DU MOUVEMENT LOCAL
§ Ier. C’est avec juste raison que l’on est communément d’avis d’appeler volontaire 1 ^mouvement local. 11 succède, en effet , d’une manière immédiate au jugement et à Y appréciation de la pensée , touchant les choses que l’intelligence perçoit à l’aide de la sensibilité, suivant le plaisir ou la peine que l’âme éprouve à l’occasion des choses sensibles qui sont l’objet de son appétence ou de son aversion 2. Ce
1 Les anciens comme les modernes s’accordent à mettre une distinction entre le sentiment ou sensation et la sensibilité internes.
On entend généralement par sensibilité interne la faculté qu’a l’âme d’éprouver des sentiments; on entend par sentiment une émotion produite au-dedans de nous à l’occasion d’une notion intellectuelle quelconque. Ces derniers sont au nombre de sept suivant quelques philosophes ; ce sont : le sens commun , la puissance imaginative, V appréciation , V imagination, la réflexion, la mémoire et le souvenir. Pour d’autres, au contraire, le nombre en est beaucoup plus limité; mais comme ces matières regardent plus particulièrement la psychologie, nous croyons devoir borner ici nos remarques , et nous renvoyons nos lecteurs aux traités spéciaux de philosophie.
2 Depuis la plus haute antiquité , les mouvements ont été divisés en naturels ou instinctifs et en volontaires ou animaux , mais tous exécutés et imprimés d’après un appétit ( instinctif ou volontaire ). Telle était l’idée de Galien, d’Aristote et d’Hippocrate; Scaliger, G.-F. Laurent, Valleriola , Mérindol et tous les physiologistes en ont généralement pensé de même.
phénomène s’exécute surtout suivant l’importance, la dignité et la nécessité de l’objet principal sur lequel porte cette appréciation. Car, comme rien ne peut tomber sous les sens sans provoquer diverses sensations, suivant que les choses sont agréables et utiles, ou désagréables et nuisibles ou même indifférentes, et par conséquent inutiles ; de même aussi une fidèle et exacte perception à l’aide de la sensibilité nous fait légitimement prendre le parti de nous procurer et de posséder ce qui est utile au corps, mais d’en repousser et d’en éloigner tout ce qui peut lui être nuisible et de ne point nous laisser séduire par les choses inutiles, demeurant de préférence en repos, comme nous l’avons déjà fait remarquer en parlant de la propension au sommeil.
§ II. Le mouvement local a aussi lui-même une destination propre et une utilité très -efficace dans l’accomplissement des simples intentions et directions volontaires de Y âme raisonnable , lorsque celle-ci veut tout simplement et plus directement accomplir une action sur les objets corporels et produire quelque effet sur eux , ou bien quand elle désire ardemment d’éprouver quelque sensation, comme, par exemple, lorsque les yeux, les oreilles, les mains se dirigent vers les objets qui les environnent pour voir, entendre ou saisir quelque chose , etc. Et cependant , ainsi
Voici ce qu’en dit le savant Mérindol (Art. med. pars 1, de facult . et act., p. 182 ) : « Motus qui secundùrn naturam est, appetitûs inclinationem et im- » perium sequilur : seu in actu exercito , scilicet tacilâ voluntate prœcedente , » et y-uO ’ bp[xr,v , id est , ab instinctu , ut nobis dormientibus : seu in actu nsignato, quando expressum est voluntatis imperium, aul, ut' ex Scaligero vloquitur Laurenlius (lib. 9 ,ana. q. 19), star à. Ttpoàip£<nv , id est, ab elec- » tione , vigilantibus et cogitantibus nobis. Atque ideà meritb à medicis is » motus volunlarius appellatur, necnon anirnalis : qubd solis animantibus •sinsit. »
Seulement les anciens et les modernes ne sont pas d’accord sur la cause efficiente de ces dits mouvements , même en ce qui regarde les mouvements volontaires. Nous reviendrons sur cette question importante dans le cours de cette section.
que nous venons de le dire , le plus important et le premier mouvement de l’organe sensitif est celui par lequel les objets nuisibles sont repoussés loin du corps , tandis que les choses qui lui sont utiles ou nécessaires en sont de plus près rapprochées, par nécessité plutôt que par intention arbitraire.
§ III. Du reste , toute l’affaire du mouvement volontaire repose, avant tout , sur le mouvement tonique ‘ : non-seulement en ce que , sans l’énergie de ce mouvement spécial , les organes qui sont au service du mouvement volontaire ne sauraient jouir de la vie, c’est-à-dire être exempts de corruption ; mais encore parce qu’il y a préalablement une
1 Stahl a consacré (outre ce qu’il en dit dans divers endroits de sa Th. med. ver.) un traité spécial (de motu tonico etvitali; Halle, 1702) pour le développement de sa doctrine à cet égard. Dans cet opuscule, sous forme épistolaire, il étudie le mouvement en général, qu’il divise en deux genres : le vital ou instinctif; l’animal, local ou volontaire ( p. 1 ). 11 n’est ensuite question que de ce dernier : il s’exécute , dit-il , par l’ extension , la flexion, la contraction ou la tension fixe des organes soumis à la volonté ( p. 2 ). Les anciens, dit-il, et même les modernes, ont parlé d’atome et de tonicité organique; mais celles-ci n’ont rien de commun avec cet état de raideur ou de flaccidité ou relâchement volontaires; les artères, les veines, le cœur, les intestins, le cerveau lui-même, jouissent du premier, les parties musculaires jouissent du second; les mouvements pathologiques ou morbides sont du premier genre; mais, dans les parties soumises à la volonté, il existe, au fond, pour que la vie puisse se maintenir en eux, une sorte de mouvement particulier qu’il nomme mouvement tonique vital (pp. 20, 25, 30), qui, par une impulsion secrète, non volontaire, inconsciente, fait se dilater et se contracter les parties soumises à son empire; il s’exécute mécaniquement en vertu des lois hydrauliques, physiques et vitales, et moralement en vertu des lois finales de conservation locale et générale de l’économie animale. Ce genre de mouvement est l’instrument immédiat de la nature dans la vie, pour la conservation de la santé et pour la guérison de la maladie (pp. 31, 32). C’est par sa puissance que s’exécutent le passage libre des liquides à travers les pores de nos tissus , la circulation du sang, et surtout les sécrétions et les excrétions (p. 32); c’est lui qui joue le principal rôle dans les impressions organiques des sens, dans les spasmes .. Leur cause efficiente, c’est l’âme humaine en fonction vitale , mais non pensante et consciente . Sanè quidem hœc mea anima vitaliter agens (p. 51). La connaissance de ce mouvement est aussi indispensable en physiologie, qu’elle est de la plus grande nécessité dans l’étiologie des fièvres en général.
