‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 57 sur 69 · DE LA NUTRITION · texte numérisé non relu

DE LA NUTRITION

§ Ier. Nous avons traité jusqu’à présent, d’une manière générale , de la constitution de l’homme considéré d’une manière absolue ; nous avons même fait l’exposé des raisons et des conditions relatives aux moyens de le conserver plus long-temps en santé. Dans cette troisième et dernière section , nous allons mettre sous les yeux du lecteur quelques considérations générales pouvant expliquer d’une manière plus spéciale encore les résultats successifs et les autres circonstances de la nutrition.

Mais comme la plupart de ces choses , dans leur partie à peu près essentielle , regardent plutôt la physique que la médecine , nous éviterons autant que possible toute inutile et superflue prolixité , nous promettant bien cependant de

1 J’ai vu des cas de mélancolie, de langueur, de cachexie même et de maladie réelle, disparaître comme par enchantement à l’aspect seul de l’objet aimé, désiré, et qu;on n’espérait plus revoir... Je citerai sur ces faits des exemples fort curieux , au volume de Pathologie spéciale.

ne rien oublier de ce qui regarde directement l’objet principal de notre thèse au point de vue 'physiologique , savoir : que, dans le phénomène même de la nutrition, ïame manifeste une puissante énergie , tant de volition que de direction motrice proportionnée à des intentions certaines.

§ II. ies phases les plus remarquables ou les divers degrés que l’on doit distinguer dans l’acte de la nutrition, sont : 1° l’ appétit; 2° l’introduction des aliments dans la bouche et leur mélange avec la salive ; 3° le séjour des aliments dans l’estomac durant un temps proportionné ; 4° la contraction successive de l’estomac et des intestins ; 5° la mastication ou broiement convenable de la substance alimentaire placée immédiatement sous leur action; un ramollissement suffisant pour devenir apte à former la crâse corporelle ; et 6° enfin , la distribution simultanée et successive de cette matière alimentaire , que l’on distingue vulgairement de l’ apposition et de X assimilation, mais qui , à bien apprécier le phénomène, ne font qu’une seule et même chose.

§ III. Tout le monde connaît les frivoles distinctions qu’ont établies , à l’égard de X appétit , l’école d’Aristote , ainsi que ceux qui se plaisent à mettre en tout de subtiles distinctions et à multiplier les êtres , en distinguant l’appétit en naturel, vital, nutritif et sensitif.

Nous n’avons point à parler ici de l’appétit naturel , attendu qu’on l’attribue même le plus ordinairement aux êtres inanimés : quant à l’appétit vital-nutritif, il n’est en réalité que le simple désir amenant la volonté de boire et de manger.

§ IV. Nous disons que l’appétit est une volonté manifeste agissant si évidemment sur les autres opérations de l’esprit

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et même sur ses intentions et ses volontés arbitraires, que si cette volonté appétitive ne parvient pas à être pleinement satisfaite , l’âme paraît dès-lors indolente et revêche à toute autre action 1 .

Faut-il donc s’étonner que , pendant leur sommeil , les personnes altérées pensent et se figurent qu’elles boivent ? Mais ce n’est pas tout : ce qui vient éclairer ces faits d’une vive lumière , c’est principalement cette autre force si remarquable de Y imagination, sous l’influence de laquelle un bon et légitime appétit change et se dissipe si subitement à la simple pensée d’une nausée imaginaire, que non-seulement l’appétit cesse et disparaît , mais même que Y envie de vomir et le dégoût en prennent la place. Ce n’est pas seulement la nausée qui produit cet effet ; il peut être aussi le résultat de la frayeur, de la crainte, de la tristesse et de toute autre peine ou anxiété de l’âme. Qu’y a-t-il, du reste, de plus ordinaire que de voir de sérieuses préoccupations de l’esprit faire oublier le temps et l’heure du repas , en sorte que l’un peut attribuer au jeu , l’autre au spectacle , celui-ci à ses dissertations, celui-là à des désirs et à un espoir amoureux, l’oubli complet du moment ordinaire de son appétit? Néanmoins un fait contraire et parfaitement connu de tout le monde, c’est que les femmes et les hommes habitués au travail sont aussi vivement tourmentés, dans les jours de repos ou de chômage, du désir de boire et de manger, et le satisfont avec la même ardeur que pendant les jours où ils se livrent à leurs pénibles travaux habituels.

§ Y . Quoiqu’il soit naturel qu’un appétit bien réglé revienne immédiatement après que les aliments précédemment ingérés ont subi une complète élaboration (de telle sorte

1 Un homme poussé par la faim ne pense qu’à la vie animale ; sa vie intellectuelle lui est subordonnée en ce moment... N'est-ce pas là l’ordre de la nature? ..

que c'est en ce moment même que se renouvelle le désir de manger et de boire , une fois que tout ce qu’ont pu fournir de nutritif les substances alimentaires en dissolution a été absorbé et est porté dans le torrent de la circulation du sang et des humeurs) ; cependant ce qu’il y a de bien positif et de certain , c’est quel’ habitude est pour beaucoup dans cette affaire , si bien que l’on voit nombre d’ individus consommer une grande quantité d’aliments sans que leur corps en profite d’une manière notable , tandis que d’autres s’engraissent en n’usant que d’une nourriture très-modérée.

Il convient néanmoins de prendre ici en sérieuse considération le genre de vie des individus , selon qu’ils sont oisifs ou qu’ils se livrent à des travaux plus ou moins pénibles.

§ VI. Ce qui peut jeter un grand jour sur cette question de l’énergique intensité providentielle de l’appétit correspondant à ses propres fins, c’est que ce sont les individus principalement dans la période de 1 ’ accroissement qui mangent le plus et qui ont le meilleur appétit. C’est là ce que le peuple même , en parlant de l’âge adolescent , a coutume de rendre en ces termes : « Junge leute, die da starck wachsen, môgen wohl essen. » — « Les jeunes gens qui grandissent et se développent beaucoup , peuvent et doivent user d’une alimentation abondante. »

Tandis que , néanmoins , les personnes plus âgées ont généralement un appétit moindre ; à moins qu’elles ne fassent exception à cette règle , soit à cause du genre de vie plus pénible qu’elles mènent , soit en absorbant une plus copieuse quantité de vin, soit enfin par pure habitude. Nous pourrions encore citer ici l’observation que font tous les jours les ménagères , relativement aux animaux qu’elles engraissent et qui sont arrivés à l’époque de leur accroissement : « Bas junge Vieh wolle aile Angenblick zu fressen

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haben, mm es wohl fortkommen und zunehmen solle. »

« Les jeunes animaux doivent manger à chaque instant si l’on veut qu’ils prospèrent et qu’ils prennent de l’accroissement, »

§ VII. Outre cela, on sait généralement que les personnes qui consument, dans leurs pénibles travaux, une grande quantité de sang en un très-court espace de temps, non-seulement jouissent en général d’un bon et constant appétit , mais encore sont, à de courts intervalles , tourmentées de nouveau par la faim. Voilà pourquoi les hommes soumis à des occupations fatigantes et à des exercices forcés font régulièrement quatre repas par jour, savoir : le déjeuner le matin, le dîner à midi, le goûter vers quatre heures de l'après-midi , et le souper à la fin de la journée. Il en est de même des enfants et des jeunes adolescents qui sont encore dans l’àge de l’accroissement du corps ; ils observent et suivent , en effet , ponctuellement ces mêmes heures des quatre repas.

§ VIÏI. Combien sont frivoles et vaines, ces antiques opinions, qui se plaisent à attribuer la principale raison de X appétit à des causes matérielles et à des actions purement mécaniques , suivant le langage des modernes !

Les auteurs de pareils systèmes prétendent , en effet , que les vaisseaux sanguins se désemplissent par une sorte de consomption du sang; que ces vaisseaux, exerçant une succion réelle dans X estomac et les intestins, y opèrent le vide et y produisent une sens don pénible , et qüe c’est là précisément le sensation à laquelle on donne le nom de faim. Mais comme personne ne peut aujourd’hui admettre comme vraie cette prétendue succion, une pareille théorie doit être regardée comme simplement hypothétique et contraire à la plupart des circonstances générales de X appétit-

Car il est incontestablement reconnu de tous , comme nous venons de le dire , que lorsque les ouvriers et les gens qui vivent de leur travail , se reposent ou ne s’occupent que très-peu pendant les jours de fête et même pendant plusieurs jours de suite , ils conservent constamment un trèsbon appétit pour les heures du déjeûner et du goûter, mais non pour celles du dîner et du souper.

