‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 54 sur 69 · DU SOMMEIL · texte numérisé non relu

DU SOMMEIL

à. § 1er. Quiconque voudra se donner la peine d’examiner le fait avec une sérieuse attention, comprendra facilement quel est le véritable rapport de différence qui existe entre le repos et le sommeil, attendu que le repos

est pour le mouvement volontaire ce que le sommeil est pour les organes des sens 1 .

C’est à juste titre que l’on met au nombre des choses non naturelles le sommeil et les veilles qui lui sont opposées ; car, de même que le mouvement local et volontaire favorise et seconde de diverses manières les actions de la vie , en même temps qu’il aide la raison à atteindre le but auquel elle vise, et que les veilles, en facilitant le libre exercice des sens, sont d’une utilité réelle , tant pour les soins qu'exigent les actes vitaux que pour l’exercice de la raison, de même aussi le repos sert à réparer le mouvement, et le sommeil à rétablir l’énergie des sens et des facultés intellectuelles.

§ II. L’état de veille ne consiste réellement , en effet, que dans la prompte disposition de l’âme à sentir et à penser, attendu qu’en vérité , dans un état normal , veiller et penser sont deux choses absolument inséparables ; mais , ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer en plusieurs endroits , comme V activité de l’âme n’est point absolue , qu’elle est au contraire extrêmement limitée tant dans la sensibilité que dans la pensée, il arrive ainsi qu’elle ne peut point persister dans une action perpétuelle et incessante sans s’exposer sérieusement à de notables détriments dans l’ énergie, X activité et la persistance naturelles de ses actes2.

§ III. L’âme répare ses pertes au moyen d’un repos que nous appelons sommeil : à ce sujet de nombreux auteurs ont émis des opinions on ne peut plus erronées. Ils regardent , en effet , ordinairement le sommeil comme un phénomène simplement passif, comme un saisissement du premier sensorium , comme un obscurcissement des esprits par

1 Voy. T. VIII, Comment. LXXII.

2 Voy. T. VIII , Comment. LXXII1.

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je ne sais quelles vapeurs , comme une trop grande humidité du cerveau , etc. Mais en réalité la chose se passe bien autrement : c’est là ce qui est évident à priori par la considération de X activité ou énergie de Y âme, et à posteriori par la faculté tout-à-fait libre de se soustraire aux choses qui excitent d’ailleurs trop vivement sa sensibilité ; car, bien certainement, puisque Y âme a ainsi de temps à autre besoin de relâche , on ne peut pas regarder le sommeil comme un état simplement passif , qui interrompt Y activité de l’âme et semble la retenir captive. L’on doit plutôt expliquer le sommeil comme étant un effet auquel l’âme se prête , quelle laisse librement s’accomplir, ou mieux encore comme un phénomène que l’âme elle-même doit, peut et veut habituellement se charger de produire et d 'exécuter avec un ordre et une méthode à elle propres.

§ IV. La plus grande difficulté de concevoir et de bien comprendre comment Y âme peut goûter le sommeil, au moyen de la suspension de Y activité des sens , a dépendu jusqu’à ce jour de ce que l’on n’a pas compris suffisamment le caractère vrai de la sensation.

Comme il ne convient pas de donner ici une démonstration déductive du fait , il suffira de le regarder comme une simple supposition , en tant qu’il peut nous être utile , et de l’appliquer à la question présente. Ainsi , en supposant que l’âme , par une certaine activité positive, exécute elle-même en grande partie ses sensations , ou bien (comme on le dit vulgairement d’une manière plus générale et plus abstraite) qu’elle influe sur elles et y concourt , il sera évident que , aussitôt que l’âme suspendra son action propre , elle cessera par conséquent (Y agir et dé influer sur cet effet , et le résultat de cette suspension d’activité produira le sommeil. Ce fait paraît être, au premier abord, à l’abri de toute espèce de doute, surtout si la supposition est convenablement démontrée ; ces

choses deviennent encore plus évidentes par la considération de tout ce qui se passe journellement et visiblement en cette affaire.

