme du corps humain ; elle est l’Automédon du char corporel quelle dirige et lance à son gré du haut de son siège , qui est au cerveau. C’est dans ce sens que ce
Rèpubl., liv. VII.
LVI DU VITALISME ANIMIQUE
philosophe a dit que le corps est l’instrument de l’âme:
ooyavov tïjç , ainsi que le dirent plus tard Aristote ,
S. Thomas, Stahl et toute l’École spiritualiste, avec M. de Bonald , dont on a si profondément dénaturé la pensée lorsqu’il a dit : « L’homme est une intelligence servie par des organes 1 . » Oui , et nous sommes autorisé à dire et à assurer que l’illustre adversaire du matérialisme moderne n’a jamais eu dans son esprit qu’on pût raisonnablement admettre qu’entre l’âme et le corps il existât un principe vital actif, archée, monade ou autre, auquel Dieu eût dévolu la formation, la conservation et la direction de la machine humaine. Pour feu M. de Bonald (ainsi que nous le prouvons plus catégoriquement dans un autre travail ) , l’âme intelligente préside à toutes les fonctions intellectuelles, morales et vitales , qui s’accomplissent : c’est un fait on ne peut plus positif. Ge n’était donc pas sans raison que le R. P. Ventura attaquait cette définition interprétée dans le sens du double dynamisme.
Or, d’après Platon , qui regardait, disons-nous, le corps comme un instrument de l’âme, non-seulement celle-ci en est distincte, s’en sert ét le domine, mais encore elle précède l’organisme2, auquel elle imprime sa forme et sur lequel elle commande , en siégeant à la tête (cerveau), qui est la partie la plus divine de toutes les parties du corps humain. Ce grand philosophe pensait même que toutes les âmes avaient entre elles certaines différences 3 .
1 Dans’ le courant du mois de janvier 1859 , j’eus l’honneur de voir (à Rome) Son Éminence Mgr. de Bonald, cardinal-archevêque de Lyon. Nous parlâmes longuement de la doctrine médicale de Stahl et de celle de Barthez. Le vénérable prélat me manifesta le plus grand respect pour la conception Slahlienne, et m’assura à plusieurs reprises que son illustre père n’avait jamais eu la moindre sympathie pour la doctrine du double dynamisme de Barthez. « Mon père, me dit le pieux vieillard , mon père était spiritualiste, et s’il eût eu à se prononcer entre Stahl et Barthez, il n’aurait jamais hésité ; son affection aurait été pour le premier. »
2 Phédon , c les Lois , X.
3 Ibid.
ÉTUDES GÉNÉRALES
Platon , malgré l’opinion préconçue de certains auteurs , était donc animiste et comme anthropologue ; il appartenait au vitalisme monodynaraique. Il dit, en effet1 : «Si, lorsque lame a soif, quelque chose l’arrête dans l’impétuosité de son désir, ce sera un principe différent de celui qui excite en elle la soif et l’entraîne comme une brute vers le boire ; car le même principe ne peut produire à la fois et par luimême deux effets opposés sur le même objet.» Mais il ajoute encore plus loin : « Ce principe , qui défend aux hommes de boire , ne vient-il pas de la raison ? Celui qui les y porte et les y entraîne ne vient-il pas à la suite de la souffrance et de la maladie? » Platon conclut en disant qu’il faut appeler raisonnable la faculté avec laquelle elle raisonne, et déraisonnable celle par laquelle elle manifeste ses désirs , ses voluptés, sa colère, etc. C’est dans ce sens qu’il distingue
ÿv/p, âme , principe de vie , de voûç, intelligence . Mais
bien certainement Platon avait trop de bon sens et de logique pour admettre deux âmes ou deux principes immatériels quelconques ; . . . car enfin , s’il est vrai qu’il ait dit que l’âme concupiscible et irascible est mortelle , c’est qu’il entendait par là qu’après la mort l’âme, pur esprit, ne pouvait plus (par le fait de sa séparation du corps) avoir des sensations, des passions charnelles et des idées sensibles. Mais personne ne voudra sans doute faire dire à Platon que cette âme irascible (faculté périssable) soit matérielle; et cependant ce serait là une conséquence nécessaire de l’hypothèse , car il n’y a que le matériel qui meure , le spirituel étant immortel par nature.