§ IX. Bien qu’il ne faille pas confondre X appétit avec la faim , attendu que l’appétit paraît plutôt correspondre à X habitude et la faim à la nécessité, on est cependant en droit de conclure que , comme l’habitude est le propre d’un certain principe, supérieur capable d’intention, et que cet appétit habituel ne diffère de la faim que par le degré d’affectivité et par la présente impression plus ou moins efficace de l’objet , de même aussi la faim véritable et naturelle n’est pas si diamétralement opposée à l’appétit ordinaire , que celui-ci dépende plutôt d’une intention réelle et que la faim paraisse provenir d’une nécessité mécanique et matérielle, en présence surtout des merveilleux procédés et des moyens qui provoquent nos sensations.

§ X. Il se présente encore ici une importante et singulière considération , c’est que le besoin de manger — si ce n’est une faim canine et dévorante — porte ordinairement en soi un caractère varié de choix spécial et scrupuleux d’aliments ; de sorte qu’un individu éprouvant un simple besoin de manger ne se contente pas indifféremment de toutes sortes de mets simplement préparés ou de ragoûts peu savoureux. Si bien que , s’il n’a pas à sa disposition tel ou tel mets particulier auquel il est plus ordinairement habitué , sa faim n’est pas satisfaite , et il prend une quantité d’aliments bien inférieure à celle que son vif empressement oe semblait accuser.

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§ XI. 11 ne faudrait pas s’étonner que les fictions de l’esprit , ou , comme on dit , l’ imagination, pussent tant altérer que surexciter l’appétit ou désir de manger » : c’est là , du reste , ce que l’on voit dans les désirs et les envies des femmes enceintes , ainsi que dans des goûts, des désirs semblables et de semblables nausées transmises héréditairement par les mères à leurs enfants. Cela est si vrai , que désormais non -seulement ces enfants éprouvent naturellement , soit un certain appétit, soit un dégoût invincible pour les mêmes objets qui avaient spécialement affecté leur mère , mais qu’ils portent même sur leur corps certains signes figuratifs de ces mêmes objets vivement désirés. On ne dirait jamais assez combien sont admirables de- pareils phénomènes ; car, bien qu’il soit universellement reconnu qu’il est impossible de découvrir et de bien comprendre la manière intime dont le fait a lieu, c’est-à-dire quelle en est la raison formelle , on conviendra néanmoins qu’il est absurde de vouloir obstinément nier ici tout concours général et causal touchant ces choses, et de refuser, par conséquent, d’admettre même l’évidence des arguments militant le plus en faveur des faits.

§ XII. Tout ce qui vient d’être exposé prouve que X appétit est réellement une volonté, formée soit , à priori, en vue

1 Une jeune personne de mes malades atteinte d’une affection chronique était tombée dans un dégoût si profond, qu’elle ne pouvait même plus supporter l’odeur des mets les plus exquis. Un jour se promenant, avec son père , sur un des quais du port de Cette , elle aperçut sur un petit bateau génois cinq ou six matelots tirant simultanément d’une gamelle commune une nourriture grossière sans doute , mais qui excita une telle envie dans l’imagination de la jeune fille, que , bon gré mal gré , celle-ci parvint à se faire transporter sur le modeste bateau pêcheur, et à obtenir par ses supplications, du capitaine, que les convives lui cédassent leur place, moyennant un large dédommagement... Le père ébahi regardait , en tremblant, sa chère enfant si délicate naguère avaler ce plat fait pour un équipage entier... Et pourtant la jeune malade n’en fut pas incommodée , et dès ce jour la santé revint à grands pas.

d’une fin certaine et nécessaire , soit , à posteriori , par une idée occupée du choix d’objets réels. Entre autres raisons venant à l’appui de ce fait, nous dirons que ce qui est matériel, corporel et mécanique, ne peut être affecté que par des choses corporelles : mais l’appétit et même la faim naissent et se font sentir malgré l’absence des substances , des objets, disons-nous, corporels les plus sensibles (que la faim et l’appétit recherchent particulièrement , et par lesquels on pourrait croire qu’ils sont physiquement excités et provoqués). Il paraît même qu’il s’est généralement glissé de graves erreurs dans les conséquences qu’on a tirées à ce sujet, attendu que les anciens attribuent l’appétit à des succions intérieures , et que les modernes le font dépendre de certaines énergies stimulantes. Mais , bien certainement, ni les uns ni les autres n’ont pas prétendu qu’on dût regarder ces choses comme étant formellement l’appétit lui-même , mais bien seulement comme les simples causes de cet appétit.

Mais pour comprendre ce phénomène dans un sens rigoureux et vrai , il faudra se faire une tout autre idée formelle de l’appétit.

§ XIII. Une circonstance absolument étrangère à toute raison et à toute application matérielle et mécanique , c’est que l’appétit, se fait sentir , non d’une manière simple et absolue , c’est-à-dire générale , mais bien certainement d’une manière toute spèciale pour des objets déterminés. Il existe, en effet , à l’égard du mécanisme de la mastication et de la déglutition, certaines théories erronées qui font la honte de la physique et de la médecine , et que soutiennent certains mécanicistes imprudents , qui prétendent que , lorsqu’on met un objet quelconque dans la bouche , toutes les parties qui constituent le mécanisme de la mastication sont aussitôt machinalement excitées , stimulées et mises en jeu. Mais quoi ! les enfants même ne savent-ils pas que , si ce qu’on

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leur met dans la bouche ne flatte pas agréablement, le goût l’acte de la mastication n’a pas lieu , etc. ? D’après de semblables rêveries , il n’y aurait pas de raison pour que , en mettant un caillou dans la bouche , la mastication ne se fit.

Nous sommes donc en droit de dire , contre ces sortes d’assertions erronées, que quelle que soit la cause qui excite l’appétit , il ne se porte pas indifféremment sur un aliment quelconque , mais il s’arrête principalement sur des objets réels et de son choix. Si bien même que, si une faim extrême et dévorante ne nous presse , nous n’éprouvons aucun désir pour des aliments, insolites et peu savoureux: c’est ainsi que le pain de seigle trop noir, sans être déjà dur, sec ou moisi , n’éveille pas plus l’appétit que ne le font des ragoûts de mauvaise odeur et parfois mal préparés.

§ XIV. En voilà certes assez pour faire comprendre que l’appétit est un acte réel de ce principe vital , qui , naturellement uni à un corps organique et absolument intéressé à sa longue existence , doit non-seulement déployer toute son énergie pour la conservation et la réparation de ce corps , mais encore indispensablement vouloir les moyens répondant à cette fin vers laquelle tendent ses efforts 1 .

Or, c’est là ce que le principe vital exécute d’une manière exacte et parfaite au moyen de l’appétit , c’est-à-dire qu’il désire et qu’il veut réellement les matières si absolument nécessaires à la conservation du corps et à la réparation des pertes qu’il a éprouvées.

§ XV. Une fois que l’on a à sa disposition les choses que l’on désire pour aliments, on doit d’abord faire subir

1 Malgré la netteté et l’évidence des arguments donnés par Stahl en faveur de sa doctrine au point de vue de l’appétit, la plupart des physiologistes modernes , ne tenant compte que des phénomènes organiques , ont osé soutenir que l’appétit n’est qu’un effet matériel de la vacuité des organes de la digestion... Mais c’est parler en dépit du bon sens que de soutenir qu’un désir puisse émaner de la matière , même organisée....

