INFLUENCE DU CORPS SUR L’AME ET ACTION DE L’AME SUR LE CORPS
dans l’état normal de la vie.
§ Ier. Influence du corps dans les opérations de la raison et de l’entendement en général.
L’ordre naturel de l’étude qui va suivre serait de reprendre chacune des fonctions intellectuelles que nous sommes censé connaître pour en avoir fait une étude à part sous le titre commun de Psychologie expérimentale *, d’en rechercher les causes , les conditions organiques, ainsi que les effets qu’elles peuvent déterminer dans le corps, Mais , il faut le dire, les physiologistes sont malheureusement si peu psychologues , qu’ils ont rarement distingué ce qui doit l’être , et que leur méthode , leur classification et leur vocabulaire , en ce qui touche les phénomènes spirituels, laissent considérablement à désirer. De là, un désaccord encore plus apparent que réel entre eux ; de là , des faits qu’ils croient avoir observés chez les animaux et qui n’en sont que l’apparence , tels que la comparaison , le jugement , la généralisation, l’induction, la déduction.
Il faut surtout se garder de leur demander une distinction entre la raison et l’entendement , entre les conceptions fournies par l’une et les notions formées par l’autre , entre la conscience et ses déterminations, entre la spontanéité et la volonté, entre la volonté et la
1 C’est ce que nous avons fait ; niais cette partie de notre travail n a pas encore été publiée.
T. IIÏ.
OEUVRES DE STAHL
liberté. Toutes ces différences leur sont, en général, complètement étrangères; ils confondent tout, depuis la conception jusqu’à la sensation.
Cette déplorable confusion nous met donc dans l’impossibilité absolue de procéder avec détail dans l’étude des rapports du physique et du moral , comme nous l’avons fait dans l’étude du moral seul. Tant qu’un psychologue habile n’aura pas fait lui-même , ou fait faire sous ses yeux , les expériences physiologiques propres à jeter du jour sur les rapports du corporel et du spirituel , ces sortes d’observations manqueront de méthode , de netteté et de justesse. Nous serons donc obligé de procéder ici par grandes masses : par exemple, de parler d’intelligence sans distinction de raison et d’entendement , et parfois même sans distinction de perception.
11 n’est pas inutile , avant de passer outre , de faire comprendre par des faits la justesse de la critique qui précède. Mais hâtons-nous de dire que notre respect pour les noms éminents que nous allons passer en revue n’en est pas moins réel , et que nous voudrions seulement que les physiologistes comprissent comme nous qu’il n’y aurait guère moins d’avantage pour eux à être versés dans la psychologie, qu’il n’y en aurait pour les psychologues à posséder la physiologie. Il serait donc temps , quand on a la louable intention de connaître l’homme, de l’étudier sérieusement dans toutes ses parties, et de comprendre qu’il n’y a de physiologie vraiment saine et complète qu’à la condition de passer par la psychologie , ni de psychologie suffisamment éclairée qu’à la condition réciproque de n’être point étrangère à la physiologie; il serait temps , en un mot , de substituer l’anthropologie à l’étude exclusive de l’une quelconque de ses deux parties , et cela dans l’intérêt même de chacune d’elles.
Que les physiologistes cependant ne s’y trompent point : l’une de ces parties de la science totale de l’homme peut plus facilement se suffire que l’autre ; les faits de conscience peuvent très-bien être étudiés comme tels ou en eux-mêmes , indépendamment de tout autre point de vue; tandis que le physiologiste, qui a la prétention nonseulement de décrire les phénomènes visibles des fonctions organiques, mais d’en assigner les causes et les effets, ne peut souvent se dispenser de sortir du visible ou du physique pour en rechercher les effets ou les causes dans un autre ordre de faits.
APPENDICE, etc. 611
Consultons à présent les physiologistes sur l’action du cerveau dans les phénomènes de la pensée.
Magendie nous démontrera d’abord qu’on peut percer le crâne d’un oiseau, d’un pigeon, par exemple , d’avant en arrière, de gauche à droite et de droite à gauche , l’embrocher en tout sens , avec la seule précaution de ménager certaines parties de la base , sans que l’animal témoigne la moindre douleur, sans qu’il perde rien de ses facultés perceptives. On peut enlever presque en entier les lobes cérébraux d’un canard , sans déterminer des changements très-notables dans ses habitudes1. Une jeune fille de 11 ans n’avait pas de cervelet, n’en avait jamais eu , et cependant rien n’annonçait en elle l’absence de cet organe. Ses mouvements , en particulier, n’avaient rien de désordonné 2 . Que devient, dès-lors , la théorie de M. Flourens , d’après laquelle le cervelet serait l’organe de la coordination des mouvements , ou que deviennent les observations et les expérimentations de Magendie si on les rapproche de celles de M. Flourens? Voilà donc un sujet qui peut penser, vouloir, agir sans cervelet; voilà des animaux qui peuvent sentir, percevoir, agir avec spontanéité , quoique privés de la presque totalité des lobes cérébraux.
Ceux qui s’imaginent que les animaux ont des idées générales , qu’ils jugent et raisonnent , qu’ils sont doués de conceptions , par exemple de celle du moi; ceux-là, disons-nous , seront bien obligés de convenir que toutes ces opérations sont possibles sans l’encéphale, d’autant plus que les parties inférieures de cet organe sont bien plus indispensables à certaines perceptions dont elles renferment les? organes, à la sensibilité, à la vie organique encore, qu’aux fonctions de l’intelligence , à celles de la raison pure , et que si elles ne doivent servir qu’à une fonction , c’est visiblement à celle de la dernière espèce.
De deux choses l’une donc : ou les animaux pensent d’une pensée supérieure et presque humaine , et alors non-seulement ce n’est pas le cerveau qui pense , mais le cerveau n’est pas même la condition organique de la pensée 3 ; ou bien ils ne pensent pas de cette sorte
1 Leçons sur le système nerveux, T. 1er, pag. 189, 116, 119, 181 , 184, 200, 201, 281.
2 Pag. 201, 211.
3 Voir l’avant-dernière note.
OEUVRES DE STAHL
de pensée , et alors un organe est inutile à cet effet ; alors encore la manière dont nous avons jugé leurs opérations psychiques se trouve confirmée.
Il y a plus , le cerveau et le cervelet , surtout s’ils sont attaqués par une maladie qui les anéantisse insensiblement , qui les réduise peu à peu à un état de décomposition tel que les fonctions en seraient presque anéanties complètement , ne paraissent pas immédiatement nécessaires à la pensée dans l’homme; ils peuvent être indispensables à la vie, à la sensibilité , à la perception, à la vigueur même des opérations de l’entendement et de la raison , comme condition plus ou moins prochaine ; mais tous les ordres de conceptions , ainsi que la faculté de former les notions, subsistent encore chez des sujets dont l’encéphale est fortement endommagé : « Les deux hémisphères cérébraux ont même pu être labourés par une balle sans qu’il en résultât de troubles nerveux , autres que ceux qui accompagnent en général toute espèce de plaie de tête sgns lésion de la substance cérébrale. On a vu des portions de lobes , des lobes entiers écrasés , et la mort ne s’en est pas immédiatement suivie ; souvent même les malades ont conservé l’intégrité de leurs mouvements et le libre exercice de leurs facultés intellectuelles 2. »
La conservation des facultés s’explique mieux encore dans les cas où l’organe n’est pas frappé de stupeur par une lésion subite ; alors le principe pensant bat pour ainsi dire en retraite méthodiquement en face de l’ennemi ; il s’habitue à la privation croissante de ses instruments corporels , à un usage extraordinaire de ce qui lui en reste , comme l’aveugle parvient à la longue à remplacer jusqu’à un certain point l’usage des yeux par celui des autres organes ; comme l’estomac et les autres organes de l’appareil digestif , comme tout le système de la nutrition , enfin , s’habitue au poison par un usage gradué de cette substance.
Voici pourtant d’autres faits qui s’accordent peu avec les précédents. „
« La vue et Youie, en supposant qu’elles résident réellement dans le cerveau , n y ont pas les mêmes conditions organiques que les facultés intellectuelles , suivant M. Bouillaud. Il a enlevé plusieurs
Magendie, ibid., pag. 217.
APPENDICE, etc. 613
portions des lobes cérébraux sans altérer les sensations de la vue et de l’ouïe , bien que lêè animaux eussent perdu , par cette ablation , une ou plusieurs facultés intellectuelles. Il cite à l’appui un passage de l’ouvrage de M. Calmeil sur la Paralysie des aliénés J d’ou il résulte que ces infortunés ne peuvent souvent entendre que des sons vagues et confus ; qu’ils ont perdu toute intelligence , et qu’il faut leur enfoncer les aliments dans la bouche-; qu’ils se salissent sans s’en apercevoir ; qu’ils ne s’occupent plus de ce qui les environne ; que cependant ils entendent, voient, goûtent, perçoivent les odeurs fortes ; mais qu’on les affecte difficilement , et qu’on n’est pas toujours sûr que la sensation soit réelle. Une femme atteinte d’une paralysie générale qui la retenait sur son fauteuil , finit par ne plus distinguer sa main droite de sa main gauche , son œil de son nez ; il fallut l’habiller, la coucher, la faire manger ; elle voyait , elle sentait , elle entendait ; mais elle avait absolument perdu la faculté de penser, et cette abolition de l’entendement s’opéra d’une manière lente et presque insensible.
» Si l’on enlève ou si l’on désorganise à un animal la partie antérieure des hémisphères cérébraux , il est aussitôt privé des exercices d’un nombre plus ou moins considérable d’actes intellectuels ; mais il conserve encore certaines facultés qu’on ne rencontre que chez les êtres dits intelligents. Ce qu’il y a d’évident, c’est qu’il continue à jouir de ses facultés sensitives , les perceptions des cinq sens. Ils sont encore accessibles à la crainte , à l’impatience , à l’étonnement ; cherchent à éloigner les objets qui les irritent. Mais les plus dociles, les plus intelligents, les chiens par exemple, ne sont plus caressants, ne comprennent plus ce qu’on leur dit, deviennent indifférents aux menaces et aux caresses , aboient irrésistiblement dès qu’on les contrarie , et ne profitent d’aucune correction. Ils ont perdu sans retour la connaissance des personnes ; ils voient les objets sans en connaître les rapports utiles ou dangereux.