On a dit et répété beaucoup trop souvent que Platon admettait l’existence de trois âmes bien distinctes : la sensitive (smSupa), l’appétitive (ôvpoç) et la raisonnable (Xoyoç) 2. Mais, je le demande, ne serait-il pas plus sensé
1 Rèpubl. , T. IX, édit. Cousin.
2 Tennem , Gründr. der Gesch. der Phil< s»ph. , p. 120.
LVIII Dü VITALISME ANIMIQUE.
de dire que Platon , ainsi qu’Aristote et toute l’École scholastique le firent à leur tour, regardait ces trois éléments , ces trois manifestations comme les parties essentielles, ou, pour parler un langage plus correct, comme les trois facultés constitutives de l’âme humaine.
Lorsque , dans les VIIe et IXe paragraphes de son Timèe, Platon reconnaît que les végétaux n’ont que l’âme végétative et les animaux les deux âmes végétative et sensitive, voudrait-on lui faire dire encore ici qu’il met une distinction réelle entre ces facultés ou puissances, surtout quand il les porte à trois chez l’homme , qui possède de plus la raison et l’intelligence? S. Augustin, S. Thomas et 'tous les Pères ne parlent pas autrement, et personne n’oserait, j’espère, douter de leur orthodoxie. Je le répète donc une fois pour toutes , et c’est ici le moment de rappeler notre étude physiologique sur la Genèse ; je le répète, qu’on ne s’y méprenne pas , le végétal n’ayant besoin de rien autre chose que d’une faculté ou force de végétation, le Créateur a mis en lui un principe unitaire et simple qui exécute fatalement toutes les fonctions nécessaires pour parvenir à cette fin désirée , la vie végétative, simple force de nutrition ; l’animal né pour vivre , se mouvoir , éprouver des appétits et se reproduire , avait besoin pour cela non -seulement d’un corps vivant, mais encore il lui fallait un principe capable de mouvement, de sensibilité , de détermination instinctive , et Dieu , en créant toutes les espèces animales , leur a donné à chacune une âme propre sui generis, capable de vie , de mouvement et de sensibilité; l’homme enfin, avec la vie, la sensibilité et le mouvement, a reçu un caractère de plus, celui de sa divinité , de son immortalité. La raison et la liberté ont été données à l’âme humaine, parce que seule elle est destinée à jouir de la vue de son Dieu , parce quelle devait dominer le monde entier, et que la perfectibilité , sous l’égide de la foi et
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de la raison , devait lui faire reconquérir une patrie perdue , le Ciel... Mais voudrait-on, pour ces mêmes motifs, enlever à l’âme humaine le pouvoir et la faculté de vivifier, de former et de conserver le corps? C’est là, vraiment, une subtilité que je ne puis admettre , tant qu’on ne me donnera pour accomplir ces actes si difficiles qu’une puissance aveugle, mais qui voit et prévoit tout ; qu’une force matérielle, mais capable1 d ’instinctivité , de motilité, de sensibilité;^ une substance, en un mot , dont l’origine , la nature et la fin sont et demeurent inconnues.
Nous sommes donc autorisé , d’après les documents positifs que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, à conclure que le divin Platon, disciple de Socrate et d’Hippocrate , le plus pur des Spiritualistes de son siècle , était en anthropologie un sincère représentant du Vitalisme monodynamique.