à ces substances alimentaires certaines modifications capables de les rendre propres à un usage convenable , ce à quoi l’on parvient au moyen des diverses préparations culinaires. Il serait inutile de nous étendre sur la trituration des aliments par la mastication ; car bien certainement cette modification préalable des aliments n’est point une opération absolument indispensable , produisant ces effets qu’on préconise tant , mais elle favorise seulement la fermentation naturelle , qui peut dès-lors pénétrer d’une manière plus intime toutes les plus petites particules des aliments ainsi broyés , sans empêcher pour cela qu’une sorte d’effervescence putride ne se communique aux parties alimentaires qui n’ont pas subi une suffisante mastication , et dont le volume est plus grand. Car il arrive fréquemment , dans une prédisposition putrescible telle que celle où se trouvent les aliments en décomposition , que , avant qu’une fermentation légitime n’ait envahi toutes les parties alimentaires de la surface au centre, une libre corruption spontanée pénètre ces mêmes parties jusqu a leur portion médiane.

§ XVI. Le principal avantage de la mastication se trouve dans l’épanchement ou afflux de la salive , surtout pendant l’exercice de cette fonction. Loin de nous toutes ces vaines théories hypothétiques des mécaniciens modernes , s’efforçant de nous persuader que c’est l’acte même de la mastication qui provoque l’excrétion salivaire ! En effet , de nombreuses et remarquables expériences nous démontrent que la salivation se fait tantôt avec abondance en dehors même de toute mastication, qu’elle est parfois nulle pendant cet acte même , et que souvent , enfin , elle n’est pas plus abondante que d’ordinaire , malgré le mouvement de la bouche, des joues et de la mâchoire.

Rien n’est effectivement plus commun que le phénomène d’une abondante salivation , à la seule vue ou à la simple

approche de nos lèvres, d’objets savoureux et surtout agréables au goût; d’où cet adage vulgaire : « Das Maul Wâssere einem ze. » — « L’eau lui en vient à la bouche. »

Mais , tout au contraire , lorsque des substances insipides et jusqu’à un certain point désagréables ou contraires au goût, ou dont on est rassasié , sont long-temps retenues dans la bouche , surtout en les mâchant , il arrive ordinairement que X excrétion de la salive ne se fait pas , et que la déglutition en devient , à cause de cela , plus difficile ; et , pour si peu qu’on ait de la répugnance à avaler, on éprouve aussitôt de vives envies de vomir; d’où encore cette locution proverbiale : « Der Bissen quelle einem im Munde; es seye nicht anders, als wann man Sâge-Spâne kauete, und konne es nicht hinunter bringen. » — « Le morceau lui tombe de la bouche ; c’est absolument comme s’il mâchait du bois sec , qu’il ne pourrait avaler. »

Y a-t-il rien de plus facile enfin que de mouvoir les dents et les mâchoires quand on le veut , lors même que dans la bouche il n’y ait rien à triturer? Et cependant, en pareil cas, on ne peut constater aucun épanchement de salive; tandis qu’au contraire , si l’on garde dans la bouche quelque chose de savoureux, la salivation s’opère sans qu’il y ait le moindre mouvement dans les organes de la mastication.

§ XVII. Il serait inutile de nous étendre trop longuement sur la déglutition , et d’insister pour démontrer que c’est là un acte purement arbitraire, sous la dépendance directe de la volonté. Ainsi, par exemple, il arrive quelquefois , dans la nausée basée sur une idée préconçue d’antipathie et de répugnance pour un objet , que l’acte de la déglutition se fait par un mouvement inverse et est remplacé par une envie de vomir ; de sorte que si , contrairement à cette idée d’aversion , on persiste à vouloir avaler, il en

résulte habituellement une violente secousse , toute contraire, qui se termine par le vomissement.

§ XVIII . Nous pensons qu’il est plus important de parler ici du séjour que font les aliments dans l’estomac , jusqu’au moment où ils ont atteint un certain degré de décomposition fermentative , et de dire un mot de cette fermentation ellemême. Depuis Van-Helmont , les écoles médicales s’accordent assez généralement à enseigner que la décomposition des aliments s’opère dans l’estomac par le moyen, de la fermentation. Mais ces mêmes écoles, quand il s’agit de la.raison spéciale de ce phénomène et de ses conséquences , se jettent dans un dédale de difficultés inextricables , dont les principales consistent en ce que , non-séulement certaines fermentations de matières vraiment fermentescibles s’exécutent beaucoup plus vite dans les estomacs des animaux, mais encore que des substances moins propres à une dissolution autre qu’une dissolution putride subissent néanmoins dans l’estomac une espèce de décomposition en quelque sorte différente , sans passer par cette fermentation qui leur est ordinaire; car ces matières alimentaires sont simplement soumises alors à une fermentation digestive ‘ .

A cela vient se joindre , enfin , une sorte de faculté caractéristique très-spéciale , en vertu de laquelle , chez tous les animaux, un certain mélange particulier et spécifique s’opère dans l’estomac et les intestins entre les parties les plus subtiles et les plus nutritives de ces substances alimentaires , pendant l’acte même de cette fermentation. Ce fait est prouvé par la différence du chyle non encore suffisamment élaboré , ou du lait , dans les animaux qui ,

1 Fermentation sui generis, qui n’en a pas de pareille dans toute la nature,., attendu qu’ici le but de l’acte fermentateur est non-seulement de soumettre a un seul et même mode de préparation des aliments si variés, mais encore de les rendre aptes à subir les actes successifs de la fonction générale de la nutrition...

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d’ailleurs, ont le même genre de vie , tels que les brebis, les chèvres , les vaches, les juments, etc., etc.

§ XIX. Pour dissiper tous les embarras que présentent ces sortes de phénomènes , les écoles modernes supposent ingénieusement que chacun d’eux est dû à un ferment spécifique. Certes , on ne saurait nier que les substances spontanément fermentescibles entrent d'autant plus promptement en fermentation qu’elles sont plus tôt mises en contact avec un ferment ; mais il est démontré , en outre , par d’autres exemples , que des ferments spéciaux suscitent , d’une part, des mouvements particuliers dans les substances susceptibles de décomposition, et impriment, d’autre part, à ces mêmes substances une fois en fermentation , des caractères particuliers se manifestant par des odeurs et des saveurs spécifiques. Nous avons des preuves palpables de ces faits, non-seulement en ce que le vinaigre laissé en petite quantité dans un vase communique aussitôt son acidité au vin ou à la bière que l’on y verse , mais en ce que la lie d’un vinaigre corrompu oubliée dans un tonneau communique immédiatement au vin le meilleur la même corruption, et cela sans lui faire subir les diverses phases successives et habituelles d’acidité et de putridité consécutive.

§ XX. Bien que l’on puisse accépter ici les explications très-générales données par les modernes , attendu que nous ne pouvons pas en donner de plus spéciales , il n’est pas moins vrai pourtant que ces théories compromettent les assertions de leurs auteurs , puisqu’elles sont dans l’impuissance de déterminer la source et le siège réel de ces ferments.

Pour être d’accord avec leurs opinions , ces systématiques non-seulement assurent qu’il y a dans l’estomac un ferment particulier qui agit nécessairement sur les fonctions diges-

tives , mais ils lui donnent le nom spécial de ferment stomacal, considérant l’estomac lui-même non pas tant comme le siège que comme le principe et la véritable source de ce ferment. C’est ainsi que les écoles se jettent gratuitement dans ces sortes de difficultés. Ce qui met d’abord une telle assertion en défaut et la rend tout-à-fait douteuse , c’est que, dans toute la contexture de l’estomac, on n’aperçoit rien de particulier qui puisse rendre vraisemblables tant l’élaboration d’une matière spéciale fermentative que sa préparation et sa séparation non moins spéciale.

§XXI. Mais voici encore de nouvelles difficultés soulevées par une autre assertion hypothétique , prétendant qu’un certain souffle, un gaz fermentatif, comme on l’a dit, passe de la rate dans l’estomac à travers les vaisseaux courts. Ici se présente , en effet , sous deux ou trois points de vue, une difficulté insurmontable , savoir :

a. Que la rate ne communique pas directement avec l’estomac au moyen des vaisseaux courts , en tant que veineux, mais que c’est, au moyen de ces vaisseaux que l’estomac et la rate communiquent , en rétrogradant, avec le foie , où tout le sang contenu dans ces veines est déversé ;

b. Qu’il n’est nullement évident que certains principes fermentatifs se sécrètent et se préparent dans la rate ;

c. Que c’est un véritable préjugé de vouloir regarder comme probables l’efficacité de la rate et le caractère de ce fait , en poussant la chose jusqu’à attribuer, d’après l’hypothèse , une saveur un peu âpre ou même un peu acide à ce ferment.

