CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Nos lecteurs ont dû reconnaître que la considération de la cause finale ou du but est ce qui domine dans les écrits de Stahl : c’est elle qui lui sert de guide principal dans l’étude de la nature et la composition de ses ouvrages; elle le dirige dans le choix des matériaux , leur disposition , leur enchaînement , le relief qu’il donne à chaque partie. Pour bien comprendre le caractère de sa physiologie , nous commencerons donc par examiner quel en est l’objet. L’auteur veut nous donner surtout une physiologie générale , essentiellement médicale et pratique , servant de guide au lit des malades et formant une introduction à la clinique ; il veut la ramener à quelques idées législatrices, à quelques dogmes fondamentaux et féconds dont il présente le résumé , en indiquant sommairement quelques-unes de leurs nombreuses applications. Il tient cependant à établir et à démontrer ses préceptes , de manière à convaincre des lecteurs éclairés, en les appuyant sur la raison , l’observation, l’histoire. A la partie dogmatique il joint une polémique justificative et une polémique critique. Dans celle-ci, il réfute toutes les doctrines différentes de la sienne : c’est le mode Hippocratique. Ce vaste cadre est renfermé dans un ouvrage bien court , eu égard à toutes les questions qu’il renferme , puisque son livre n’a que 267 pages , format in-16 , dans l’édition Choulant (Leipsick, 1831 ).
On conçoit , dès-lors , les difficultés qu’il a dû vaincre et celles plus grandes encore qui s’offrent à ses lecteurs. Celles-ci tiennent: 1° aux sujets qu’il traite; 2° à la forme compacte sous laquelle il les a resserrés ; 3° à la rapidité de la composition , qui ne lui a point permis de suivre une méthode régulière , simple , facile ; 4° à l’obscurité , à la sécheresse de son style , enveloppé , par-dessus tout cela,
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de nombreuses métaphores ; 5° à sa phrase scholastique plus ailemande que latine ; 6® au genre de lecteurs auxquels il croit s’a. dresser et auxquels il suppose sagacité , patience , bonne volonté ( benevoli lectorij au lecteur bienveillant) et une profonde connaissance de la science passée , de la science contemporaine et surtout de tous ses écrits précédents. Ces considérations nous expliquent comment sa Physiologie fut , pour les hommes de son époque et ses successeurs immédiats , une sorte d’énigme que l’on ne put déchiffrer qu’avec de prodigieux efforts ; cependant on en comprit si bien l’importance, que les plus beaux génies ne reculèrent point devant un si pénible travail , soit pour défendre le Stahlianisme , soit pour le combattre, soit pour le perfectionner, soit pour l’appliquer. La philosophie , les sciences physiques et médicales choisirent cette doctrine comme un champ de bataille sur lequel s’établirent les luttes les plus violentes, les plus opiniâtres, les plus prolongées; elles se continuent encore aujourd’hui , elles ont exercé depuis, elles exercent maintenant , elles exerceront dans l’avenir la plus grande influence sur les sciences philosophiques , physiques et médicales , considérées dans leur ensemble et leurs différentes parties.
De ces remarques , nous pouvons rigoureusement déduire ces deux conclusions : 1° la Physiologie de Stahl est, pour nous , une œuvre de la plus haute importance , qui doit avoir un grand poids dans les destinées futures des sciences les plus élevées , car elle doit faire de nos jours ce qu’elle a fait jusqu’ici ; elle doit continuer à mettre en contact, en face de la raison , de l’expérience, de l’histoire , le génie antique et le génie moderne , pour les fortifier et les éclairer l’un par l’autre au moyen de ce contact incessant; elle doit , en un mot , représenter J’Hippocratisme baptisé dans le spiritualisme chrétien pratique , et tendant à se vivifier de plus en plus par le génie propre et les grandes découvertes des XVII®, XVIIL , XIX® siècles. 2° Le travail au moyen duquel on peut accomplir cette œuvre , en prenant pour base la Physiologie Stahlienne , est entouré de difficultés nombreuses , qui réclament surtout de la persévérance , des recherches longues et pénibles , beaucoup de temps , parce que les doctrines au milieu desquelles Stahl a vécu , la langue dont il fait usage, sont peu connues et presque oubliées; parce qu’enfin], la médecine, la philosophie , la physique grecques , et les mêmes sciences latines, qui n’en
ET COMMENTAIRE
offrent le plus souvent que de pâles copies , nous sont si peu familières, qu’elles nous sont présentées partout, sauf quelques rares exceptions , sous un aspect incomplet ou même faux sur presque tous les points. On a défiguré bien plus encore l’arabisme et le moyen-âge ; la renaissance et le XVIIe siècle n’ont pas même été épargnés. Bacon, Descartes, Leibnitz , etc. , d’une part; Paracelse, Van-Helmont, Sydenham , Boërhaave , Hoffmann , etc., de leur côté, auraient bien de la peine à se reconnaître sous le masque et les vêtements d’emprunt qu’on leur a capricieusement imposés : ce sont des médailles dont l’empreinte s’est peu à peu effacée en passant dans une foule de mains profanes qui n’ont pas eu le soin de les respecter. Heureusement le XIXe siècle , avec son esprit et son habileté archéologiques et historiques , s’applique à les restaurer pieusement, avec autant d’ardeur que de succès. Dans quelques années , nous pourrons comprendre les admirables monuments que les esprits supérieurs de tous les temps et de tous les pays nous ont légués; nous pourrons nous entretenir familièrement avec leurs auteurs ; nous verrons alors , de plus en plus , que la science et le génie d’une époque ne déploient toute leur puissance et n’ensemencent largement l’avenir, qu’en ayant le soin de joindre à leurs propres forces celles que leur donnent la science et le génie du passé.
Si nous voulions remplir en ce moment dans son entier , au triple point de vue de l’histoire, des doctrines , de la pratique, la tâche laborieuse mais éminemment utile que nous avons acceptée , nous devrions, dès à présent: 4° compléter l’exposition de la Physiologie Stahlienne , en présentant sur chacun de ses points les nombreux développements qui lui ont été donnés par le chef lui-même et par ses disciples immédiats les plus éminents , dans une série de dissertations très-étendues , où chaque question a été longuement traitée ex professo; 2e comparer ces dogmes avec ceux de leurs principaux adversaires, qui sont aussi des hommes de la plus haute valeur; 3° juger ces travaux divers d’où sont sorties nos idées physiologiques actuelles, en faisant la part des erreurs et des vérités qu’ils renferment, et montrant le rôle que chacun d’eux a rempli dans les progrès réels qui ont été successivement obtenus ; 4° nous devrions enfin y joindre un résumé succinct mais complet des grandes recherches contemporaines, en déterminant ce qu’elles contiennent de positif,
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de douteux; en mettant à découvert ce qui nous paraît faux ou prématuré, bien que généralement adopté , sans oublier d’en indiquer l’origine , la filiation , et de tracer les lois qui ont été saisies dans leur évolution. Une œuvre de ce genre formerait un ouvrage beaucoup plus long que le texte de Stahl , et reproduirait une partie considérable de nos études physiologiques , dont un petit nombre se trouve consigné dans quelques mémoires , tandis que la plupart ont été développées dans nos leçons: ce sera l’objet d’une publication spéciale'. Nous en esquisserons seulement le cadre dans le rapide commentaire que nous allons placer sous les yeux de nos lecteurs.
I. Au commencement du Vindiciœ , Stahl nous apprend qu’il a fait connaître sa doctrine , en mettant au jour une série d’opuscules et de dissertations publiées sous son nom ou sous celui de ses élèves, de manière à embrasser ainsi dans son ensemble la médecine tout entière ; plus tard , il a résumé ces divers travaux dans un livre court qu’il s’est efforcé de rendre complet et où il a voulu que tout se trouvât méthodiquement disposé. Cet ouvrage est intitulé: Theoria medica ver a.
On comprend aisément les avantages de cette marche. Dans ses opuscules , Stahl avait soumis au contrôle de la discussion publique une suite d’études habilement coordonnées, d’après un plan unitaire où chaque point de la science était largement fouillé , soigneusement approfondi. Ces recherches avaient subi l’épreuve des vives controverses qu’elles avaient soulevées , et qui avaient porté dans chaque question une plus vive lumière. Le professeur de Halle avait donc obtenu ainsi d’immenses matériaux, perfectionnés par de longues méditations devenues plus profondes au contact de la critique et par des épurations successives : c’est là qu’il vint puiser et qu’il choisit pour construire son grand édifice.
Ne croyons pas néanmoins , comme on le suppose généralement, que la Theoria vera contienne Stahl tout entier et suffise pour le faire
1 Ceux qui désireront étudier la physiologie dans ses détails pourront consulter notre Dictionnaire des sciences physiologiques. Cet ouvrage, plus étendu que la Physiologie de Müljler , est sous presse en ce moment. Nous nous sommes efforcé de résumer les écrits des grands physiologistes antérieurs à notre époque, et les recherches si nombreuses et si intéressantes des auteurs contemporains, en y joignant les résultats de nos travaux personnels
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bien connaître : c’est un simple manuel qu’il faut commenter et développer à l’aide de tous ses autres écrits ; sans cela on n’en comprend ni le sens réel ni la haute portée.
II. Avant-propos général de Stahl. — Cet avant-propos est d’une grande finesse. « Un rhéteur corinthien annonça qu’il guérissait tous les maux avec des phrases médicales , etc.» Stahl ne frappe pas seulement les pratiques superstitieuses de ceux qui employaient des mots magiques et des incantations ; il s’élève aussi contre cette médecine verbale fort en honneur à son époque et dont on trouve des traces dans tous les temps , mais qui cache sous la pompe des mots l’ignorance des choses et obtient la confiance de la foule , en l’éblouissant par un cliquetis de phrases sonores dont on se sert pour dissimuler le vide des doctrines et l’absence des principes. C’est ce charlatanisme scientifique qui alluma la verve de Molière et lui inspira ces traits piquants , pleins d’esprit et de raison , qu’il dirigea non contre la médecine , mais contre la tourbe des médecins t.
Pour sortir de cette science verbale , il faut substituer aux rêves de l’imagination d’étude réelle des faits et de la nature. L’homme a deux facultés fondamentales : voir ce qui est, imaginer ce qui peut être. La première de ces facultés est seule solide; on l’étouffe souvent pour se livrer sans réserve à la seconde , plus brillante, plus facile , plus séduisante parce qu’elle flatte à la fois notre orgueil et notre paresse. Stahl fera taire son imagination pour écouter sa raison ; il s’enfermera dans le sanctuaire de la nature et lui dérobera ses secrets. C’est par cette méthode , par ces moyens , qu’il veut jeter les fondements d’une physiologie et d’une pathologie vraies ; c’est de là qu’il veut déduire une thérapeutique qui n’éblouira point le vulgaire , mais qui guérira les malades.
1 On se trompe fort quand on place Montaigne, Molière, J. J. Rousseau, etc., parmi les ennemis de la médecine : ils en sont au contraire les sages amis. Les plus grands ennemis de notre art sont les mauvais médecins, d’autant plus dangereux que leur réputation est plus grande ; aussi les médecins, amis de notre art, ne les ont jamais épargnés. «Pesez le mal que font les faux médecins et le bien que font les vrais praticiens , disait Boërhaave , et vous verrez que le premier Remportera de beaucoup sur le second. » (De Jaucour, Diction, encyclopéd., art. Médecine.) En concluronsnous qu’il ne faut pas de médecins ? Non ; il faut multiplier les bons. « Méfiezvous des hommes qui n’ont que le masque du médecin , ce sont des histrions sous l’armure d’un héros.» (Hippocrate.)
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Sur sa route il renconti a bien des rêveurs qui ne voudront point se réveiller et renoncer à i urs chimères ; ils l’attaqueront avec des sophismes , des calomnies , des injures; que lui importe? Il n’écrit point pour la foule et pour ses contemporains , mais pour les esprits d’élite et pour la postérité ; il ne recherche point la gloire , mais la vétrité : c’est là qu’il trouvera un calme et une force que rien ne saurait ébranler. « Le ciel , nous dit-il , prodigue ses dons en abondance aux hommes de bien ; eux seuls peuvent espérer d’obtepir les suffrages de leurs descendants , comme une digne récompense de leurs luttes et de leurs efforts.»
III. Avant-propos spécial de la physiologie. — Ici, Stahl veut nous montrer le point de vue particulier auquel il s’est placé en écrivant sa Physiologie. Il n’a point prétendu nous donner une physiologie générale s’appliquant à tous les êtres vivants , ni même un traité De usu partium , mais une physiologie médicale servant d’introduction à la pathologie et à la thérapeutique. Il ne traitera qu’en passant les questions transcendantes , et les considérera surtout dans leurs rapports avec la clinique.
11 faut, dit-il tout d’abord , bien distinguer la médecine science , la médecine art , la médecine pratique. La première doit admettre un certain luxe , une ampleur plus grande dans son domaine ; elle n’a pas besoin d’exiger dans ses dogmes une précision , une exactitude , une rigueur absolue ; la seconde , au contraire , dont les théories servent de base à la pratique , ne peut accepter que ce qui est vrai , démontrable et démontré , ce qui permet de diriger convenablement un malade. La physiologie médicale se rapporte à l’art médical et à la pratique ; elle se distingue de la physique ordinaire, et ne se borne même point à la physique médicale qui n’en est qu’une partie. Celleci s’occupe : 4° de la crâse des molécules vivantes; 2° de leur disposition intime pour former les fibres vivantes , leurs interstices, etc.; 3° de l’assemblage de ces éléments pour constituer les tissus ; 4° de l’union des tissus pour produire des organes ; 5» de l’enchaînement des organes pour devenir des appareils ; 6° de l’accord instrumental des appareils qui en élève l’ensemble à la hauteur d’un organisme unitaire , d’un instrument unique dans sa multiplicité , marchant ainsi vers un seul but final, pour l’accomplir sous la direction d’un agent interne bien distinct et supérieur par sa nature , etc. Tout cela
ET COMMENTAIRE
n’est que de la physique médicale, et c^.'jsat d’admirables mystères que nos physiologistes , purement physiciens , n’ont pas même soupçonnés. Ce n’est pourtant là qu’une introduction à la physiologie médicale : Ubi desinit physicus , incipit medicus. Au-delà et au-dessus de la physique médicale se trouve la dynamique médicale , embrassant : 1° l’étude des forces qui mettent en jeu l’instrument corporel, et du principe vivifiant qui dispose de ces forces et les dirige en vertu d’un instinct primordial irréfléchi de proportion ; 2° la détermination des lois expérimentales que les forces et l’agent vivifiant suivent dans tous leurs actes. Cet agent suprême, avec les facultés spéciales qui lui sont propres , constitue ce qu’Hippocrate nomme la nature , l’agent vivificateur renfermé dans l’instrument pour animer toutes ses parties. Or, c’est ce dynamisme , ces forces , ces lois que l’on néglige complètement aujourd’hui.