OEUVRES DE STAHL
autre espèce de mouvement préalable, avant-coureur du mouvement volontaire , consistant dans la tension déjà un peu raide des organes moteurs ‘ . Or, c’est cette tension , dont la direction de la volonté augmente le degré , qui fait naître dans ces organes un accroissement de raideur sensiblement manifeste.
§ IV. Les instruments propres à exécuter le mouvement volontaire sont de trois espèces : 1° ceux qui ont un rapport direct, plus immédiat avec l’agent moteur, et qui pour cela occupent le premier rang ; 2° ceux qui effectuent le mouvement en tant que sensible : on les appelle médiats; 3° enfin, ceux à l’aide desquels ce mouvement local ou volontaire s'applique et se fixe en quelque sorte sur les choses externes pour les mouvoir. Les premiers dé ces instruments sont les nerfs ; les seconds sont les muscles, les tuniques et les membranes diverses (et même les fibres, selon nos micrographes modernes); les derniers sont, sous le rapport matériel , les parties à texture solide , telles que les os , les cartilages , les ligaments et les tendons ; et , sous le rapport formel , la conformation mécanico-organique du corps , apte à prendre une position droite , courbe ou angulaire.
1 C’est bien à tort que certains physiologistes même des plus recommandables, tels que Bordeu, Barthez, Bichat, Gall, MM. Lordat, Flourens, Jaumes et l’universalité des médecins, ont cru que Stahl prétendait que c’est l’âme pensante et consciente qui s’occupe des actes vitaux et des mouvements toniques; c’est à tort surtout que M. P. Flourens a dit et répété si souvent que la tonicité de Stahl n’est autre chose que l 'irritabilité de Glisson et de Haller, la contractilité de Blumenbach et de Bichat, la sensibilité de Bordeu, Y archée de Van-Helmont , Yirrilation de Broussais, etc.; mais ce qu’il y a de plus inconcevable, c’est qu’on ait voulu faire dire à Stahl qu’il mettait la vie des organes dans leur tonicité. Pour Stahl, la vie n’est pas dans une propriété organique , pas plus qu’il n’en fait un être à part ; pour l’éminent professeur, la tonicité et la contractilité sont des propriétés générales des tissus organiques; Yirritabilité est une propriété spéciale delà fibre musculaire; la sensibilité est une faculté de Y âme, et la vie organique est un résultat de l’action directe de cette même âme sur le corps, son instrument immédiat.. . .
§ V. /. Entreprendre ici l’étude détaillée des organes qui constituent les instruments nécessaires au premier genre de mouvements, serait chose inutile et superflue.
Nous ne savons pas même s’il est convenable d’agiter sérieusement cette question , savoir : si les nerfs eux-mêmes sont mis en mouvement, et jusqu’à quel point cela a réellement lieu ainsi ? Ni même s’il est à propos de perdre son temps à chercher sur quelle probabilité se fonde cette assertion , affirmant que si l’on essaie de lier fortement un nerf, il perd alors la force motrice qu’il transmet habituellement aux parties auxquelles il se distribue. Les nerfs contiendraient-ils donc un fluide qui, à travers les canaux et les méats qu’on doit supposer en eux , parviendrait ainsi jusqu’aux muscles , et qui , partant , se trouverait comme le principal et suprême moyen impulsif des mouvements 1 .
1 Stahl soulève ici une question du plus haut intérêt; car, comme je le disais naguère, c’est sur l’appréciation de l’instrument immédiat des mouvements vitaux ou animaux (surtout) qu’ont différé et que diffèrent encore les physiologistes. Tous s’accordent bien à dire que les nerfs servent à porter le mouvement et la sensibilité dans toutes les parties du corps; mais quelle est, d’une part, la cause ou le principe de ces mouvements vitaux ou animaux, et, d’autre part, quelle est la nature de cet agent ou principe?
Les anciens admettaient, non trois âmes comme on lia eu dit, mais une âme unique munie de trois facultés, à l’aide desquelles celle-ci exécute tout dans le corps... Peu à peu sont venues l’hypothèse de trois âmes et l’invention des esprits vitaux et animaux ( opinion qui a dû son retentissement si grand à Bacon, à Descartes et à Leibnitz (monades). Voy.T. VIII, Comment. XCIV). En même temps régnaient deux opinions opposées à toutes les autres, savoir : celle des matérialistes anciens et modernes , qüi veulent que le cerveau ou les nerfs soient doués de sensibilité et de puissance motrice , et celle des spiritualistes enfin, qui, n’accordant à la matière que de simples propriétés physiques, expliquaient tous les phénomènes directement par l’âme douée de la double puissance vitale et intelleetive. A côté de toutes ces opinions divergentes vient l’idée d’un principe de vie, âme ou puissance immatérielle de second ordre qui , matérielle , est inutile et incompréhensible , et , immatérielle, est une superfétation inconséquente.
Si donc , reprenant la question soulevée par Stahl dans ce cinquième paragraphe nous cherchons à apprécier les diverses opinions émises par les anciens , les modernes et les contemporains , nous trouvons qu’Hippocrate , Aristote , Galien, S. Thomas, etc., admettaient des facultés (âme végétative.
OEUVRES 1)E STAHL
ii. Nous ne comprenons pas d’une manière plus évidente d’où vient l’aptitude naturelle des muscles à recevoir le mouvement et à le transmettre localement plus loin et plus profondément. Les seuls avantages que les anatomistes d’une part , et les mécaniciens de l’autre , aient pu retirer, soit de leurs recherches sur le corps humain , soit de leurs connaissances des lois statiques et de la multiplication de la force motrice , c’est qu’ils ont été entraînés à admirer le génie de leurs productions , si toutefois ils ont pu obtenir quelques résultats utiles de leurs travaux et de leurs opinions ; mais ce qu’il y a de bien positif et d’incontestable en ceci , c’est qu’une pareille étude devrait être regardée comme étrangère, tant à la théorie , qu’inutile à la pratique médicales.