C’est de là que les fauteurs de pareilles doctrines infèrent cette opinion erronée : que l’acidité est le fondement de toute fermentation , et que, partant, tout ferment doit avoir un caractère acide. Mais c’est avec raison que les savants anatomistes ont , comme fit Alexandre du nœud gordien,

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tranché hardiment ces difficultés. On sait, en effet, par l’expérience , que les chiens qui digèrent si vite et si facilement, exécutent cette fonction d’une manière aussi puissante, même après qu’on leur a pratiqué X extraction de la rate.

§ XXII. De même qu’il n’est d’aucune nécessité, tant à priori qu’à posteriori, que l’estomac produise cette sorte de ferment et lui livre un libre accès ; de même aussi , il est rationnel et probable que le corps humain n’a nul besoin du produit spécial et domestique de ce genre de ferment stomacal. Les partisans de l’hypothèse d’un ferment particulier de l’estomac , désigné par d’autres sous le nom de menstrue, s’accordent à dire que c’est la salive elle-même qui est cette espèce de liqueur fermentative et menstruelle ou provisionnelle : c’est dans ce but , en effet , que la salive se mêle aux aliments pendant la mastication et remplit l’office de ferment dans la digestion. Personne, du reste, ne doute que dans la mastication une assez notable quantité de salive se mêle ordinairement au bol alimentaire qu’elle accompagne dans la déglutition. D’après ces faits, il serait bien difficile de comprendre à quelle fin et par quelle nécessité on voudrait attribuer à l’estomac une source nouvelle et propre d’un tel ferment que la salive fournit suffisamment , en affluant en aussi grande abondance , et en se mêlant aux aliments avant même qu’ils ne soient ingérés dans l’estomac.

Par conséquent, sans qu’il soit besoin de supposer et d’admettre ici la présence d’une nouvelle matière fermentative particulière et spécifique , ainsi que ( par pure abstraction ) l’existence d’une certaine faculté digestive , d’un archée de l’estomac , par exemple , ou de puissances particulières exerçant les fonctions gastriques, nous soutenons que la salive possède une suffisante énergie fermentative , en vertu de laquelle les aliments absorbés sont naturellement

soumis à la fermentation et la subissent actuellement d’une manière positive et réelle.

§ XXIII. Chez les animaux qui vivent sur la terre , la chaleur est un élément très-favorable au phénomène successif de la fermentation. Ce n’est point, à vrai dire, dans l’estomac que s’accomplit en entier tout le phénomène et le travail de la digestion ; c’est là seulement que cette fonction commence. Elle se continue et arrive successivement à son but en parcourant la portion supérieure des intestins , où elle est secondée par la présence d’un nouveau stimulus de même nature que la salive , c’est-à-dire par le suc •pancréatique dont nous avons déjà dit un mot. Il est bien positif et certain, en effet, que non -seulement le suc pancréatique , mais encore la bile elle-même , prêtent leur concours pour surexciter cette fermentation et pour la mener à bonne fin. L’on sait d’ailleurs que lorsqu’il y a une trop grande quantité de bile , et que , par leur présence , d’autres substances provoquent une fermentation plus forte, la bile active la fermentation naturelle , la surexcite jusqu’à son plus haut degré ; d’où résulte une sorte d’acrimonie acide et brûlante , ainsi que nous l’atteste l’exemple du choléra-morbus.

Outre la salive qui est avalée avec les aliments , on peut affirmer que l’estomac reçoit encore une certaine quantité de bile , qui lui parvient directement de la vésicule du fiel au moyen de méats très-subtils ; mais il ne faudrait point prendre pour un moyen fermentatif propre à l’estomac cette portion de bile que l’on ne doit considérer ici que comme un simple auxiliaire étranger à cet organe.

§ XXIY. Ce qui confirme d’ailleurs cette subtile énergie dissolvante des substances alimentaires dans l’estomac , c’est ce phénomène d 'atténuation produit par le suc pancréaticosalivaire surajouté aux aliments à leur sortie de l’estomac ;

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phénomène à l’aide duquel la masse alimentaire, ayant jusque-là une consistance de bouillie , est sensiblement ramollie et devient fluide. De là , les aliments , une fois parvenus dans l’intestin grêle, leur dernier réservoir, éprouvent une nouvelle modification à l’aide d’un suc lymphalicosalivaire et fermentalif sécrété par les nombreuses glandes qui occupent la surface de la muqueuse intestinale. Ce qui peut nous convaincre que ces glandes sont destinées plutôt à la sécrétion qu’à 1 ’ absorption , et qu’elles sont chargées de transmettre leur lymphe salivaire en dehors de leur texture conglomérée (dont la fonction sécrétoire se rapproche beaucoup du caractère d’un certain épanchement), c’est la position même de ces glandes dans la portion externe de l’intestin , c’est-à-dire à l’opposite du mésentère, vers lequel elles devraient sans doute se distribuer, s’il existait réellement des conduits qui dussent recevoir n’importe quoi de ces glandes pour le transmettre au mésentère.

§ XXV. Nous avons déjà fait observer, en parlant de la salive, que cette fermentation n’est pas une simple surexcitation de commotion fermentative convenant directement à la mixtion naturelle des aliments absorbés , mais qu’elle est plutôt une surexcitation spécifique de cette même commotion , capable d’introduire une nouvelle impression particulière , c’est-â-dire d’opérer une mixtion tout-à-fait spéciale et même spécifique. Au point de vue du fait qui nous occupe , nous voudrions pouvoir dire ici toute notre pensée touchant l’énergie des âmes 1 , — puisque cette activité , dans les innombrables mixtions spécifiques , toujours agissante au milieu de cette incessante continuité de production,

1 Stahl veut parler ici du principe de vie en général , tant chez les animaux que dans les végétaux. — Ce principe de vie s’appelle natura , principium vitale , vis plastica , suivant l’espèce à laquelle on l’applique : le mot anima indique ce principe , cette force considérée d’une manière générale dans tous les êtres animés de la Création.

de corruption et de restauration perpétuelles , se manifeste et persiste chez tous les individus, même en dehors du règne animal, et cela par une nécessité indispensable et essentielle. — Mais comme nous avons déjà donné ailleurs » un ample développement sur cette question , nous ne nous y arrêterons pas ici, pensant qu’un pareil sujet s’éloigne trop du but médical et direct que nous nous proposons.

§ XXVI. Une fois que les aliments ont subi cette espèce de dissolution, pendant laquelle la partie la plus subtile de leur substance se sépare des parties plus grossières, sous une consistance lactée ; tandis que les portions les plus solides descendent peu à peu le long des intestins grêles; cette portion, la plus ténue et essentiellement nutritive, s’infiltre à travers des méats subtils et déliés ( vaisseaux absorbants ) qui viennent s’ouvrir à la surface de la tunique intestinale interne. Depuis bientôt quarante ans , les médecins diffèrent d’opinion sur ce point : les uns, en effet, prétendent que ce phénomène a uniquement lieu au moyen de conduits spéciaux et propres, appelés pour cela vaisseaux lactés ; d’autres, au contraire, comme Bilsius, niant ces faits, se déclarent pour l’opinion des anciens, et veulent que le chyle se dirige simplement vers le foie par les rameaux mésentériques de la veine porte; d’autres , enfin , et telle est notre opinion personnelle , pensent que ce phénomène peut avoir et a ordinairement lieu de ces deux manières. Nous croyons cependant plus vraisemblable que la plus grande partie du chyle est absorbée par les vaisseaux lactés.

§ XXVII. Nous ne saurions partager l’opinion des médecins qui veulent que les vaisseaux lactés diffèrent essentiellement des lymphatiques , alors qu’ils ne constituent

1 Voy. ci-avant , section Ire, chap. 111, § II , 111 et IV, pp. 71, 72 et 73.

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qu’un seul et même ordre de vaisseaux : les uns et les autres , en effet , ont pour usage principal et perpétuel de servir de véhicule commun à la lymphe et de recevoir ensuite le chyle , mais seulement d’une manière secondaire et par conséquent temporaire. Nous persistons dans notre propre sentiment , et nous l’étayons sur des preuves tant à priori qu’à posteriori.