§ V. Ce qu’il y a de positif avant tout et que tout homme réfléchi ne peut ignorer, c’est que : 1° une profonde sécurité d'esprit , 2° X éloignement de l'âme de toute idée positive et fixe , ainsi que de toutes les spéculations pénibles de la vie , 3° un certain dégoût, plutôt qu’un constant désir de sensation et d 'action, non-seulement engagent beaucoup , mais encore concourent absolument à faire goûter un prompt et paisible sommeil.

§ VI. Personne n’ignore que l’excès et la persistance des sentiments de crainte, de chagrin, de sollicitude, sont trèscapables d’interrompre le sommeil ; on sait aussi généralement combien un ardent désir et une impatiente attente d’objets agréables , des fantaisies de l 'imagination et de vives images de nos pensées sont capables de troubler notre repos. Si le sommeil n’est pas toujours interrompu, tout cela du moins contribue à le troubler, à X agiter et à le plonger dans les plus vives idées fantastiques de la pensée, c’est-à-dire dans des rêves.

§ VII. Mais nous avons des exemples particuliers , et souvent même journaliers , d’un sommeil provenant de la répugnance et du dégoût qu’inspirent les objets qui excitent trop violemment ou qui provoquent d’une manière quelconque la sensation. Aussi reconnaît -on comme fortement portés au sommeil non-seulement les hommes indifférents, stupides, se dégoûtant facilement, et très -peu capables d’apprécier les choses qui ont rapport aux sens ou à l’esprit ; mais fréquemment encore ceux qui , d’un caractère du reste assez vif , se trouvant en des lieux et en des occasions où ils ne rencontrent rien qui convienne à leur caractère et à leurs

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goûts, sont, n’importe leur tempérament, tellement enclins à dormir à l’heure habituelle du repos , qu’on les voit presque dans l’impossibilité de s’en défendre.

§ VIII. A tous ces divers phénomènes nous en joindrons encore certains autres, parmi lesquels nous placerons en première ligne cette prompte habitude qu’a l’homme de s'endormir ou de s'éveiller à une heure déterminée. Nous avons la preuve du premier de ces faits dans cette coutume vulgaire de faire la méridienne ; car, une fois qu’on s’y est livré à plusieurs reprises pendant quelques jours de suite, l’on voit journellement revenir à la même heure l’envie de dormir avec tant de puissance que l’on ne peut y résister, à moins que certaines raisons morales et agréables surtout ne nous tiennent en éveil et n’éloignent le sommeil , ou que du moins , — chose digne de remarque , — nous n’ayons dans notre esprit une profonde et évidente aversion pour le sommeil.

Le second fait est prouvé par l’habitude que nous avons de nous éveiller très-ordinairement , soit volontairement ou comme à dessein , soit même spontanément , à telle ou telle heure de la nuit ou du matin ; car, si nous ne nous éveillons pas précisément à l’heure où nous avons résolu de le faire , surtout dans l’intention bien arrêtée de nous réveiller, du moins c’est à peu près vers cette heure-là et sur la fin de notre sommeil qu’il nous arrive de nous éveiller ; ce qui a donné lieu , en Allemagne , à cette manière de parler en vogue : Mit sorgen schlaffen, — dormir avec préoccupation , — G’est-à-dire à cause de l’intention fixe de nous éveiller exactement à l’heure bien arrêtée dans notre esprit.

§ IX. Entre autres choses fort importantes en cette matière , nous devons considérer surtout que l’âme humaine peut accomplir tous ces divers phénomènes à son gré, ou

simplement selon son libre arbitre , et qu’elle n’a besoin en eela d’aucune théorie complexe, d’aucune conception en quelque façon figurative et rationnelle pour définir par la pensée X étendue ou la mesure du temps. Et bien qu’il ne soit pas douteux que l’âme acquière par I’usage et I’habitude cette connaissance de la mesure du temps , il n’est pas moins vrai néanmoins que quelque habitude que l’âme contracte , en cela elle ne peut rien saisir par I’intelligence touchant le mode ou la raison de cette habitude , pas plus qu’elle ne peut exercer sa pensée sur toute cette affaire et en avoir conscience.