Toute considération sur le mouvement local n’offre
âme sensitive, âme intellective) à l’aide desquelles l’âme humaine accomplissait dans le corps tous les actes vitaux et animaux. Nous voyons ensuite ces idées se corrompre, et trois âmes substantiellement admises pour expliquer ces mêmes phénomènes : c’était l’opinion des écoles mystiques de Paracelse et Van-Helmont. Ce dernier savant surtout multiplia fort ingénieusement les forces vitales , et , sous les noms de Mas , archée , anima , mens , spiritus vitalis, il admit tout autant de principes matériels subtils, immatériels et spirituels, au moyen desquels il prétendait donner une explication de tous les actes de l’économie humaine. Avec les anciens qui distinguaient les mouvements en vitaux et animaux, involontaires et volontaires , Van-Helmont soutint la même chose; mais il fit intervenir son blas comme le principe de toute vie et de tout mouvement, son archée (et ses archées) comme l’agent (et les agents) de tous les phénomènes, son anima comme le principe présidant à la sensibilité, ses esprits vitaux comme les émissaires, les instruments subtils et immédiats des actes vitaux inconscients, volontaires, et son mens enfin comme le principe supérieur seul capable de raison et de con-, science. 11 n’admettait pas les esprits animaux, et son âme, de même nature que celle des bêtes, n’avait que l’instinct en partage , bien qu’immatérielle. Les physiologistes partisans des esprits s’appuyaient sur les principes émis par les trois grands philosophes qui, dans un sens opposé, s’étaient efforcés d’élever l’édifice scientifique. Bacon, avec sa philosophie expérimentale , ne prit pour guide de sa nouvelle doctrine que les sens et l’expérimentation, et, multipliant indéfiniment les forces, il admit dix-huit espèces de mouvements : «Chacun d’eux, dit-il, est dirigé par la puissance des esprits animaux ( Nov. org.', de xxxv à xxxix) dans les êtres organisés; il va même jusqu à admettre un esprit particulier pour chaque être tangible » (Nov. org., xl). Ce philosophe, esprit éminent et consciencieux, est encore celui
réellement rien de directement profitable à la science , si ce n’est certains avantages au point de vue de la connaissance des causes générales touchant les solutions de continuité ou les lésions d’unité, les diastasis, les luxations , les entorses, les fractures, et la section plus commode et plus méthodique des fibres, dans le sens de leur longueur, plutôt que dans celui de leur largeur. Malgré cette utilité secondaire , on voit néanmoins que toutes ces connaissances n’ont pas un rapport direct avec la vraie théorie du mouvement local universel , ni avec l’étude minutieuse et approfondie de ces instruments grossiers au point de vue de la raison formelle de leur emploi direct au mouvement.
§ VI. En outre , il ne convient pas non plus de nous
qui a le mieux rempli les conditions de la science. Descartes, plus absolu, nie la puissance de l’âme sur le corps , et admet une mécanique absolue pour les actes corporels. Suivant ce philosophe, les mouvements volontaires et même les involontaires se font à l’aide d’esprits animaux, qui, courriers diligents ( et intelligents sans doute) , vont se porter à travers les nerfs dans le cerveau , où ils excitent un ébranlement qui , retentissant jusque dans la glande pinéale, détermine les actes et les mouvements nécessaires.
Leibnitz , grand conciliateur, n’a rien dit de nouveau , et n’a fait que compliquer la question avec sa monade primitive et ses monades de second ordre : théorie imitée de Van-Helmont et niant l’action de l’âme sur le corps. Il finit, à cause de l’insuffisance de ses monades, par reconnaître une harmonie préétablie , en vertu de laquelle tout se fait en nous ; mais c’est la monade qui parcourt les nerfs et va au cerveau porter la sensation.
Les mécaniciens, les chimiatres, etc. , ainsi que les organiciens de nos jours, non-seulement ont attribué aux nerfs et au cerveau une faculté sensitive et motrice , mais encore ils localisent l’intelligence , la pensée , l’imagination dans l’organe central de l’innervation. Mais est-ce à un fluide magnétique, électrique, spiritueux, vital ou autre , que ces organes doivent ces propriétés si éminentes ? C’est là ce que ces savants expérimentateurs n’ont pas dit encore : nous attendons leur dernier mot à ce sujet.
Les vitalistes et les vitalo-animistes , enfin, n’admettent aucune faculté organique; pour eux, les nerfs et le cerveau ont la propriété de recevoir des impressions , et le principe vital , agent intermédiaire entre l’âme pensante et le corps , donne la vie et la puissance motrice et sensible à ces organes ; il n’existe entre ces deux idées-mères qu’une différence qui doit disparaître dans l’intérêt de la science. Mais, pour les uns comme pour les autres, les nerfs ne sont que des instruments passifs : l’âme seule sent et meut.
OEUVRES DE STAHL
étendre longuement sur la cause efficiente du mouvement local ; attendu qu’il y a dans cette question des difficultés embarrassantes et dangereuses qui opposent de toutes parts des obstacles insurmontables à tout généreux effort , en assignant , d’une part , aux mouvements même locaux un cercle d'activité propre , en dehors duquel ils ne peuvent pas s’exécuter et surtout suivre directement l’influence de la sensibilité , et en prétendant , d’autre part , qu’ils ont lieu sans une destination réelle à un but final , ou à quelque rapport de chose agréable ou désagréable. C’est sur un pareil aveuglement que se fondent les absurdes assertions de certains physiologistes et philosophes , osant prétendre que chez les brutes les phénomènes de la sensibilité et du mouvement s’exécutent , tantôt d’une manière purement automatique ; tantôt par la puissance d ’ esprits , n’importe de quelle nature , mais distincts cependant de la propre puissance de l'âme ; tantôt en vertu d’un certain effort impulsif inné , créé avec le corps et mis en acte perpétuel par la volonté de Dieu, etc.1 Mais n’est-ce pas là
1 Si nous voulons faire à ce sujet une appréciation générale, nous dirons : 1° qu’Hippocrate et Platon, ainsi que le rapporte Galien (8 et 2 deplacit., Hipp. et Plat., etc. ) , enseignaient que l’âme est le principe de toute sensation et de tout mouvement vol0ntaire. Valleriola ajoute que les Grecs appelaient et npoMpYtaiv la faculté à l’aide de laquelle l’âme provo¬
quait les mouvements. (Vall., enar. ix, p. “277. ) Bacon, voulant toujours multiplier les forces et les puissances, a été forcé d’invoquer la puissance des esprits, qu’il a placés dans tous les corps tangibles. C’est ainsi qu’il dit ( Nov . on/., liv. 2, xl) : « Lorsqu’un esprit (substance invisible, impalpable et non intelligente) renfermé dans un corps tangible s’exhale, il contracte le corps et le dessèche ; s’il y est retenu , il l’amollit ou il le qualifie ; enfin , est-il tout-à-fait émis ou détenu , alors il figure , il forme des membres , il assimile , il évacué , il organise , etc. . . » Mais n’est-ce pas là embarrasser la question au lieu de l’élucider? Descartes, reléguant l’ame au centre cérébral , admet que ce n’est qu’en vertu des esprits animaux qu’elle réagit sur le corps , pure machine soumise aux lois de l’hydraulique et de la physique. Malebranche enseigne que rien ne se fait que par une incessante influence de la volonté divine... La plupart des matérialistes anciens, modernes et contemporains , veulent absolument que tous les phénomènes soient sous la dépendance directe de l’organisation. Mais aucun de ces sys-
véritablement se complaire dans l’ignorance d’un fait aussi évident , alors qu’en en défigurant le vrai sens, on préfère attribuer faussement à des conceptions fictives , plutôt qu’à une condition expresse d’un esprit vigilant , ce même fait naturellement inséparable des mouvements locaux, c’est-àdire de la direction de ces mouvements soumis à la volonté, et ne s’exécutant qu ’en vertu de la volonté d'une âme raisonnable ;
A moins qu’on ne préfère se retrancher encore derrière de nouvelles illusions, évidemment hypothétiques, mais capables d’enlever toute espèce de doute sur ce fait , en imaginant avec Van-Helmont que le principe ainsi que l’acte du raisonnement sont absolument distincts de 1 ’âme ou esprit, je veux dira du mens 1 .