» Lorsqu’on ne détruit ou qu’on ne désorganise qu’une portion de la région antérieure des lobes cérébraux , la dégradation intellectuelle est moins étendue....
* Des animaux qui présentent toutes les marques d’une stupidité profonde, n’en conservent pas moins la faculté d’éviter les obstacles en marchant et de. se préserver de certains dangers ; par exemple ,
OEUVRES DE STAHL
d’éviter une chute d’un lieu élevé, tel qu’une table. Us conservent donc des idées de hauteur, de distance , et cependant ils ne savent ni boire , ni manger, ni s’abriter, ni reconnaître leur plus mortel ennemi. L’idée, la notion d’aliment ou de qualité alimentaire, est en quelque sorte une notion surajoutée à la sensation qui fait voir l’objet; et cette notion, ce rapport , l’animal cesse de les saisir, de les comprendre , quand il est privé de la partie antérieure du cerveau , bien qu’il continue à voir. Or, cette faculté de trouver, de reconnaître des rapports , est essentiellement intellectuelle , et diffère évidemment des facultés sensitives 1 .
» Une poule, continue M. Bouillaud, à laquelle on avait enlevé les lobes cérébraux , tournait la tête , la mettait sous l’aile , se secouait, agitait les ailes, ouvrait les yeux, se réveillait par suite d’une irritation ; elle portait çà et là des regards stupides , changeait de place , marchait spontanément , cherchait à s’échapper lorsqu’elle était dans une cage, voulait fuir lorsqu’on la prenait ; elle s’agitait, criait sans aucune irritation extérieure; elle caquetait et chantait un peu ; elle ne connaissait ni les lieux , ni les objets, ni les personnes , et ne donnait aucun signe de mémoire ; elle ne savait ni saisir ni avaler le grain ou toute autre nourriture qu’on lui mettait au bec. Une sorte d’attention semblait cependant se réveiller en elle sous l’influence d’une violente irritation ; elle ne savait , du reste , ni éviter son ennemi, ni se défendre V»
Voilà une poule qui semble réduite , par cette opération, à la sensation , à la perception visuelle et tactile , et à quelques mouvements spontanés , mais dans laquelle le souvenir et les instincts sont profondément altérés. L’auteur nous laisse supposer que l’ablation des lobes cérébraux a été entière. On s’étonne alors de voir dans l’animal un reste de perception visuelle. Si les lobes n’ont pas été complètement enlevés, au contraire, il était très-important de le dire. Quoi qu’il en soit , M. Bouillaud conclut de cette expérience « que les lobes du cerveau sont le siège de la mémoire des sensations auditives et visuelles, de toutes les opérations intellectuelles, telles que la comparaison, le jugement, l’induction, le raisonnement; qu’ils régissent toutes les actions qui supposent ces opérations diverses de l’enten-
1 M. Bouillaud, Nosographie, T. IV, p. 17-24.
2 Nosographie, T. IV, p. 17 et 18.
APPENDICE, etc.
dement 1 ; mais qu’il ne faut pas en conclure , avec M. Flourens , que les lobes cérébraux soient le réceptacle unique des instincts et des voûtions 2. »
On ne voit pas pourquoi M. Bouilïaud ne fait pas des lobes du cerveau le siège de la mémoire en général , et non pas seulement de la mémoire des sensations auditives et visuelles 3 4.
Remarquons , en outre , que le mot siège est mis ici pour condition organique , ce qui est fort différent.
Nous dirons , de plus , qu’attribuer aux animaux la comparaison , le jugement , l’induction , le raisonnement , c’est, prendre l’apparence pour la réalité. Nous avons vu , en psychologie *, que ces opérations s’expliquent , chez les animaux , par l’association des sensations et des perceptions. Même erreur quand on suppose des voûtions dans des créatures qui ne peuvent avoir de moi , ni par conséquent de volonté proprement dite.
Nous ne voyons pas non plus que M. Bouilïaud soit autorisé , par les faits qu’il cite, à nier, contre M. Flourens, que les lobes du cerveau soient la condition organique exclusive des mouvements instinctifs et spontanés, si surtout l’on entend par mouvements instinctifs tous ceux de la vie de relation qui ont pour but la conservation de l’individu et celle de l’espèce, puisque la poule en question n’en fait plus aucun de ce genre.
Quant aux mouvements spontanés , la conclusion de M. Bouilïaud sera plus fondée , puisque la poule fait encore quelques mouvements sans buts connus. Rien pourtant ne nous prouve que dans le battement des ailes , dans la marche de l’animal , dans son regard , si hébété qu’il soit , il n’y ait pas encore un reste d’instinct ; ce qui alors condamnerait, jusqu’à un certain point, les aperçus de M. Flourens.
Il faut encore remarquer que cette expérience , alors même qu’elle
1 L’auteur dit : « qui supposent la connaissance de tous ces objets » ; ce qui ne nous a pas paru suffisamment clair.
2 Bouilïaud, Nosographie, ibid.
3 Voir ci-après.
4 Nous prions le lecteur , une fois pour toutes , de vouloir bien nous excuser de renvoyer ainsi à un ouvrage inédit, mais que nous espérons publier prochainement.
OEUVRES DE STAHL
semblerait détruire tous les mouvements instinctifs , ne permettrait pas de conclure que les instincts ont leur siège dans les lobes cérébraux. Autre chose est l’instinct comme incitation , stimulus; autre chose le mouvement qui lui obéit. Les lobes cérébraux , sans être la condition organique primitive d’un instinct , par exemple de l’instinct de la propagation , peuvent encore être une condition sans laquelle cet instinct n’agit pas sur le principe vital , et ne détermine pas les mouvements qui en sont la conséquence naturelle et ordinaire.
Dans un autre endroit de sa Nosographie , M. Bouillaud parait bien reconnaître que les mouvements de l’animal qu’on a privé des lobes cérébraux , n’ont plus rien qui ressemble à un moyen propre à atteindre un but en harmonie avec la destinée de l’individu , puisque « l’animal heurte contre tous les obstacles. » Cette fois, il semble supposer clairement que l’ablation de ces lobes a été complète , puisqu’il conclut de l’opération, que ces parties de l’encéphale ne sont pas la condition organique « essentielle de toute perception » , attendu que l’animal regarde encore çà et là d’un air stupide, et que la pupille se contracte à une forte lumière. Les nerfs optiques seuls avaient sans doute été ménagés dans cette opération , qui est vraisemblablement la même que ci-dessus.
Quelle est donc enfin la fonction des lobes cérébraux dans les opérations de l’esprit ? C’est ce qu’il est difficile de dire. MM. Bouillaud et Longet paraissent en faire le siège des souvenirs des sensations et des perceptions , puisque l’animal qui en est privé ne paraît plus jouir d’aucun souvenir de cette sorte. Ainsi, des sensations et des perceptions sont encore possibles sans cette partie de l’encéphale ; mais les souvenirs de ces sensations et de ces perceptions ne le sont plus.
D’où il faudrait conclure, contre le système de Gall, qu’autre chose est la perception ou la sensation, autre leur souvenir, et que l’organe qui préside à la mémoire n’est pas l’organe à l’aide duquel l’âme sent et perçoit.
Mais comment serait-il possible qu’un organe conservât le souvenir de sensations et de perceptions qu’il n’aurait pas éprouvées ? Comment conserverait-il l’idée d’états affectifs ou cognitifs qu’il n’a jamais
1 T. IV, p. 6-9.
APPENDICE, etc.
connus , qui n’ont jamais été les siens ? N’est-il pas nécessaire que ce qui se souvient de la sensation et de la perception ait senti et perçu? Assurément. D’où il faut conclure qu’aucun organe ne sent et ne perçoit , qu’aucun autre ne se souvient , mais que le même principe qui se souvient est aussi celui qui sent et perçoit. Et comme , d’après les expériences qui nous occupent , des organes divers fonctionneraient cependant lorsqu’il s’agit de sentir et lorsqu’il s’agit de rappeler la sensation , il faut en conclure aussi que les organes ne sont ici et là que des instruments ou des conditions , et que le principe qui se sent et se souvient est une troisième chose distincte des organes de la sensation et du souvenir ; que cette troisième chose est la même ici et là.
Nous croyons trouver aussi dans ce passage de la Nosographie de M. Bouillaud la raison pour laquelle il restreignait tout-à-l’heure aux lobes cérébraux la mémoire des sensations auditives et visuelles ? C’est sans doute que d’autres observations , faites cette fois sur l’espèce humaine, porteraient à penser « qu’une grave et profonde lésion des lobules antérieurs n’empêche ni la mémoire des mots ni l’articulation des sons , quoique la parole proprement dite soit abolie. »
D’où M. Bouillaud conclut que «ces parties du cerveau président aussi à la coordination des mouvements organiques de la parole » 1 , et que cette fonction n’est point le partage exclusif du cervelet , comme le prétend M. Flourens.
Nous avons ici plusieurs remarques à faire.
Jusqu’à quel point est-il rationnel de confondre ainsi les expériences faites sur les animaux et les faits constatés sur l’espèce humaine ? Vous avez conclu , dirions-nous à l’illustre médecin, en partant de l’observation faite sur l’homme, qu’une poule qui ne paraît plus avoir aucun souvenir des sensations visuelles et auditives , après V ablation des lobes cérébraux , pourrait cependant bien avoir d’autres souvenirs , puisque la mémoire des mots n’a pas entièrement disparu chez l’homme dont les lobules antérieurs ont été grièvement et profondément lésés.
De même , sans doute , vous concluez , d’après ce qui s’est passé dans la poule à laquelle on enlève les lobes cérébraux , que l’homme
1 Nosographie , T. IV , p. 6-9.
616 OEUVRES DE ST MIL
pourrait encore avoir des perceptions visuelles et auditives, mais qu’il n’aurait aucun souvenir de ces perceptions. Toutes ces conclusions nous semblent très-peu rigoureuses, et voici pourquoi :
1° Il s’agit d’espèces différentes, et aussi différentes que l’homme et la poule. Or , on sait que les mêmes opérations n’amènent pas toujours lft mêmes résultats , même chez les animaux , et chez des animaux de même espèce1.
