‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 47 sur 69 · ARTICLE VII · texte numérisé non relu

ARTICLE VII

De la sécrétion du lait.

§ Ier. Bien que la sécrétion du lait se fasse dans un organe assez ample, assez développé, c’est-à-dire dans la capacité des nombreuses glandes qui constituent les deux mamelles, nous ne pouvons pas cependant nous flatter encore de posséder une connaissance bien précise et nette tant du développement proportionné de ces glandes , tel qu’il existe spécialement pour la sécrétion de cette sorte de liqueur, que de la raison progressive de cette humeur toute particulière et de sa sécrétion proportionnée.

§ II. Au point de vue historique de ce phénomène, il convient de savoir avant tout que, dans l’état ordinaire, les mamelles ne sont nullement le siège d’une sécrétion lactée; car, bien que l’on observe chez les enfants nouveau -nés que leurs petites mamelles gonflées rendent, sous une forte pression , une substance liquide et trouble , et quoiqu’il soit bien démontré que les mamelles d’une jeune fille adulte

peuvent fournir quelquefois du lait, tant à l’aide d’une suffisante pression que par la succion , on sait très-bien cependant que rien de tout cela n’arrive réellement quand les choses se passent d’une manière normale, et que le corps suit sa marche naturelle et progressive.

§ III. La sécrétion du lait et sa tendance à l’excrétion se manifestent, soit lorsque la femme touche aux derniers jours de sa grossesse , circonstance assez rare par elle-même, soit après l’accouchement , alors que la mère est pleine de sollicitude pour l’entretien de son enfant : c’est ainsi que , même dès le premier jour, les femmes nouvellement accouchées et pourvues d’une bonne constitution voient leurs mamelles se gonfler d’une manière sensible. Mais ce n’est encore qu’une liqueur aqueuse qui apparaît et séjourne dans le sein ; la consistance en est ténue , assez semblable au sérum du lait ordinaire , ayant un aspect plutôt trouble que lacté. Cependant, vers le troisième ou même au commencement du quatrième jour , il se déclare dans les deux mamelles une réelle irruption de lait épais et copieux qui les remplit et les distend jusqu’à ce qu’il trouve une issue, ou que, se dissipant de nouveau, il ne reparaisse plus dans le sein.

§ IV. Néanmoins, l’on sait que l’excrétion naturelle du lait n’est ni spontanée , ni tellement facile qu’elle reprenne et poursuive son libre cours avec un certain degré d’intensité ; mais , pour qu’elle s’accomplisse , il est indispensable d’intervenir , soit par une douce pression des mamelles , soit à l’aide de la succion du nouveau-né. De quelle manière que ce soit, mais surtout sous l’action d’une pression légère et modérée , — comme quand on trait , — les vaisseaux et méats galactophores se dilatent et laissent au lait une issue plus facile. Sans ces précautions , ce liquide, par un séjour

490 OEUVRES DE STAHL

trop prolongé dans ces organes , y croupirait et y prendrait une consistance beaucoup trop grande.

§ V. Une chose bien digne de remarque ici, c’est la formation particulière de cette sécrétion. En effet, de même qu’en parlant du sperme , nous avons fait observer la tolérance spéciale de l’organe excréteur à son égard (alors que, pendant la perpétuelle et incessante sécrétion de cette liqueur destinée à être excrétée, il ne paraît cependant ni utile ni nécessaire d’effectuer naturellement une excrétion actuelle ; bien qu’au contraire , sous l’acte continu d’une naturelle et incessante sécrétion , il y ait dans l’organe à ce préposé une disposition naturelle et efficace à l’excrétion de la semence); de même aussi nous trouvons dans le lait une raison contraire de sécrétion et d’excrétion.

En effet, lorsqu’il arrive que le lait afflue facilement et abondamment dans les mamelles , s'il y séjourne sans qu’il s’en effectue aucune excrétion durant deux ou trois jours , alors le lait se retire, — par résorption, — dans la masse universelle des humeurs , si bien qu’il résiste ensuite à tous les moyens attractifs , en persistant obstinément dans sa retraite , jusqu’à ce qu’une nouvelle cause reproductrice lui facilite les moyens de reparaître dans les mamelles, ce qui ne peut avoir réellement lieu qu’à l’occasion d’un nouvel accouchement.