Notre physiologie embrassera tout à la fois la physique et la dynamique médicales normales , en insistant sur la seconde bien plus que sur la première , quoique celle-ci plus facile soit encore peu connue. Entre la crâse , le tissage intime , la texture et la structure externes , le mécanisme instrumental , les mouvements , les forces motrices , le principe moteur , le but final , il y a des rapports si étroits , que l’étude de chacun de ces objets répand sur les autres une lumière plus vive.
On ne nous accusera pas, dit Stahl, de négliger l’instrumentation, la physiologie organique et h physique médicale , malgré l’attention que nous portons à la physiologie dynamique: nous mériterions plutôt le reproche opposé , car nous avons ramené à l’organisme plusieurs faits qui semblaient appartenir au dynamisme.
La physiologie organique et dynamique une fois constituées , le médecin ne doit pas oublier que la physiologie médicale est , avant tout , une introduction à la pathologie et à la thérapeutique ; il faut donc qu’il glisse rapidement sur les questions transcendantes , philosophiques plutôt que médicales , sur celles qui sont douteuses ou secondaires , et qu’il insiste sur les principes positifs , démontrables, fondamentaux, pratiques. Telle est la véritable pensée de Stahl, représentée avec méthode et débarrassée des obscurités dont il l’a enveloppée sous sa phraséologie rude et tortueuse : tel est l’esprit qu’il a porté dans tout son ouvrage.
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Nous noterons trois points sur lesquels nous devons surtout nous arrêter: 1° la distinction de la médecine science, art, pratique; 2° celle de la physiologie organique , de la physiologie dynamique , de la physiologie psychologique ; 5° le caractère de la physiologie médicale.
§ 1er. Distinction de la science , de l’art , de la pratique médicale, Cette distinction , dont nous avons dit quelques mots, est fondamentale; elle se trouve déjà dans Hippocrate*. Bordeu, Barthez, Dumas, Lordat, F. Bérard, l’École de Montpellier tout entière s’en sont beaucoup occupés.
Rappelons ce qu’a dit à ce sujet M. Lordat. « Dans toute science pratique inductive , il me semble qu’on peut distinguer cinq parties 1° une qui se compose des faits et des propositions qui en ont été déduites exactement, c’est la partie substantielle ; 2° une seconde, conjecturale , composée de tous les essais tentés pour rechercher les causes autrement que par Y induction (par exemple, par l’analogie éloignée , l’hypothèse , l’inspiration , etc.) ; 3° une troisième , canonique expérimentale , composée des règles déduites concurremment de la partie substantielle et de l’expérience ; 4° une quatrième , canonique conjecturale , renfermant les règles et les principes déduits à priori de la partie conjecturale ; 5° une cinquième , partie technique , qui consiste dans Y exercice de l’art , dans le faire : elle
1 « La médecine, dit le Vieillard de Cos, est une science autonome , distincte de toutes les autres et cependant unie avec elles, de même que l’homme, dont elle s’occupe, est un être distinct de tous les autres et lié pourtant avec le reste de l’univers. Notre science a donc une partie qui lui est propre, et dont les dogmes se constituent par l’observation directe des objets spéciaux qui lui appartiennent. Ici, l’on n’a que des faits et les principes rigoureux qui s'en déduisent par une induction sévère et immédiate; là-dessus repose la science pratique, et l’art médical qui n’en est que l’application. 11 y a , de plus , une seconde partie qui s’appuie sur des emprunts faits aux autres sciences , dont elle ne néglige pas même les hypothèses probables; mais les principes ainsi obtenus sont des jalons pour le progrès, des sentinelles avancées et souvent perdues qui attendent en regardant l’avenir. Ce n’est point sur des dogmes de ce genre, dont les meilleurs sont de simples anticipations, que le praticien prudent jouera la vie et la santé de ses malades. » ( Voy. nos Études sur quelques opuscules Hippocratiques.) Ce point de vue que nous développerons ailleurs doit jeter un nouveau jour sur l’esprit des doctrines et des écrits du Père de la médecine, qui sont en général imparfaitement appréciés.
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embrasse tout ce qui se rapporte à l’exécution des règles et à la conduite de l’artiste ' . »
« Les parties substantielle et canonique expérimentale ( qui s’agrandissent à mesure que la science marche ) , sont pérennes , inébranlables; les parties conjecturale et canonique conjecturale sont variables et caduques; la partie technique individuelle peut être assez indépendante de la science pour que celle-ci ne puisse ni s’en vanter ni en assumer la responsabilité2. Il importe, ajoute M. Lordat , de s’exercer à une spagyrite mentale qui nous permette de distinguer ces cinq parties , afin deles apprécier , de les classer , de s’en servir, suivant leur valeur et leur importance.
Telle est la règle qu’a suivie Stahl , en s’attachant aux dogmes substantiels pérennes et à leurs applications pratiques : c’est ce qui constitue le fond de sa Theoria medica , tant en physiologie qu’en pathologie; il insiste sur le vitalisme expérimental , moulé sur l’Hippocratisme. L’animisme ne forme que le couronnement de son œuvre. Nous l’avons déjà démontré , nous en donnerons par la suite des preuves multipliées , irrécusables , surabondantes même , pour qu’il ne reste pas l’ombre d’un doute sur un point si capital , si évident, et pourtant toujours obscurci, toujours contesté.
«La médecine art exige, dans l’esprit, une certaine aptitude spéciale naturelle , unie dans la pratique à une raison droite. Il faut que cette rectitude de la raison ne s’applique pas simplement à l’acte pratique, mais qu’elle s’attache aussi, avec un soin encore plus grand,
1 Lordat, De la perpétuité de la médecine, p. 61. — Hippocrate avait déjà dit: « 11 y a deux choses en médecine : 1° les propositions scientifiques, ce que l’on sait positivement, ce qui est; 2° les opinions , ce que l’on suppose , ce qui peut être : les propositions scientifiques forment seules la science constituée. » Platon a répété cëtte distinction. M. Lordat, voulant combattre certaines tendances de son époque, a fait ici une part trop large à l’induction seule : nous aurions désiré qu’il eût rappelé, à cette occasion, les remarques judicieuses de Barthez (a). Notre célèbre Chancelier a indiqué, comme D’Alembert , Baker, etc , les difficultés, l’insuffisance, les dangers même de l’induction Baconienne dont l’auteur de YOrganon a exagéré la portée, dont il n’a pas bien compris les détails, le mécanisme, les fondements réels, et qu’il a souvent mal appliquée aux sciences physiques : il ne connaissait celles-ci que très-superficiellement. ( Yoy . le parallèle de Bacon et de Galilée, par Hume.)
2 Lordat , même ouvrage , pag. 32i.
(a) Août!, ilim , T. 1er, notes p. 18.
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aux motifs d’où cet acte doit découler : il est donc évident que ces motifs font partie de la pratique médicale (bien qu’ils ne la constituent pas directement ) , car ils en sont l’âme et le principe directeur 1 . »
Cette proposition , empruntée à Hippocrate , nous montre que la médecine pratique exige le tact médical naturel ou acquis , et que la thérapeutique ( science des indications ) domine l’art de les remplir (par l’hygiène, la pharmaceutique , la chirurgie).
§ 2. Distinction de la physique et de la physiologie ; de la physiologie organique , dynamique J etc. — La physiologie est la physique des êtres vivants , en prenant le mot physique dans le sens le plus large : elle diffère beaucoup de la .physique ordinaire, car elle ne s’occupe point d’un mécanisme physique , mais d’un organisme vivant , c’est-à-dire d’un appareil instrumental spécial dirigé par un principe interne particulier , qui travaille pour luimême dans un but déterminé, fixé d’avance par l’architecte suprême. La physiologie humaine embrasse une partie physique ou organique , une partie dynamique vitale’, une partie dynamique psychologique. La physiologie physique scrute les détails physiques , mécaniques, chimiques, etc., du matériel de l’instrumentation; la physiologie dynamique vitale s’élève jusqu’aux facultés et aux lois de la force vitale, jusqu’à cette force elle-même et à sa nature expérimentale ; enfin , la physiologie psychologique résout les problèmes relatifs à la substance spirituelle qui pense en nous et qui nous distingue de tout ce qui nous environne. Ces trois parties de la physiologie se retrouvent partout et s’unissent par d’indissolubles liens. Stahl signale ce qui manque à la physiologie physique : c’est l’anatomie des tissus , l’anatomie micrographique, l’anatomie chimique , etc..., et leurs conséquences physiologiques, c’est-à-dire plusieurs branches importantes dont on attribue l’idée première au XIXe siècle , et qu’on avait amplement esquissées avant nous ; il présente , à leur sujet , des points de vue dont nous pourrions profiter encore aujourd’hui. Grâce à son influence et à ses luttes , la
1 Stahl, Avant-propos, p. 56. — Voy. Mathias, ne pi %pê ov; irhoay.zov, et Nenter, Physiol. medica : cet auteur nous apprend (p. 35) que sa pratique, d’abord malheureuse , fut ensuite couronnée des plus heureux succès, quand il eut compris les œuvres de Stahl.
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physiologie mécanique a commencé à cédera la physiologie organique une partie de la place que celle-ci doit occuper, ou elle s’est tout au moins cachée sous sa livrée , et l’on a pénétré davantage dans le domaine de la physiologie dynamique. Mais la route même que suivent la plupart de nos contemporains , n’est ni assez large ni assez franche ; on retombe trop souvent , sans se l’avouer , dans l’ornière du mécanico-chimisme , et l’on veut , à tout prix , faire rentrer d’une manière absolue la physique animale et même la physiologie dynamico- vitale dans la physique générale. Quant à la physiologie, elle languit toujours par l’isolement des philosophes qui ne sont pas médecins, et des médecins qui ne sont pas philosophes. L’étude attentive de l’instrumentation démontrerait , à elle seule , que les êtres vivants ne sont point de simples machines , et que l’homme est quelque chose de plus qu’un être purement vivant. Quand on aura bien compris les rapports intimes qui existent entre l’étude de la physiologie organique , celle de la physiologie dynamique vitale et de la psychologie humaine , ces trois branches de la physiologie , que leur isolement laisse encore bien imparfaites ( malgré les efforts qu’ont faits Hippocrate et ses disciples , Platon et surtout Aristote ) , changeront de face et feront de nouveaux progrès aussi rapides qu’assurés. Le Stahlianisme perfectionné, rectifié , peut offrir , à cet égard , de précieux documents.
§ 3. Caractère propre de la physiologie médicale. — Stahl insiste, à chaque instant, sur le caractère distinctif de cette physiologie. Malgré l’étendue et la profondeur de ses connaissances en physique , en chimie , en anatomie humaine et comparée , normale et pathologique , en psychologie et en philosophie générale , il s’arrête particulièrement sur les lois du dynamisme vital humain j parce qu’elles forment plus spécialement le domaine propre du médecin , de la physiologie médicale , et qu’elles sont fort négligées par ses contemporains , trop peu pénétrés des exemples donnés par les écoles légitimement Hippocratiques.
« J’ai enseigné avec succès , dit-il , les diverses branches des sciences physiques et anatomiques , j’y ai fait des découvertes nombreuses et importantes , j’ai cultivé , mieux que les autres , la psychologie et la philosophie ; mais ce que je veux enseigner surtout , dans la portion physiologique de ma Theoria medica vera , c’est la
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biologie humaine ; ce que je veux tracer avant tout , c’est l’histoire de la force vitale chez l’homme , considérée en elle-même et dans ses rapports avec le monde extérieur , avec son instrumentation , avec les facultés psychiques. * Cette marche , empruntée à Hippocrate , a été suivie par Barthez : ainsi , dans sa Mécanique des mouvements de l’homme et des animaux , il traite longuement du mécanisme; dans son livre sur le Beau et dans quelques autres écrits , il se montre grand psychologiste ; ses Nouveaux éléments de la science de l’homme sont particulièrement consacrés à la biologie humaine. Ce livre devait avoir trois parties : l’une pour la physiologie physique j l’autre pour la physiologie vitale , l’autre pour la physiologie psychique et les rapports du physique et du moral : il n’a publié que la seconde dans son entier 1 .
« Toutes les connaissances relatives à la mécanique du corps humain ou à la métaphysique de l’âme , ne peuvent avoir aucune application aux principaux objets que je traite dans la première partie de cet ouvrage, tels que les forces du principe vital de l’homme , leurs sympathies j leur réunion en système, leur modification dans les tempéraments et les âges, etc... ; mais dans les autres parties de la science de l’homme, que je traiterai dans la suite de cet ouvrage, l’application de ces sciences étrangères devient indispensable "2. »
Le même esprit de distinction et d’union, d’analyse et de synthèse, se trouve dans Sauvages, Bordeu, Grimaud, Dumas, F. Bérard, etc.; il forme le caractère spécial de l’École de Montpellier, qui cultive et applique, avec autant d’étendue que de sagesse, les sciences physiques, anatomiques, philosophiques, historiques, théologiques, anthropologiques pures, pour embrasser l’anthropologie dans son entier : tel est le cachet spécial des études variées dont M. le professeur Lordat enrichit depuis plus de cinquante ans les sciences médicales.
IV. De la vie et de la santé. — Nous avons déjà parlé plusieurs fois de l’importance que Stahl attache à donner de la vie , non pas simplement une idée claire , mais une idée tout à la fois claire ,
‘ Voy. l’introduction aux Nouveaux éléments, Ire édit. 1778 , et le titre même de cet ouvrage sur lequel on lit : Ire partie. La seconde édition ne renferme aussi que cette partie accompagnée de notes très-étendues.