Nous disons , en premier lieu , que le chyle, étant destiné à être immédiatement changé, en lymphe, doit probablement être dirigé d’abord vers les organes réservés à la sécrétion de la lymphe et à sa préparation préalable. En second lieu , nous pensons que ces vaisseaux se remplissent évidemment de chyle tant que les aliments , convenablement dissous, séjournent dans le tube intestinal. Et, quoique d’ailleurs les vaisseaux lymphatiques ne charrient que la lymphe , et qu’ils continuent à la charrier en même temps qu’ils transportent ce chyle , cependant ceux de ces vaisseaux qui , de la région du foie , portent la lymphe au mésentère en suivant la même direction que les rameaux mésentériques, ne présentent en ce moment aucun indice d’un mélange de chyle, ce qui néanmoins n’aurait pas lieu si des vaisseaux aussi amples que le sont les vaisseaux mésentériques sanguins portaient en même temps le chyle et le sang vers le foie; car alors les vaisseaux lymphatiques de cet organe devraient probablement recevoir, en même temps que leur propre lymphe, le chyle de même nature que la lymphe , et la transporter du foie au mésentère , à l’instar des rameaux mésentériques eux- mêmes.

§ XXV11I. Bien loin d’attacher une grande importance â ces phénomènes , nous ne leur accordons qu’une utilité médiocre. Il arrive, en effet , que le chyle, absorbé par les vaisseaux lymphatico- lactés du mésentère, non-seulement est déversé en très-peu de temps dans la masse sanguine , en

passant parle canal thoracique, mais encore il est visiblement mêlé au sang ( et même au sang veineux extrait après un repas copieux) ; tandis que, si ces choses se passaient exactement ainsi que nous venons de le dire, ce serait plutôt avec le sang artériel que le chyle devrait être mêlé, et, par lui , communiquer avec la lymphe.

Cependant , puisque de tels exemples confirment que le chyle coule, même long-temps après, avec le sang, il eût été d’autant plus facile de partager ce sentiment que, dès sa première sortie des intestins, lé chyle va se mêler au sang veineux et se joindre à toute la masse sanguine.

§ XXIX. Nous avons déjà montré ailleurs comment le chyle subit une certaine atténuation et se change en lymphe, en sorte que , dans cet état , il devient une véritable substance nutritive. Nous avons voulu dire par là que la transition à un autre mode de composition ou de juxtà-position des particules est impossible, si leur assemblage primitif et les rapports que ces particules ont entre elles n'a subi une profonde modification préalable . Par conséquent , puisqu’il existe dans le chyle une composition ou une juxtà-position spéciale de particules et un mélange de matières tels qu’elles ne peuvent être admises à former une nouvelle mixtion animale , il est évident et logique qu’une décomposition préalable du chyle doit précéder sa mixtion, en sorte que toutes les particules de cette matière ainsi élaborée deviennent entièrement libres et propres , les unes à être éliminées, les autres à être distribuées, selon des usages particuliers et selon la partie à laquelle elles doivent être appliquées. Dans leur état de composition et de connexité mutuelle, ces particules forment une consistance solide; mais , une fois en dissolution, elles sont évidemment dans une disposition matérielle beaucoup plus ténue , diaphane et gélatineuse, bien qu’encore un peu consistante.

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§ XXX. Comme c’est sous un point de vue physique et historique plutôt que médical et vraiment physiologique que nous avons développé ce sujet , afin de faire ressortir le concours actif et direct de la nature en acte, nous reprenons maintenant le fil de notre discours là où nous l’avons laissé.

Nous avons déjà vu de quelle manière la salive se mêle -aux aliments , quelle est son utilité et quels sont enfin ses résultats ; mais nous n’avons pas encore démontré suffisamment la proportion du temps nécessaire à ces effets , ainsi que ses limites déterminées par le mouvement. Ce qu’il y a de vrai et d’incontestable , c’est que les aliments doivent séjourner dans l’estomac, jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment dissous par la fermentation ; mais il est indispensable de bien connaître surtout quel est ce temps , quelle en est la durée , quelles en sont les limites , et quel est l’acte qui le termine.

Ce temps , dans un état conforme à la nature , se trouve exactement en raison directe de la proportion des aliments, eu égard à la première digestion résolvante ; de telle sorte que les substances alimentaires, facilement broyées et dissoutes , sortent régulièrement et promptement de l’estomac , tandis que celles qui ne le sont que lentement et plus tard , y séjournent un peu plus long-temps.

§ XXXI. Cependant ce n’est pas sur la seule consistance des aliments que se fonde peut-être ce dernier fait, attendu que s’il en était ainsi , les substances solides ne pourraient sortir de l’estomac que lorsqu’elles auraient acquis une consistance plus fluide et partant plus propre à la mobilité; comme si l’estomac, se contractant peu à peu sur lui-même , poussait hors de sa cavité ce qu’il y a d’abord de ramolli , et en dernier lieu enfin , les substances élaborées les dernières. Mais il arrive bien souvent, au contraire,

que les matières les plus molles et les plus déliées séjournent plusieurs heures dans l’estomac et n’en sont éliminées qu’après une notable fermentation. Rien n’est, en effet, plus commun que le fait suivant , savoir : que deux ou trois heures après le repas du soir, quand on s’est livré à d’abondantes libations et que l’on est étendu dans son lit , on sent , au moindre mouvement, et l’on peut même facilement entendre, une véritable et réelle fluctuation dans l’estomac.. C’est encore ainsi que parfois certains légumes, bien que aliments de peu de consistance , séjournent très-long-temps dans cet organe et n’en sortent qu’au bout de cinq ou six heures. Ce qui en est une preuve bien palpable , ce sont * ces rapports qui s’exhalent de l’estomac et qui conservent encore l’odeur de ce que l’on a mangé. Nous avons , nous aussi , d’autres preuves journalières de ce fait , en ce que l’odeur et la saveur de l’écorce de citron employée dans les ragoûts délicats de veau ou de poulet nous reviennent par des éructations, plusieurs heures après le repas.

§ XXXII. Mais, en outre, l’expérience de tous les jours nous apprend que les aliments mangés avec répugnance , ou avalés sans désemparer et d’une manière immodérée , sans une suffisante mixtion de salive , sont le plus souvent, au bout d'un , deux , ou même plusieurs jours , rejetés tels quels par le vomissement ; tandis que , d’autre part , nous voyons, par de nombreux exemples, que souvent deux ou trois heures après avoir mangé, on éprouve de véritables efforts de vomissement accompagnés d’abondantes mucosités, sans être suivis néanmoins d'aucune évacuation de substances alimentaires.

§ XXXIII. C’est là une preuve évidente que les matières déjà contenues dans l’estomac peuvent y être retenues par une contraction particulière de ce viscère ; tandis que

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cependant , à l’aide d’une torsion locale et spéciale d’une portion quelconque , l’estomac peut rejeter, même avec violence, du lieu le plus voisin de cette contraction, une partie des substances alimentaires. On admet généralement que ce ne sont pas les aliments qui agissent sur l’estomac à l’aide d’un stimulus matériel et spécial pour l’obliger à se contracter ainsi. Il est reconnu, d’autre part , que ce n’est point au fur et à mesure que ces substances deviennent plus fluides que, par une simple pression et une contraction spontanée et successive , l’estomac les rejette au-dehors ; car il est évident , au contraire , que cette contraction dure tout le temps nécessaire , jusqu’à ce que ces matières soient suffisamment élaborées et préparées , non à une expulsion prochaine envertu de leur fluidité, mais à une convenable et utile distribution, à l’aide d’une dissolution franchement fermentative.

§ XXXIV. Ce qui démontre la réalité de ces faits, c’est que les substances alimentaires molles , peu consistantes , faciles à être digérées et peu réfractaires à l’action de l’estomac, séjournent néanmoins assez long-temps dans cet organe, jusqu’à ce qu’elles y aient acquis un degré convenable de coction digestive ; tandis , au contraire , que les substances plus dures , qui se prêtent le moins à cette sorte de décomposition digestive , sont de très-bonne heure entraînées et expulsées avec les matières fécales. Nous en avons une preuve irréfragable dans les exemples fournis par les noyaux de cerises et de prunes, ainsi que par les légumes, les sardines salées et la viande fumée de porc, pour les personnes qui n’en font pas ordinairement usage. Ces faits sont encore confirmés par une foule d’autres preuves : c’est ainsi , par exemple , que la seule idée d’avoir avalé un purgatif, ou même la seule pensée de l’avoir vu donner à un autre , suffit pour soulever l’estomac et produire itérativement des contractions intestinales, absolument

identiques à celles qu’on éprouverait si l’on avait pris le purgatif soi-même.