C’est là un fait incontestable ; à tel point que si les femmes qui sont d’excellentes nourrices , et chez lesquelles la sécrétion du lait se fait d’une manière prompte , facile et copieuse en raison de la succion plus forte de leurs robustes nourrissons, si de telles femmes, disons -nous , sèvrent leur nourrisson pour allaiter un nouveau -né qui tète peu et dont la succion est faible , elles s’aperçoivent bientôt que leur lait se retire insensiblement et que sa sécrétion

finit par cesser, c’est-à-dire qu’à mesure qu’il est sécrété, il est de nouveau absorbé par les vaisseaux veineux qui l’avaient contenu auparavant, et entraîné ainsi dans la masse commune des humeurs.

§ VI. Pour ce qui est de la consistance et même de l’essence du lait, on peut affirmer, d’une manière générale, qu’elles ont la plus grande similitude avec celles du vrai chyle dépouillé de toutes ses impuretés et rendu plus homogène.

Mais on doit dire d’une manière plus spéciale que le lait est une substance composée de matières légèrement mucilagineuses, graisseuses, de matières terreuses très-subtiles et même d’une certaine quantité de particules salines ; le tout dissous dans une grande quantité d’eau et constituant un liquide tenant le milieu entre la nature animale et la nature végétale : c’est ce caractère moyen qui lui donne encore un plus grand trait de ressemblance avec le chyle. En deux mots , le lait est une substance encore dans un état évident de crudité, différant de la crâse animale et se rapprochant un peu plus de la nature du chyle duquel il provient.

Or, puisque les animaux qui fournissent le lait le meilleur et le plus consistant, sont principalement ceux qui aiment à se nourrir de végétaux, comme pa^r exemple les quadrupèdes herbivores, tels que les vaches, les chèvres et les brebis, etc. , puisque aussi l’espèce humaine se nourrit habituellement et surtout de pain fermenté et fermentescible, ainsi que de bière et même de vin fortement chargés de sels, on peut conclure de là que dans le lait , c’est-à-dire dans un chyle trop récent, n’ayant pas encore éprouvé une assimilation suffisante avec la crâse animale, il y a les dernières traces de la nature végétale, parmi lesquelles domine l’acidité ou plutôt l’aigreur, c’est-à-dire une fermentation acide , en tout étrangère au reste de la crâse animale.

OEUVRES DE STAHL

§ VII. La simple expérience nous démontre la véritable composition du lait.

D’abord , la séparation de la crème qui surnage sur le lait ne prouve-t-elle pas la présence d’une substance grasse dans cette humeur ? Et ce même fait ne devient-il pas plus évident encore par la séparation actuelle de cette substance grasse , c’est-à-dire du beurre contenu dans cette même crème épaisse du lait ? En outre , la simple apparence grumeleuse du lait , quand il s’aigrit , est pour nous une preuve de sa consistance mucilagineuse ; et , dans cet état , il est si onctueux et glissant au palais et au doigt , qu’il a donné lieu à cette locution allemande : « Schlipffer milch , — lait glissant. » Le sérum , de son côté , même après la séparation de la partie la plus épaisse du lait , conserve encore un caractère remarquable de viscosité mucilagineuse. Quant à la partie terreuse et plus sèche , elle se manifeste dans la consistance du fromage , dans cette substance caséeuse que l’on retire du lait une fois qu’on en a extrait la partie graisseuse de sa crème.

Nous ne dirons rien ici de X acidification du lait , ou de la manière de provoquer son acidité , soit à l’aide d’une chaleur douce et prolongée , soit à l’aide d’une prompte et subite fermentation : ce serait chose superflue et inutile , attendu que tous ces faits sont connus du vulgaire.

§ VIII. Ce qui vient aussi rendre témoignage de ce mode de consistance , c’est que différentes particules , encore dans un état de crudité , ayant subi une moindre altération dans le corps , par cela même moins altérables et conservant quelque chose de leur nature végétale (à l’instar des substances nouvellement sécrétées par les intestins dans le chyle et transférées dans la masse des humeurs ) , parviennent enfin aux mamelles sous ce nom propre de lait.