2 Barthez, Nouveaux éléments de la science de l’homme, Ire édit 1778 , T. 1er; discours préliminaire, p, 21.
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distincte et autant que possible adéquate. Il veut la connaître subjectivement J instrumentalement , dynamiquement , substantiellement , objectivement , c’est-à-dire qu’il veut savoir quel est le principe moteur substantiel d’où elle* part , le sujet matériel où elle s’exerce et se réalise , l’instrument que le moteur emploie , les forces dont il dispose, le but final vers lequel il doit aboutir. Il est ainsi plus complet que les purs Baconiens, Cartésiens, Newtoniens: les premiers veulent surtout des idées claires ; les seconds paraissent croire trop souvent que ce qui reste d’impérissable dans les sciences n’est guère constitué que par les faits seuls , isolés de leurs conclusions dogmatiques, sans voir assez nettement qu’au-dessus d’eux il y a les idées-principes marquées du cachet de la pérennité; enfin, les Newtoniens, persuadés qu’il faut s’arrêter aux forces abstraites et à leurs lois, ne s’aperçoivent point que , par la constitution propre de son entendement, l’homme doit s’élever franchement, mais avec circonspection, jusqu’aux substances, et qu’euxmêmes remontent malgré eux jusque-là , sans connaître la véritable route qui y conduit. Stahl comprend aussi toute la valeur de la finalité ; il se place ainsi au-dessus des trois écoles que l’on regarde comme les représentants de la réforme scientifique moderne. D’où lui vient cette supériorité ?
Pour répondre à cette question , nous devrions aborder un problème dont la solution contient l’avenir tout entier de la science actuelle. Quelle est la valeur réelle de la réforme moderne? Qu’ya-t-il de neuf, de vrai , de faux dans le Baconisme, le Cartésianisme, le Newtonisme, dans ces trois doctrines qui se disputent aujourd’hui l’empire de la science? Un pareil sujet, sur lequel nous avons longtemps médité , est trop important pour que nous reculions devant lui , quelque délicat qu’il doive paraître : mais il demande à être sondé dans toutes ses profondeurs , et nous ne pourrions le toucher ici qu’en passant. Nous lui consacrerons un chapitre très-étendu quand nous serons plus avancés dans le Stahlianisme , parce que le professeur de Halle et ses grands disciples en ont été sans cesse préoccupés.
Il y a trois classes d’hommes dans le XVIIe siècle : les réformateurs radicaux, les conservateurs absolus, les éclectiques. Les premiers veulent ou croient tout refaire; les seconds, tout conserver; les troisièmes cherchent tout à la fois à conserver et à renouveler.
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Les Baconiens , les Cartésiens , les Newtoniens appartiennent à la première classe ; les Stahliens à la dernière. Les premiers et les seconds connaissent trop peu le passé pour apprécier suffisamment l’étendue, l’utilité , la réalité de leur œuvre : ainsi, plus d’une fois Descartes et Newton ont cru refaire quand ils retouchaient à peine ; ils ont renversé ce qu’ils auraient dû respecter avec le plus de soin. Les grands éclectiques sont plus érudits , plus sages , plus circonspects; ils s’inclinent avec respect devant les incontestables grandeurs des siècles écoulés , tout en préparant de plus larges voies à l’avenir.
Tel est le caractère de Stahl. Il pense qu’Hippocrate , Galien , Platon, Aristote, Cicéron , Sénèque , etc., que surtout S. Paul, S. Augustin , S. Thomas , etc. , pèsent dans la balance des destinées humaines, plus encore qu’un Bacon ou même qu’un Descartes, etc., et cependant il mesure aussi toute la hauteur du génie moderne : mais il règle les écarts des novateurs en leur attachant le contrepoids de l’esprit antique , et donne à ce dernier les ailes brillantes et hardies de l’esprit nouveau * .
1 Nous ne craignons pas d’affirmer que les préjugés les plus dangereux pour les sciences régnent encore sur la -valeur respective de la méthodologie, de la logique, de la psychologie, de l’ontologie , etc., de la haute scholastique , et des mêmes parties de la philosophie réformées par le Baconisme, le Cartésianisme, etc. L’avantage est du côté de la première. Les réformateurs ont développé, chacun dans un sens, l’induction ou la déduction, etc., et les facultés correspondantes, tout en resserrant trop les autres ; ils ont fait dévier l’esprit humain , les uns d’un côté , les autres de l’autre; aussi voyons-nous que le génie moderne, s’élançant partout avec une incomparable vigueur, incline toujours, depuis ce moment, dans des sens opposés, sans retrouver son équilibre: la haute scholastique avançait moins vite , mais elle marchait plus droit et sur un front de bataille beaucoup plus étendu. Quand on la comprendra bien , quand on saura unir le véritable esprit scholastique au véritable esprit nouveau , la philosophie et toutes les sciences, radicalement transformées , étonneront par la rapidité, la sûreté , la grandeur de leurs progrès. Cette réforme se poursuit de tous côtés aujourd’hui par fragments qui tendent à se coordonner. Stahl l’a tentée au XVIIe siècle , se montrant souvent supérieur à ses contemporains. Voilà sous quels rapports il est du XIXe siècle. Mais s’il voit le but, il se trompe plus d une fois en le poursuivant ; sa marche et' son exposition sont lourdes, obscures, embarrassées. Le véritable homme du XIXe siècle, tel qu’il cherche à se constituer, c’est Bossuet, génie plus général, plus élevé, plus puissant, et d’une incomparable clarté.
ET COMMENTAIRE
Nous voyons un exemple de sa méthode dans ses études sur la vie : suivant avec raison la marche des anciens, il pose le problème dans son entier, sans en écarter aucune partie sous prétexte de subtilité ou d’impuissance ; il sait associer pour sa solution les éléments modernes et les données antiques. Les recherches sur la vie sont, dans le Stahlianisme , un point si capital , et pourtant si faiblement analysé , si imparfaitement compris , que nous ne saurions trop y insister : c’est la clef de voûte de l’édifice. Stahl y revient à chaque instant : malheureusement son exposition est tortueuse, morcelée, enveloppée dans une phraséologie ténébreuse , sous les formes et le langage des mauvais temps de la scholastique déjà discrédités à son époque , et que l’on ne connaît presque plus aujourd’hui. Aussi avouons-nous , sans hésiter, qu’il doit s’imputer en grande partie à lui-même les résistances opposées à sa doctrine malgré son incontestable valeur, ainsi que les altérations de tout genre qu’elle a subies sous la plume même de ses commentateurs et de ses plus zélés disciples. Le vêtement de Stahl paraîtra toujours déplorable à tous ceux qui ne l’auront pas profondément examiné ; il contraste trop avec nos habitudes modernes ; les longues entrées de son édifice rebuteront de très-grands courages. Nous croirons avoir rendu un véritable service si nous parvenons par nos arguments et nos commentaires à donner à Stahl un vêtement plus nouveau , à le traduire fidèlement dans la langue de nos jours. « Stahl , m’écrivait un médecin qui l’a beaucoup médité et qui lui voue un véritable culte , est entré dans le sanctuaire de la médecine, mais il en a seulement entrebâillé les fenêtres : on l’admirera toujours , en l’étendant souvent et le corrigeant quelquefois, dès qu’on sera parvenu à les ouvrir. * Écoutons d’abord le professeur de Halle : « Personne , jusqu’à ce jour, n’ayant encore donné une définition bonne et exacte de la vie , les diverses classifications qu’on a adoptées ont produit de grands embarras et favorisé les perplexités qui régnent partout à cet égard ; on n’a pas su apercevoir et apprécier convenablement les rapports qui existent entre la vie et le support ou sujet auquel on l’a trouvée inhérente et unie : aussi l’on n’est point parvenu à s’en former une idée claire , exacte , vraie , qui puisse s’appliquer à tous les êtres qu’on nomme vivants. Nous devons donc reprendre la question dans son entier, en suivant la seule méthode capable de conduire l’homme
RÉFLEXIONS
à la vérité , et qui consiste dans l’art de s’élever des faits spéciaux aux faits généraux, des idées particulières aux idées générales4. » Stahl recherche ensuite l’idée qu’on doit se faire de la vie du corps, de l’âme, de Dieu. Le corps a sa vie propre; il a de plus une vie qui résulte de son union avec l’âme ; celle-ci a de même sa vie particulière. En se laissant guider par l’analogie, on peut étudier aussi la vie ou l’activité de Dieu dans ses rapports avec les créatures , tout en reconnaissant que la vie suprême de Dieu est sa vie propre , indépendante , qui se passe en lui-même.
§ d . Delà vie propre du corps considéré isolément. — Le corps humain , l’agrégat matériel jouit de propriétés physiques , chimiques, et, de plus , de propriétés hyperorganiques ou vitales ( impressionnabilité , motilité , plasticité , etc. ) qui lui sont inhérentes. Ce corps semble donc avoir en lui tout ce qu’il faut pour vivre ( il a la vie en puissance ) , et cependant il ne vit point sans une condition nouvelle , sans un moteur qui lui donne l’impulsion et qui la soutienne , sans un agent vivificateur. C’est ainsi qu’un orgue a une foule d’airs musicaux en puissance, qui ne se réalisent pas sans un organiste. Une môle vit dans l’utérus par la vie de la mère; un cadavre vit quelque temps de cette vie qu’on a nommée cadavérique, parce que l’impulsion vivifiante première s’y continue faiblement pendant quelques heures ; mais ces phénomènes diminuent et disparaissent bientôt, l’instrument corporel lui-même se dissout rapidement par l’absence du principe moteur et conservateur.
1 Stahl , De mixti , §XLV1I,T. Il, p. 402. — Remarquons la justesse de cette observation : «On n’a pas encore bien défini la vie, aussi n’a-t-on pu donner à ce sujet de bonnes classifications, etc. » Bichat, élevé d’abord par son père docteur de notre École, et par son premier maître, M- A. Petit, dans le vitalisme de Montpellier, a accepté , en les dénaturant, la définition et les classifications de la vie proposées par Stahl; mais il s’est arrêté à un vitalisme à peu près purement nominal qui est devenu presque exclusivement physique. Buisson, parent, ami, condisciple de Bichat, s’est efforcé de rester plus près de Stahl, dont il veut être le disciple, dans son livre intitulé : Additions aux rec he<ches de Bichat sur la vie et sur la mort, ou de la division la plus naturelle des phénomènes physiologiques. Buisson, comme Bichat, Richerand, Chaussier, Dumas, Pinel, Desgenettes, Laënnec, etc., avaient beaucoup lu Grimaud et y avaient puisé un grand nombre d’idées Stahliennes qu’ils ont développées dans des directions diverses. Buisson adopte la définition de l’homme donnée par M.de Bonald: L'homme est une intelligence servie par des organes.
§ 2. De la vie du corps uni à l’âme , ou de la vie corporelle, de la vie associée de l’âme dans le corps qu’elle anime. — Pour que le corps humain commence à vivre , pour que cette vie dure et se maintienne, il faut donc que son agrégat matériel vital et instrumental (organico-vital) contienne en lui un agent d’impulsion et de conservation qui le mette et l’entretienne toujours en acte : cet agent, c’est son principe vivifiant , son âme vivifique 1 .
« Le corps , par rapport à l’âme , étant un organe , un instrument, l’action que cette âme exerce dans ce corps et par lui est une action organique , c’est-à-dire qu’elle consiste dans l’ actuation de cet instrument par un agent supérieur, l’âme: Àctionem causœ superioris in instrumentum sive actuationem vulgà dictam instrumenti. C’est là ce qui constitue la vie. Il est étonnant qu’aucune École n’ait encore donné cette définition de la vie 2. »
Ainsi , quand Stahl parle de la vie corporelle de l’âme , il désigne par là : 1° l’ensemble des actes que l’âme, en tant que vivifique , exécute dans son corps et avec son concours , pour former, développer, entretenir, réparer, etc., ce corps, de manière à ce qu’il puisse servir à tous les usages de cette âme; 2° l’ensemble des forces ( perceptives, excito-motrices , excito-plastiques , etc.) qui, unies à l’impressionnabilité , la motilité , la plasticité , etc. organico-vitales , président à ces fonctions; 3» les lois auxquelles tous ces objets sont soumis, etc. Cela constitue le corps et le centre de la physiologie médicale.
On voit apparaître dans le passage suivant de Bordeu le Stahlianisme didynamique ou plutôt le monopsychisme didynamique, spécial aux demi - Stabliens de Montpellier. «Sauvages, ennemi des mécaniciens et animiste décidé, avait toujours recours, ainsi que Stahl , à l’âme raisonnable , qu’il mettait à la place de la nature et de l’archée : Lamure et Yenel savent que notre sensibilité et motilité inhérentes à la fibre animale , et éclairées ou enrichies dans l’homme
1 Le mot princpe vivifiant vaut mieux que celui de principe vital, qui donne lieu à de dangereuses équivoques; aussi Stahl, comprenant la valeur de la terminologie Aristotélique, traduit fidèlement 1 'xpy,h /3i«uy.ù, principium vivificum : il ne contient pas les propriétés vitales spéciales du corps inhérentes à ce dernier, telles qu’elles sont en lui; mais, par des facultés correspondantes, il les met en jeu , les dirige, les conserve, les soutient.
2 Stahl , De mixti, § Lll , T. II, p. 105.
332 RÉFLEXIONS
par la j présence de l’âme spirituelle et immortelle , prit naissance des disputes de Fizes et de Sauvages , etc. ^
Dumas est plus fidèle à la pensée Stahlienne , qu’il rend plus claire , plus précise , plus vraie dans le passage suivant :
cStahl admit, outre les forces physico - chimiques , des forces hypérorganiques dirigées par un principe intelligent 1 qui les applique à des usages prévus , et qui , les distribuant avec une sage économie, les proportionne ou les accommode aux divers besoins de l’individu. Cet homme de génie est le premier écrivain moderne qui ait traité la science de l’homme sur un plan général et dans un ordre philosophique. Il avait une instruction immense et choisie; mais, attentif à la maîtriser, il se montra supérieur aux savants ordinaires, en reconnaissant dans chaque science une métaphysique propre qui la circonscrit. Il évita d’associer des choses disparates , les vivants avec les morts , d’expliquer la nature vivante par des lois regardées à tort comme universelles , tandis qu’elles ne s’appliquent rigoureusement qu’aux êtres inanimés. Sa doctrine , étayée d’une multitude d’observations importantes et faciles à constater , balança les inconvénients des hypothèses bâties au hasard sur un appareil séduisant de vérités physiques ; celles-ci furent complètement ruinées par leur opposition avec les faits les plus simples de l’économie animale , dès qu’on les eut dépouillées d’un vain étalage scientifique qui devait facilement tromper 2. »
« Cette doctrine devint celle de tous les médecins philosophes .
elle fut défendue avec enthousiasme et chaleur par tous ceux qui l’embrassèrent. L’Université de Montpellier essaya, la première, de l’introduire en France , après l’avoir dépouillée de tout ce qu’elle avait de spéculatif et d’exagéré. On vit naître de son sein les idées vastes et lumineuses que cette École exposa sur l’économie animale pendant le XVIIIe siècle 3. »
1 Bordeu , Œuvres complètes , T. II, p. 972.
2 Dumas, Principes de physiologie , 1» édit. (1800), T. 1, p. 126.
3 Dumas, ouvr. cit., T. I, p. 135. Nous examinerons plus tard les doctrines de Bordeu, de Dumas, de Barthez, etc., de notre École, en les comparant à celles de Stahl. Le professeur de Halle ne s’explique pas assez nettement sur les forces hypérorganiques et sur le rôle de cette anima presses acluum; ses idées, à cet égard, sont encore nuageuses, indécises, et obscurcies par des formes et un style ténébreux. A chaque instant, la lumière
ET COMMENTAIRE. 535
Ce que Stahl vient de dire sur la vie corporelle de l’homme s’applique à tous les êtres vivants : ils ont besoin d’un corps organique (instrumental), physico-vital, et d’une âme vivifiante qui vient l’actualiser. Aussi , fidèle à la doctrine Mosaïque souvent suivie mais parfois voilée ou altérée dans l’Hippocratisme , le Platonisme , le péripatétisme, etc., Stahl admet une âme vivifiante dans tout le règne organique: cette âme est végétative, végétativo- sensitive, végétative sensitive et raisonnante , selon qu’il s’agit des végétaux , des animaux , ou de l’homme.