§ XXXV. Une fois que cette contraction de l’estomac s’est effectuée, en temps opportun, d’une manière régulière et convenable , et qu’elle a naturellement produit ses effets, non en raison de la véritable proportion des matières alimentaires , mais en vue de la raison finale de leur usage spécial ; il s’opère ultérieurement dans les intestins une semblable contraction successive , proportionnée et convenable à une distribution normale de ces matières.

§ XXXVI. Nous ne saurions nous empêcher de reconnaître ici l’importance réelle de la disposition organique des intestins ; puisque , effectivement , tant chez l’homme que chez la plupart des animaux , les intestins grêles surtout sont non-seulement très-longs, mais encore, à cause de leurs nombreuses circonvolutions et des détours qu’ils suivent dans leur trajet sinueux, se trouvent dans un continuel état d’opposition au naturel progrès compressif des matières qui viennent au-dessus ; de sorte que , en pareil cas , le mouvement intestinal doit, en parcourant chacune de ces circonvolutions, progresser peu à peu et suivre la marche des matières aptes à recevoir ce mouvement.

§ XXXVII. Ce que nous venons de dire est incontestable pour tous les animaux en général ; mais nous devons faire observer ici qu’il en est cependant chez lesquels, malgré la brièveté du tube intestinal , la nutrition s’exécute parfaitement et ne laisse rien à désirer, avec cette seule différence que les animaux dont les intestins ont un court trajet sont d’autant plus vite affamés que leur digestion est plus prompte, et la transmission des aliments dans la masse des humeurs est plus rapide (c’est là surtout une chose remarquable

chez le loup, bien que le chien ait à peu près la même conformation).

§ XXXVIII. Mais si l’on considère la chose à fond, ce n’est pas tant Y évacuation des intestins que l’universelle consommation trop hâtive des substances alimentaires, et même Y épuisement du sang lui-même , qui , chez de telles espèces animales , sont la principale cause d’une faim' toujours renaissante.

C’est pourquoi ces animaux voraces, dans leur état de nature , n’acquièrent pas en général de Y embonpoint, mais ont une complexion très-médiocre , quelle que soit d’ailleurs la quantité des aliments qu’ils dévorent : les loups en sont un exemple évident. Au surplus , si une nourriture suffisante fait défaut à leur naturelle voracité, on les voit aussitôt tomber dans une faiblesse extrême et maigrir à vue d’œil.

§ XXXIX. D’ailleurs, ce qui, au point de vue de la longueur et de la brièveté des intestins, diminue la puissance d’une raison mécanique et met en évidence l’efficacité d’une énergie simplement organique ou plutôt d’une force organisatrice , c’est ce qui , dans les animaux à boyaux longs , fait que la digestion peut non-seulement s’y opérer quelquefois en très-peu de temps , mais encore s’y opère habituellement de cette manière. Ainsi, rien de plus commun que de voir des hommes robustes , forts et bien portants , chez lesquels le passage successif des matières alimentaires à travers les intestins se fait en peu de temps, dans un ordre et un intervalle si précis, que les uns, à un moment donné du jour, et les autres , à telle ou telle heure arbitraire , vont à la garde-robe. Ces derniers possèdent si bien cette faculté, qu’ils peuvent retarder de plusieurs heures et même de plusieurs jours le besoin pressant d’aller à la selle, et n’y aller que quand bon leur semble ou à volonté. On voit

aussi communément des personnes qui , par des efforts volontaires et continus , peuvent , à l’aide de cette manœuvre arbitraire, parvenir à repousser au-dehors des matières encore liquides, et n’ayant pas acquis les qualités requises pour être rejetées et devenir matières fécales vraies.

§ XL. Il résulte assez clairement de ces circonstances que le mouvement de X estomac et des intestins est parfaitement approprié aux lois et conditions du mouvement de la nature ; si bien que , d’une part , le principe de ce dernier mouvement ne dépend pas tant d’une stimulation corporelle quelconque , que d’une appréciation de maturité convenable des matières alimentaires pour des usages ultérieurs ; que , d’autre part , pour que rien ne se fasse avec trop de précipitation , une direction porportionnée est donnée à la marche de ces matières, et qu’enfm leur séparation naturelle s’exécute paisiblement , sans embarras ultérieur. En effet, pendant leur trajet dans toute la longueur de l’intestin ,' les parties alimentaires les plus aptes à la nutrition , et de la distribution desquelles nous avons déjà parlé , se séparent de la masse des aliments sous le nom commun de chyle. Mais la dernière distribution du chyle se fait au profit du sang artériel ; car c’est avec ce sang que le chyle , une fois mêlé à la lymphe , en passant par le canal thoracique, est transvasé dans les poumons, où il subit une convenable agitation , et va se répandre ainsi avec ce sang artériel dans toutes les parties du corps où un libre accès lui est ouvert. C’est ainsi que le chyle, mélangé avec la lymphe , ou même enfin réduit et dissous en cette dernière substance , se sépare des vaisseaux sanguins , pour se diriger vers les parties les plus profondes et s’insinuer ainsi au fond de toutes les particules du corps dans lesquelles il peut librement pénétrer.

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§ XLl. Reste enfin le dernier acte , celui qui réellement , par son utilité , est l’acte suprême de la nutrition et partant le plus digne de considération. Les anciens, comme les modernes , ont donné à cet acte le nom d 'apposition : les anciens le désignaient encore sous le nom d’assimilation ; les modernes ne rejettent pas cette dénomination , seulement ils sont généralement très-réservés dans la définition qu’ils en donnent.

Pour bien considérer, sous toutes ses phases , le phénomène de l’assimilation , il faut : 1° observer la matière en proportion avec chacune des parties qui doivent prendre de l’accroissement; attendu que, pour la formation des os, par exemple, il faut une plus grande quantité de particules sèches qu’il n’en est requis pour les tendons, les membranes elles fibres charnues. 2° L’apposition ou assimilation des particules nutritives requiert une quantité de matière parfaitement déterminée , afin qu’il y ait toujours une juste proportion, soit entre tout le corps pris dans son ensemble et ses diverses parties , soit entre chacune d’elles avec toutes les autres prises collectivement ou considérées séparément , ainsi que cela se passe en réalité. 3° C’est encore sur une semblable nécessité que se fonde la construction de chaque partie du corps , fabriquée au moyen des plus petites particules élémentaires , qui sont aussi le principe matériel de la conformation ou configuration extérieure de toute la superficie du corps; et , sous ce même rapport enfin , une proportion réciproque entre le côté droit et le côté gauche du corps est particulièrement requise et même indispensable.

§ XL1I. Pour ce qui est de cette première condition, les médecins qui , en cette circonstance , sont attachés à des conceptions matérialistes au point de vue du corps, ne peuvent alléguer, comme certains anciens, qu’un appétit

naturel, s’appuyant sur ce fait, que les choses semblables ont entre elles des attraits mutuels ; d’autres , plus modernes , allèguent la nécessité de la matière , la convenance d’une même forme et figure , d’après laquelle une chose a des rapports directs avec une autre , et deux choses semblables sont plus promptement et plus étroitement apposées l’une auprès de l’autre en vertu de cette condition : l’apposition ou assimilation devient ainsi plus solide et plus durable.

Mais il est évident qu’en dehors de cette convenance de forme , on est forcé de supposer une certaine connaissance intérieure par laquelle une particule choisit et désire une autre particule semblable , et est imaginée tendre à s’allier avec elle et se réjouir même de cette union.