2° il y avait d’autres expériences à faire encore sur la poule et sur d’autres animaux , pour s’assurer si les sensations de l’odorat, du goût , du toucher, subsistaient également après l’ablation des lobes cérébraux, avant de nous dire que les sensations auditives et visuelles étaient seules conservées.
3° La situation est fort différente dans le cas de la poule et dans celui de l’homme : on enlève à la poule les deux lobes cérébraux ; l’homme présente seulement des lésions graves et profondes aux lobules antérieurs.
4° La différence dans les résultats n’est pas d’ailleurs aussi grande qu’on nous le dit. Si la poule ne parle pas, si elle n’a pas conservé la mémoire des mots , elle caquette , elle chante encore. Il est vrai que cette opération peut être instinctive et sans souvenir aucun ; mais le souvenir des sons n’est pas impossible ici , et rien ne démontre qu’il n’existe pas.
3° Nous ne comprenons pas bien quelle différence on met ici entre la parole proprement dite et la mémoire des mots, s’il s’agit de la mémoire des mots comme signes,. et non des mots comme sons purs et simples. Gomment encore l’articulation des sons reste-t-elle possible quand la parole proprement dite ne l’est plus ? De quoi donc se compose la parole , sinon de sons articulés destinés à exprimer la pensée ? Il y a dans ce passage une obscurité sur laquelle nous n’insisterons pas , puisque nous n’avons pas à deviner la pensée de l’auteur.
6° M. Gerdy , d’après M. Bouillaud , reconnaîtrait aussi à l’animal qui a subi l’ablation des lobes cérébraux, le pouvoir d’exécuter divers mouvements spontanés ou instinctifs, et même des mouvements volontaires. Gela suffit sans doute pour prouver qu’on ne peut regarder les
Voir Magendie , Leçons , etc. passïm.
lobes cérébraux comme la faculté organique du mouvement; mais on se tromperait si l’on croyait à l’existence de mouvements volontaires proprement dits chez les animaux. C’est avec raison , du reste , que M.Gerdy confond les mouvements spontanés des animaux avec les mouvements instinctifs, du moins en ce qui regarde la vie de relation.
7° Quant à l’action que peuvent avoir les lobes cérébràüx dans la coordination des mouvements , elle ne peut se conclure de l’absence de cette coordination dans la parole, par les raisons suivantes : 1 0 L’impossibilité agencer des sons de manière à former des mots et des phrases, peut tenir à l’impossibilité de penser. Il faudrait donc s’assurer si l’homme qui ne peut plus parler dans ce cas , peut encore penser. 2° Il faut distinguer entre la coordination des mouvements et les mouvements eux-mêmes. Si ce sont là deux fonctions distinctes, comme le prétend M. Flourens , il suffit que le mouvement de la parole soit impossible , pour que l’organe de la coordination n’y ait plus rien à faire , sans toutefois qu’on puisse en conclure qu’il ne préside pas à la coordination des mouvements de la parole comme aux autres. C’est donc par des arguments plus décisifs qu’on pourrait attaquer utilement la théorie de M. Flourens. 3° Il y a des mouvements plus ou moins compliqués , et si ceux qui sont nécessaires à l’articulation de certains sons doivent encore être regardés comme assez complexes , on ne voit pas pourquoi ils ne s’expliqueraient pas encore par l’influence du cervelet.
Pour démontrer que le cervelet ne jouit pas de la faculté que lui attribue M. Flourens , ou qu’il n’en jouit du moins ni exclusivement ni à tous les degrés, il faut prouver qu’en l’absence du cervelet, il y a encore tels ou tels mouvements complexes , organiques ou spontanés , soit , par exemple , le mouvement par lequel l’animal se roule , celui par lequel il tourne sur lui-même, cet autre qui lui fait décrire des cercles comme fait un cheval dans un manège , cet autre qui le porte en avant, cet autre encore qui le fait marcher à reculons. Tous ces mouvements sont très-complexes, et les organes qui les exécutent doivent agir de concert pour les produire. Il y a donc là coordination; et si le cervelet n’est pas nécessaire, dans la théorie deM. Flourens,
1 M. Bouillaud semble bien être de notre avis en ce point , comme on va le voir par les rectifications qu’il va opposer à l’opinion de M. Flourens.
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pour les produire , cet organe ne rend pas raison de tous les mouvements coordonnés 1 .
Entend-on par coordination des mouvements , leur appropriation à un but raisonnable dans l’homme à un but instinctif dans l’animal?
A la bonne heure. Mais alors il faudrait ne faire résider le cervelet qu’à la coordination des mouvements spontanés de l’animal ou des' mouvements volontaires de l’homme. Et encore , l’exemple de la jeune fille de onze ans qui manquait de cervelet et dont les mouvements n’avaient rien eu de désordonné , prouverait-il péremptoirement que le cervelet n’est pas absolument indispensable à l’existence des mouvements les plus complexes et les plus libres.
Et cependant les idées de M. Flourens, par rapport aux fonctions attribuées au cervelet, sont adoptées, même par ceux qui en contestent l’exactitude. C’est ainsi que M. Bouillaud reconnaît que «le cervelet préside, comme l’a reconnu le premier M. Flourens, à la coordination des mouvements , quoique pas d’une manière aussi absolue que le prétend cet expérimentateur. M. Bouillaud restreint cette fonction aux actes de la station et de la progression. Ces deux actes 'ne sont pas distincts, mais momentanément bouleversés seulement par l’irritation du cervelet. On observe des sauts , des culbutes , des pirouettes et autres mouvements bizarres très-rapides. Une lésion profonde de l’organe , sa destruction fait perdre à l’animal la faculté de se tenir debout et de marcher; mais il peut encore exécuter des mouvements partiels et remuer ses membres dans tous les sens 1 . »
Mais M. Bouillaud irait lui -même trop loin , du moins d’après M. Magendie 2, en refusant toute sensibilité au cervelet.- Il convient toutefois que des perturbations profondes sont la suite de la lésion de cet organe. Il résulte, dit-il, des expériences de MM. Magendie, Flourens , Lafargue et Longet , que si l’un des pédoncules cérébelleux moyens est coupé , l’animal roule sur lui -même selon l’axe de sa. longueur. Ce curieux phénomène a lieu également quand on divise, un peu en dehors de la ligne médiane , le pont de Varole , c’està-dire les fibres transversales et superficielles de la protubérance. Le mouvement de rotation a lieu dans un sens en quelque sorte
1 Bouillaud , Nosographie , T. III , pag. 612-614.
2 Leçons, etc., T. 1, p. 179 et 180.
croisé , ou de droite à gauche si le pédoncule droit est coupé , ou de gauche à droite si c’est le gauche. . . .
« Si l’on coupe un des pédoncules cérébraux immédiatement audevant de la protubérance , ou un peu au-delà , les animaux soumis à cette opération exécutent un mouvement circulaire ou de manège , qui a toujours lieu du côté opposé à la lésion , comme dans la section de l’un des pédoncules cérébelleux moyens 4 . »
En prenant toutes ces expériences relatives au cervelet , on arrive à cette conclusion générale, que si cet organe n’est pas absolument indispensable au mouvement , et même à la régularité des mouvements , il y est néanmoins pour beaucoup ; mais il n’y est pas pour tout , car on voit les mouvements cesser ou devenir très-désordonnés lorsqu’on attaque certaines parties inférieures du cerveau. C’est ainsi que « les couches optiques doivent être considérées principalement comme des centres d’innervation locomotrice , suivant les expériences de M. Longet. Enlevez, dit-il, chez un lapin les deux hémisphères cérébraux, puis les deux corps striés eux-mêmes, et la station , ainsi que la progression , seront encore possibles ; mais à peine aurez-vous supprimé la couche optique droite , par exemple , que l’animal tombera sur le côté gauche , et vice versa. L’action des couches optiques est également croisée chez l’homme. ®
Bien qu’excessives peut-être , les opinions de M. Flourens sur les fonctions «de l’encéphale doivent être connues. Ses expériences tendraient donc à prouver ces quatre points :
4° Les facultés intellectuelles dépendent du cerveau ;
2° La faculté S’équilibrer le mouvement, du cervelet ;
3° La sensibilité et le mouvement lui - même , de la moelle 'épinière;
4° Le principe de la vie , enfin, aurait son siège ou sa condition dans la partie moyenne de la moelle allongée , qu’il appelle le nœud vital.
De plu^ les facultés s’éteindraient progressivement dans cet ordre*.
Cet illustre physiologiste ne paraît pas avoir changé de sentiments, car il nous dit dans un écrit bien postérieur : « Dans mes expériences
1 Nosographie, T. III, p. 610.
2 Journal des savants, avril 184.1.
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sur le système nerveux , je suis parvenu à localiser bien des forces : j’ai localisé la motricité dans certaines fibres des nerfs et de la moelle épinière , la sensibilité dans certaines autres , la coordination des mouvements de locomotion dans le cervelet, Y intelligence dans les lobes ou hémisphères cérébraux; la foree même de la vie, la force pure et simple de la vie , dans ce que j’appelle le nœud vital. Toutes ces forces sont également obscures ' . »
Alors même que les résultats dont parle M. Flourens seraient de tous points incontestables, les explications qui en sont implicitement données par l’auteur ne seraient pas littéralement admissibles. En effet, il confond le mouvement , la sensation , la pensée avec la motricité, la sensibilité et l’intelligence , avec les causes organiques ou occasionnelles des phénomènes , et avec leur cause efficiente et véritable.
Ne prenons dans chacune de ces séries de choses que l’un désunis éléments qui, la composent : par exemple , le mouvement . On peut bien s’assurer que tel organe ou tel tissu se met en jeu dans telle circonstance physiologique ; mais autre chose est le mouvement, autre la cause motrice , autre la condition organique de Faction de cette cause. Vous constatez, je suppose , qu’en excitant telle partie de la moelle épinière , on détermine un mouvement dans un certain membre," soit. Mais, outre qu’il peut se faire que la vertu motrice de la moelle épinière dépende du cerveau1 2, et que cette propriété cérébrale soit à son tour l’instrument pur et simple d’un agent inorganique , il est toujours inexact de dire que la motricité est localisée. Une cause comme cause , et le mot motricité 3 ne veut sans doute pas dire autre chose ici que force motrice , ne peut être localisée , parce qu’une force véritable n’a rien à démêler avec l’étendue , et
1 Journal des savants, septembre 1853, p. 532. — Nous parlerons ailleurs d’un ouvrage encore plus récent du même auteur : De la vie et de l’intelligence, ou les mêmes doctrines sont amplement reproduites.