Quant à l’objet principal qui nous occupe , nous devons conclure que le sommeil n’est point un état passif de la nature humaine , mais bien un état actif pour l’accomplissement duquel il faut admettre à priori une utilité et une nécessité réelles , et à posteriori un concours de la volonté : constitution évidente qui atteste qu’il y a en ceci quelque chose de tout-à-fait étranger à une simple réceptivité passive ou à une inévitable invasion du sommeil 1 .

§ X. Le sommeil doit si bien être compté au nombre des choses non naturelles, que si l’on n’en fait un usage convenable , l’économie corporelle et les actes vitaux ne peuvent plus subsister selon leur institution et leurs destinations ; aussi est-il indispensable de mettre une certaine règle et de la discrétion dans la mesure du sommeil et des veilles , et d’éviter de part et d’autre le trop ou le trop peu. Il convient surtout de ne pas perdre de vue , pour ce qui regarde le sommeil , la différence naturelle et frappante qu’il présente selon les tempéraments et les âges; car, chez les uns, le sommeil est plus long et plus profond, et chez les autres plus court et plus léger.

1 Nous renvoyons ici nos lecteurs au savant traité de M. Lemoine sur le Sommeil, et à notre T. VIII, Comment. LXXIV, pour ce qui concerne les travaux de tous les physiologistes anciens et modernes à ce sujet.

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§ XI. On appelle vulgairement sommeil profond celui d’où l’on ne sort que difficilement et lentement , si bien que la personne qui est dans cet état semble être entièrement privée de toute activité des sens tant internes qxX externes • tandis que celle dont le sommeil est léger se trouve plus sensible à l’impression des objets extérieurs, et est même, durant ce sommeil , si fortement agitée par les fantômes de X imagination et les souvenirs de la mémoire, que , sous la vive peinture des rêves, un tel sommeil présente presque d’une manière positive et réelle toute X activité de la pensée pendant l’état de veille.

§ XII. Les sujets à tempérament bilieux et mélancolique ont le sommeil court et léger ; tandis qu’un sommeil long et profond est le propre des individus sanguins et surtout phlegmatiques. Chacun de ces phénomènes correspond à cet état de l’esprit que nous avons signalé plus haut et qui se manifeste de diverses manières suivant la diversité des tempéraments. Nous savons, en effet, que les personnes bilieuses ont un caractère inquiet et toujours porté à X activité, et que les mélancoliques, aussi prompts à l’action que pleins de soucis et de sollicitude, sont timides, craintifs et méfiants pour leurs propres affaires; ils ont, les uns et les autres, cette disposition naturelle de conserver et de suivre dans toutes leurs actions ce même type caractéristique qu’ils poursuivent même pendant leur sommeil. Les hommes à tempérament sanguin et les phlegmatiques ont un caractère différent : les premiers agissent avec une libre sécurité , tandis que les autres sont apathiques et négligents ; ils affectent en général, les uns et les autres, un semblable type dans leur sommeil. On voit cependant quelquefois, au milieu d’un concours de circonstances morales et d’habitudes qu’on contracte en ces occasions , des individus affectant pendant leur sommeil un type contraire , soit aux pensées qui avaient

captivé leur esprit, soit à leur sollicitude ou à leur crainte, soit même à la diversité du type de leur tempérament.

§ XIII. Au point de vue de l’âge, le sommeil est ordinairement plus long et plus profond chez les jeunes sujets; plus on avance au contraire dans la vie , plus aussi le sommeil est court et léger. La raison de cela , c’est que plus l’on est jeune , moins l’esprit est occupé par d’importunes pensées, et plus aussi sa volonté s’affranchit d’une certaine multiplicité d’action , comme s’il savait , par une intuition naturelle , qu’il a devant lui assez de temps pour se livrer à son activité.

Tandis que , lorsqu’on est plus avancé en âge , l’esprit , entrevoyant le terme fatal de la vie humaine , et voulant beaucoup faire en peu de temps , insiste sur son œuvre et, sans cesse en labeur, se dégoûte du repos.