Mais ce grand homme , très-libre penseur, a certainement ignoré ou feint de ne pas savoir, dans ses spéculations, que par cette raison même ce principe n’est absolument au fond différent ni de X esprit animal, ni de X esprit vital des anciens, tous deux nantis de connaissance yvwatç , et qu’à juste raison
tèmes , si ce n’est celui des spiritualistes vrais , n’explique les faits tels qu’ils sont. Partout exagération et erreur, partout vice dans l’observation et dans le raisonnement. 11 est indubitable que les mouvements, chez la brute comme chez l’homme , sont sous la dépendance directe d’une détermination de la volonté ; mais il faut à côté de cela faire la part de l’organisme : l’acte est aussi impossible sans l’organe que sans la cause efficiente et motrice... Mais il est impossible que cette cause soit aveugle et ne connaisse pas ce qu’elle fait... Cela est si vrai, que Barthez, qui avait plusieurs fois nié l’âme des bêtes, dit très-clairement ( Nouv . mèc. des mouv. des hom. et des anim., § XXI , p. 132 ) : « Chez un grand nombre d’animaux , on peut reconnaître de la manière la plus sensible que les affections habituelles de leurs âmes , ou du principe du sentiment et de la volonté , reçoivent des modifications, etc... » Or, on sait qu’ailleurs Barthez a dit que la force vitale de l’homme était assimilable au principe vital des animaux. Pourquoi donc ne pas dire tous ensemble que c’est l’âme ( n’importe sa dignité ) qui sent et qui meut , accordant à l’âme humaine seule le moi et le raisonnement!...
1 Atque ideà quod mens nostra debeat esse intellectualis , non autem rationalis... (Van-Helmont, Menât, scientiar. op. omn., p. 13). — Voy. notre note ci-devant ( p. 460) sur la distinction captieuse établie par Van-Helmont entre blas , archée, âme , mens ou intellect et spirilus vitalis.
464 OEUVRES DE STAHL
on ne doit pas surtout le séparer de Y archée, tant de Paracelse que de celui imaginé par Van-Helmont lui-même.
§ VII. Au reste , comme la force, les efforts naturels et innés à la matière, supposés par quelques auteurs modernes, exécutant par ou du moins selon la volonté divine tout ce qui se fait dans le corps, sont, en tout point, absolument identiques à cet agent ou principe doué de raison et raisonnant de Van-Helmont , nous abandonnons ces auteurs à leur propre sort, les laissant libres de se livrer à leurs investigations imaginaires.
Quant à nous , quel nom donnerons-nous à ce principe qui non-seulement raisonne , mais qui encore , en dehors de tout raisonnement, conçoit la vérité vraie des choses par le seul ministère de la sensation, c’est-à-dire au moyen d’un organisme qu’il meut, dirige et administre lui-même avec une sage proportion , selon sa volonté propre et d’après son appréciation vraie ou fausse?...
Nous donnerons à ce principe le nom à’ âme raisonnable, et nous lui accorderons la puissance innée Rétablir et de diriger les mouvements locaux.
§ VIII. Nous devons encore ici abandonner à leurs prétentions outrées et ridicules ces gens qui , ennemis acharnés de la vérité, ne voulant rien comprendre aux idées abstraites , s’acharnent opiniâtrément à soutenir qu’il faut mettre une distinction entre Y action de mouvoir et celle de diriger le mouvement.
Nous disons l’action de mouvoir, et ce n’est pas sans raison, attendu qu’une large part est ainsi faite à la direction , à partir du moment où l’acte commence jusqu’à sa complète perpétration : ces deux époques extrêmes de l’acte ont un rapport non moins exact avec l’acte lui-même , que la proportion du degré ou de la situation . D’après ces faits , les fauteurs de pareilles doctrines pourront examiner à leur
aise comment il leur sera désormais possible d’établir une distinction légitime entre Xacte lui-même et la direction du mouvement.
§ IX. Ce qui mérite encore de notre part une sérieuse considération, c’est ce phénomène dont nous avons tous les jours et à tout instant des exemples sous les yeux, savoir : qu’à l’occasion des plus simples fictions erronées de l’esprit, il survient une sorte de défectuosité dans les mouvements plutôt qu’un redoublement d’énergie ; comme , par exemple, lorsqu’après une vive impression de terreur et de crainte il nous est absolument impossible de remuer librement nos membres. Or, cette impuissance a réellement lieu sans qu’il n’y ait aucune lésion dans nos organes , ni le moindre obstacle physique ; elle est simplement l’effet , non pas tant d’un acte fictif et anormal quant au présent , que d’une supposition imaginaire touchant 1 ’ avenir, ou de conséquences immédiates. En pareilles circonstances , il existe une sorte d’impossibilité d’ intention et d’ effort à produire un acte de mouvement suffisant ; si bien que s’il y a défectuosité dans l 'acte, c’est plutôt parce que la direction est en défaut pour l’action à faire , que pour l’action qui se fait présentement.
§ X. D’autre part, une circonstance relative à ce même phénomène et qui mérite d’être bien connue, c’est que, lorsqu’au fond de ces idées imaginaires il y a une sérieuse intention de produire un mouvement vigoureux et prompt, alors aussi se manifeste une énergie motrice proportionnée à son effet.