§3 .Delà vie propre de l’âme humaine. — L’âme humaine, n’étant pas simplement végétative et sensitive, mais offrant de plus un caractère spécifique (la faculté raisonnante), a une vie propre qui se passe tout-à-fait en elle et constitue en sa faveur une existence supérieure, une vie intelligente, sociale, morale, religieuse, etc., tout-à-fait distincte de toute vie corporelle , même humaine. C’est là ce qui a fait admettre chez l’homme , dans plusieurs Écoles , non pas seulement un mode vital intellectuel , mais une âme intellectuelle tout-àfait différente de l’âme vivifique: l’âme intellectuelle serait alors seule , spirituelle et immortelle , tandis que l’âme vivifique serait corporelle et périssable.
Stahl s’est attaché à combattre cette dernière doctrine, qui est celle du vitalisme dipsychique ou vitalisme dualiste , bien qu’elle lui parût séduisante, ainsi que nous le ferons voir par la suite. Le vitalisme dualiste a cru pouvoir se rattacher au Mosaïsme , à Hippocrate , Platon, S. Paul, S. Augustin, S. Thomas, etc., et même quelquefois à Stahl ; les hommes éminents qui se sont efforcés de lui donner ce grand appui traditionnel , ont déployé pour cette œuvre une grande habileté unie à toutes les ressources d’une vaste érudition ; cependant, quand on examine de près les textes dont ils ont fait usage, on s’aperçoit qu’ils ont commis de très -bonne foi d’incontestables erreurs , signalées et démontrées plusieurs fois par l’Église 1 .
qui réside au foyer de son esprit est prête à se traduire dans son exposition ; elle apparaît même par de nombreux éclairs qui s’échappent de son génie , mais elle 11’est pas complète et lucide; les forces vitales de Stahl paraissent à demi mécaniques , les éléments végétatif et sensitif de son âme humaine semblent trop absorber l’élément libre et spirituel.
1 Barthez est peut-être celui qui a rassemblé , sous la forme la plus saisissante, les arguments qui pourraient le mieux militer en faveur du
RÉFLEXIONS
Le professeur de Halle se pose nettement cette question : * L’âme humaine a-t-elle , indépendamment de ses actes vivifiques, de sa vie en faveur du corps , une autre vie séparée en quelque sorte , dans laquelle elle oublie de plus en plus son enveloppe et sa vie terrestres, pour se renfermer dans ses pensées et s’élever progressivement à une vie supérieure qui lui montre sa fin dernière et sa céleste origine?»
Il répond par l’affirmative. « Est-il vraisemblable, dit-il dans plusieurs passages , que l’âme humaine ait un mode d’existence dont le but soit l’acte simple et absolu de la pensée , de telle sorte qu’elle se livre alors à des actes qui lui soient entièrement propres , qui ne se rapportent qu’à elle , et qui l’absorbent si complètement qu’elle n’intervienne plus dans les fonctions qui ne la regardent pas directement et dont elle se sert d’une manière précaire et secondaire pour ses usages intellectuels? Nous croyons pouvoir affirmer tout-à-fait cette vraisemblance , etc. » Il énumère ensuite les motifs de cette croyance, qui a, pour lui , non pas une certitude physique humaine , mais une certitude morale et religieuse qui présente à ses yeux une valeur bien supérieure.
La doctrine de Stahl , relative à la vie intellectuelle de l’âme considérée dans ses divers degrés , ne se rapporte point directement à la physiologie médicale pratique ; elle apartient à la physiologie philosophique et théologique : aussi l’a-t-il présentée avec peu de développement , sous une forme abrégée , et dans quelques traités spéciaux qu’on a peu consultés : il a laissé , d’ailleurs , à quelquesuns de ses élèves , entre autres à Samuel Cari , le soin de la compléter. Dans sa Theoria medica vera , il a surtout pour objet d’étudier les fonctions de l’âme relatives à son corps , à sa vie terrestre ; il fait alors vivement ressortir l’influence du physique sur le moral. Ceux qui n’ont pas bien saisi le but de ce livre , l’ont accusé souvent de sensualisme et môme de matérialisme ; mais il y a plusieurs passages où l’on trouve des élans si élevés d’un spirituâ-
vitalisme dualiste D après lui, cette dernière doctrine aurait été dominante chez les anciens et les modernes , tandis que le monopsychisme n’aurait été défendu que par 1 Aristotélisme et le Cartésianisme. Nous montrerons que notre illustre chancelier a été trompé plusieurs fois par les textes qu’il a cités, et surtout qu’on a, depuis, exagéré souvent la portée de ses doctrines et de celles de ses disciples, dont on n’a point compris l’esprit réel , les véritables tendances.
ET COMMENTAIRE. 333
lisme supérieur , qu’on a cru y remarquer des contradictions avec le reste de l’ouvrage, ou des hésitations, ou un idéalisme mystique. Ce sont là deux erreurs par rapport au Stahlianisme. La doctrine du professeur de Halle est homogène et unitaire , c’est toujours le spiritualisme chrétien pratique : mais son allure change selon qu’il traite de la vie corporelle de l’âme ou de sa vie intellectuelle dans ses rapports avec les choses corporelles, avec elle-même , avec la société , avec Dieu, etc.; selon qu’il touche à la vie de Dieu lui-même. Si l’on ne tient pas compte de cette remarque importante , le Stahlianisme devient une lettre close. Du reste, on conçoit facilement les méprises des commentateurs de Stahl, pour peu qu’ils soient mal intentionnés , prévenus ou inattentifs. Il a eu le grand tort de ne pas exposer avec assez de clarté sa méthodologie , sa logique , son ontologie , les principes de sa philosophie générale. Ses fragments historiques sont profonds mais écourtés. On voit encore que sa Theoria medica vera est formée avec des fragments de ses divers ouvrages , dont le lien n’est pas toujours facile à saisir : il semble même parfois manquer entièrement *.
Stahl n’a pas eu le temps d’en faire un livre ; il a lui-même conscience de ses défauts : « Cùm autern per alios meos làbores , quitus imprimis Spartœ mihi concreditœ , tùm etiam proximè auxilium meum postulante inservire connitor, hoc perficere per tempus non liceat t cujuslibet propriæ industries atque curce commendo .etc.'» C’est ainsi qu’il termine son Prœmium physiologiœ.
Il a énoncé les idées-mères, les idées législatrices physiologiœ veris physicis et organicis conditionibus et medico scopo prœcipuè vindicatœ: quant au perfectionnement des détails, au fini de l’œuvre, il le recommande cujuslibet propriæ industriœ atque curœ, au génie
1 On peut consulter, pour l’étude des rapports du physique et du moral , les deux discours de Gaubius : De regimine mentis quod medicorum est , primus 1747 , alter 1764. Dans le premier, l’auteur montre l’influence du physique sur le moral , c’est-à-dire du corps vivant et de la vie corporelle de l’âme sur la vie spirituelle ; dans le second , il traite de l’influence du moral sur le physique ou de la vie intellectuelle et morale sur la vie corporelle. Bien que Gaubius fût élève de Boërhaave , il se rapproche beaucoup de Stahl : voy surtout sa dissertation inaugurale : Idcea genernlis soüdarum partium (1724), son Oratio de chemiâ (1732) ,. etc.. : il se déclare partout contre les prétentions exagérées des iatrophysiciens et des iatrochimistes.
réflexions
propre de ses successeurs; sed omninù veram hujus rei, quinetiam usus illius agnitionem et cognitionem omninà ntique commendo. Sa physiologie n’est point une anthropologie complète ; c’est surtout une physiologie médicale pratique ramenée aux véritables données organico-physiques.
Ces explications nous montrent l’utilité de l’œuvre de M. Blondin. Une traduction de la Theoria medica vera doit être accompagnée de celle des œuvres qui la complètent : cela même est insuffisant, si l’on n’y joint des arguments , des commentaires particuliers et généraux , des notes , des traités originaux confiés propriœ industries atque curœ d’auteurs spéciaux, etc. «Il faut , me disait un fervent animiste, que Stahl trouve parmi nous des exécuteurs testamentaires; il le mérite , et ce pénible travail doit tourner au profit de la science moderne. » Tel est le but que M. Blondin et ses collaborateurs s’efforceront d’atteindre. Les deux derniers volumes , sous le titre de Commentaires , contiendront, en abrégé, un cours complet des sciences médicales pratiques.
Quand le professeur de Halle aborde les questions délicates de la physiologie philosophique, il montre en général autant de réserve que de fermeté , autant de finesse que de science. N’oublions point que dans la partie physiologique de sa Theoria, que nous commentons en ce moment , il s’agit particulièrement de physiologie médicale pratique , delà vie de l’âme dans ses rapports avec son corps. Nous n’aurons donc guère ici à parler de la vie intellectuelle, considérée dans ses régions supérieures: nous nous occuperons spécialement de cette dernière , à propos des écrits que Stahl et ses élèves lui ont consacrés ; nous montrerons alors les liens qui unissent ses travaux avec les dernières pensées de Maine de Biran , avec les idées de M. de Bonald et des grands théologiens de nos jours.
IV. Du but final du corps. — Stahl va traiter particulièrement de la vie de l’âme dans le corps , pour confirmer sa théorie et bien connaître l’agent vivifiant. Ici , trois questions se présentent : Quel est cet agent, ce principe qui vit dans le corps et par lequel le corps vit d’une vie complète, soutenue, réelle? De quelle manière, sous quelles conditions s’accomplit la vie du corps et la vie corporelle de l’âme? Quel est le but de cette vie? La cause finale ou le but occu-
ET COMMENTAIRE
pant le premier rang parmi les causes, puisque c’est elle qui dirige la cause efficiente dans l’accomplissement de ses actes, Stahl donne la priorité à la troisième question ; puis il passe à la seconde ( la cause instrumentale), pour résoudre enfin la troisième et remonter ainsi à la cause efficiente. Stahl, très-religieux et même piétiste, est convaincu de l’existence d’une vie future, dont la vie présente n’est qu’une période préparatoire; il croit, de plus, que, dans cette vie passagère, l’âme humaine, profondément altérée, s’est beaucoup éloignée de son type primitif : « il lui reste de bonnes intentions, d’excellentes tendances ; mais elle se trompe souvent, à chaque instant, dans Y invention, les moyens d’exécution. » L’âme est faite pour penser, aimer, vouloir, accomplir le vrai, le beau, le bien : tel est le but, la fin de sa vie propre. Par malheur, pendant sa vie terrestre , elle a toujours besoin de s’appuyer sur son instrument corporel , de s’accommoder à ses exigences, qui sont grossières et brutales dans un état de civilisation peu avancé : elle cède souvent à ses faiblesses , à ses caprices, à ses besoins artificiels, plus délicats, mais plus nombreux et plus impérieux peut-être , sous l’empire d’une civilisation plus perfectionnée. Depuis que la vie corporelle a pris un si grand développement, l’âme est dominée par son corps et perd à chaque instant son indépendance et sa liberté.
§ 1er. Cause finale du corps et de la vie corporelle de l’âme. — « Quand nous voulons nous mettre en rapport, pendant notre vie terrestre, avec les choses corporelles qui nous entourent, nous voyons que, par nos facultés naturelles, notre âme ne peut absolument rien sans nos instruments corporels, même en ce qui concerne directement son acte principal et supérieur (la pensée, la volonté ). En effet, nous ne pouvons rien embrasser au moyen de nos sens , et , par conséquent , nous ne pouvons avoir des idées et des connaissances précises sur les objets qui nous touchent , qui sont sous nos yeux , etc., etc., sans l’intermédiaire préalable de nos sens corporels: de même nous ne pouvons rien effectuer, nous ne pouvons exécuter aucun acte volontaire concret , sans le ministère des organes corporels moteurs 1 . »
On a vivement attaqué cette proposition fondamentale du Stahlia-
1 Stahl , De scopo aut fine corporis , § III. T. III.
538 RÉFLEXIONS
nisme : on a dit qu’elle était sensualiste , contraire à' l'orthodoxie philosophique et religieuse , qu’elle conduisait au matérialisme , etc. Stahl a répondu victorieusement à toutes ces accusations , en expliquant et développant sa pensée ’ .