§ XLIII. Bien que les modernes tournent en dérision et veuillent paraître dédaigner , en paroles seulement , les assertions des anciens, cependant il est positif qu’en ne faisant que changer les mots, ils disent absolument la même chose. Ils prétendent, en effet, qu’il y a ici certains efforts capables de diriger et de gouverner le mutuel concours de tous les corpuscules nutritifs et les mouvements qui leur sont propres ; mais il suffit d’une appréciation de ces faits touchant la quantité, l’ordre et le succès de ces actes, pour découvrir la vanité et le ridicule de ces utopies ; attendu qu’il n’est pas question ici d’un simple et prompt concours de corpuscules quelconques , mais bien de la position et de la coordination les mieux proportionnées de tous ces corpuscules , tant sous le rapport de la quantité ou mesure que sous celui de la situation ou de leur universelle conformation : coordination et position qui ne correspondent et ne cadrent pas simplement et indifféremment avec une proportion quelconque de ces corpuscules, mais qui doivent être rapportées très-spécialement aux organes ayant telle ou telle forme.

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§ XL1V. Enfin , c’est ici que trouvo particulièrement sa place cette ridicule et gratuite supposition : que toutes ces particules élémentaires devraient être capables de connaître, de désirer, de rechercher même d’après telle ou telle manière d'être ou modalité les éléments nécessaires, et de diriger énergiquement tous leurs efforts, d’après telle fin et «telle intention , pour former un agrégat spécifique qui convienne non-seulement à l’espèce , mais encore à telle ou telle région , à tel ou tel membre et à chaque plus petite partie du corps. Mais, par exemple, puisqu’il est probable, d’une part, que les os des animaux vivants sont tous composés d’une seule et même matière terreuse et compacte ; puisqu’il est d’ailleurs bien positif et certain que tous les os d’un même corps sont composés d’une même matière , et que chaque petit os pris isolément est absolument le même dans toute sa structure , comment peut-il être raisonnable de penser que les plus petites particules d’une semblable matière tendent, les unes, à aller constituer la tête, les autres la partie lapins ample du canal médullaire, celles-ci la partie la plus étroite , celles-là enfin la partie courte des os, etc., etc.?

§ XLV. Il est bien évident, pour tous que cette coordination , si exacte et si proportionnée, qui se manifeste et se conserve depuis la formation du fœtus jusqu’à l’entier développement et au dernier accroissement du corps animal quel qu’il soit , ne peut être autre chose qu’un acte vraiment électif, c’est-à-dire un naturel et pur choix, si bien réglé de point en point , que , à tout âge, quel que soit d’ailleurs le volume du corps, il poursuit et conserve constamment la forme propre et les proportions naturelles inhérentes à toutes les parties de ce même corps.

§ XLVI. Certes, si jamais occasion favorable s’est pré-

sentée aux conceptions mécaniques basées sur des faits mécaniques , c’est bien assurément le phénomène de la formation du corps. Nous ne saurions, à ce propos, admettre les théories péripatéticiennes touchant une pure forme, qui, étrangère aux corps , les envahit pour y imprimer tel ou tel type de figure , à la manière d’un moule sur lequel on formerait de petits globules de limon. Nous rejetons également cette assertion hypothétique d’Aristote , qui , voulant rendre raison de la résistance et de l’épaisseur des tuniques artérielles plus grandes que celles des veines, en attribue la cause à la chaleur du sang artériel, dont la violence fait qu’une plus grande quantité de matière gluante s’accumule sur la surface extérieure des artères qu’elle épaissit et où elle se sèche.

§ XLVII. Loin de nous encore les opinions erronées et véritablement trop absolues des mécaniciens modernes touchant l’invasion mutuelle, X entrelacement des corpuscules de même figure et leur cohésion compressive , semblable à celle de deux tables de marbre bien polies et appliquées l’une sur l’autre , etc. ! Nous ne saurions admettre non plus toutes les nécessités actives , à priori, de la matière, ainsi que tous les efforts et appétits naturels qu’on lui prête. Qu’on se garde bien , en outre , d’adopter ces opinions , supposant que de tels assemblages , de telles mixtions intimes des matières, de telles juxta-positions des petites choses avec les grandes et même avec les grandes masses les mieux ordonnées, ont une tout autre cause qu’un agent de nature immatérielle, capable de coordonner, de disposer, d’adapter, de réunir ces diverses matières rudimentaires , et de leur donner une forme consistante selon ses intentions et le but qu’il se propose.

§ XLVIII. Quiconque est incapable d’établir une distinction réelle entre X organique et X inorganique, doit s’interdire

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l’étude de toutes ces questions physiologiques ; car il n’est proprement et absolument question ici que de la distinction qu’il y a entre ce qui se fait directement à l’aide des organes du corps, et ce qui , au contraire, est simplement et immédiatement affecté par Y action elle -même; en sorte que , dans le premier cas, l’action est dite organique, et dans le second cas, elle doit absolument porter le nom à’ inorganique.

En vérité, ces sortes d’actions inorganiques, c’est-à-dire les mouvements simples , auteurs de cette immédiate position très-spéciale , ultérieurement permanente , exécutent la grande affaire de l’apposition et de l’assimilation. En effet, c’est à l’aide de ces actes inorganiques, de ces mouvements, que cet agent immatériel applique les matières les plus convenables et même les corpuscules les plus minimes , et les joint ensemble , ou , dans la stricte signification des mots , en réunit un nombre déterminé , les emploie enfin tour-àtour, même les plus petits , à la formation des organes , et leur assigne une position naturelle.

§ XLIX. 11 est manifeste que la nutrition s’accomplit formellement, par un mouvement simple et direct , mais si bien réglé , que toutes les plus petites particules du corps entier sont parfaitement agencées selon leur nombre exact et leur position spéciale ; car, de même qu’il n’est pas possible que , dans le corps humain , il y ait un seul linéament physique fabriqué sans raison , puisqu’en effet toutes les parties , les plus petites comme les plus grandes , y sont remplies de méats, d 'interstices, de pores, et ont des formes particulièrement propres à leurs usages , de même aussi on ne saurait admettre que de telles dispositions , de si parfaites distributions des plus petits ou des plus grands atomes, puissent provenir des mouvements de la matière errant au hasard , et bien moins encore qu’elles puissent suivre des

mouvements réguliers et des effets successifs propres à atteindre un but déterminé et raisonnable.

§ L. Que dire maintenant de cette vaine et frivole hypothèse qui prétend que tous les corps de la nature , et chacun d’eux en particulier, que tous les individus, disonsnous, tant de l’espèce humaine que des animaux et des végétaux qui naissent ou qui peuvent naître , à moins qu’il n’en meure plus qu’il n’en naît avant de reproduire , se sont trouvés réellement contenus dans un premier individu , et ainsi de suite dans tout autre individu quelconque? Nous voulons parler ici des corps vivants , c’est-à-dire de ceux qui croissent et se développent dans toute leur masse , depuis le ciron et l’ascaride jusqu’à la baleine, etc. Mais il nous répugne beaucoup d’entrer dans les détails de conceptions aussi extravagantes, et nous ne saurions penser comme ceux qui osent soutenir « que tout corps, c’est-à-dire le corps de » chaque individu de toutes les espèces, a été primitivement » créé et formé dans toute sa structure , et que tous ces » corps , infiniment petits , imperceptibles et innombrables , » remplissent l’univers entier, l’air, les eaux, etc., et que » tour-à-tour ces infiniment petits corpuscules subissent une » certaine expansion , un développement réel , et prennent » la forme de ces grandes masses animales ou végétales. »

§ LI. Mais comment ne pas rougir de ces aberrations de l’esprit humain , alors que ceux qui veulent passer pour les plus sages osent prétendre et soutenir qu’en ceci , la seule vérité fondamentale , c’est que « les corps animés n'ont pas » reçu d'un agent quelconque leur forme, leur constitution et “ leur activité proportionnées à des fins réelles, c'est-à-dire » en harmonie avec les actions spécifiques de ce même agent , ornais que ces corps existent, subsistent et agissent par » eux-mêmes » ? Quant à nous , nous croyons que si l’on doit

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regarder comme une vérité cette absurde hypothèse du corps vivant et existant par lui-même, et non absolument en vertu d’un autre agent, on doit dès-lors considérer comme une profonde erreur et une grossière ineptie cette puissante et naturelle énergie, si connue de tous, des affections de l’ âme, c’est-à-dire l’effet si efficace de ses simples intentions, tant pour rendre le corps difforme que pour changer ses divers mouvements et pour en introduire d 'insolites, mais non sans une destination réelle.