2 C’est ainsi que l’ont entendu MM. Foville et Pinel- Grand-Champ, qui ont considéré la substance blanche du cerveau comme affectée aux mouvemeiîifs dont elle peut être le principe, et la substance grise ou corticale comme destinée aux fonctions intellectuelles. — M.Bouillaud, Nosographie, T. IV, p. 10.
* Mot dont la formation pèche contre l’analogie, puisqu’il indique l’activité par son radical et la passivité par sa; désinence.
APPENDICE, etc.
que les nerfs moteurs de la moelle épinière ne sont pas plus des causes efficientes ou proprement dites que quelque autre partie du corps que ce puisse être , bien qu’ils soient des causes instrumentales.
Ai-je besoin de dire que la sensibilité, comme capacité d’être affectée agréablement ou désagréablement , et l’intelligence , comme faculté de connaître , se laissent bien moins localiser encore que la faculté de mouvoir ?
Il faut donc entendre le langage de M. Flourens et de la plupart des physiologistes comme il demande à l’être , c’est-à-dire ne voir dans la motricité , la sensibilité et l’intelligence localisées , que des conditions organiques de la locomotion , de la sensation et des idées , ou tout au plus le siège où ces phénomènes spirituels semblent se manifester.
Il serait encore plus inexact de faire de ces trois causes , considérées dans leur essence , comme trois foyers d’action , comme trois forces substantielles , réelles et distinctes. C’est pourtant ce qu’insinue ailleurs le même physiologiste. C’est prendre les fonctions diverses d’une même cause pour cette cause même, et la multiplier non-seulement sans raison , mais contre cette raison péremptoire de l’unité de la force motrice , sentante et pensante en nous , unité invinciblement proclamée par celle du moi, comme centre unique et indivisible d’où tout part en nous et où tout aboutit.
C’est l’opinion professée par un physiologiste du premier mérite , qui a sur la plupart des autres naturalistes l’avantage d’être plus familiarisé avec les phénomènes psychiques , et de mieux comprendre toute la différence qui existe entre une cause instrumentale et une cause efficiente : nous voulons parler de J. Muller, qui repousse toute localisation du principe sentant , pensant et voulant ; qui n’en admet point la divisibilité , et qui ne voit dans les organes que des conditions physiologiques des phénomènes spirituels. « Rien ne nous autorise , dit-il , à admettre dans le cerveau des organes ou des départements particuliers qui soient consacrés aux opérations diverses de l’esprit , ou à considérer ces opérations elles-mêmes comme autant de facultés spéciales de l’âme. Ce ne sont que des modes d’action d’une seule et même force, quoique la clarté de la conception, la profondeur de la pensée et la vivacité de la passion soient modifiées par des changements matériels du cerveau, et que l’intégrité de cet organe soit
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indispensable pour la conscience ; cependant la vie intellectuelle ne saurait être expliquée par des changements matériels qui surviennent en lui : on doit la regarder comme une activité tout-à-fait indépendante de la matière 1 . »
Il est regrettable que Muller ne soit pas toujours aussi fermement spiritualiste , et qu’il dise , par exemple , que l’âme a besoin de l’organisation pour exister comme conscience 2 ; ce qui est vrai cependant si l’on n’entend parler que de la conscience de l’homme comme composé d’un corps et d’une âme. Mais comme il n’est pas certain que l’âme doive toujours être unie à un corps , quoi qu’en ait dit Leibnitz , rien ne prouve que , dans sa condition d’âme séparée du corps , elle doive être sans pensée.
Nous croyons donc pouvoir ici nous séparer de Muller , d’autant plus que ce n’est point là précisément une question de physiologie. En physiologie même , le psychologue , qui ne peut guère expérimenter, fera sagement de garder une certaine réserve, et de n’accepter le témoignage des plus grands maîtres eux-mêmes qu’avec une extrême circonspection , puisqu’ils sont loin d’être d’accord. Nous ne devons point oublier les paroles de l’un des physiologistes les plus autorisés : « La pathologie cérébrale se prostitue en quelque sorte à toutes les opinions , témoigne servilement pour ou contre toutes. Elle est si riche de faits , qu’elle n’en refuse à aucun système ; tout ce qu’on veut y voir, on l’y trouve ; tout ce qu’on lui demande , elle le donne. Selon la manière dont on l’interroge, elle conduit à l’erreur, au doute ou à la vérité 3. »
Ce que nous avons de mieux à faire , c’est donc de nous appliquer à la recherche des faits sur lesquels règne une sorte d’accord entre les hommes les plus compétents , sans toutefois dédaigner les opinions différentes , et sans négliger même les questions sur lesquelles le désaccord est encore entier. Dans les sujets obscurs et difficiles , l’esprit humain est d’abord réduit à tâtonner. Ce travail préliminaire, indispensable , mérite toute notre estime , puisqu’il est le plus ingrat; gardons-nous de le mépriser ou de le décourager. Une
1 Manuel de physiologie, T. II, p. 493.
2 Ibid., p. 485-487.
3 Anatomie et physiologie du système nerveux , T. I , p. vu.
APPENDICE , etc.
hypothèse en peut amener une autre déjà meilleure , et conduire à travers les chimères à une vraisemblance déjà précieuse.
Reprenons donc le fil de notre étude. Après avoir été quelque temps détourné par la doctrine un peu confuse des physiologistes, dont nous venons de parcourir provisoirement les opinions sur le rôle de l’encéphale et de ses parties principales dans les phénomènes de l’ordre spirituel, nous avions à rechercher plus spécialement quelle pouvait être l’influence de l’organisme sur les conceptions ou idées de la raison pure.
Qu’elles ne soient point abolies chez l’animal par la perte de l’encéphale , rien de plus simple, puisqu’elles n’existent pas chez eux et qu’elles y sont remplacées par des opérations instinctives qui nous abusent. Au surplus , comme l’instinct lui-même est profondément atteint dans la plupart des animaux soumis à ce genre d’opérations , il est vrai de dire qu’elle entraîne pour eux l’équivalent de la perte de la raison pour nous.
Si la perte de tel ou tel organe de l’encéphale , lors surtout qu’elle est lente et graduée , ne semble pas entraîner infailliblement la perte de la raison dans l’homme , mais plutôt affaiblir cette faculté à des degrés divers , ce n’est pas une raison de penser que l’encéphale pris dans son entier ne soit cependant pas un organe de la pensée la plus pure. Mais notons soigneusement deux choses : la première , que la nécessité absolue de cet organe pour la pensée en général , c’est-à-dire pour les phénomènes psychiques , et surtout pour cette partie spéciale de la pensée que nous appelons notions pures de la raison ou conceptions , n’est point démontrée ; la seconde , que le résultat serait le même , c’est-à-dire qu’il y aurait également absence de conceptions dans le cas où l’encéphale ne serait que la condition de la vie organique ou animale dans l’homme , et dans le cas où cet organe servirait d’instrument immédiat pour la production des conceptions.
C’est donc la même chose en apparence , que l’encéphale soit seulement une condition de la vie ou Y organe immédiat des conceptions ; dans un cas comme dans l’autre , elles seraient impossibles sans lui.
Mais au fond , cependant , les choses seraient fort différentes , puisque , dans le second cas, l’âme humaine ne pourrait pas penser,
OEUVRES DE STAHL
de sa pensée la plus propre même , sans le secours de l’organe > ou du moins qu’elle ne pourrait penser ainsi que dans son état d’union avec le corps qu’à cette condition; tandis que, dans le premier cas, elle pourrait absolument penser de la sorte sans le corps , mais qu’elle ne pourrait animer le corps , y remplir ses autres fonctions qu’à l’aide de l’encéphale.
Mais si l’on fait attention qu’un grand nombre de conceptions ne sont produites qu’à l’occasion des sensations et des perceptions , et que ces dernières , quoique absolument possibles dans l’âme sans l’intervention de l’organisme et sans l’action des choses extérieures sur lui , ne se manifestent cependant qu’à cette double condition , il en faudra conclure que sans l’organisme , et sans cette partie de l’organisme qui préside plus spécialement à la reproduction des sensations et des perceptions , une partie des conceptions de la raison n’aurait pas lieu.
Ce n’est pas à dire que les organes des sensations et des perceptions soient aussi les organes des conceptions qui les accompagnent ; bien loin de là : les sensations et les perceptions semblent seules être la condition de l’action de l’âme dans la production des conceptions qui se rattachent à ces deux sortes d’état. Il faudrait , pour que le cerveau , par exemple , fût l’organe de l’âme dans la production de certaines conceptions , des plus approchantes (le la perception , de celles que Kant appelait sensibilité ou intuition à priori , celles d’espace et de temps en un mot , que l’âme ne pût les produire sans l’intervention directe du cerveau , même après que cette partie de l’encéphale a déjà rempli une première fonction dans la production de la sensation et de la perception; il faudrait que mon cerveau fonctionnât d’une manière directe dans la production des conceptions qui font la plupart des idées que je cherche en ce moment à faire comprendre. Cela se peut, sans doute ; mais est-ce vraisemblable , lors surtout que je prends ces conceptions une à une, sans aucune intention de les arranger en une pensée suivie ?
Il ne faut pas confondre , comme on est extrêmement porté à le faire , Y influence avec la cause. Que mon âme , ma raison subisse l’influence de mon cerveau lorsqu’elle pense , qu’elle en ressente plus ou moins les entraves , c’est un fait. Mais qui peut dire que la fatigue cérébrale résultant de la pensée soit la conséquence du service
APPENDICE , etc. 027
rendu à l’âme par l’organe , ou la suite de la résistance qu’il présente à 1 action spirituelle de 1 ame ? Dans cette dernière hypothèse , la facilité et la difficulté plus ou moins grandes de la conception ne dépendraient nullement du service plus ou moins énergique et prompt du cerveau , mais tout au contraire des entraves ou moindres ou plus fortes qu’il apporterait à l’âme. Le meilleur cerveau pour l’âme ne serait plus celui qui l’aiderait le mieux dans la pensée pure , mais celui qui lui laisserait le plus de liberté d’action , qui interviendrait le moins dans les affaires les plus propres de l’âme. Le cerveau le plus défavorable à la pensée pure serait, au contraire, celui qui laisserait à l’âme le moins de liberté , qui tendrait toujours à la servir de la manière à lui propre.