Les maniaques nous en donnent une preuve évidente, lorsque , n’éprouvant aucune crainte , ils montrent une belliqueuse audace conforme à l’idée fixe qu’ils se sont faite de combattre et de triompher dans une violente attaque ; en ces circonstances ils déploient une force telle , qu’on serait porté à croire qu’elle est surnaturelle. Cela arrive ordinairement
OEUVRES DE STAHL
lorsque les personnes chargées de contenir ces maniaques et de les modérer, tombent elles-mêmes, par crainte , dans une inertie et une faiblesse notables. Or, cette force surprenante des maniaques, exercée même indistinctement sur les objets inanimés , est un témoignage sincère de leur absolue énergie, intimement liée à l’unique et ferme dessein d’exécuter ce qu’ils ont déjà résolu dans leur imagination « .
§ XI. On peut voir, d’après ces divers exemples, ce que lame peut opérer et opère en effet pour exécuter, dans ces conditions , l’acte du mouvement ; maintenant , il ne nous reste plus qu’à dire quelques mots au point de vue de la direction motrice et de son application à ce raisonnement que l’on formule contre le concours de l’âme à Y acte du mouvement .
Nos contradicteurs concluent en effet que Y âme n’a aucun droit sur les actes moteurs tant vitaux que locaux , parce que , disent-ils , elle n’a ni conscience ni souvenir de ces phénomènes ; ce qui cependant devrait être , assurent-ils , puisque lame pensante est nantie de la puissance du sens intime et de la mémoire.
1 Tout le monde sait que dans les différentes espèces de folie , soit intellectuelle , soit affective , soit instinctive , il y a lésion vitale ou psychique , et rarement lésion organique. Dans la lypémanie, il y a ou surexcitation ou lésion de la sensibilité ; les passions sont tristes , oppressives , et modifient singulièrement l’intelligence et la volonté. Le lypémaniaque , comme dit Esquirol, est égoïste et ne vit qu’au-dedans ; celui-là s’emporte rarement, et sa fureur n’est pas à redouter. Chez le monomaniaque , au contraire , la sensibilité est agréablement excitée; il est gai, expansif , bavard ; sa vie est toute au-dehors , et l’on doit peu se méfier de lui.
Mais chez le maniaque , il y a vice dans la sensibilité , irrégularité dans les mouvements et aberration complète dans les facultés intellectuelles. Chez lui les sensations sont fausses , il ne vit que d’illusions et d’hallucinations ; la pensée est prompte, et l’exécution des actes volontaires est en rapport direct avec les perceptions vives et fausses qu’il se fait dans son imagination en délire. 11 est vindicatif, méchant; dans sa fureur, il développe une puissance nerveuse et musculaire qui dépasse toute supposition : c’est de ce dernier genre de folie que parle l’auteur... Or, comment expliquer tous ces phénomènes par les esprits vitaux , la force vitale , et surtout par l’organisation?-"
Mais toute personne capable de discernement s’apercevra aisément de la différence que l’on doit établir entre les faits de •pensée, de conscience et de mémoire, et les phénomènes de simple raison sur lesquels la réflexion, Ximagination ou la mémoire n’ont aucune prise , comme le prouve l’exemple allégué plus haut des saveurs, des odeurs, des sons, des couleurs, et en général de tout ce qui est agréable ou désagréable : cette opinion vulgaire sur la question actuelle est réfutée par l’exemple même que présente l’hypothèse et dont nous parlons ici , c’est-à-dire par celui de la direction des mouvements. En effet, bien que tout le monde soit unanime à attribuer cette direction à Xâme raisonnable, vu qu’il est évident qu’elle l’exécute naturellement en vertu de son libre , arbitre , cependant il est également certain et absolument manifeste que Xâme humaine (malgré la faculté qu’on lui suppose de se rappeler distinctement qu'elle agit, ce qu'elle fait et comment elle le fait ) est aussi peu conséquente avec elle-même ou aussi peu mémorieuse de ses propres actions dans l’affaire qui nous occupe , qu’elle l’est à l’égard du mouvement en général 1 .
§ XII. Parmi les nombreux exemples qui se présentent, nous n’en citerons qu’un ou deux , en preuve de la propo-
1 L’âme humaine n’a pas plus conscience du mode d’effectuation des mouvements volontaires que des mouvements instinctifs et vitaux ; avec la seule différence qu’elle peut se rendre compte des premiers après réflexion, tandis que les autres demeurent toujours pour elle un mystère profond; il doit en être ainsi, attendu que l’âme ne peut avoir conscience des objets et phénomènes sensibles qu’autant qu’ils tombent sous les sens. Or, l’âme peut acquérir la connaissance de ce qui se passe dans le corps, à l’aide d*e l’anatomie et de la physiologie; mais jamais elle ne pourra en découvrir l’essence; La psychologie ne peut, du reste, rien en ceci ;... elle sait par la science que le cœur bat et que le sang circule , mais elle n’a pas conscience qu’elle contribue pour la moindre chose à cet acte ;... il devait en être ainsi depuis la chute du premier homme ; attendu que, vicieux et révolté contre son créateur, l’homme aurait pu détruire son corps par un seul acte de sa volonté ,... le crime aurait été à l’abri de la flétrissure universelle des honnêtes gens,... c’aurait été l’inauguration du mal. Il ne devait pas en être ainsi.
OEUVRES DE STAHL
sition que nous venons d’énoncer. Ainsi , lorsque nous avons l’intention de lancer une pierre à une certaine distance ou de parcourir en marchant un espace quelconque bien déterminé , ou de franchir d’un saut une certaine étendue ou enfin de s'élever, n’importe jusqu’à quelle hauteur soit en montant, soit même en sautant, ou mieux encore de gouverner notre voix selon un rhylhme musical ; pouvons-nous réellement avoir un plus exact souvenir de ce que nous faisons et de la manière que nous le faisons , que de l’acte lui-même en général ? En d’autres termes , sommes-nous capables de porter distinctement notre attention sur ces divers faits, et d’avoir, au milieu de tous les détails de l’acte , une réminiscence réelle et positive de la nature de cet acte , de sa raison d’être et de son importance , à moins qu’on n’y apporte une attention générale et bien arrêtée.
Mais pourquoi cela? C’est parce que l’âme humaine a certainement , d’une manière plus manifeste et plus évidente, conscience de l’acte en général, ou du moins de l’acte pris dans tout son ensemble ; et la pensée principale la mieux déterminée en ce cas , c'est de vouloir d’une manière générale imprimer un mouvement, jeter une pierre , franchir un espace , s’élever en montant , ou s’élancer par des sauts jusqu’à n’importe quelle hauteur. Certainement, l’âme peut bien se rappeler qu’elle a voulu lancer une pierre plus ou moins loin ; mais elle n’a ni souvenir ni conscience d’un rapport réel et positif entre la distance et Y énergie du mouvement nécessaire pour la franchir. En outre, bien quelle parvienne à se rendre compte par la pratique et Yexercice de ses divers rapports de distance et d’énergie , au point de s’y conformer exactement , elle n’en a cependant aucune conscience, ni une connaissance réelle et manifeste.