Tout le monde sait, en effet, que c’est ainsi que les

jeunes enfants peuvent être purgés par les médicaments administrés à leurs nourrices dans ce but. Il est aussi connu du vulgaire lui-même que , lorsque pendant l’hiver les pauvres ne donnent pour toute nourriture à leurs vaches que la paille d’orge qui leur sert de litière, le lait qui en provient, outre qu’il est moins épais et qu’il a une saveur un peu amère, donne un beurre non-seulement moins copieux, mais même d’une pâleur et d’une amertume bien prononcées.

Quelques ménagères plus prévoyantes et profitant de cette leçon savent procurer et conserver la consistance et la couleur naturelles de leur beurre d’hiver, en mêlant au fourrage qu’elles donnent à leurs vaches dans cette saison , les feuillages et les jeunes pousses des arbustes qu’elles cueillent et font sécher en été ; ces animaux sont , du reste , très-friands de ce genre de nourriture.

§ IX. Au point de vue du mouvement particulier qu’effectue le lait, il est bon de faire remarquer que les femmes , au moment surtout de la première irruption de cette humeur dans le sein, accusent habituellement un certain sentiment de douleur tensive qui des aisselles et des clavicules se propage de haut en bas jusque dans les mamelles. C’est à cette occasion que nos dames germaines disent: « Die milch homme ilmen über die Achfeln herüber ge- »zogen, nicht anders als wie Strickchen. — "Le lait nous » monte dans les aisselles comme par traits. » Ce phénomène est dû bien certainement à la tension qui s’opère dans les artères mammaires et à la contention du mouvement tonique des parties musculeuses et fibreuses qui avoisinent les seins.

§ X. Une chose vraiment digne d’une considération toute particulière, c’est l’énergie du mouvement tonique dans la substance même des glandes mammaires. A ce point

194 OEUVRES DE STAHL

de vue , en effet , il arrive assez souvent que , lorsque les femmes découvrent tout-à-coup leur sein et qu’elles ressentent l’influence subite du froid, ou même qu’elles éprouvent un sentiment pénible de pudeur en faisant téter leur enfant en public, il en résulte que leurs mamelles se roidissent avec une telle intensité qu’on n’en peut faire couler même une seule goutte de lait, quelque moyen de pression que l’on emploie pour les traire et quels que soient les efforts de l’enfant qui tète. Il suffit, en pareil cas, de frictionner légèrement le sein avec une brosse douce, — einer weichen Rehr-Bürste — , et aussitôt, sans avoir recours à d’autres moyens , on voit le lait sortir de lui -même et parfois même jaillir avec abondance. Au surplus , il y a une si grande variation dans l’énergie tonique des mamelles, que, lors même qu’il s’est déjà déclaré plusieurs nodosités ou indurations sous forme de tumeurs , on voit , non sans étonnement sans doute , ces sortes de nodus se dissoudre et les mamelles reprendre leur consistance naturelle en moins d’un quart d’heure , à la suite d’une copieuse émanation spontanée du lait par le mamelon; résultats satisfaisants obtenus au moyen d’une simple friction sur le sein avec une brosse très-douce , — einer Sammet-Bürste.

§ XI. Nous voyons quelque chose de semblable se produire dans les mamelles par suite d’un phénomène tout opposé , à l’occasion de cette constriction tonique, soudaine mais inégale, qui, sous l’influence d’une terreur subite, provoque des nodosités ou engorgements ganglionnaires du sein.

Les femmes le sentent très-bien , lorsquelles se plaignent, en disant : « Es seye ihnen wie Messer, ivie Nadeln , in die » Brust gefahren — Nous sentons comme des couteaux, » comme des clous dans les seins » , et cela à cause de cette

eonstriction soudaine qui se fait si diversement ressentir dans tout le reste du corps; de sorte que l’on reconnaît facilement ici ces atteintes de resserrements frémissants et subits , d’après le sentiment varié qu’ils provoquent ; ce qui a fait dire aux Germains : « Es seye ihnen wie ein » Messcr dur ch dasz hersz gefahren. — C’est comme si l’on » avait un couteau dans le cœur. » Mais c’est principalement à la région ■précordiale ou épigastrique que l’on ressent cette sensation: « Sie seyen erschrocken, dasz es ihnen zu denen » Nageln hinaus gefahren sey , dasz es ihnen in denen » fingerkupffen wie Nadeln gestochen habe. — Elles souf- » frent comme si on leur enfonçait des clous , comme si on » les piquait avec des aiguilles. »