C’est ainsi qu’on pourrait, à la rigueur, expliquer ce qu’on appelle l’influence du cerveau dans les affections intellectuelles résultant de l’irritation ,;de la compression , d’une conformation vicieuse , de l’hydrocéphalie , des lésions organiques accidentelles.
Une exaltation plus ou moins marquée , le délire , résulte de l’irritation. Le vertige, la torpeur, la défaillance, la perte de la connaissance, de la conscience, ou celle du souyénir au moins, sont les suites ordinaires de la compression. Une conformation vicieuse peut engendrer un défaut d’harmonie dans l’exercice des facultés , l’affaiblissement de quelques-unes, ou l’idiotie, qui est le presque anéantissement d’elles toutes. L’hydrocéphalie intérieure ou extérieure, suivant que le liquide compressif se forme dans le cerveau ou à sa surface externe, peut amener les mêmes affections; mais l’hydrocéphalie extérieure est beaucoup plus fréquente que l’autre. Ce qu’il y a de singulier dans les lésions , c’est qu’il en est qui sont favorables à certaines facultés: c’est ainsi, dit-on, qu’un savant bénédictin, Mabillon , ne devint un prodige de mémoire qu’à la suite d’une chute contre une borne où il faillit s’assommer.
On se tromperait , du reste , si l’on croyait que toutes les affections mentales tiennent à des lésions graves du cerveau ; il est trèsfréquent, au contraire, de rencontrer autant ou plus de désordres apparents dans l’encéphale des personnes qui avaient été fort raisonnables que dans celui des aliénés ; ou , si l’on aime mieux , les cerveaux d’aliénés ne présentent souvent pas plus de lésions apparentes que ceux des hommes sains d’esprit.
OEUVRES DE STAHL
Un autre fait qui mérite une attention toute spéciale , c’est que le dérangement des facultés intellectuelles est si loin de pouvoir être attribué toujours à une lésion organique , qu’on ne peut tout au plus le rapporter qu’à un vice dans les fonctions des nerfs , puisqu’il n’est pas rare de voir des aliénés recouvrer toute leur raison quelques heures avant la mort. «Une modification matérielle du cerveau ne pourrait ainsi s’évanouir » , dit avec raison M. Magendie 1 .
Il ne faut pas non plus accorder trop d’importance à la configuration, au volume et au poids de l’encéphale. Nulle différence appréciable souvent sous ce triple aspect entre le cerveau d’un fou et celui d’un sage 2. Le front de Montesquieu, aussi projeté en arrière que celui d’un Éthiopien ou d’un Malais , n’était pas moins celui d’un homme de génie, et tel autre front d’un angle de 90 degrés ou davantage n’est que celui d’un imbécile.
Pourquoi la baleine , qui a près des 2/s de plus de cerveau en poids que l’homme le plus intelligent, a-t-elle moins d’esprit que le renard ou le chien? Qu’importe qu’elle ait moins de cerveau que l’homme proportionnellement au poids de son corps? La pensée estelle donc plus difficile à effectuer dans une masse de 25 mètres de long que dans une de 4 mètre et quelques fractions de mètre? Calculer le poids du cerveau par rapport à la masse du sujet , au lieu de comparer cerveau à cerveau quant au poids, c’est donc sortir de la question. Si c’est le cerveau qui pense, ou même s’il est l’instrument sine quâ non de la pensée, et que la force et l’étendue de la pensée doivent être proportionnées au poids du cerveau ou à son volume , il est nécessaire qu’un cerveau plus pesant ou plus volumineux, quelle que soit l’espèce qui le porta, pense avec plus d étendue et de profondeur . Et alors c’en est fait de la supériorité de l’homme.
Veut-on , au contraire , que la qualité , le type ou la contexture du cerveau soit ici pour quelque chose, pour beaucoup, pour tout même ? A la bonne heure ! mais qu’on ne nous parle plus d’angle facial , ni de volume , ni de poids absolu ou proportionnel , ou qu’au moins on ne mette tout cela qu’en seconde ligne.
1 Leçons sur le système nerveux, T. Ier( pagi 93 > 94 |9q
2 M. Lelut, Rejet de l’organologie, pag. 7, H.
APPENDICE, etc.
Si de l’intelligence nous passons à la sensibilité, nous reconnaîtrons, avec Magendie et d’autres physiologistes, que les deux tiers supérieurs de l’encéphale , et peut-être davantage , peuvent être enlevés sans que le sujet témoigne aucune souffrance, mais qu’il n’en est pas de même pour les parties inférieures. Les expériences faites sur les nerfs sensitifs du système cérébro-rachidien, et par conséquent sur la moelle épinière , prêtent à la même conclusion , puisque , séparés de l’encéphale , ils ne peuvent plus servir à la sensation.
Bien plus , la sensation s’opère sans eux , à l’aide de la portion centrale du nerf qui subsiste encore , par suite d’une impression du dehors ou par l’action seule du cerveau sur les extrémités internes des nerfs, ou peut-être encore sans elle (quoique moins vraisemblablement), au point de faire éprouver des douleurs dont le siège semble être encore dans des membres depuis long-temps séparés du tronc. Ce sont des sensations subjectives, dit-on. Je le veux; mais elles ne sont ni moins réelles , ni moins indépendantes des extrémités originellement périphériques des nerfs auxquelles on les rapporte. Cette relation , fatalement conçue par le moi, est donc un effet de la liaison du corps et de l’âme , de la loi qui préside à la localisation apparente de déterminations du moi , déterminations qui ne sont réellement que dans l’âme.
Si déjà la sensibilité commence à se dégager ici de l’organisme , elle s’en montre on ne peut plus indépendante , du moins en apparence , lorsque le plaisir ou la peine ont une cause toute spirituelle , une idée , une idée rationnelle pure , comme celles d’utile et de nuisible , de beau et de laid , d’honnête et de deshonnête , de juste et .d’injuste, de vrai et de faux, etc.; d’où l’on voit que si le cerveau doit intervenir dans les sentiments , c’est de la même manière qu’il intervient peut-être dans les conceptions de la raison pure. Mais rien ne prouve cette intervention immédiate.
Mais il paraît bien certain que si le système nerveux intervient dans le sentiment , ce n’est point le même que celui qui préside aux sensations : en effet, la paralysie des nerfs de la sensibilité physique, quand elle ne va pas jusqu’à éteindre la vie , quand le moi persiste , n’empêche point la sensibilité morale ; loin de là , puisque les malheureux paralytiques , qui ont conscience de leur état , des peines
650 OEUVRES DE StÂHL.
qu’ils donnent à ceux qui les entourent de soins , y sont très-sensibles.
Nous observons un phénomène tout semblable dans l’activité intellectuelle comparée à l’activité organique, c’est-à-dire entre la volonté et le mouvement. Les nerfs moteurs , séparés de l’encéphale où frappés d’une lésion grave dans quelque point de leur étendue , ne peuvent plus servir au mouvement dans toute la partie au-dessous dii point lésé ; la partie supérieure peut fonctionner encore , et toujours ainsi , en faisant remonter la lésion jusqu’à l’origine centrale de ces sortes de nerfs. Mais si la lésion atteint l’extrémité centrale , alors paralysie complète , mais paralysie du mouvement seule ; l’activité intellectuelle ou volontaire reste entière. Il faudrait un autre genre de lésion , celle du cerveau , pour que la volonté fût empêchée ; ët peut-être qü’alors encore elle ne l’est qu’indirectettient, c’est-à-dire parce que la vie animale, qui est comme le support de la vie intellectuelle , së trouve atteinte. C’est encore pis si la vie organique , base de la viè animale elle -même , n’est plus possible.
Il ne faut pas oublier cependant qu’il est des animaux privés d’encéphale en qui l’on ne peut méconnaître de la sensibilité et de Pinstirict : tels sont les mollusques , les insectes , etc. , et que la sensibilité physique , ainsi que le mouvement spontané , ne sont point en raison des nerfs , puisqu’il y a des parties dépourvues de nerfs , de nerfs visibles du moins, qui sont parfois d’une sensibilité extrême j et qu’il en est d’autres, au contraire , qui , tout en renfermant beaucoup de nerfs , sont insensibles ou doués seulement d’une sensibilité vague dans l’état de santé. Tels sont, d’une part d’abord, le tissu cellulaire, les méninges, les cartilages, les os, la moelle ; d’autre part, la plèvre, le mésentère , le tube intestinal , le cœur, etc. 1 . On sait que le grand sympathique est fort peu sensible, si tarit est que la sensibilité qui s’y manifeste ne soit pas due à des filets du système encéphalo-rachidien.
On a remarqué aussi que des mouches auxquelles on a enlevé la tête continuent de marcher ou de voler, que des guêpes privées de la même partie du corps dardent encore leur aiguillon , et que des sauterelles guillotinées ne laissent pas dé s’accoupler. Des tortues , des poissons et d’autres animaux à sang froid peuvent survivre
1 Gioja, Ideologia, T. I, p. 135-136.
APPENDICE, etc. 631
plusieurs semaines à l’ablation totale du cerveau ; des canards et des pigeons supportent une opération analogue sans perdre entièrement la faculté de sentir et celle de se mouvoir d’eux-mêmes.
Si , dans l’état de complète formation des animaux vertébrés , la sensibilité et le mouvement n’ont lieu qu’à la condition qu’il n’y ait pas solution de continuité entre les nerfs et le cerveau, à une époque moins avancée une sorte de mouvement, celui de la formation organique, paraît. s’accomplir en dehors de ces conditions , que le système rachidien se forme ou non dans toute son étendue à la fois. S’il se forme pour ainsi dire sporadiquement sur un point , sur un autre , et qu’il tende à s’unir de la périphérie au centre et du centre à la périphérie , ou que , dans le même temps et sur tous les points du système , il y ait action simultanée ; toujours est-il que cette action formatrice ne peut , dans son premier moment , s’expliquer par l’influence du système nerveux.