«L’homme, ainsique l’enseigne la théologie, n’est pas simplement un esprit; c’est un esprit naturellement uni à un corps, et si bien fait pour cela, qu’au moment de la résurrection, il reprendra ee compagnon naturel, transformé, purifié selon ses mérites.» La théologie, restant dans le vrai, et se plaçant au-dessus des rêves dorés de l’idéalisme et des théories funestes des divers sensualismes , a maintenu à leur véritable place le corps et les corps , en tant qu’instruments de l’âme, en tant que milieux au sein desquels elle est placée 2 . Nous ne sommes plus simplement une intelligence servie par des organes, mais une intelligence unie à des organes, ministres nombreux, iUiparfâits, indociles, influencés par le monde extérieur, et qu’il est difficile de ramener à l’harmonie, lors même qu’ils ne troublent point l’âme dans l’ensemble unitaire de ses facultés. Voilà ce qui est , ou du moins ce que nous pouvons humainement démontrer, au nom des sciences physiques : nous pouvons aller plus loin , mais alors nous entrons dans un autre domaine, et nous ne sommes plus de simples physiologistes praticiens. Ceci, du reste, nous montre notre faiblesse, la nécessité d’une révélation; cela nous fait concevoir le besoin
4 Yoy., entre autres, son Negotium otiosum.
2 L’âme vit dans son corps , qui est son milieu immédiat ; lé corps vit au sein du monde extérieur, qui lui sert aussi de milieu ; enfin l’âme a aussi une vie spéciale dans un milieu supérieur au sein de la Divinité, ainsi que nous l’enseignent ces magnifiques paroles de l’Apôtre , dont le panthéisme s’est efforcé d’abuser en les dénaturant :« In lleo vivimus, movernur et sumus. * Cette pensée traditionnelle, empruntée au Mosaïsme, se trouve souvent dans Platon. « L’âme humaine, dit-il, a dans les profondeurs de son être une racine sublime , par laquelle on la voit suspendue à Dieu qu’elle touche et qui la touche de toute part. » Aristote nous ensèigne que le Xoÿ<k humain, son entendement, est directement illuminé par le Xoyo; ou l’entendement divin, et que le véritable instrument par lequel il accomplit cet acte est la vertu , le principe moral. Nous retrouvons les mêmes idées dans les Péripatéticiens successeurs d’Aristote , dans Cicéron , Sénèque (sûrtout dans ses derniers écrits, où l’on aperçoit mieux l’influence chrétienne), dans Marc- Aurèle , etc. Platon et toute l’École alexandrine adoptent et développent, malgré leur antagonisme panthéistique issu du paganisme, le dogme chrétien de la vie spirituelle de l’âme , et la nécessité de la conversion de l’âme vers Dieu. ( Voy. Chauvet, Théorie de l’ entendement dans l’antiquité. )
ET COMMENTAIRE. 3^9
absolu et, par suite, la réalité de la miséricorde infinie de Dieu, qui n’est limitée que par sa justice infinie 1 . »
« Il faut donc, chez l’homme, que les sens corporels (internes et externes) frappent à chaque instant à la porte de l’entendement, et que les organes moteurs soient toujours au service de la volonté • il faut qu’il en soit ainsi, non point pendant quelques instants, mais pendant un temps considérable, car la science, composée d’une série de pensées longuement et lentement enchaînées , ne s’acquiert que péniblement et à force de temps , de même que nos actes exécutifs , successifs et pénibles comme nos pensées, réclament aussi une durée prolongée. *
«Ainsi, pendant son existence terrestre, l’âme ne peut, en aucune manière, se passer de son corps, instrument de ses pensées et de ses volontés; l’agrégat matériel doit être disposé, organisé, comme nous le voyons, pour servir à ces usages; il doit y avoir un rapport exact entre la nature et le développement des organes corporels , sensitifs, intellectuels, volontaires, et les facultés correspondantes de l’âme ; la perfection instrumentale doit être obtenue et conservée en s’accommodant aux destinations spéciales des âges, des sexes, etc. Le corps humain n’est pas fait seulement pour vivre, mais il vit pour que l’âme remplisse les hautes fonctions auxquelles elle a été destinée; il est fait pour une âme humaine, c’est-à-dire pour un esprit d’un ordre particulier, comme cet esprit est fait pour ce corps : aussi l’âme d’un animal , parfaitement vivifique pour le corps d’une brute , ne saurait vivifier le corps d’un homme. »
C’est en s’appuyant sur ces données que Stahl réfute les chimères
1 Voy. Stahl, Negot. otios. , et les développements donnés par J. S. Cari , son élève , dans ses traités : De principiis engnitionis , sive de naturalis veritatis crilerio trino in unurn confluente, experientiâ, ratione, revelatione, percipiendo sensu intellectu, fide, 1725, et diœtetica sacra 1717. C’est surtout dans S. Bonaventure et dans son école, que l’idée de Dieu considéré comme le milieu au sein duquel vit l’âme humaine ( In eo vivimus, movemur et sumus) est présentée sous toutes ses formes. Le sens divin de l'âme est, avant tout, du sentiment ; par lui , nous goûtons Dieu, nous nous enivrons de ses parfums, nous le voyons, nous entendons sa voix, etc., non pas avec une conscience nette et distincte , mais par un sentiment plein de charmes, par une inspiration qui échappe à l’analyse, et que l’analyse affaiblirait loin de lui donner plus de force , etc. (Voy. Uinerarium , theologia; voy. aussi l’exposition de Gerson.)
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de la métempsycose; il croit, au contraire , qu’un esprit d’un ordre supérieur peut, pendant un certain temps , prendre la place de l’âme humaine et vivifier notre corps1.
« Puisque l’âme spirituelle a un si grand besoin de son corps disposé et maintenu dans une grande perfection pour accomplir les actes suprêmes de sa vie intellectuelle , il est très - probable , à priori j qu’elle le connaît à fond , dans tous ses détails ; qu’elle le dirige en tout ; qu’elle maintient et surveille toute la conservation corporelle instrumentale ; on doit même croire qu’elle a une large part dans sa construction. »
Cette proposition inductive , d’après laquelle Stahl confie à l’âme toutes les fonctions , tant vitales qu’animales , qui s’exécutent en faveur du corps, est très -logique. « Sur qui doit-on compter pour la fabrication, l’entretien d’un pareil instrument, plus que sur l’ouvrier qui doit s’en servir? Supposons qu’on en charge un agent moins intéressé à cette œuvre, il aura des négligences : or, ici un moment d’oubli suffit pour l’altérer et même le détruire , car toutes ses parties tendent et doivent tendre sans cesse à se dissoudre ; en supposant même sa conservation possible , il est évident que , si l’agent vital n’obéit pas au moindre signe de l’âme , la pensée ne saurait plus se produire, la volonté cesserait de s’exécuter.» Aussi les adversaires du monopsychisme, quand ils sont de bonne foi , conviennent que l’animisme est la doctrine la plus rationnelle , et qu’on ne peut la combattre qu’à posteriori , par des faits : c’est pour cela que Stahl s’efforce partout de joindre à ses arguments rationnels si puissants, des preuves expérimentales tout aussi démonstratives. Pour lui , l’âme spirituelle n ’ éclaire pas seulement le corps organique vital , « elle ne l’influence pas simplement par sa présence , elle le dirige positivement et directement vers son but, dont elle a une con-
1 Platon a répété trop souvent que le corps est la prison de l’âme ; il a trop rabaissé 1 instrument ; il a supposé que les âmes des animaux pouvaient, en s épurant , devenir des âmes humaines, enlevant ainsi à ces dernières leur caractère propre et leur dignité. Plus fidèles à la tradition Mosaïque, Hippocrate et Aristote ontredressé cette double erreur. S. Thomas croit que le seul tort de Platon c’est d’avoir voilé sa pensée sous des métaphores; entre autres mérites, Aristote aurait eu celui d’enlever ces voiles : tel est un des procédés que S. Thomas emploie pour concilier le Lycée et l’Académie.
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naissance intuitive; elle accomplit cette œuvre en lui imprimant un mouvement spécial déterminé dont elle fixe la quantité, la direction, les qualités; en le surveillant dans tous ses détails, d’après ses lois propres; en réalisant une idée-type imprimée en elle parle Créateur et modifiée par diverses circonstances importantes, mais accessoires. Entre l’âme humaine et son corps, il n’y a pas de principe vital végétatif, pas d’âme sensitive, pas d’esprits naturels, vitaux, animaux, intellectuels, etc., rouages hypothétiques, compliquants, embarrassants , etc. ; il n’y a que le mouvement émané de son activité motrice. »
§2 .De l’instrument direct de l’âme spirituelle. — « Si l’on médite sur le but final du corps et de sa vie corporelle , qui ne sont faits , l’un et l’autre , que pour le service de l’âme spirituelle , et sont subordonnés à l’acte de l’intellection , de la pensée , de la volonté, et cela durant long-temps, on .en voit ressortir suffisamment ( par une déduction tirée à priori de ce but ) la démonstration de cette proposition : « que l’âme spirituelle est bien la cause efficiente de la vie corporelle , qu’elle est le principe vivifiant du corps. » Nous trouverons , en faveur de cette vérité , un second argument déductif appuyé sur la nature de l’instrument immédiat à l’aide duquel l’âme accomplit tout à la fois les fonctions de sa vie corporelle et celles de sa vie spirituelle 1 .
Cet instrument est le mouvement. En effet, le mouvement appartient à l’essence de l’âme et caractérise spécifiquement son activité. Le mouvement est l’élément fondamental des actes vitaux , végétatifs, conservateurs , des actes sensitifs, locomoteurs, de la pensée; car l’âme se meut dans ses pensées , et les parcourt en les
1 Stahl , De scopo seu fine corporis, § VII.
Les arguments de Stahl sont déduits (par à priori ou par syllogisme descendant) de ces deux propositions préalables, expérimentales et rationnelles : 1° Le corps est l’instrument corporel de l’âme ; 2° le mouvement est l’instrument immédiat tout à la fois général et formel (spécial) de ce principe animateur. Stahl établit que les théologiens ont toujours tenu bon pour le monopsychisme médical; mais, plus disposés à censurer qu’à détruire radicalement les doctrines des autres sciences, que l’on pouvait, par un excès de rigueur, accuser de s'éloigner de leurs dogmes ( immittere unguem potiùs quàm falcem), ils ont toléré les esprits vitaux, animaux, etc., à la condition qu’on n’en tirerait pas un double psychisme substantiel.
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enchaînant par un mouvement discursif1. Le mouvement, considéré dans son essence intime et générale, est incorporel; c’est l’acte abstrait d’un principe moteur avec lequel il semble se confondre ; il conserve cette incorporéité , même quand il se détermine en se réalisant dans un corps , comme quand il se réalise dans un esprit. Il est donc d’un genre analogue à l’âme elle-même , et s’accommode pourtant à l’essence des corps sur lesquels il agit 2. Les mouvements vitaux humains se rapportent d’ailleurs tous à une même intention, à un même but général, la connaissance et la pensée.
Le passage dans lequel Stahl énonce ses idées à ce sujet , mérjte d’être reproduit, en serrant le texte de très-près : « L’agent instrumental de l’âme est une chose réelle tout-à-fait étrangère à l’essence et à la nature entière du corps, tandis qu’il est doublement de la même famille que l’essence et la nature absolue et spécifique de l’âme; car, 4° il est incorporel , en soi, comme cette dernière, et 2° comme elle aussi, il s’unit au corps pour exercer sur lui son efficacité, son activité. De plus , il est très -évident que cet agent est l’instrument de l’â;me , non-seulement dans l’accomplissement de ses fonctions vivifiques nécessaires pour l’existence et la durée de ce corps , mais encore et bien davantage dans celles qui se rapportent aux usages et aux intentions indépendantes , propres fnudisjj pures et directes de, l’âme même. Cela est poussé si loin que , dans ses actes les plus éminents , dans ceux où elle déploie le mieux son activité spécifique , l’âme exerce sur cet agent un empire si absolu , qu’elle le gouverne , le dirige , augmente ou diminue son intensité ; qu’elle le tourne , le ploie selon son libre arbitre et sa volonté. Cet agent est approprié d’une manière si complète et si naturelle aux fonctions immédiates de l’âme, que tous les actes essentiels et propres qu’elle doit entreprendre et achever sont exécutés et accomplis entièrement au moyen de cet agent , qui n est pas seulement son instrument véritable , mais qui
1 Cette proposition, que Stahl attribue à Aristote, n’appartient pas directement au chef du péripatétisme; on la trouve dans les livres des Épidémies d’Hippocrate, qui a distingué de même l’acte (évioystz), de la puissance (jôv<x(itç), dans son traité nspi rpofiiç. .
2 Voy. Neyot. oiiûs.
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est son acte propre et générique , son intermédiaire direct et immédiat plutôt qu’un pur moyen instrumental. Cet agent , c’est le mouvement 1 . »
Ainsi, ce qui domine d’abord dans l’essence de l’âme, c’est la faculté motrice , et c’est son acte moteur qui lui sert d’instrument immédiat le plus capital dans les actes de sa double vie corporelle et spir ituelle ; or, un acte moteur est incorporel, c’est-à-dire de la même famille que l’âme, et cependant il peut comme elle s’unir à un corps. Ces déclarations sont fondamentales, car là réside le caractère propre au véritable animisme, et la réfutation d’une foule de systèmes physiques, métaphysiques, médicaux. Stahl aborde les questions de force , dè matière, d 'esprit, de vie, de mouvement , etc., c’est-à-dire les problèmes dont la solution explicite et implicite est indispensable , et décide le caractère et l’avenir de toute doctrine. Les mots que nous indiquons ici sont employés à chaque instant , et cependant un grand nombre d’auteurs distingués n’ont , sur les objets qu’ils représentent, aucune idée fixe , exacte , vraie , et divaguent à chaque instant , se cachant souvent à eux-mêmes , sous l’ambiguité des mots , le vide , l’embarras , les contradictions de leur pensée : de là , ces paralogismes si étranges de la plupart de nos systématiques , et cet arrêt qui déclare la physiologie un roman , en étendant à la science entière une accusation justement méritée par tant d’hommes qui ont voulu en être les interprètes 2.
Kurt Sprengel 3 et beaucoup d’autres avec lui ne comprennent point que le mouvement est quelque chose d 'immatériel. Cet auteur confond immatériel et spirituel avec incorporel ; il ne conçoit nullement la pensée de Stahl , et n’a jamais analysé les idées de mouvement, de force, etc., sur lesquelles il a émis des opinions fort diverses et même contradictoires. Le mouvement suppose 1° un agent moteur, 2° un acte moteur, 5° un mobile , 4° un déplacement de celui-ci. Quand un astre se meut , je vois l’astre ( le mobile ) et son déplaee-
1 De scopo corporis, § VII et VIII.
2 Voir, sur l’ontologie de Stahl , la these de M. Gausserand, sur le Propemptieon de Stahl, De commolionibjs sanguinix (Montpellier, 1S59 ) : ce travail a été rédigé sur des notes prises à nos leçons.
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ment qui sont des choses sensibles , matérielles ; mais je n’aperçois ni l’agent ni l’acte moteur, qui sont des choses intelligibles , non sensibles , incorporelles. Qui de nous a jamais vu l’attraction ou force attractive Newtonienne , l’électricité avec ses doubles forces attractive et répulsive, etc. ? Et cependant nous admettons l’existence et la réalité de ces forces , de ces agents : toute force , tout acte moteur intime n’est pas une chose sensible , corporelle; c’est une chose intelligible , incorporelle, à moins qu’on ne confonde les sens avec l’entendement , ce qui est corporel avec ce qui est incorporel , et que l’on n’aperçoive rien au-delà de la matière. Dans ce dernier cas,
* on manque d’un sens , on est aveugle , ce qui n’empêche pas de parler de lumière et d’imiter même les hiboux soutenant que leurs yeux sont plus perçants que ceux des oiseaux de haut vol. » (Aristote.)