Admettre de semblables hypothèses, ce serait, disonsnous , considérer ces phénomènes comme le produit d’une stupide imagination, d’une extravagance contraire au sens commun, ou du moins de très -maladroites explications, aussi contraires aux faits qu’à tout raisonnement logique.

§ LU. Il nous sera facile maintenant de découvrir la vérité du phénomène de la nutrition , d’en étudier tous les secrets à l’aide de la raison , et de démontrer ensuite que V acte suprême et formel de cette importante fonction , vulgairement appelé assimilation, est véritablement un acte inorganique, c’est-à-dire s’exécutant sans l’intermédiaire d’aucun organe ou instrument , mais d’une manière immédiate par un mouvement très-spécial, ou, en d’autres termes , avec une mesure , un ordre et une régularité admirables 1 . De sorte que « l’assimilation nutritive consiste d’une » manière absolue : 1° dans la séparation de corpuscules » nourriciers — extraits de la lymphe lors de son trajet dans » les organes, et qu’elle se porte au-delà du lieu où l’appo- » sition doit s’effectuer ; — dans la séparation, disons-nous, » de tels corpuscules, convenables à la consistance de toutes » les parties, d’avec d’autres corpuscules de nature différente ; » 2° dans le rapprochement ou l’application successive par “ le mouvement ; 3° enfin, dans la juxta -position et la

1 Voy. T. VIII, Comment. T XXVI

, collocation de ces particules dans les parties où elles doi- » vent être fixées pour un temps. » Ce phénomène est exécuté dTine manière absolument convenable et conforme au nombre de ces corpuscules, non en vertu de la quantité de la matière, mais selon les besoins continuels des organes euxmêmes durant toute la vie de Vindividu.

§ LIII. Tout le monde conviendra avec nous que, dans l’espace environ d’un an , chaque partie du corps reçoit beaucoup plus de substance alimentaire qu’elle n’en absorbe réellement dans l’acte de l’assimilation : d’où cette maxime vulgaire, aussi vraie que généralement connue, touchant les sujets d’une faible constitution , savoir : que les individus maigres et à tempérament sec ne prennent jamais de l’embonpoint , bien qu’en général ils aient un appétit vorace ; tandis que les personnes dont la texture est spongieuse et lâche acquièrent beaucoup d’embonpoint , malgré le peu d’aliments qu’elles absorbent.

§ LIV. A ce propos, nous dirons que la graisse doit être considérée , au point de vue de son abondance , comme une matière nutritive en réserve et actuellement superflue , destinée d’une manière directe et plus naturelle à la nutrition ultérieure du sang plutôt qu’à celle des autres parties du corps. Cependant, comme la graisse, ainsi que nous l’avons dit en son lieu , se trouve placée dans un tissu d’un ordre tout particulier et spécialement distribuée dans tous les organes ; comme aussi , en vertu d’un acte formel de nutrition, elle est régulièrement disposée pour la conservation, il nous est permis de la prendre pour exemple et pour preuve de nos assertions.

Ce qu’il y a de particulièrement remarquable en ceci , c’est que , dans les individus chez lesquels la graisse (véritable aliment abondant et superflu) se produit copieusement

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et se met en réserve , la nutrition et 1 accroissement , pas même d’une seule particule ou d’une partie quelconque, bien moins encore de tout le corps entier , n’en deviennent pour cela et à cause de cela ni plus prompts ni plus abondants, et n'excèdent jamais les proportions ordinaires. Voilà, néanmoins , quelle devra être la conséquence de ces hypothèses sur la naturelle nécessité et le simple et indispensable afflux de la matière

§ LV. A ces divers phénomènes nous devons ajouter celui de cette énergie d’accroissement de la structure du corps qui , comme on le sait , s'exécute d'une manière étonnante et en si peu de temps chez les jeunes enfants et les adolescents, alors surtout qu’il y a eu chez eux un arrêt quelconque ou un retard dans l’accroissement naturel. Il arrive, en effet, que les enfants qui ont éprouvé quelque maladie ou une fâcheuse disposition morbide moins évidente, deviennent pâles, languissants, inquiets, dégoûtés, et partant faibles et amaigris; mais lorsqu’ils sont enfin délivrés d’une affection fébrile qui portait l’agitation dans toute leur économie vitale , ils reprennent bientôt une notable gaîté d'esprit, et acquièrent même en quelques mois un si grand accroissement, que non-seulement ils réparent très-vite l’arrêt de développement perdu pendant ce temps de maladie , mais ils dépassent habituellement toute proportion naturelle à leur âge.

§ LVI. Nous ajouterons , en passant, que ce phénomène d’accroissement par la nutrition ne doit pas seulement être considéré à un simple point de vue matériel et corporel , mais encore comme très-profitable à l’esprit , qui , en pareil cas , était méticuleux , triste , sombre et inquiet ; en sorte que , après l’entier rétablissement de l’économie animale , l’esprit reprend aussitôt sa vivacité, son alacrité, son activité

naturelle. En un mot, ce qu’il y a de plus saillant ici, c’e-st la disposition intentionnelle de l’âme à l’action , plutôt qu’aucune espèce d’énergie matérielle.

§ LVII. Bien que nous en ayons déjà dit assez à ce sujet , nous ne devons cependant pas passer sous silence ce fait, si bien connu de tout le monde, touchant la différence de stature chez les individus d'une même espèce : les uns, en effet, acquièrent une taille et un volume énormes , et sont très-vigoureux ; tandis que les autres ont toujours une petite taille et une constitution frêle. Cependant ils sont aussi bien portants , aussi alertes et actifs les uns que les autres , et l’on observe généralement que les plus maigres et les plus frêles consomment autant d’aliments que les plus forts et les plus robustes ; et pourtant , d’après l’hypothèse émise ci-dessus , ceux qui sont d’une constitution maigre et faible devraient , en vertu de la disposition matérielle égale chez tous les corps, obtenir un résultat identique , et devenir grands , gros et robustes comme les autres. Or, non-seulement on ne voit presque jamais rien de semblable , mais encore on peut constater individuellement le contraire ; à tel point que , chez les individus de petite et de frêle stature , toutes les parties de leur corps , depuis les plus petites jusqu’aux plus grandes , ont et conservent entre elles une proportion exacte et constamment identique dans leur dimension.

§ LVIII. Avant de terminer ce chapitre, nous dirons encore un mot d’une sorte de préjugé imaginaire , pareillement issu de ces conceptions matérialistes , et supposant faussement que la texture et la matière très-spèciale de chaque partie du corps diffèrent on ne peut plus de la texture matérielle de toutes autres parties. A cette fausse interprétation se rattachent ces hypothèses fantastiques que

certaines parties des animaux , prises en nourriture , sont plus propres à la nutrition de tels ou tels organes déterminés du corps , que ne le sont d’autres parties différentes de ces mêmes animaux ; à moins qu’il n’y ait là-dessous quelque enseignement philosophique plus élevé (ce qui est peu probable), c’est-à-dire à moins qu’on ne fasse allusion ici à ces esprits architectes qui, comme on le dit , intimement unis à la substance matérielle de ces portions animales dont nous nous nourrissons , devraient , pour cette raison , déployer et exercer encore leur énergique efficacité dans un tout autre corps.

Cependant , afin qu’on ne nous reproche pas de partager nous-même ces absurdes préjugés , et de rapporter ici des choses que personne n’a jamais dites, nous citerons, pour enlever tout doute à ce sujet, les opinions émises par certains médecins qui ont osé prétendre que la tunique cartilagineuse interne de V estomac des poules a la faculté de donner de la force et de la vigueur à 1 ’ estomac de l’homme ; que X utérus du lièvre, en tant qu’animal fécond, a la propriété de guérir la stérilité des femmes, et que les poumons des renards ont la puissance de remédier à toute affection pulmonaire dans l’espèce humaine . Mais nous ne saurions

insister plus long- temps sur des faits qui sont plutôt du ressort de la physique que de la médecine. Arrêtant donc ici toute considération physiologique au point de vue de la constitution naturelle de l’individu humain , nous allons , dans la section suivante , nous occuper de ce qui regarde la conservation de l'espèce.

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