Plusieurs raisons d’ailleurs semblent prouver, indépendamment de l’observation , qui serait ici d’accord avec le raisonnement déduit d’autres données , que la formation des nerfs est sporadique , qu’ils ne naissent point du centre cérébral , pas plus que le centre cérébral n’en est la terminaison , et n’en forme à ce titre un ganglion ou un plexus terminal (suivant qu’on l’envisage par sa partie supérieure ou par sa base). En effet , si les nerfs partent du cerveau , comment peuvent-ils exister indépendamment de cette origine centrale , nonseulement chez les animaux qui sont dépourvus de ce centre nerveux, mais naturellement encore chez ceux qui n’en sont privés qu’accidentellement , comme les acéphales des mammifères ? N’est-il pas singulier encore que les nerfs de la région lombaire soient plus volumineux que ceux de la région dorsale et de la cervicale , quoique plus éloignés de leur origine 1 ?
Si ce mode de formation des nerfs était le véritable, ce serait un argument de plus contre le système de la préexistence des germes, et pour celui de la formation du germe lui-même par le principe vital. Mais quel que soit le mode de formation auquel on s’arrête, il demeure toujours certain qu’il y a un acte de formation ou de
1 Voy. Burdach, Traité de physiologie , T. III, p. 411; Gioja, ldeologia, T. I, p. 133.
OEUVRES DE STAHL
développement qui ne peut s’appeler un mouvement proprement dit , et qui s’exécute par une force naturelle où la sensibilité et l’irritabilité ne sont pour rien.
Il faut se garder de confondre avec la sensibilité et le mouvement deux autres phénomènes analogues : Y irritabilité et la contractilité. L’irritabilité est indépendante des nerfs, puisqu’elle s’observe dans les plantes comme dans les animaux. Le tissu musculaire est éminemment contractile, lors surtout qu’il est muni de nerfs; il n’est pas même nécessaire que ces nerfs communiquent avec le centre cérébral. Cependant le défaut de communication avec cet organe est loin d’être favorable au phénomène de l’irritation , sans doute parce que les nerfs sensitifs, en communication avec le centre cérébral, sont la condition de la durée de la vie organique. Certains nerfs euxmêmes, ainsi pris isolément, sont irritables aussi , mais à un bien plus faible degré.
L’irritabilité n’est point la sensibilité , et ne se manifeste que par un mouvement de contraction aussi étranger à la spontanéité, et à la volonté surtout, que l’irritabilité même. L’irritabilité et la contractilité sont donc deux phénomènes propres à la vie organique , et qui , soit en s’accomplissant chez les animaux comme chez les végétaux , n’arrivent pas jusqu’à la conscience et n’en partent pas.
Comme l’irritabilité et la contractilité se tiennent à titre présumé de cause et d’effet ; comme l’irritation ne nous est connue que par la contraction ; comme la dénomination d’ irritabilité fait supposer involontairement dans l’organe irritable une certaine susceptibilité qui ne ressemble pas mal à la sensibilité ; comme , enfin , des physiologistes s’y sont trompés et s’y trompent encore , malgré les explications de Haller, au point de supposer dans les tissus contractiles une sensibilité latente , et dans les ganglions du sympathique , ou dans les autres parties du corps qui se meuvent sous l’influence d’une irritation quelconque , mais dont nous n’avons pas conscience , un foyer de sensibilité propre , une sorte d’âme locale ; il nous semble qu’il conviendrait de ne plus employer le mot d’ irritabilité et de le remplacer par celui de contractilité. Celui-ci n’indique que l’aptitude de l’organe ou du tissu à se contracter, sans rien préjuger sur la cause de la contraction elle-même; il ne dit donc rien que de connu et de certain.
APPENDICE, etc.
§ II. Influence du corps sur quelques opérations de V entendement en particidier.
Tout ce qui porte au mouvement, à la distraction, à la légèreté est un obstacle à la fixité de l’esprit. D’un autre côté, l’insensibilité , l’indifférence, en laissant l’esprit tranquille , ne le provoquent point. Une grande sensibilité est très-mobile, sans doute; mais aussi elle est facilement impressionnable. En général, les esprits froids ou les esprits passionnés, ardents, les constitutions lymphatiques, bilieuses , sont ou plus difficiles à distraire , ou plus appliquées et plus tenaces. Les constitutions sanguines et les nerveuses, plus faciles à émouvoir, sont bien moins fixes.
Les habitudes font beaucoup encore : les hommes dont les muscles sont généralement plus exercés que le cerveau , sont peu capables d’une attention forte et soutenue. Aussi nos pieux paysans sont-ils peu sensibles à l’éloquence de nos Massillons de campagne , surtout pendant la saison des travaux des champs.
On a cru remarquer que les constitutions lymphatiques des hommes du Nord ont généralement plus d’aptitude pour les langues et les travaux d’érudition que les constitutions contraires des hommes du Midi , et qu’ils ont plus de mémoire. Ne serait-ce pas plutôt qu’ils travaillent davantage , que la nature extérieure les altère moins , les tient plus renfermés dans leurs habitations et au-dedans d’euxmêmes , les rend plus méditatifs, en un mot? Si les hommes du Nord ont plus de mémoire que ceux du Midi , ils ne semblent pas avoir moins de jugement et de raison , deux choses qui ne vont pas toujours ensemble.
Une remarque plus fondée , c’est que la mémoire de l’enfance est plus vive , plus nette , plus sûre , plus tenace que celle des autres âges ; que les petites filles surpassent les petits garçons pour la mémoire mécanique ou non raisonnée. Cett^ faculté tient-elle, comme on le suppose , à la nature plus molle du cerveau dans l’enfance et dans la femme , ou plutôt à l’intérêt tout particulier avec lequel l’enfant observe tout ce qui est encore nouveau pour lui ? L’attention est pour beaucoup dans le souvenir, et dès que , par l’habitude ou par suite de préoccupations , notre esprit devient exclusif , il
634 OEUVRES DE StAHL.
est naturel que nous n’ayons de mémoire que pour ce qui nous intéresse.
La mémoire est, du reste,. la faculté qui semble, quant à la matière du souvenir, dépendre plus spécialement du cerveau.
Et d’abord , les perceptions qui font image , celles de la vue ou celles qui semblent se graver dans l’esprit par le rhythme , la mesure et le ton combinés , comme le chant , se retiennent plus facilement que les perceptions ou les sensations plus obscures , plus animales. Cette différence peut s’expliquer aussi bien, et peut-être mieux encore , par l’intervention plus marquée de la raison dans les perceptions supérieures de l’ouïe et de la vue , que par une action plu^ puissante du cerveau , et surtout que par des traces ou plus nettes ou plus profondes , ou par des mouvements plus prononcés et plus faciles à reproduire ; d’autant plus , en effet , que personne n’a vu des traces ou des mouvements de cette nature.
Expliquera-t-on plus aisément par l’action du cerveau la facilité plus ou moins grande avec laquelle nous retenons telle ou telle espèce d’idées? Ces spécialités en fait de mémoire ne s’expliqueraient-elles pas aussi bien par la constitution intellectuelle et par les habitudes de l’esprit ?
Comment encore expliquer le souvenir dès perceptions ou des idées par l'organe vrai ou supposé qui préside à leur acquisition , comme on le prétend dans le système de Gall , quand on voit des hommes doués d’une vue excellente et manquer de la mémoire des perceptions visuelles ? Ne sait-on pas , d’autre part , que le souvenir des perceptions visuelles peut être très-vif, la partie de l’imagination qui y correspond très -ardente chez des aveugles ? Démocrite , Homère , Milton en sont la preuve. Que devient dès-lors l’assertioii de Darwin , qui prétend expliquer le souvenir des perceptions par la reproduction des mouvements nerveux des organes , du dehors au dedans ? Au contraire , il peut y avoir souvenir sans reproduction des mouvements dans les sens externes , comme il peut y avoir oubli avec faculté de reproduire ces mouvements.
On peut perdre la mémoire des mots sans perdre celle des choses ou des idées correspondantes : preuve que les idées sont indépendantes du langage ; que le souvenir des idées des choses , aidé sans doute par l’imagination , par le sentiment , ou de quelque autre
APPENDICE, etc.
manière , est par là mêiné plus tëiiace que 1er souvenir des inots , qui n’est pas soutenu par les mêines moyens ou le même intérêt. On a vu des personnes , à la suite d’une maladie , sans souvenir aucun de leur propre langue , obligées de s’exprimer par signes comme des sourds-muets , quoiqu’elles eussent recouvré la faculté de lire, dans un degré très-limité , par exemple , les prières du soir et du matin , sans , du reste , pouvoir se rappeler les mots qu’elles avaient lus , quand ils n’étaient plus sous leurs yeux.
Yoilâ donc des intelligences qui ne peuvent plus aller des idées aux mots , mais qui peuvent aller des mots qu’elles lisent ( ou Sans doute aussi qu’elles entendent), mais dans des limites très-restreintes, aux idées.
Un phénomène analogue , c’est celui d’une personne qui apprend une langue étrangère par la lecture , et qui peut bien dire ce que signifie, dans sa langue maternelle, le mot en langue étrangère qu’il voit , mais qui ne peut faire l’opération inverse. L’association de ces deux idées n’a pas été réciproque; elle a deux sens; on n’est habitué qu’à un seul. Il en est de même de la récitation de l’alphabet ou de la table de Pythagore, en commençant par la fin.
D’autres fois la mémoire ne fait défaut que pour une. classe de mots, pour les substantifs communs et propires , tandis que les adjectifs sont rappelés fidèlement.
Un notaire avait oublié , à la suite d’une attaque d’apoplexie , jusqu’à son propre nom, celui de sa femme , ceux de ses enfants. 11 ne savait plus ni lire ni écrire ; mais il se rappelait les actes qu’il avait faits , et indiquait les casés où ils étaient déposés.
Une bizàrrerie plus étrange, c’est de ne savoir plus lire et de savoir eifcore écrire.
Il en est aussi qui ont oublié la vraie signification des noms , et qui , par exemple , demandent leurs souliers ou une armoire quand ils veulent leur montre ou leur tabatière. Un genre d’affection analogue est celui qui fait transposer les lettres d’un mot de manière à dénaturer les expressions.