Nous avons emprunté à Stahl et à ses partisans les observations que nous venons de faire sur les adversaires du Stahlianisme et sur lés erreurs nombreuses qu’ils ont commisés dans leurs objections à l’animisme : ces erreurs tiennent à l’absence d’idées suffisamment justes et précises sur les forces , les causes, la matière , l’esprit, la vie , etc. Mais, tout en reconnaissant ce qu’il y a là d’exact et de légitime , nous devons avouer aussi que les Stahliens et leur chef ont fourni des armes puissantes contre eux-mêmes par une exposition peu méthodique , une désolante ambiguité , un langage difficile , des expressions trop vagues et mal déterminées. Le professeur de Halle aurait dû distinguer l’agent moteur, la force motrice , l’acte moteur, enfin le changement survenu dans le mobile, c’est-à-dire le mouvement réalisé. Quand un mobile est mû , ce qu’on nomme vulgairement mouvement c’est le déplacement du mobile, c’est-àdire l’effet de l’acte moteur ; c’est par ce déplacement qu’on mesure le mouvement. Quand l’acte moteur s’exerce dans l’esprit , celui-ci passe d’une pensée à l’autre ; cette succession des pensées est le mouvement de l’esprit et lui sert de mesure ; ce mouvement peut servir à compter le temps , comme l’écoulement du sable dans un chronomètre à sablier.
De même , quand Stahl dit que le mouvement est d’une tout autre espèce que 1 essence des corps et de la même famille que 1 essence de lâme, il aurait dû le prouver rigoureusement, de
manière à rendre toute contestation impossible. Il le pouvait , et ne l’a fait nulle part sans tergiversation , sans détour ; aussi les discussions ont continué et continuent encore. Il tenait ce fameux fil du laoyrinthe dont Bacon parle tant, et qu’il ne connaissait pas assez ; mais il n’a pas bien su en faire usage ; il s’est engagé dans un dédale où il parvient à se retrouver, mais où il nous laisse perdus. Le professeur de Halle a retourné ces questions dans plusieurs sens , surtout dans son Negotium otiosum ; mais il s’y est pris de telle sorte, que celui qui connaît ces sujets à fond peut seul s’assurer de l’étendue de sa science philosophique , tandis que le lecteur qui ne les possède point parfaitement ne peut guère le prendre pour guide et doit le trouver presque inintelligible. Les riches trésors du Stahlianisme sont à moitié perdus si l’on n’en donne pas la clef : on comprendra mieux maintenant le but dji livre de M. Blondin et de ses collaborateurs. Quelle est l’essence : 1° de la matière inorganique; 2° des êtres simplement vivants; 3° de ceux qui sentent, vivent et ont même un certain degré d’intellectivité; 4° de l’âme humaine; 5° des esprits supérieurs; 6® de Dieu lui-même? Telles sont les questions suprêmes que le XVIIe siècle s’est efforcé de résoudre , dans les limites de nos moyens de connaître. Ces questions nous ont été léguées par nos prédécesseurs , et nous les poursuivons , comme on les poursuivra de nouveau, car l’humanité doit les résoudre. Avonsnous avancé beaucoup? Oui , dans un certain sens , tout en reculant dans d’autres. Pouvons -nous faire beaucoup mieux? Oui, sans doute ; cette œuvre est même plus laborieuse que difficile. Quel procédé faut-il mettre en usage ? C’est surtout la méthode historique. Quels auteurs faut-il principalement consulter ? Les grands Scholastiques et le XVIIe siècle , à la tête duquel marche Bossuet , le plus grand philosophe de cette époque.
Les Baconiens et les Cartésiens ne voient que des corps et des esprits : cela est évident pour les seconds , et n’est pas moins certain pour les premiers , qui ne savent même pas exactement ce que sont les corps et les esprits. Quand Bacon déclare que l’âme humaine irrationnelle est une substance corporelle atténuée et rendue invisible par la chaleur , on ne peut douter qu’il n’en fasse une matière ; lorsque , plus tard , il lui donne le sentiment et une sorte d’intelligence , il allie monstrueusement les qualités des corps à celles des
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esprits et suppose une matière qui pourrait très-bien penser 1 . Bacon et Descartes ignorent ce qu’est la vie. Le philosophe français donne aussi une idée inexacte de la matière et des esprits, quand il regarde l’ étendue seule comme l’essence de la première , et la pensée comme l’essence unique des seconds : il ne distingue point les divers genres d’essences génériques , spécifiques, etç. Si les corps ne sont (prétendus, si les esprits ne sont que pensants , ils ne peuvent agir les uns sur les autres ; le monde spirituel et le monde corporel n’ont plus de lien. S’il n’y a que des corps et des esprits, les plantes et les animaux sont de simples machines; le règne purement vivant, le règne vivant et sentant sont effacés tout d’un coup , et l’univers est doublement mutilé : dès-lors, la science de la vie n’existe plus. Dans le Baconisme , les difficultés deviennent plus grandes encore , les erreurs se multiplient; nous rétrogradons vers le pneumatisme du traité .ns pi ©vcrtwv, de pneumatibus , vers l’éther ou le feu intelligent de l’opuscule rspi ap^wv et des Stoïciens ; nous sommes en plein panthéisme 2.
Les disciples de Descartes , et avant tous Leibnitz et Malebranehe, comprennent que leur maître s’est trompé dans la définition qu’il a donnée de la matière et de Y esprit, dans sa conception de Y étendue, de la force et du mouvement ; ils cherchent à y introduire des
1 Cette âme corporelle est un souffle d’une nature d’air et de feu, préparée par la mollesse de l’air à recevoir les impressions , et par la vigueur du feu , à lancer V action; elle est nourrie de parties aqueuses et de parties huileuses, entretenue et fortifiée par le sang spiritueux des artères; elle se rassemble surtout vers la tête, parcourt les nerfs, etc. (Bacon, De augment. scient. , iv, 3.) On voit que le rigoureux Bacon, avec sa méthode inductive, ne recule pas devant l’hypothèse : son principe vital est le irvwp-çc sensitif et moteur de quelques anciens, le blas sensilivum et motivum de Van-Helmont, notre fluide nerveux, etc. Pour lui, le corps vivant est une machine dirigée par une vapeur sensitive et motrice.
2 On voit par ce qui précède que , dans le Cartésianisme comme d'ans le Baconisme, les corps vivants sont nécessairement des machines : aussi, sous la domination de ces deux doctrines, les théories médicales du XVIIe siècle durent être essentiellement mécaniques. Au XVIIIe siècle , Haller, cartésien en physiologie comme son maître Boërhaave, suivit, à peu de chose près, la même impulsion; qui n’a pas encore perdu son empire de nos jours. Æ’est aux écoles de Stahl et de Montpellier que revient la gloire d’avoir attaqué sans cesse un aussi dangereux système, en déterminant exactement l’idée de vie, en distinguant la matière brute j les êtres vivants, les esprits : elles ont ainsi ramené l’anthropologie à ses véritables principes.
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modifications utiles ; mais ils s’égarent en chemin , et imaginent , le premier, son harmonie préétablie ; le second , son occasionalisme et sa vision en Dieu. Dès-lors, le panthéisme les envahit , à leur tour, comme Spinoza, par des voies différentes. Malgré tous ces efforts, la véritable notion de la matière et de Y esprit ne peut avoir sa place, et l’on ne sait où se prendre pour trouver celle de la vie \ Kant et ses successeurs, Reid et l’Ecole écossaise s’enfoncent de plus en plus dans ce chaos, où ils jettent en passant quelques lumineux éclairs. Depuis plus d’un demi-siècle , cette philosophie , aussi savante que ténébreuse, superficielle tant qu’elle semble claire, obscure dès qu’elle veut devenir profonde , a tout envahi , même en Italie et en France , où quelques bons esprits ont résisté seuls à la foule , en se rattachant aux saines traditions du spiritualisme chrétien pratique. Jusqu’à ce jour, l’Allemagne n’a pu sortir entièrement du panthéisme qui marque la plupart de ses œuvres de son cachet ineffaçable; il se retrouve même dans la partie pratique de ses travaux physiologiques (si remarquables d’ailleurs sous une foule de rapports), et nous enveloppe souvent sous ses étreintes puissantes.
Stahl avait aperçu tous ces dangers : de là ses luttes énergiques contre les déviations des Écoles Baconienne et Cartésienne ; de là sa prédilection pour le véritable spiritualisme pratique , et pour tous ceux qui l’avaient enseigné ; de là ses recherches incessantes sur l’essence de la matière, de l’esprit, de la vie, du mouvement, du temps, de l’étendue, de la force, etc. Il revient à l’animisme primitif ; malheureusement il craint de sortir de l’animisme médical , et sa pensée , qui ne remonte pas assez haut , n’a pas l’élévation, la profondeur, l’étendue , la clarté qu’elle aurait s’il se fût livré plus librement à ses aspirations philosophiques. Il cherche surtout à bien préciser les idées de vie , de mouvement vital , parce qu’elles sont
1 Guidés par la rigueur des déductions logiques, qui devient désastreuse quand les prémisses sont inexactes, Leibnitz et Malebranche complètent le mécanisme universel enveloppé dans les principes de Descartes. Celui-ci, tout en faisant de l’homme vivant une machine, avait conservé la liberté à l’homme intellectuel et moral. Ses deux disciples eu font une machine , un automate intellectuel et moral que Dieu fait penser, aimer, vouloir : dèslors, plus de liberté pour nous, plus de responsabilité dans nos actes , plus d’immortalité réelles. L’univers n’est qu’une machine , ainsi ,que l’a montré Stahl dans sa polémique contre Leibnitz. (Voy. Negot. otios )
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les plus méconnues et qu’elles servent de lien à toutes les autres. Aussi veut-il que l’on examine avec soin ce qu’est la vie dans le végétal , dans l’animal , dans l’homme ; en quoi consiste la vie des corps organisés , celle des âmes , de l’homme , des esprits , de Dieu même ; en quoi un organisme diffère d’un mécanisme , un mixte organique d’un mixte vivant, etc... Mais il s’arrête trop tôt: ses analyses incomplètes 1 ne portent que sur un nombre d’objets trop limité , et introduisent des défauts analogues dans ses synthèses. En un mot, il retrouve et retrace le véritable chemin; il marque les jalons, indique les étapes qu’il faut parcourir, esquisse le cadre dont les divers points doivent être remplis; mais il est loin d’accomplir l’œuvre même dans ses principaux détails. Cependant les matériaux ne lui manquaient point. Pourquoi n’a-t-il pas été plus loin? Son génie et sa science n’étaient-ils point à la hauteur de son entreprise ? Non, certainement. Pourquoi n’a-t-il pas rendu à la science des services plus grands encore que ceux qu’il lui a rendus ? Pourquoi n’a-t-il pas exploité plus largement la mine féconde qu’il avait sous les mains? Cela tient à des circonstances que nos lecteurs peuvent déjà pressentir, et sur lesquelles nous nous expliquerons avec de nouveaux détails.
Il y a dans l’homme trois degrés de vie : l’un inférieur , vie propre du corps, sorte de mécanisme transcendant; l’autre moyen , vie du corps uni à son âme en tant que vivifique; l’autre supérieur, vie propre de l’âme, analogue à la vie de Dieu. Stahl rétablit cette distinction capitale qui, du reste, ne lui appartient point; puis, au lieu de développer avec soin chacune de ces vies et d’en montrer les liens , il glisse sur la vie inférieure et la vie supérieure , sur lesquelles il prouve par quelques fragments qu’il avait d’importantes notions, pour s’arrêter à la vie moyenne qui absorbe presque toute son attention, parce qu’en effet elle se rattache plus directement au but médical. Nul , parmi ses successeurs, n’a rempli le cadre dans son entier, en
1 Voy. sur l’unité du^u^, sur la force, le mouvement, l’essence des esprits, etc., la thèse de M. Gausserand, p. 80. Les Cartésiens et les Baconiens, supprimant la vie , ne voient que des corps et des esprits; Bichat , supprimant les esprits, n’admet que des corps et des êtres viva’nts. « Il y a dans la nature deux classes de phénomènes , d'êtres , de sciences : des êtres organiques ou inorganiques , des propriétés vitales ou non vitales , des sciences physiologiques et physiques. » ( Anat. gin., dise, prélim. )
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donnant à chaque partie un développement en rapport avec son importance et avec le degré de clarté qu’elle doit répandre sur l’ensemble : or, c’est le seul moyen d’arriver à une physiologie complète où tout se tienne et s’enchaîne , où tout soit clair et précis.
Stahl établit que l’âme pensante peut à elle seule, au moyen de sa force motrice : 1° travailler la matière organico-vitale de son corps, qui lui est donnée à l’état de substance informe , de manière à y créer un' instrument durable propre à servir à sa fonction suprême, sa vie intellectuelle , morale , etc. ; 2° entretenir ce corps, le mouvoir, le diriger, le faire passer habituellement en toute chose , de la puissance à l’acte, etc.; rien de mieux: mais cette force motive directrice suppose, au-dessous d’elle dans le corps, des forces motrices, des motilités qu’elle dirige, et au-dessus d’elle dans l’âme même , un principe supérieur qui dirige à son tour la force motive. Il fallait donc étudier minutieusement, d’une part, les forces motrices corporelles , de l’autre , les facultés psychiques directrices de la force motive de l’âme, et, tout cela, dans les fonctions vitales, animales, intellectuelles , etc. : or, il ne l’a pas fait suffisamment, avec netteté , avec relief, et ce reproche , que lui ont adressé Leibnitz et son École (voy. le Negotium otiosum), est parfaitement fondé, bien qu’exagéré. Là, il aurait vu clairement l’influence de l’imagination, de la mémoire, des appétits, des passions, delà volonté , sur les diverses fonctions anthropologiques , et nous aurait laissé sur ces sujets des notions exactes et complètes : on a été injuste quand on a dit qu’il n’a ni connu ni traité ces questions , mais il est certain que , dans ses ébauches , il ne les a pas régulièrement élucidées. Il reprend ses avantages, lorsque, conformément à ses prémisses , il soutient que l’on a craint à tort d’exagérer l’activité de l’âme , et de lui donner trop d’occupation en lui attribuant la direction des fonctions vitales et l’accomplissement entier des actes intellectuels. Si elle peut seule suffire à tout cela , il est inutile et peu raisonnable de lui adjoindre des intermédiaires autres que ces facultés mêmes : placés entre elle et son corps , ils ne feraient que l’embarrasser. Stahl trouve une nouvelle confirmation de sa doctrine , en réfutant tous les systèmes dans lesquels on admet ces agents.