Il faut néanmoins apprécier ici à leur juste valeur et mentionner ces sortes de modifications morales et occasionnelles qui , suscitant de notables inquiétudes dans l’esprit des jeunes gens , viennent , de temps à autre , troubler et interrompre leur sommeil comme leurs actions.

§ XIV. Nous signalerons encore ici une opinion émise contradictoirement à ce que nous avons déjà dit à ce sujet , et qui considère le sommeil comme étant un phénomène purement passif, accablant la nature , ou âme pensante , sous le poids de la fatigue des organes , ou comme d’épaisses vapeurs venues on ne sait d’où ni comment, ou enfin pour le moins comme le résultat de commotions ou d’agglomérations de semblables vapeurs (quelle qu’en soit d’ailleurs l’origine) après de grandes et de nombreuses fatigues; en sorte qu’il faudrait supposer que ces éruptions vaporeuses sont l’effet de certaines causes particulières et préalables, mais qu’elles ne sont pas là toujours en abondance ou

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tout à propos ; car on assure encore , dans cette hypothèse que c’est le sommeil même qui les dissipe et les anéantit jusqu a ce que l’âme soit enfin réveillée. Cependant , comme ce sont là des phénomènes passifs et simplement gratuits il serait indispensable de supposer aussi tout ce que nous avons dit, c’est-à-dire que, contrairement à l’hypothèse même , il faut accorder à l’âme une activité particulière contre cette sorte de passivité. Mais un phénomène qui est complètement opposé à ces faits et milite contre eux , c’est que l’excès même du sommeil, simple effet direct d’une trop complaisante paresse , nous rend de plus en plus nonchalants , et communique à l’esprit une sorte d’inertie et d’engourdissement particuliers. Nous ne voyons pas, en effet, comment on pourrait équitablement concilier ces derniers faits avec toutes ces opinions hypothétiques, à moins qu’on ne consente à allier ensemble les choses les plus diamétralement contraires et opposées.

§ XY. On ne peut cependant nier qu’il y ait des causes matérielles capables de provoquer le sommeil , et l’on doit remarquer que toutes les substances soporifiques puissantes et efficaces font aussi sentir leurs effets sur l’âme d’une manière singulière : mais ce n’est pas , comme le prétend l’hypothèse, en lui faisant subir un obscurcissement passif, mais bien en surexcitant en elle une sorte d’ activité toute spéciale , qui la fait se livrer à ses pensées avec beaucoup plus d’ardeur, c’est-à-dire aux plus vives peintures fantastiques de son imagination, et, d’après cela’, aux péripéties de sa volonté , d’où proviennent , mais aussi mal fondés l’un que l’autre , et tantôt Y espoir d’obtenir quelque chose , et tantôt la crainte d’éprouver quelque désagrément. On peut voir des exemples de ces faits précisément dans Y ivresse avant l’arrivée du sommeil , et dans l’usage de Y opium avant comme après le sommeil. Qu’après s’être gorgé de boissons

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et de viandes l’on soit et l’on se sente porté à un sommeil naturel , c’est là , à priori , un fait qui se trouve en parfaite harmonie avec la condition de tels phénomènes , attendu que ce qui s’accorde parfaitement avec la raison et ce qui convient le mieux à l’état subséquent de la digestion, c’est que , pendant tout le temps que la coction et distribution des aliments s’opère, la nature a une propension spéciale au repos , c’est-à-dire qu’elle évite toute espèce de surexcitation laborieuse et pénible , ainsi que toute réelle occupation ; et cela dans le but unique de permettre à la digestion , à l’élaboration et à l’assimilation des substances alimentaires de se faire d’une manière plus tranquille et plus normale avec le concours et toute l’énergie des forces vitales.

C’est là ce qui a lieu naturellement par l’abstention paisible , volontaire ou spontanée de tout ce qui peut irriter les sens et provoquer un travail pénible de la pensée; en sorte que l’intention et l’activité de l’âme peuvent, par ce moyen, plus aisément vaquer ou se livrer à une seule et même occupation.

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