§ XIII. La seule chose qui, de tout cet exposé laborieux et difficile des mouvements locaux volontaires , puisse être
de quelque utilité pour l’étude des causes pathogénésiques , c’est qu’un éloignement constant et continu pour l’exercice actif des mouvements locaux , peut devenir une cause funeste , capable d’empêcher, par la suite , la possibilité d’un mouvement quelconque 1 .
Une pareille aversion pour le mouvement se forme , se continue et se maintient , par un certain préjugé d’une raison qui ne raisonne pas et qui , dans son activité ordinaire, procède avec simplicité , certitude et constance ; en sorte que ni les raisonnements les mieux appropriés, ni la volonté la plus conforme à ces raisonnements, ne seraient capables de détourner de son but systématique cette opiniâtre antipathie pour le mouvement.
Nous possédons de ce fait quelques exemples dans les aversions qui ont quelque rapport avec l’économie vitale, comme , par exemple , lorsqu’un individu conçoit éventuellement une profonde répugnance pour un aliment quelconque , ou pour un liquide spécial : il éprouve constamment dans la suite un dégoût nauséabond, suivi de vomissement toutes les fois qu’on lui présente ces objets qu’il a en horreur ou pour lesquels il ressent une profonde aversion ; et , quand même il aurait le plus grand désir de se corriger et de se guérir d’une pareille répugnance par les raisonnements les plus logiques , cette première et invétérée appréciation naturelle prend toujours le dessus , quoiqu’elle ne se fonde sur aucun ancien rapport extérieur.
Voici encore une autre expérience journalière , en quelque sorte beaucoup plus évidente et plus vulgaire, du même fait : bien des malades des deux sexes et surtout
1 L’auteur veut dire ici que , tant pour les mouvements volontaires que pour les actes vitaux qui sont du domaine commun de la vie org inique et delà vie animale, et même pour ceux qui appartiennent exclusivement à une habitude raisonnée , toute idée volontaire , instinctive ou naturelle d’immobilité ou de ralentissement dans l’activité , peut amener à l’inertie organique , à l’immobilité complète ou à la paralysie....
OEUVRES DE STAHL
les femmes détestent les remèdes ; les uns abhorrent ceux qui ont une odeur et une saveur forte et âcre ; les autres et ceux-là sont nombreux , détestent les médicaments insipides et sous forme pulvérulente.
C’est pourquoi , lorsque ces individus tombent dans quelque maladie grave et dangereuse , si l’on parvient à les persuader qu’il leur est utile de prendre certains médicaments , dès-lors , vu l’envie qu’ils ont de se voir délivrés de leur maladie , ils font tout ce qu’ils peuvent pour prendre sans répugnance de pareilles préparations jugées nécessaires ; mais , quelle que soit ici l’énergie de leur volonté , le premier raisonnement qu’ils ont formé dans leur esprit ne saurait déférer aux conseils les plus pressants et l’emporte toujours sur toute détermination ultérieure. Or, bien que cette première appréciation ne soit autre chose qu’un simple raisonnement mal fondé , une pure fiction de l’esprit et une opinion erronée , tant sur la composition des mêmes remèdes à prendre que sur la constitution réelle ou la disposition respective des organes, elle est cependant le résultat absolu d’un simple et naturel jugement préconçu. Par conséquent, puisque d’une simple appréciation arbitraire et fictive il peut résulter une intention formelle qui ne peut être altérée ni détruite par une autre appréciation mieux fondée sur des raisons plus précises; à plus forte raison sera-t-on moins en droit d’espérer que la volonté, avec des intentions mieux arrêtées, basées sur le fait corporel lui-même et particulièrement propres à imprimer ou non un mouvement , puisse jamais faire disparaître entièrement et subitement des idées fondées aussi sur des rapports externes, même transitoires.
§ XIV . Mais nous possédons encore un grand nombre d’exemples d’une absolue impuissance de mouvement local et volontaire chez les paralytiques, guérie par à’ énergiques
efforts d’une volonté rationnelle : c’est là une preuve péremptoire de ce qu’il y a de vraisemblable dans le sujet qui nous occupe.
On trouve deux exemples de ce fait, l’un cité par Vallériola, l’autre consigné dans les Actes des curieux de la nature : le premier est celui d’un paralytique guéri par le pressant danger de périr dans un incendie 1 ; le second signale une pareille guérison à la suite d’un violent transport de colère. Quant à nous , nous avons été témoin de deux cas de ce genre dans un incendie. C’étaient deux femmes atteintes de douleurs arthrilico-goutteuses, qui ne pouvaient absolument faire aucun usage de leurs membres ; effrayées à la vue du péril , frappées de terreur et comme affligées de ne pouvoir sauver le poids trop lourd de leurs membres, oubliant aussitôt et leurs douleurs et leur extrême faiblesse , elles firent un violent et suprême effort pour se soulever; le double résultat de cette vive volonté énergique fut nonseulement la guérison complète de leur double affection goutteuse et arthritique , mais encore la libre et facile exécution ultérieure de tous leurs mouvements.
§ XV. Un fait dont nous devons encore faire ressortir l’importance unique au point de vue des forces requises pour le mouvement , c’est que les forces motrices s’affaiblissent et dépérissent en réalité et ordinairement par l’usage même qu’on en fait. Mais qu’on n’aille pas cependant s’imaginer, comme cela arrive vulgairement , qu’il y ait en cela de simples raisons corporelles, ou des pertes de je ne sais quelles substances corporelles ; la seule habitude du mouvement est ici une preuve du contraire. C’est par l’habitude, en effet, que les mouvements les plus pénibles , c’est-à-dire les plus
1 Stahl cite tout au long, dans son Collegium casuale (voy. T. VII de notre traduction , obs. 76) , ces deux cas de paralysie par la seule puissance de la volonté. (Voy. T. VIII, Comment. XCV, une dissertation à ce sujet.)
OEUVRES DE STAHL
grands et les plus longs, peuvent être durant très-long-temps continués avec la même force et la même constance ; tandis qu’au contraire , sous l’influence d’une crainte quelconque ou d’une intention qui se refuse à agir par aversion ou par dégoût , cette même énergie abandonne tout-à-fait les personnes qui n’en ont pas l’habitude ; comme aussi un ardent désir, une violente cupidité, quel qu’en soit le motif, est à même de décupler nos forces.