§ 3. Réf utation des opinions relatives à V existence des agents intermédiaires. — Un grand nombre d’auteurs anciens et modernes ont
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supposé , entre l’âme et le corps , l’interposition de divers principes actifs : on a été forcé d’imaginer ces rêveries pour échapper aux conséquences absurdes et dangereuses d’un premier axiôme métaphysique qu’on regardait comme inattaquable , et qui est parfaitement faux. Voici ce canon fameux : « Un esprit immatériel ne peut agir sur la matière , car un être ne peut agir que sur son semblable. * On a conclu de là que l’âme humaine raisonnable, étant immatérielle, ne peut agir sur son corps. Dès-lors il a fallu chercher d’autres agents afin de les charger d’être les ministres de l’âme dans la direction des fonctions corporelles , végétatives et sensitives. Mais on aurait dû prendre garde à ce foudroyant dilemme qui ruine par sa base tout ce frêle édifice : ces agents végétatifs et sensitifs sont nécessairement matériels ou immatériels; or, ils ne peuvent être ni l’un ni l’autre sans détruire l’axiôme établi : en effet , sont-ils matériels , ils ne peuvent communiquer avec l’âme immatérielle ; sont-ils immatériels, ils ne sauraient communiquer avec le corps matériel.
Vous aurez beau faire de ces agents des matières très-subtiles ou des esprits très-grossiers , ils n’en seront pas moins des matières ou des esprits.
Il y a plus, ces matières subtiles ou ces esprits grossiers doivent avoir plus d’intellectivité 1 que l’âme raisonnable elle-même , puisqu’ils dirigent avec une merveilleuse sagesse les actes vitaux et sensitifs si compliqués; qu’ils obéissent aux moindres signes, aux moindres mouvements de l’âme. Ce sont des ministres beaucoup plus habiles que cette âme dans les objets qui les concernent : ils se chargent presque seuls des affaires qui l’intéressent au plus haut degré.
«Quelques-uns ont compris l’étrangeté de ces théories qui
1 II est certain que la faculté végétative a, dans la sphère étroite où elle est renfermée, une intellectivité instinctive, une volonté instinctive plus sûres: que notre intelligence raisonnante, parce qu’elles suivent plus fatalement, plus rigoureusement les lois que le Créateur leur a imposées pour atteindre le but qu’il leur a marqué. Une machine bien faite exécute son œuvre plus régulièrement qu’un homme , mais elle n’est bonne que pour cela. Sous lé rapport des instincts , les animaux sont des machines vitales merveilleusement disposées par l’intelligence divine à accomplir certains actes ; aussi admirons-nous divers instincts animaux qui portent l’empreinte de l’architecte suprême : mais les instincts ne sont pas des forces purement physiques.
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donnent à la matière ou à ces agents subalternes plus d’intelligence qu’à l’âme pensante , et ils ont supposé que les actes végétatifs et sensitifs n’étaient point dirigés par un être réel , concret , positif, par un principe vital substantiel ( matériel ou spirituel ) , mais par un principe abstrait , occulte , par une harmonie préétablie émanant immédiatement de la volonté divine : cette harmonie immuable pourrait tout au plus être altérée par quelque circonstance fortuite. Dans ce système , ni les actes sensitifs , ni les actes locomoteurs , ni les actes vitaux ne dépendent en rien de l’âme comme cause efficiente ; entre celle-ci et ces actes il n’y a aucun lien direct : or, rien n’est plus contraire à l’expérience , ainsi que le montre l’influence des passions de l’âme sur les sensations, les mouvements, les fonctions végétatives 1 . Notre doctrine est évidemment plus simple , plus en rapport avec les faits , la raison, la philosophie , la logique. »
§ 4. Stahl va répondre maintenant aux difficultés soulevées par ses adversaires. On nous oppose deux objections : l’une , à priori r et d’après un axiôme de simple raison : « Un esprit ne peut pas agir sur un corps;» l’autre, à posteriori et au nom de l’expérience : «L’âme n’a aucune conscience de ses actes végétatifs ou organiques.»
Nous avons longuement répondu à la première objection ; elle repose sur une erreur. Il est facile de prouver, rationnellement et expérimentalement , qu’un esprit peut agir et doit agir sur les corps, sans déroger à sa nature propre et à sa haute dignité.
Quant à la seconde objection , elle s’appuie sur une erreur tout aussi grave. On suppose que l’âme n’intervient que dans les actes dont elle a une connaissance parfaitement claire : on ne remarque pas qu’elle n’a point une conscience nette , distincte , réfléchie , lumineusé , de tous les actes auxquels elle préside ou qu’elle accomplit; néanmoins , ce fait n’a pas échappé à de grands philosophes , il est même connu du vulgaire. Dans ses facultés vivifiques ( végéta -
1 Cette remarque a dû frapper Barthez : «; Si j’ai produit la secte qu’on appelle des vitalistes , c’est assurément sans le savoir ; et si l’on a bien défini les opinions qu’on a dit leur être propres, mes écrits ne peuvent avoir exercé à' influence sur leurs dogmes, puisque je les ij ai réfutés. Ainsi, l’on dit que les vitalistes rapportent tous les phénomènes de la vie à un principe intermédiaire entre l’âme et le corps ; mais j’ai remarqué ci-dessus ( p. 25) qu’un tel être moyen est un être de raison. » (Barthez, Nouv. élèm., T. 1er, notes p. 99, édit, de 1806.)
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tives, sensitives, motrices) , et même dans ses facultés intellectuelles, morales , le plus franchement volontaires , il y a une partie obscure ou tout-à-fait ténébreuse où règne le Uy.oç et non pas le byi^bç qu’il importe de bien distinguer.
Le îoyur y.bç , la faculté raisonnante a besoin , pour bien s’exercer, de se représenter les objets sous une forme visible , palpable , tangible ( par l’imagination) , de les reproduire par la mémoire , de les décomposer, de les analyser, de les comparer, de les juger: c’est là-dessus que repose le travail inductif, déductif, démonstratif, etc. Or, cette faculté logistique de l’âme est très-bornée; ses opérations, longues, difficiles, embarrassées, peuvent aisément se trouver entachées d’erreurs par leur complication même. Les idées claires, distinctes en apparence , qui s’obtiennent par ce pénible labeur, sont souvent frappées d’inexactitude ou de fausseté.
Mais, indépendamment du loy tcr^iç, il y a dans l’âms un vaste domaine où règne le lôyoç , faculté en partie instinctive , en partie intuitive , qui peut saisir de nombreuses vérités , tout d’un coup , et sans le secours ou avec un très-faible secours de l’imagination , de la mémoire, de l’analyse. Ces vérités, ces principes intuitifs ou instinctifs sont quelquefois plus hauts et plus sûrs que les principes logistiques et peuvent servir à les redresser. Les actes de la faculté végétative , ceux de la faculté sensitive , appartiennent au lôyoç ; voilà pourquoi l’âme n’en trouve en elle , dans beaucoup de cas, ni la conscience ni le souvenir, ou que , dans les circonstances les plus favorables, elle n’en a qu’une conscience et un souvenir vagues et confus.
Beaucoup de sensations externes les plus délicates ( sensations olfactives, gustatives, etc.), un grand nombre de mouvements volontaires très-précis , les actes intellectuels et moraux dans ce qu’ils ont d’intime , appartiennent plus ou moins au My.oç et échappent au
^oytfff/.ôs.
Ainsi, nous distinguons parfaitement et tout d’un coup les diverses odeurs, saveurs, etc.; nous les classons en nous-mêmes, de manière à en établir les spécialités , les individualités , sans pouvoir nous les représenter sous une figure visible , tangible , nettement et distinctement sensible , sans pouvoir en reproduire un souvenir saisissant , sans les soumettre aux actes rationnels et logistiques , dans le sens ordinaire du mot.
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Quand nous franchissons un fossé , que nous dansons ou chantons en cadence , nous mesurons immédiatement l’espace à parcourir , nous suivons les rhythmes rapidement , tout d’un coup, sans analyse logistique, sans nous aider même d’un souvenir.
Tout le monde pense , et néanmoins l’âme parvient-elle à analyser les actes intimes si compliqués de la pensée ? En connaît-elle le mécanisme ? Se représente-t-elle la série des mouvements intérieurs par lesquels elle est passée? Peut-elle en conserver le souvenir?
Nous nous livrons à chaque instant à des mouvements volontaires : nous en proportionnons l’intensité au but que nous voulons remplir, comme lorsque nous élevons le pied à la hauteur d’une marche ; nous saisissons à l’instant ce qui est agréable, désagréable, dans son degré , sa nature spécifique , etc. : or, tout cela se fait-il par des actes profondément raisonnés? En avons-nous une conscience, un souvenir parfaitement analytiques , parfaitement distincts dans leur intimité ? La conscience et le souvenir nets , précis , complets , ont-ils quelque prise sur la nature de l’âme elle-même, sur ses actes propres de pensée et de volonté que tout le monde lui attribue , et sur le lien intérieur qui l’unit avec le corps et lui permet d’agir sur lui dans tel ordre, dans tel degré, dans telle proportion? Nous sommes convaincus que l’âme agit sur son corps , comme sur un instrument docile qui lui sert à accomplir ses pensées et ses volontés par un travail successif dont elle mesure et dirige le degré, l’intensité, l’enchaînement; c’est une notion intuitive de sentiment, mais nous n’avons ni la conscience ni le souvenir de ce lien intime , de ces actes profonds et si bien accommodés à leur but : aussi la faculté analytique , comparative , logistique , la conscience , le souvenir sont impuissants pour en sonder et en parcourir les mystérieux replis. Si les actes sensitifs les plus délicats, si les actes intellectuels et volontaires se dérobent ainsi à l’imagination , à la mémoire , à l’analyse , à la conscience , etc. ( du moins dès qu’on exige que nous parvenions à en obtenir par cette voie une connaissance nette, précise , approfondie ) , il n’est pas étonnant que les actes organiques et végétatifs se trouvent dans des conditions analogues.
Ces exemples suffisent pour montrer la différence qui existe entre les notions et les actes simplement intuitifs et instinctifs d’une part , et de l’autre les connaissances et tles actes qui peuvent être saisis T. Ul. 36
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par la représentation imaginative , la mémoire , le raisonnement , l’ensemble des facultés logistiques : ces dernières facultés ne s’appliquent nettement qu’aux objets extérieurs , et même seulement à ceux que nous pouvons nous représenter sous des figures visibles et tangibles , ayant des dimensions que l’on puisse mesurer. Mais quand il s’agit de choses qui se passent en nous-mêmes, que nous ne pouvons pas projeter au-dehors, en les revêtant de quelque circonstance figurable, nous devons avouer que nous n’en avons, par nos actes et nos facultés logistiques, aucune perception, aucune compréhension nette, distincte, approfondie.
L’âme a donc, dans sa perceptivité (sensibilité), une foule de degrés par lesquels elle s’élève , du mode le plus obscur ( sensibilité organique, végétative, purement vitale) , au degré le plus supérieur (sensibilité avec conscience humaine, nette, réflexive) , en passant par toutes les nuances d’une demi-conscience (sensibilité animale).
Dans son examen critique de la doctrine des intermédiaires , Stahl renverse les doctrines exclusivement physico-chimiques, organiques pures, dualistes, etc., aussi bien que l’harmonie préétablie de Leibnitz , l’animisme exclusif, spécial des Cartésiens, etc. Si la force vitale est purement physique, les corps vivants sont de simples machines, comme le veut Descartes , et alors on se demande d’où leur vient la sage contingence de leurs actes. Faites de l’agent vital un esprit matériel très-subtil , et accordez-lui de l’intelligence , ce n’est plus de la matière , à moins que celle-ci ne soit intelligente et ne pense ; mais alors l’esprit et la matière se confondent par leurs attributs , et l’on tombe dans le dédale du panthéisme. Imaginez au-dessous de l’âme intellectuelle une seconde âme subalterne, un véritable esprit, sous le nom de principe vital , vous multipliez les êtres sans nécessité (contrairement aux lois de la logique), et vous compliquez toutes les questions. Réfugiez-vous dans le vitalisme expérimental abstrait, vous aurez l’avantage de pouvoir établir, par "l’observation , les lois de la vie : mais vous en tiendrez-vous là? Souvent vous croirez avoir beaucoup avancé quand vous saurez que nous sentons par la sensibilité, nous nous mouvons par la motilité, nous sommes échauffés par la caloricité, etc.; puis, un jour, las d’un pareil langage, vous voudrez donner une valeur concrète à votre principe vital abstrait , et vous en ferez ou un être physique ou un esprit, croyant avoir
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beaucoup fait, dans le premier cas, en le transformant en un impondérable (calorique, électricité), ou même en un corps plus délié , fluide , nerveux , et fier dans le second de ne lui avoir accordé que des idées obscures. L’animisme des Cartésiens a aussi un défaut capital ; il sépare l’âme du corps et rend leur commerce impossible : dès-lors , le corps ne peut être qu’une machine , et l’âme s’isole dans ses pensées. Leibnitz, Malebranche, etc., ont imaginé de nouvelles erreurs pour pallier les conséquences de l’erreur Cartésienne. Nos systèmes les plus modernes n’étant que des reproductions de ceux que nous venons d’indiquer, la réfutation donnée par Stahl conserve tout son à-propos et semble écrite pour nous.
Dans son examen critique , le professeur de Halle fait justice de cet axiome premier : « L’immatériel et le matériel ne peuvent communiquer ensemble , agir l’un sur l’autre » ; dans sa réponse aux objections , il combat de même celui-ci : « Les actes dont nous avons une conscience nette sont les seuls qui appartiennent à l’âme » : c’est là un préjugé qui nous vient surtout du Cartésianisme , et qui nous domine si bien que les meilleurs esprits attaquent en son nom les vérités les plus solides : on l’accepte généralement comme un axiome mathématique , prenant une assertion mille fois répétée sans preuves pour une démonstration.