En effet , lorsque cette sorte de eonstriction par frémissement survient d’une manière subite dans les mamelles , les parties séreuses les plus ténues du lait s’échappent par le mamelon ; mais sa partie la plus épaisse est retenue dans le sein , et , s’y condensant de plus en plus , finit par s’y coaguler en vertu d’une sorte de fermentation acide , ce qui entraîne ordinairement les troubles les plus dangereux.

§ XII. Tout ce que les anciens ont dit touchant la prétendue communication directe et immédiate, c’est-à-dire l 'anastomose des veines épigastriques avec les veines mammaires , n’est nullement d’accord avec l’observation exacte des faits anatomiques' , mais bien une pure et simple hypothèse qui n’avait été alléguée que pour rendre raison de ce

1 II est positif pour nous aujourd’hui que l’artère et la veine épigastriques s anastomosent avec les artère et veine mammaires internes; mais, outre que cette anastomose est la dernière des vaisseaux épigastriques , elle ne saurait d’ailleurs expliquer mécaniquement la sympathie qui existe entre 1 utérus et les glandes mammaires, attendu qu’avant d’arriver à cette dernière division , et dès leur origine , ces vaisseaux ont des rapports beaucoup plus immédiats avec le péritoine, les organes sexuels externes, les muscles droit et larges de l’abdomen , ainsi qu’avec les artères lombaires et intercostales surtout.

OEUVRES DE STAHL

phénomène , savoir : que le lait commence à envahir et à gonfler les mamelles presque aussitôt après l'accouchement. Ils imaginèrent, en effet, avec leur ingénuité ordinaire , que puisque la nature a Jusqu’à ce moment, dirigé vers l’utérus une grande quantité de sang comme matière propre à la nutrition du fœtus, aussitôt que cette fonction vient à cesser complètement , le sang doit subir une autre direction , de peur que , n’étant plus désormais soumis à son ancien usage , il n’occasionne et ne provoque un danger réel pour le corps. — Et cependant les anciens n’auraient pas dû redouter un pareil résultat , attendu qu’ils ne connaissaient pas la circulation du sang qu’ils regardaient comme un liquide stagnant, et que, pendant comme après l’ enfantement , le sang pouvait facilement sortir de ce prétendu état de stase et d’inertie à l’aide des lochies. — C’est pourquoi ils supposèrent qu’immédiatement après l’accouchement il s’opère une prompte régurgitation sanguine de l’utérus vers les mamelles à travers les vaisseaux hypogastriques , qui , avec la plupart des vaisseaux utérins , tirent leur origine commune des troncs iliaques internes.

Or, n’est-il pas plus vrai de dire que cette communication et cette transmission immédiate de l’utérus vers les mamelles s’exécute , non pas tant pour détourner un certain danger, que dans le but tout providentiel de fournir au nouveau-né une alimentation convenable par les mêmes voies qui , par une sorte de conspiration , ont pourvu à la nutrition du fœtus dans le sein de la mère ?

Que si l’on veut bien se donner la peine d’apprécier sagement les faits, on ne pourra absolument reconnaître ici une nécessité organique, sans admettre au préalable que la nature , dans un dessein louable et dans un but final bien arrêté, établissant d'après l'hypothèse cette sorte de travail, puisse, facilement et sans encombre, le diriger selon ses propres vues à travers les vaisseaux mammaires ;

et c’est là aussi ce qu’elle fait habituellement par son action propre à l’aide des mouvements toniques et vitaux ' .

Ainsi s’évanouissent et tombent d’elles-mêmes ces vaines et prétentieuses théories des anatomistes , aussi bien que leurs minutieuses recherches à l’égard de ces anastomoses, puisque , ainsi que nous l’avons dit , il est effectivement évident que c’est par simple hypothèse qu’ils ont allégué une communication entre les veines mammaire et épigastrique ; et il serait bien étrange d’entendre aujourd’hui quelqu’un qui prétendrait s’arroger une pareille découverte.

Page 1