§ XVI. Nous avons une preuve frappante de ce phénomène dans les délires des maniaques : en effet, quelle étonnante habileté , quelle grande vigueur non moins simultanée que durable et constante, ceux qui en sont atteints ne montrent-ils pas pour les mouvements les plus forts ? Ce sont là des faits tellement connus , que le peuple est naturellement porté à soupçonner l 'intervention puissante de quelque esprit malin. Mais un autre paradoxe qui se présente encore ici , c’est que , quoique l’énergie des mouvements locaux ne puisse en aucune manière se passer d’un repos alternatif, l’on voit cependant les maniaques faire continuellement les plus violents efforts et pousser continuellement des cris et des hurlements terribles, sans prendre aucun repos et sans jamais dormir. On peut donc conclure de tous ces faits et de ces mouvements violents, qu’il y a du moins au fond de tout cela une vigueur insolite veillant et guêtant l’occasion d’exécuter un projet ; ce qui arrive, en effet, avec la plus grande promptitude toutes les fois que Y occasion se présente d’atteindre l’imprudent qui s’approche sans méfiance de ces malheureux insensés 1 .
§ XVII. Nous possédons, en outre, quelques exemples qui prouvent que cet état insolite peut ainsi durer, même pendant plusieurs années : or, c’est là positivement, ce nous
1 Voy. T. VIII , Comment. XCVI.
semble , une démonstration assez concluante de l’importance réelle d’une force d’ intention ; tant qu’il est simplement question du mouvement, alors surtout qu’il n’est pas survenu quelque complication dans l’administration de l’économie de certaines parties corporelles , c’est-à-dire dans les directions soumises au mouvement plutôt vital qu 'animal et volontaire. Ce qui vient, enfin , jeter un nouveau jour sur cette puissante et si remarquable énergie des maniaques par rapport aux mouvements locaux, c’est cette force qui, en tout conforme aux lois de la nature relativement à l’augmentation et au raffermissement du mouvement , provient chez de tels sujets, comme on le sait, soit de la seule habitude que l’énergie rend plus durable et plus stable , soit d’une naturelle et temporaire vivacité de lame et de sa ferme résolution de produire et d’exercer effectivement certains mouvements violents ; pour si passagère que l’on puisse supposer cette énergie.
§ XVIII. C’est ici que se présente maintenant à notre réflexion cette constitution de l’ activité, non pas tant appartenant au corps que circonscrite dans le corps et s’exerçant si bien par son moyen, que (abstraction faite de toute interruption accidentelle et transitoire) on doit nécessairement s’attendre à une inévitable , essentielle et infaillible diminution de cette activité. Or, cet affaiblissement, qui se manifeste d’ordinaire à la même époque, vient, vers 1# quarantième ou plutôt vers la cinquantième année , si puissamment diminuer l’activité du corps et de tous ses organes, qu’on le voit bientôt accablé non-seulement sous le poids des années , mais principalement sous son propre poids matériel , et se refuse ainsi à toute volonté ferme de produire un effet quelconque.
§ XIX. C’eût été peut-être ici le lieu de dire quelque chose de X aptitude multiple que les organes peuvent acquérir T. III. 31
474 OEUVRES DE STAHL
par l'exercice; mais comme cela n a de rapport qu’avec des considérations étrangères à l’art médical, nous avons jugé convenable de ne parler de cette disposition des organes que sous deux points de vue, afin de savoir: 1» quelle est la paissance de l 'intention ainsi que la direction qui s’y conforme, et surtout la disposition universelle des mouvements qui , sous ce rapport , se fondent uniquement sur les intentions de l’âme , et qui , sans elle , n’auraient absolument jamais lieu ; 2° comment il se fait que les mouvements locaux essentiels à la nature humaine, par conséquent les plus usités chez tous les individus et qui servent nonseulement aux usages , mais encore , pour parler plus strictement , aux nécessités de l’économie animale , sont particulièrement aussi ceux qui suivent d’une manière plus immédiate et la sensation et le jugement qui en dérive * ce sont là évidemment les mouvements les plus propres à préserver directement le corps des lésions et même des dangers qui menacent sans cesse de le détruire 1 .
§ XX . 11 ne nous reste plus maintenant qu’à faire une seule et dernière observation : c’est que tous les principaux mouve-
1 On lit dans Mérindol (Art. med. pars pr. de fac. et act., p. 182):
« Ultima animalis facultas est locomotiva, progressivi motûs, apprehensionis , et cujuscumque alterius voluntani motus aucAor. Quœ nobis cœteris perfectis , animalibus tributa est , ut inclinalioni appetilûs satisfaciat , et quoi cupitum est bonum , vel quœramus vel ampleetamur : malum autem quoi gtbhorremus , vel expellamus vel fugiamus, etc. » Mérindol, profond admirateur d’Hippocrate et de Galien , parle toujours au nom de ces deux grands génies : l’on peut voir par ses paroles combien de pareils sentiments étaient conformes avec ceux de Stahl , le plus grand représentant et défenseur des saines doctrines médicales. Mais ce qu’il y a de surprenant , c’est que les modernes, faisant table rase de ces principes, veuillent soutenir que c’est le nerf qui a la faculté motrice , que c’est le cerveau qui est l’organe où siège cette faculté à côté de celle de l’intelligence et de la vie, comme si un organe, pour si parfait qu’il soit, pouvait jamais désirer, imaginer, comprendre, fuir ou éviter un objet quelconque. Je le répète encore , un pareil langage ne doit plus exister dans une science sur laquelle s’appuient tous les dogmes médicaux, et de laquelle découlent, comme de source, les vrais principes de la pathologie et de la thérapeutique.
ments vulgairement appelés vitaux, bien qu’involontaires, qui s’exécutent dans toute l’étendue du corps , n’ont cependant qu’un seul et même genre d’instrument , c’est-à-dire la contractilité de la fibre musculaire, spécialement destinée à produire cet effet. C’est ainsi que les nerfs concourent à cet acte et portent l’activité dans les fibres musculaires , afin de leur imprimer le mouvement à l’aide duquel elles se contractent et repoussent , en se repliant sur ellesmêmes , les matières fluides qui s’y trouvent ; c’est encore par une sorte de crispation, de plissement et de contraction alternative de la fibre musculaire, qu’il s’opère certains mouvements saccadés ; c’est enfin par un plus grand relâchement de ces mouvements actifs, que les matières épaisses, denses ou élastiques , trouvent place à leurs distensions ; ainsi que cela a naturellement lieu dans l’estomac et les intestins à l’occasion de l’ingestion d’aliments solides et de boissons copieuses ; ainsi qu’on le voit encore par les tensions , les dilatations anormales et le relâchement de ces mêmes parties par les substances aqueuses et flatulentes 1 .