Les actes avec conscience nette appartiennent à l’âme, rien de plus vrai ; mais on ne doit pas en conclure que les actes avec conscience obscure , ou même que tous ceux où la conscience manque , ne lui appartiennent en rien. La mécanique des nerfs ( mouvements excito et reflecto-moteurs) a sa part légitime ; mais elle ne doit pas absorber celle qui appartient légitimement à l’âme. Leibnitz , avant Stahl et après beaucoup d’autres , avait signalé ces idées obscures , ou même tout- à -fait inaperçues de la conscience, comme n’en résidant pas moins dans l’âme. Ces remarques sont d’une grande fécondité ; elles changent les bases de toute la psychologie philosophique et médicale qu’on nous enseigne depuis long- temps, et doivent la transformer dans son entier : alors , mais alors seulement , on pourra avoir une psychologie comparée et une doctrine des rapports du physique et du moral ( doctrina fasderis), qui jusqu’ici ont été simplement ébauchées.
Stahl, en face de ses contemporains , est resté fidèle à cette grande
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règle de Bacon , si souvent négligée : N’acceptez pas trop vite les axiomes premiers très-généraux , et appesantissez-vous long-temps sur les axiômes moyens ; chacun d’eux a sa valeur propre ; ils se réfléchissent les uns sur les autres, s’éclairent et se fécondent réciproquement. Bacon s’est pourtant trop méfié des premiers, tandis que les Cartésiens se sont trop hâtés de les appliquer. Il nous resterait à faire ressortir l’utilité de la distinction du o; et du 'koytvp'o; après l’avoir rendue plus claire , plus compréhensive , plus pratique ; à montrer la supériorité du ïàyo; dans certains actes vitaux , sensitifs, moraux et intellectuels; à traiter en détail des intuitions, des instincts et de leurs divers modes (intuitions et instincts intellectuels , vérités de sentiment, sentiments moraux , religieux, etc.); à comparer les vérités qui en proviennent avec celles que nous devons aux sens externes, aux raisonnements et à ses divers modes, etc. Mais toutes ces questions fondamentales , sur lesquelles la science possède les plus riches matériaux encore épars , exigent de longs développements , que nous donnerons à mesure que les textes mêmes de Stahl nous en fourniront l’occasion. Plusieurs de ces problèmes ont été soulevés par Leibnitz et Stahl dans leur polémique , dont les fragments sont réunis dans le Negotium otiosum.
V. De la disposition matérielle intime du corps pour servir d’instrument a la vie. — Ce chapitre est une esquisse, un essai de l’anatomie générale analytique (étude des éléments anatomiques intimes), telle qu’on la poursuit aujourd’hui; seulement l’auteur se borne à en indiquer les résultats les plus élevés. L’acte fondamental de la vie corporelle végétative se rattache à la crâse ou à la mixtion des éléments atomiques constitutifs des humeurs vitales et des solides tels qu’ils doivent être.
Ces éléments constitutifs atomiques premiers sont et doivent se rencontrer surtout dans les parties molles ou fluides douées d’une vitalité supérieure, ils sont composés: 1° d’une matière grasse; 2° d’une matière muqueuse (fibrino-albumineuse); 3° de principes aquososéreux , augmentant la flexibilité des parties; 4° il faut y joindre les sels et d’autres éléments inorganiques , etc. Ce sont les atomes dont le tissage ou la disposition en cellules libres , membranes, etc. , diversement associées, forment les organes : ceux-ci, par leur union , deviennent les appareils organiques qui, par leur ensemble , donnent
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l’organisme tout entier. Or, les atomes , en vertu de leurs propriétés chimiques , tendent sans cesse à se séparer par un travail de dissolution, de fermentation, etc.; le corps, chimiquement considéré , se trouve ainsi éminemment disposé à se dissoudre de même : pour qu’il se maintienne dans son état normal , il faut donc un travail chimique supérieur qui conserve cet équilibre opposé aux lois chimiques ordinaires.
L’humidité et la chaleur favorisent en général cette dissolution ; mais quand elles sont à un degré convenable , elles aident , au contraire , à la conservation de ces atomes. La force vitale doit donc entretenir l’humidité et la chaleur à ce degré vital qui concourt avec elle à donner de la stabilité à ce mélange. La vie corporelle dans ses actes végétatifs a , par conséquent , pour but de conserver à la crâse organique assez d’instabilité pour qu’elle ait une flexibilité et une mobilité suffisantes, et assez de stabilité pour que la dissolution corruptive ne vienne pas s’établir. Si l’équilibre commence à se rompre , la dissolution , la fermentation qui ont des tendances à s’élever jusqu’à la putridité , se montrent , faiblement d’abord , et s’accroissent ensuite rapidement : c’est pour cela que la force vitale motrice provoque et soutient partout des mouvements intimes pour rétablir cet équilibre continuellement menacé , et enlever les éléments dès qu’ils sont prêts à fermenter , à se dissoudre et à entraîner les autres dans des actes analogues.
Le sang étant la partie la plus disposée à cette dissolution chimique, la force vitale excite en lui, avec le plus de soin, ces mouvements conservateurs. Ces derniers sont de deux sortes : le grand mouvement circulatoire, les actes plastiques intimes. Ces deux mouvements concourent synergiquement au même but et s’associent aux mouvements, aux actes sécréteurs et excréteurs : ainsi s’obtiennent la température à peu près constante de ce liquide , sa composition , sa texture peu variables. La nature travaille sans cesse le sang par des dépurations de toute sorte , pour maintenir dans son état normal , d’abord sa crâse atomique, puis sa texture. Or, le sang étant l’aliment de tous les organes, ces derniers se trouvent déjà conservés par ces actes protecteurs de la constitution sanguine ; aussi le danger est grand dans les maladies sanguines putrides.
Les parties dures , les parties blanches où les éléments inorga-
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niques sont relativement plus abondants , où les éléments les plus vitaux du sang (fibrineux, rouges, etc.,) pénètrent peu ou sont absents, se trouvent moins exposées à la corruption; aussi la vie, les actes vitaux conservateurs y sont moins actifs et moins prononcés : la force vitale s’en occupe avec moins de sollicitude ( minus intentis et anxiis motibus). La crâse intime des atomes formant la base de la texture , c’est vers elle que la nature dirige ses principaux efforts ; dès qu’elle est sérieusement menacée , la force vitale déploie une énergie considérable , des mouvements anxieux qui démontrent ses tendances salutaires pour la rétablir. S’ils viennent à cesser , à être trop lents , trop faibles , trop peu réguliers , etc. , la vie succombe et la mort s’empare inévitablement de la partie affectée. Toute-puissante sur la texture , la force vivifiqüe a moins d’influence sur la mixtion atomique , dont les forces macrocosmiques ou inorganiques viennent lui disputer l’empire. Dès que les mouvements sécrétoire, excrétoire, supplétoire, etc., c’est-à-dire les mouvements vitaux, perdent leur libre action, les organes sont en proie à l’œuvre destructive du monde extérieur (air, chaleur, humidité), etc.,' et n’appartiennent plus à l’organisme vivant dont ils sont réellement isolés.
Les considérations précédentes servent à classer nos flssus élémentaires d’après leur importance et leur dignité. La force vitale s’occupe surtout des systèmes vasculaire et nerveux , où elle domine et qui dominent à leur tour dans les organes les plus essentiels : les parties centrales de ces systèmes sont les plus soignées, les plus protégées. Le système nerveux a besoin d’être soumis à de nouvelles analyses : il contient des fibres distinctes servant d’instrument à la sensibilité , à la motilité , à la plasticité, à l’intellectivité et à leurs modes divers.
VI. Coup-d’oeil général sur la texture du corps. — Ici nous voyons un aperçu plus net de l’anatomie générale des tissus , fondée depuis par Bordeu, Hunter, Dumas , Bichat.
Le tissage des atomes en cellules, fibres, etc., constitue les fluides, les solides, les organes. Pour l’établir, il faut que chaque atome prenne sa place en suivant une proportion déterminée d’après un plan général, afin que les os, les cartilages, les muscles, etc., reçoivent des éléments osseux, musculaire, etc., que chaque muscle ait sa forme et son volume, que chaque groupe possède les muscles, les nerfs, les os, etc. , qui lui appartiennent, etc. On
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doit donc penser que la force vitale architectonique ou plastogénique a une connaissance intuitive ( intellectum ) de la crâse atomistique, aussi bien que du tissage et de l’assemblage des parties.
Cela s’observe même chez les végétaux où la force plastique ( vis plastica) se montre avec tant de puissance. Les principes gras dominent prodigieusement dans leurs éléments atomiques; ils les puisent dans l’atmosphère plus que dans le sol , comme on le voit par les arbres résineux végétant avec vigueur dans des terrains maigres et sablonneux. Leur pouvoir plastique est si grand, qu’ils fabriquent directement leurs atomes gras en assemblant les éléments inorganiques premiers qui doivent les constituer; car la matière grasse , si abondante dans le règne végétal, n’existe pas, ou se rencontre en faible proportion dans les substances dont ils se nourrissent. Ils créent de même ces principes odorants et sapides si nombreux, si variés , qui donnent à chaque genre , à chaque espèce , etc. , des saveurs et des odeurs caractéristiques 1 . La chair des dilîérents animaux a aussi une odeur et une saveur tout-à-fait spéciales.
Quel est le mécanisme vital intime de ces actes plastogénétiques créateurs? Ce problème est difficile à résoudre. Disons seulement que les explications mécaniques, physiques, chimiques, ne peuvent se concilier avec les faits ; il y a là des attractions électives portant sur les éléments premiers , sur les molécules atomiques , sur leur tissage, leur assemblage de plus en plus compliqués; il y a même un choix intentionnel se coordonnant vers un but manifeste , sage et utile , irrévocablement fixé d’avance. Nous croyons trouver dans ces diverses considérations soigneusement pesées et comparées un ensemble d’arguments inductifs suffisant pour nous permettre de penser logiquement que tout, dans cette œuvre plastogénétique , est dirigé par le principe animateur interne (anima) qui est l’ordonnateur unitaire et suprême de toutes ces fonctions synergiquement enchaînées2.
1 Les travaux modernes ont démontré plus largement les lois que Stahl formule en quelques mots : les êtres vivants, comme le disent les physiologistes allemands , réalisent dans toutes leurs fonctions un type idéal que le Créateur leur a imprimé; ils remplissent ainsi dans le monde une fonction publique à laquelle ils ont été destinés.
2 On voit que Stahl donne ici son vitalo-animisme comme la doctrine inductive la plus probable, d’après l’expérience et la raison : Quo intuitu ,
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Il est certain , d’après ce qui précède , que Stahl admet nettement dans les végétaux un principe vital ou vivifique ( anima vegetativa) doué surtout d’une force' plastique puissante. M. Lemoine s’est trompé , après beaucoup d’autres , en le niant. « Si l’âme est le principe de la vie, les plantes ne sont-elles pas des êtres vivants? Ne doivent-elles pas avoir une âme à ce titre ? C’est une conclusion à laquelle Stahl aurait dû être amené par la rigueur de sa doctrine ; mais , soit qu’il ne vît pas assez manifestement l’acte vivifique de l’dme fie mouvement J dans ces animaux enracinés , soit que son bon sens reculât cette fois devant cette conséquence extrême , les végétaux ne sont pour lui que des êtres mélangés non vivants qui se propagent fortuitement , non par désir et volonté , etc. 1 . »
Voici le texte de Stahl, sur lequel on peut facilement se tromper quand on ne l’analyse point avec une minutieuse attention. « Hoc quod autem in hoc genere ( mixtorum non viventium ) verè contingit simpliciter fortuitum est , et ab externarum potiùs causarum concursu et occursu pendent ; plané contraria ratione, quàm in vivis , utpotè è quibus vegetabilia quidêm ipsamet semina suæ speciei, aut germina simpliciter propagando augescentia proférant : animalia vero peculiari instinctu , appetitu , voluntate , desiderio , tùm à priori ad actus eo pertinentes feruntur , tùm à posteriori amore suce sobolis affickmtur 2. »
« Les êtres purement mélangés non vivants sont soumis en toutes choses au concours et à l’action des causes extérieures : pour eux tout est fortuit. Il en est bien autrement des êtres vivants; cependant les végétaux qui appartiennent à cette dernière classe (in vivis , utpotè è quibus vegetabilia > etc.) portent en eux les semences ou
quo instinctu talem specie propriam portionem adsumnt , etc. , arbilror ejus modi connexus circumslantias , etc. Par quelle puissance intuitive et instinctive , le végétal choisit-il ainsi pour chacune de ses parties les éléments qui lui conviennent, et les assemble-l-il avec tant de sagesse ou de science ? Ne trouve-t-on pas là un ensemble de raisons plausibles pour rapporter ces actes aux facultés intuitives et instinctives d’un principe animateur végétatif, etc.? (Physiol. sect. 1, m. 3 , De structura corporis, p. 249). La doctrine qui donne ainsi aux plantes une faculté élective douée du pouvoir de choisir ( elediva, arbitraria ) est une conception difficile , dit Stahl , mais elle se plie mieux que toute autre à l’interprétation des faits.
1 Lemoine , ouv. cit., pag. 85.
2 Stahl , De mixti, § IX.
les germes propres à chaque espèce, dont le développement sert à leur propagation ; tandis que chez les animaux cette propagation est confiée à l’instinct , à l’appétit , au désir, à la volonté qui les pousse vers l’union sexuelle et à l’amour de leur progéniture , etc. »
Cela est parfaitement clair : chez les mixtes non vivants , tout , sans exception , est fortuit ; chez les êtres vivants végétaux , il y a des semences , des germes spécifiques, dont la dissémination est confiée au monde extérieur ; chez les animaux, deuxième classe d’êtres vivants, l’espèce est propagée et maintenue par l’appétit sexuel, la volonté, l’amour maternel, etc. C’est une gradation, parce que l’agent animateur des plantes est purement végétatif, que sa force motrice n’est point dirigée par des désirs, des appétits, etc., dans l’acte générateur ; tandis que l’agent vital des animaux est de plus sensitif , et qu’il y a en eux un appétit générateur qui porte le mâle vers la femelle ou vers ses œufs qu’il va féconder, etc. Stahl est évidemment conséquent à ses principes , et ne recule point devant la conclusion à laquelle il est amené par la rigueur de ses doctrines.
Le professeur de Halle ne touche qu’en passant la physiologie végétale, ce qui rend son exposition incomplète et obscure; mais on voit que sa logique est rigoureuse. Sa physiologie végétale nous permet d’étudier les actes plastiques et moteurs , souvent plus marqués et s’exerçant en dehors de l’influence sensitive.