Aristote, esprit moins subtil, mais aussi profond et plus hardi que son maître Platon , après avoir sérieusement étudié et commenté les systèmes philosophiques qui avaient paru jusqu’à lui, s’appliqua spécialement à débarrasser les idées de Thalès, de Pythagore , d’Anaxagore et d’Empédocle , du voile qui les couvrait. La pensée qui le poursuivit plus particulièrement fut de démontrer l’immatérialité de l’âme humaine 1 ; puis , appliquant son esprit à l’étude des êtres vivants et de l’homme , il parvint à découvrir quatre ordres de faits bien distincts : 1 0 de nutrition , 2° de sensibilité , 3° de mouvement, 4° d’intelligence.
De conséquence en conséquence, le philosophe de Stagyre lut ainsi entraîné à admettre d’abord une âme végétative (force plastique des végétaux , qu’il appela aussi âme ) , capable de vie à l’aide de l’acte incessant de la nutrition ; ensuite une âme sensitive et appétitive ou bestiale, sensible,
‘ De anima, I, II, § I.
DU VITALISME ANIMIQUE
motrice et concupiscible ; en dernier lieu , enfin , une âme ayant la vie , la sensibilité, X intelligence et la raison en partage, c’est-à-dire l’âme humaine ; mais dans l’un comme dans l’autre cas cette force substantielle est une et immatérielle,
X immortalité n’étant l’apanage que de l’âme raisonnable seule. Pour nous, nous sommes dès à présent porté à penser qu’ Aristote reconnaissait que, dans l’ordre le plus élevé des êtres, la vie organique n’est point due à un principe spécial , ainsi qu’on a voulu le lui faire dire bien souvent , mais qu’il est le simple effet d’une âme unique. En un mot, Aristote partageait, d’après nous , l’opinion du Vitalisme animique. Quelques citations , prises çà et là dans les œuvres de ce grand philosophe , suffiront pour étayer nos assertions et faire ressortir la vérité de ce que nous avons avancé : « Tout animal , dit-il, diffère de ce qui n’est point animé, en ce qu’il possède en sus le mouvement et la sensibilité 1 . » «L’âme est une substance spirituelle et indivisible : elle est tout entière dans tout le corps ainsi qu’en chacun de ses organes 2. » «L’âme peut agir, dans sa pensée, indépendamment du corps3.» «Elle peut comprendre et exercer ses facultés en dehors des sens; ce qui prouve que, seule dans le corps, elle est spirituelle et d’origine divine *.» Mais Aristote va plus loin, en soutenant que le corps n’est que l’effet de l’âme , qu’il appelle sa cause informante... « Anima quœ corpus nostrum infor- » mat, illique esse tribuit et vitam, duo in illo munera exer- » cet ; quorum primum est corpus informare et animalum » constituere ; aliud verô eodem ut informato et animato » uti ad operandum 5 . » D’après ces quelques exemples , il
Ap^ff-., St§\. I, y.s'f. I : To Si rov Svoïv uzXmttix
rhzfseuv iïozeï, y.ivi jast re xsci zm oùaOuveaOcn.
2 Arist., lib. 2 , De gener. anitn., cap. 3.
3 Lib. 1 , De anim., tex. 12 et 15.
* Lib. 2, De gener. anim., cap. 1.
5 De part, anim., cap. 5. — Zarabella et Mérindol, Ars med. , part. 1 , De facult. et act., pag. 143 , cap. 3.
ÉTUDES GÉNÉRALES
paraîtrait donc que l’âme forme le corps et puis s’en sert et le dirige comme son propre instrument : la vie a donc commencé avec l’organisation , et c’est l’âme qui en est le principe et la cause efficiente 1 . En dernière analyse , Aristote appelle l’âme ù êvf ehyéta rov éflwjaafèbÿ (l’entélijchie du corps) c’est-à-dire sa cause finale.
On n’en finirait pas si l’on voulait pénétrer plus avant la doctrine d’Aristote au point de vue du monodynamisme humain ; mais , le plan que nous nous sommes tracé ne nous permettant pas d’entrer dans de plus longs détails, nous renvoyons le lecteur à notre Tome Ier, où nous faisons une étude détaillée de la pensée du grand philosophe de Stagyre , sur ce qu’il entend par forme , âme , corps , vie ( j3t 'oc,), force ((3&) 2 et nature.