Enfin , il y a des mémoires qui ne se rappellent que les mots comme sons, sans y attacher d’idées, ou qui sont fort peu sûres des idées qu’ils expriment. Les personnes qui sont dans ce cas, ne peuvent pas se faire entendre; elles se perdent dans des phrases inintelligibles.
OEUVRES DE STAHL
Ce n’est pas toujours ce qu’on sait le mieux qui s’oublie le plus difficilement : ainsi , l’on voit des cas d’épilepsie ou d’apoplexie qui emportent la mémoire des mots de la langue maternelle , et laissent subsister le souvenir de ceux d’une langue morte ou d’une langue étrangère apprise dans l’enfance. Y aurait-il donc autant de facultés cérébrales qu’il y a de langues possibles , ou la différence dans le souvenir des unes et des autres ne tiendrait-elle pas plutôt aux habitudes intellectuelles , au degré d’attention apporté au langage , et , si l’on veut encore , aux mouvements plus familiers du cerveau dans l’acte de la parole , si tant est qu’il y ait mouvement ?
Puisqu’il y a une si grande différence entre un souvenir et un autre, quant à la matière , il est très-naturel qu’on en retrouve une non moins grande entre la mémoire et le jugement , bien que la mémoire fournisse au jugement ses matériaux ; aussi voit-on d’excellentes mémoires sans jugement, et de très-bons jugements avec des mémoires fort ingrates. D’où nous concluons deux choses : loque ce n’est pas plus l’organe de la mémoire et des perceptions qui compare et qui juge , que ce n’est celui qui perçoit ; 2» que psychologiquement on distingue avec raison le jugement d’avec la mémoire, et, dans la mémoire et le jugement, la matière d’avec la forme. Cette distinction trouvait déjà son application dans le phénomène des spécialités de la mémoire, car la différence dans la facilité relative du rappel ne tient point à la forme , mais uniquement à la matière. D’où l’on voit que la psychologie spéciale confirme nos idées sur la psychologie générale.
Parfois la mémoire subsiste quand la sensation , la perception et même le jugement font défaut. C’est ainsi que Baudelocque , dans une maladie , reconnaissait au son de leur voix les personnes qui le visitaient ( il avait perdu la vue ) , et n’avait aucun sentiment de son existence physique ; il ne croyait avoir ni tête , ni bras , ni corps en général. Une dame, mère de famille, avait oublié qu’elle était mariée , mère de plusieurs enfants , et ne pouvait consentir à le croire. Elle ne recouvra jamais le souvenir de la première année de son mariage. Elle oubliait qu’elle venait d’être saignée , quoiqu’elle eût fait les préparatifs de l’opération.
On a remarqué des mémoires qui étaient plus heureuses dans les aiso ns froides que dans les chaudes. Ce sont surtout les maladies
APPENDICE, etc. 657
qui agissent dans le souvenir, ainsi qu’on l’a vu plus haut déjà. Mais cette cause n’agit 'pas uniformément , parce qu’elle n’est pas elle-même uniforme : ainsi , le plus souvent la mémoire , quand elle est atteinte , n’est qu’affaiblie ; quelquefois elle est détruite en totalité ou en partie ; d’autres fois , mais plus rarement , elle s’en trouve fortifiée. Les épileptiques et les somnambules ne se rappellent généralement point ce qui s’est passé en eux pendant leurs accès. Certaines fièvres abolissent les souvenirs du passé et du présent. La peste d’Athènes , décrite par Thucydide, avait effacé dans l’esprit de quelques malades jusqu’à leurs propres noms.
La mémoire perdue peut revenir, mais rarement dans sa plénitude, et l’intelligence entière s’en trouve souvent affaiblie. Mais il est des maladies telles , que la mémoire exhume des souvenirs depuis long-temps oubliés , en même temps qu’elle laisse échapper le souvenir de faits plus récents et bien connus avant la maladie ; puis , par un retour à l’ordre naturel des choses, ces vieux souvenirs, un instant ravivés , disparaissent avec le retour de la santé , en même temps que les autres reviennent. D’autres fois , par exemple , dans un coup reçu à la tête , la perte de la mémoire ne porte que sur des évènements très-récents.
La mémoire peut encore recevoir des atteintes par suite d’affections morales trop vives ou imprévues , tels que la frayeur , la colère , les chagrins.
La contention excessive de l’esprit , comme le défaut habituel d’attention, produisent des effets analogues.
Quand les souvenirs reparaissent, ils suivent une marche inverse à celle de leur disparition : les souvenirs des faits qui ont été les derniers à s’évanouir sont les premiers à reparaître , puis ceux des qualités ou des mots qui les expriment ; viennent ensuite les noms communs , et enfin les noms propres 1 .
Quoiqu’il ne soit pas impossible , tant s’en faut , que le cerveau ait un rôle à jouer dans le souvenir , mais un rôle subordonné ou d’instrument, il est pour le moins aussi vraisemblable que les souvenirs , qui ont été d’abord des états de 1 ame accompagnés de conscience , lorsqu’ils cessent d’être présents à la pensée , au moi ,
Gioja , Ideologia, T. II, pag. 158-170.
OEUVRES DE STAHL
subsistent dans l’âme à l’état latent, pour donner conscience d’euxmêmes par le retour de l’esprit sur eux. Comment expliquer autrement que par un travail secret et spontané de l’âme, un souvenir qu’on a voulu susciter d’abord, qu’on a provoqué avec effort , et qui, long-temps rebelle et abandonné , se présente enfin comme de luimême à la conscience et semble lui dire : « Me voici ; il m’a fallu le temps nécessaire pour répondre à ton appel ; l’âme qui me retenait avec beaucoup d’autres de mes pareils , a dû m’évoquer à son tour et me faire monter insensiblement jusqu’à toi.» Que le cerveau intervienne ou non dans cette opération involontaire et secrète, toujours est-il qu’il ne peut agir que comme instrument, et qu’il n’est pas plus dépositaire des souvenirs qu’il n’est l’âme ou le moi, le principe pensant en général.
Or, nous ferons voir qu’il ne peut pas l’être. Il nous suffit de savoir pour le moment que le principe qui se souvient n’est pas différent du principe qui pense ou connaît tout d’abord.
Nous disons maintenant que si rien ne restait d’une connaissance passée dans le principe pensant quel qu’il soit , une fois que la conscience de cette connaissance aurait cessé d’être , nous serions toujours comme au début de la connaissance , c’est - à - dire que nous ne pourrions jamais rien apprendre , puisqu’en vain nous aurions eu autrefois des idées qui auraient disparu de notre conscience , attendu , par hypothèse , qu’elles n’auraient pas plus laissé de trace dans l’âme que dans le moi. Et si l’on dit que ce qu’il en reste dans l’âme c’est beaucoup moins ces idées elles-mêmes à l’état latent qu’une disposition plus grande à les reproduire , une habileté et un penchant à les replacer sous l’œil de la conscience , nous répondrons que cette vertu spéciale , que cette pensée habituelle ( d’habitus , habilitas J , par opposition à la pensée actuelle , nous suffit.
Notre distinction de l’âme et du moi nous fournit donc un moyen facile d’expliquer le souvenir latent , sans recourir à l’hypothèse absurde des traces dans le cerveau , ou à l’hypothèse évidemment contradictoire et fausse de la présence permanente , mais sans conscience , des souvenirs dans le moi , si affaiblie que puisse être cette prétendue conscience.
L’association des souvenirs , celle même des sensations et des
perceptions fournies par des organes divers , la comparaison qu’on en fait, le jugement qu’on en porte, et par-dessus tout le principe unique qui est le sujet de tous ces états , la cause de toutes ces opérations , ne permet pas de considérer le cerveau avec ses parties diverses , fonctionnant ou non séparément, comme étant ce sujet et cette cause. 11 faut un centre absolu d’états et d’opérations : un sensorium commune , s’il est organique , n’explique rien , et ne peut être tout au plus qu’un instrument de toutes ces pensées. Encore ne parlé-je point du flux incessant du corps , de sa disparition intégrale et de son renouvellement complet environ tous les sept ans , suivant certains physiologistes , ni de l’impossibilité physiologique que nos souvenirs pussent remonter jamais au-delà de cette période dans cette hypothèse.
L’imagination poétique ou créatrice , qui est un composé de souvenirs et de conceptions , ne peut donc pas plus être l’œuvre immédiate du cerveau que les souvenirs et les conceptions elles-mêmes. Il n’est pas douteux cependant, qu’alors même que le cerveau n’interviendrait point ici comme organe , il n’exerce une influence marquée sur ces opérations particulières de l’esprit comme sur toutes les autres.
Autant donc son action comme cause efficiente est nulle , autant encore son intervention comme cause instrumentale est douteuse en beaucoup de cas , autant son influence est certaine dans tous. Quelle que soit la nature de nos travaux intellectuels , toutes nos dispositions corporelles , et par suite nos dispositions cérébrales , agissent d’une manière très-sensible sur la nature et le cours de nos idées et de nos sentiments. Un jour les idées, les pensées se présenteront avec abondance et dans un ordre parfait; elles seront justes , faciles, claires, profondes, étendues , pleinement satisfaisantes , en un mot. La parole en sera la fidèle expression ; elle en reproduira sans peine, avec lucidité , avec élégance, avec force et bonheur, tous les caractères. Un autre jour les pensées, et des pensées de même ordre, se feront prier pour venir, ou même n’apparaîtront point malgré tous nos efforts , ou bien elles manqueront de justesse , de clarté , de précision , d’éclat , de profondeur ou d’étendue ; et le langage , à son tour, révélera toutes ces misères. C’est là ce que nous surprenons chaque jour en nous-mêmes. Quelle différence n’apercevrions-nous
OEUVRES 1)E STAHL
pas si nous pouvions un "instant comparer notre situation intellectuelle avec celle des autres hommes , en passant de la pensée si puissante d’un Newton , d'un Leibnitz ou d un Kant , a la pensée si débile de l’homme de peine , sans culture intellectuelle , à celle du pâtre qui passe sa vie presque entière avec son troupeau !
Mais cette influence n’est' pas celle du cerveau seulement ; c’est celle encore de tout le reste du corps par le cerveau si l’on veut , celle même du monde extérieur par le corps entier.