§ XXI. Or, de même que le mouvement local est ordinairement subordonné non-seulement à la sensibilité, mais encore à la volonté, de même aussi nous trouvons une preuve naturelle bien remarquable de ce fait dans le mouvement du foetus encore dans le sein maternel.
En effet , bien que les circonstances accidentelles d’une excitation plus intense ou plus faible, plus fréquente ou plus rare du fœtus, répondent exactement, d’après l’observation,
1 Tous les médecins et les physiologistes ont reconnu, dans tous les temps, que les muscles sont l’instrument médiat de tous les mouvements , et pour cela ils ont accordé à ces parties organiques la propriété contractile ; mais l’irritabilité musculaire est incompréhensible sans l’intervention des nerfs * de même que la propriété d’impressionnabilité que possèdent ceux-ci se trouve sous la dépendance directe de la sensibilité de l’âme , seule capable de donner la vie, la motilité et la sensibilité aux organes.
OEUVRES DE STAHL
à l’énergie des causes sensibles ( de telle sorte que , après l’usage de divers aliments plus piquants, comme à la suite d’excès imprudents de chaud et de froid , soit même après l’emploi de médicaments stimulants, on a réellement constaté que le mouvement de l 'embryon se manifeste plus violent et plus énergique); cependant ce phénomène paraît se baser sur d’autres conditions, attendu que ce mouvement fœtal se produit régulièrement à une époque déterminée , et commence à se manifester d’une manière sensible et précise dans le cours de la vingtième semaine de la grossesse ' .
§ XXII. Néanmoins , bien que le mouvement local contribue ordinairement pour beaucoup à une prompte et facile distribution de l’humeur sanguine dans tout l’agrégat, et à provoquer l’ expansion des parties molles poreuses et fibreuses, afin de faciliter ainsi le passage des fluides qui y circulent (avantage qu’on ne pourrait nullement refuser aux mouvements embryonnaires ) ; on ne saurait cependant en conclure que la proportion des mouvements de l’embryon réponde d’une manière si exacte , soit d’abord à cette utilité, soit ensuite aux effets ultérieurs, pour qu’il
1 Cette question , des plus intéressantes en embryogénie , en réveille une autre bien plus importante, et dont ne daignent pïus s’occuper aujourd’hui les médecins, laissant tout ce soin aux théologiens et aux philosophes: je veux parler de l’époque de l’animation du fœtus , c’est-à-dire du moment où l’âme humaine est unie au corps de l’embryon ou du fœtus. Je le répète, cette question est des plug capitales en médecine ; car de l’opinion que l’on se forme à cet égard dépend ensuite le jugement que l’on porte touchant la nature et les facultés du principe vital et intelligent chez l’homme ; de là aussi toute une doctrine erronée ou vraie en physiologie, en pathologie même et en thérapeutique : de ces mêmes notions , enfin , découle toute une doctrine philosophique. {Voy. T. VIII, Comment. XCVII.)
Quant à l’époque précise à laquelle l’enfant semble commencer à se mouvoir dans le sein maternel, outre ce que nous en avons déjà dit dans notre préface, nous répétons que c’est généralement du 100e au 14-Oe jour de la grossesse que de vrais mouvements s’exécutent. Les anciens fixaient cette époque après le troisième mois pour les garçons et après le quatrième mois pour les filles
soit permis d’en faire une application directe et précise. Il est, en outre, vrai de dire que les parties solides, en tant que molles et flexibles, non-seulement doivent être aptes au mouvement , mais encore il faut qu’elles acquièrent de l’agilité et contractent l’habitude du mouvement , ce qui réclame assurément un exercice régulier de la part des organes. Au reste , il est encore naturel , raisonnable et nécessaire , que ces parties solides acquièrent peu à peu et exercent de plus en plus cette agilité, dès les premières périodes d’une texture plus raffermie ; mais comme il n’existe aucun rapport évident entre ces faits et cette mesure particulière de temps, après laquelle la mobilité de l’embryon se manifeste , on ne doit pas , par conséquent , s’arrêter à cette condition rigoureuse de temps réglé sur des lois naturelles et motrices préétablies , et s’efforcer de l’expliquer par des raisons évidentes , s’appuyant sur des données et des rapports qui nous sont connus. D’ailleurs, de même que les mouvements locaux des parties musculaires et des membres qui ont le plus d’étendue , ainsi que de toute la surface externe et poreuse du corps secondent la distribution progressive du sang , et qu’ils sont très-puissants pour aider avantageusement à la circulation quand elle éprouve quelque obstacle et même pour rendre plus agile la crâse du sang (ainsi que nous l’avons suffisamment fait comprendre en traitant plus haut des choses non naturelles ) ; de même aussi , il est absolument conforme à la vérité des faits , que la plupart des mouvements locaux, même involontaires et ne répondant à aucune sensation y relative , ne sont nullement dépourvus d’une cause matériellement objective, ou simplement finale, c’est-à-dire moralement objective — comme on dit — à l’égard des humeurs, de leur crâse et de leurs mouvements successifs.
C’est ce qu’il y a surtout de remarquable dans les divers mouvements convulsifs.
OEUVRES DE STAHL
Mais , comme de pareilles considérations regardent plus particulièrement la pathologie , je dois y renvoyer mes lecteurs, et mettre ainsi un terme à ce Traité de physiologie, en rendant grâces au Très-Haut , à qui seul doit en revenir toute la gloire >!....
1 Cette manière de terminer ses grandes œuvres , en remerciant Dieu de lui avoir donné la force et l’intelligence nécessaires pour compléter son travail, a attiré à Stahl l’épithète de mystique, même de la part de médecins et de philosophes recommandables. (Voy. Lemoine , Stahl et l'anim , p. 26.) Mais pourquoi donc appeler Stahl mystique, et pourquoi le tourner en dérision d’une pratique aussi honorable envers le souverain auteur de toute chose? Quant à moi, je ne crains pas de penser et de dire qu’il serait à souhaiter que , moins vaniteux de leur personne et de leur science , tous les hommes , les plus savants surtout, rapportassent à Dieu leurs grands actes , et le remerciassent de ce qu’il daigne leur accorder l’intelligence et la raison!... Dieu seul, en effet, n’est-il pas le suprême auteur de toute vérité, le dispensateur de toute science et de toute raison?...