Contentons - nous en ce moment de reconnaître et de constater qu’Aristote professe à l’égard du Vitalisme le même sentiment qu’Hippocrate , son maître en physiologie ; qu’il a été bien plus loin encore que Platon dont il a perfectionné l’enseignement philosophique , dans les applications directes qu’il en a faites à la théorie de la science de l’homme. Aristote et Stahl n’en feront plus désormais qu’un; c’est-à-dire que Stahl se retrouve tout entier dans le chef de l’École péripatéticienne, de même qu’il se rattache par plus d’un point à Platon lui-même.
Il est, au surplus, très-erroné que le Stahlianisme soit l’Aristotélisme renversé, ainsi que l’ont dit quelques écri-
1 Eut 1 de ri •pvyji tou Çwwroç' 'jûpxroç «tria xai c/.ayr, (Arist. , Deanim., cap. 2-3. )
2 Discours préliminaire , T. I. Dans ce travail, qui est comme la clef de voûte de nos études sur le Vitalisme animique , nous ne laissons rien passer inaperçu , et , texte en main , nous appuyant tant sur la théologie que sur la philosophie et la physiologie , nous démontrons , d’une manière définitive, que la doctrine Stahlienne est la plus complète (sauf les perfectionnements dont elle est susceptible) de toutes les théories philosophiques, physiologiques et médico-pratiques.
LXII DU VITALISME AMMIQUE
vains, et comme l’ont répété après eux. d’autres médecins V qui n’ont pas voulu comprendre la doctrine du Professeur de Halle: il est, surtout, on ne peut plus contraire à la vérité de prétendre d’abord que Stahl ait enseigné que c’est I’ame pensante (c’est-à-dire consciente et libre) qui dirige tous les phénomènes de l’économie (vitale) humaine , et d’insinuer ensuite qu’ Aristote ait dit que cette âme pensante ou intellect pur n’est qu’une simple faculté du principe qui anime les végétaux et les animaux 2 . » C’est là une méprise impardonnable, attendu qu’il est évident, d’après Aristote et tous ses commentateurs éclairés et non prévenus : 1° que l’âme est la cause efficiente de l’organisation 3 ; 2° quelle en est la forme ( forma dat esse rei); 3° que le principe intérieur de tout changement des corps vivants , c’est (comme l’avait déjà dit Hippocrate) la nature, c’est-à-dire le principe de la chaleur et de la vie, en un mot l’âme *; 4° que le corps, animé par la nature , est l’instrument immédiat de l’âme 5 ; 5° que l’âme n’est pas seulement une substance , mais bien positivement la forme d’un seul et unique corps dont elle constitue l’individualité. L’âme n’est pas le corps , mais elle est quelque chose dm corps vivant ; ce quelque chose n’est ni la figure, ni le mouvement, ni un accident quelconque, mais la form§ même de la vie et l’activité spécifique qui détermine l’essence de tous ses accidents6 ; 6° que l’âme est l’acte d’un corps naturel organisé qui a la vie en puissance , et quelle est enfin la première forme, le premier acte du corps humain , etc. : A vayxaîov âpa. xr,v ÿvy/iv ovaiav g ïvcd wç eîfîoq tou aü>jj.xxoq tpvcnxo'j $vvcx[xei Çooyiv eyovxoq ’ yj tfoûcna. ivxùiyv.a. ' xoioùxov âpa. aù>[MX oq èvxùéyeia. 7 .
1 Girbal, Étude médicale sur Aristote , pag. 81.
2 Ibid., pag. 82.
3 Arist., de anim., II, 3.
4 Arist., Physiq., VIII, départ, anim., I, 5.
5 De anima, II , i.
6 De anima . 1 , 2, 1 , 3.
7 De anima , II , 1
ÉTUDES GÉNÉRALES