C’est dans le sens qu’on vient de dire que le style est l’homme , bien plus que dans le sens moral : il est bien plus facile d’afficher la santé de l’âme qu’on n’a pas , de dissimuler les vices dont on souffre , que de montrer des qualités intellectuelles qu’on ne possède point , ou de consentir à laisser transpirer des défauts d’intelligence dont on est naturellement exempt.
Il y a , du reste , dans la parole , comme dans la plupart des opérations de l’âme , deux périodes bien distinctes : celle de l’instinct et celle de la volonté. La parole instinctive , qui mérite à peine le nom de parole , et qui nous est commune avec les animaux , se compose des cris, des gestes, de tout le langage d’action en général , en tant qu’il est spontané ou inspiré; Ce langage persiste même lorsque le langage artificiel ou appris est acquis ; mais il est généralement d’autant plus réduit ou plus effacé , que le langage proprement dit est plus parfait : l’homme qui trouve dans la parole de quoi rendre toute sa pensée , surtout si cette pensée est exempte de passions et de sentiment , si elle approche dé celle d’une raison pure et sans mélange d’animalité , ne fait qu’un médiocre usage des gestes. Au contraire , celui dont la langue est rebelle , qui ne sait ou ne peut dire par la parole seule tout ce qu’il voudrait dire , recourt à la déclamation extérieure ou corporelle, comme il use souvent outre mesure du langage figuré , et tombe dans l’enflure , l’exagération et le faux, dans la déclamation parlée, en un mot. Même impuissance, comme même défaut, ici et là.
Mais ce quil nous importe plus particulièrement d’observer, c’est que le langage naturel, instinctif, d’abord parlé sans intelligence, sans volonté , sans confiance, part néanmoins de l’âme , mais pas encore du moi. Ce n’est qu’après l’avoir ainsi parlé long-temps sans quil s en doute que le nouveau-né y associe des sensations, des
APPENDICE, etc.
perceptions, des souvenirs, qu’il finit par le remarquer, par remarquer que ce langage part de son âme , du fond de son être , et qu’il peut volontairement le produire ou l’empêcher. De ce moment seul l’enfant parle, quoiqu’il ne fasse encore que crier.
Mais de ce moment il sait aussi qu’il peut parler; et comme il conçoit qu’il peut parler beaucoup mieux qu’il ne le fait , surtout s’il prend la parole toute faite de ceux qui l’entourent , il l’étudie , la grave dans sa mémoire , la fait passer dans l’organe vocal , qu’il exerce et forme en conséquence. Cette langue volontaire , acceptée, n’est plus une langue naturelle , la langue instinctive de l’âme; c’est la langue du moi , la parole étudiée, réfléchie, plus ou moins savante et artificielle : parole qui n’exclut point le langage naturel , qui ne peut être apprise sans son secours , mais qu’elle est appelée à remplacer dans une mesure plus ou moins étendue , suivant la mesure . d’après laquelle la raison l’emportera sur la sensibilité , la liberté sur la spontanéité et la conscience sur l’instinct. Cette mesure est elle-même déterminée par les circonstances physiques et sociales au sein desquelles on se trouve placé par l’éducation reçue , par la nature des occupations habituelles , et surtout par la constitution ou le tempérament des sujets. L’homme sanguin ne parle pas , non plus qu’il ne pense , ne sent et n’agit , comme le bilieux ou l’athlétique , ni l’athlétique et le bilieux comme le nerveux et le lymphatique , ni le lymphatique et le nerveux comme le sanguin 1 .
§ III. Influence de la raison et de l’entendement sur le corps.
Si l’influence du corps sur l’âme est incontestable , celle de l’âme sur le corps est encore plus frappante.
La pensée de quelque utilité à retirer , de quelque avantage à se procurer, la présomption que les chances favorables sont pour nous, qu’elles sont considérables , cette pensée , dis -je , nous anime ; l’ambition s’allume , le courage et la persévérance se joignent à l’envie de posséder ou de parvenir, et l’on déploie parfois une activité dont on ne se croyait pas capable. La passion du beau et du sublime, de
1 Voir sur ce dernier point Virey, l’Art de perfectionner l’homme, T. Il, pag. 55-67.
OEUVRES DE STAHL
l’honnête et du juste , du vrai et du divin , fait les enthousiastes , les poètes , les artistes , les savants , les héros et les saints. Quand le feu sacré , sous une forme ou sous une autre , s’empare d’une âme , elle n’est plus qu’un instrument de cette force d’en-haut , jusqu’à ce qu’elle soit consumée par l’ardeur même qui l’anime , mais qui la dévore en l’excitant.
La seule attention la plus humble de toutes les opérations intellectuelles , donne à la physionomie , aux organes qui en sont comme le véhicule, une expression toute spéciale, et où resplendit à des degrés divers et sous des formes variées , la supériorité et la puissance de la pensée. L’attention opère bien d’autres merveilles dans l’organisation, suivant qu’elle se porte ici ou là; elle fait disparaître à un certain degré la sensation qui existe , ou crée celle qui n’existe pas. C’est ainsi que le goutteux appliqué à sa partie d’échecs oublie sa douleur, et que l’homme bien portant finira par croire, à force d’y penser , qu’il éprouve dans quelque partie de son corps une sensation , une douleur qu’il n’y apercevait pas.
Nous avons encore des dispositions à tousser, mais nous sommes convalescents , l’affection a presque entièrement disparu : qu’on nous demande des nouvelles de notre bronchite , aussitôt notre pensée se porte à l’organe encore un peu souffrant, et nous y sentons à l’instant une irritation à laquelle nous ne pensions plus , et qui détermine en nous l’acte de tousser. Une sensation agréable ou désagréable est rendue beaucoup plus intense par l’attention.
Mais c’est surtout l’imagination qui exerce une puissance prodigieuse sur l’organisme. Je ne rapporterai point ce qu’on débite de l’influence de cette faculté sur l’embryon ou le foetus; assez de faits incontestables attestent l’empire souvent irrésistible de cette puissance; et si l’on voulait établir la possibilité de l’action de la pensée de la mère sur l’enfant qu’elle porte encore dans son sein , il suffirait de rappeler des faits non moins merveilleux , mais beaucoup moins contestés.
Qui ne sait que l’entourage dont l’imagination enveloppe l’idée d’un mal ou d’un bien encore à venir, donne au sentiment qui résulte de cette idée plus de charme ou d’amertume que le bien ou le mal lui -même n’en feront ressentir , et qu’ainsi l’imagination est souvent au-dessus du réel ? que la crainte du mal est quelquefois pire que le
APPENDICE, etc.
mal même, l’attente d’un bien au-dessus de la jouissance, outre qu’elle n’est point soumise à la lassitude ni au dégoût ?
L’imagination , cette enchanteresse de la vie , n’en est pas moins souvent le mauvais génie , et sa palette est riche en couleurs de toutes sortes; souvent encore ces couleurs sont si vives qu’elles dominent celles du monde réel , les transforment ou les font même disparaître. Alors nous vivons comme dans un monde enchanté, où le mensonge se mêle profondément et largement à la vérité , où la veille n’est encore qu’un songe , la vie entière qu’une grande et continuelle illusion.
Que ceux qui ne peuvent admettre qu’une somnambule trouve à un verre d’eau le goût du vin ou de toute autre liqueur que le magnétiseur veut lui faire prendre sous cette forme , nous disent comment une dame qui respire de l’air atmosphérique avec la persuasion que c’est du protoxyde d’azote, éprouve tous les effets attribués à ce dernier.
Faut-il crier à l’impossible , lorsqu’on nous parle de l’usage de la parole subitement recouvré par le fils de Crésus sous une impression forte et soudaine? quand nous voyons une paralysie subite frapper un membre à la suite d’une idée fâcheuse et inattendue, ou une paralysie disparaître à l’instant sous l’influence d’un acte extraordinaire et subit de la volonté ?
Comment se fait-il qu’un homme qui vient d’avaler un pain à cacheter et auquel on dit que ses intestins vont être collés , soit saisi d’une telle frayeur qu’il en meure? D’où vient que des personnes mordues depuis des années par des chiens qu’elles ne savaient pas alors être atteints d’hydrophobie, éprouvent tout-à-coup cette terrible affection après avoir appris , par hasard , que ces animaux étaient réellement enragés? N’a-t-on pas vu des personnes rendre le dernier soupir à jour dit et presque à heure dite , par suite d’un pressentiment d’un sort imaginaire, ou d’une hallucination qui s’était convertie en idée fixe , en monomanie fatale ?
Pourra-t-on révoquer en doute l’action de la pensée , de l’imagination sur certaines affections qui ne sont point contagieuses de leur nature, et qui ne le deviennent qu’en passant par cette faculté? Il n’est que trop certain que la folie, l’épilepsie peuvent s’emparer d’un sujet faible par une sorte d’imitation, de même que le bâillement
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et le bégaiement, certains tics et certaines allures. Comment expliquer l’effet souvent funeste de la démoralisation dans les maladies , l’abattement physique à la suite de la prostration morale ? Le principe vital , s’il était distinct de l’âme , et si l’âme elle-même n’était pas substantiellement identique avec le moi , ne défendrait-il pas toujours la place avec la même énergie , le même succès ou la même impuissance?
On prétendra expliquer tout cela, je le sais, par des influences? Mais je crains fort qu’on n’abuse du mot , et qu’il soit bien plus difficile qu’on ne le croit généralement , de comprendre l’action de tant de principes divers les uns sur les autres, difficulté qui disparaît dans l’hypothèse de l’identité substantielle du moi , de l’âme et du principe vital.
Plus tard nous aurons à voir, une fois pour toutes, ce qu’il convient d’entendre par l’influence du corps sur l’âme , de l’âme sur le corps, par l’action d’une chose sur une autre en général. Ilne s’agit pour le moment que de la coïncidence ou de la succession régulière des phénomènes d’ordres différents. Quel que soit le lien secret qui les unisse, peut-on ne pas apercevoir une sorte de liaison causale entre les états de l’âme et du corps dans la joie et dans la tristesse ? L’allégresse n’allège-t-elle pas pour ainsi dire le corps , n’en rend-elle pas toutes les fonctions plus faciles, ne produit-elle pas dans toute la machine un bien-être général , qui est comme la sensation de la bonne santé et de l’heureux équilibre de toutes les facultés? La tristesse , l’abattement ne produit-il pas tous les effets contraires? Il y a donc des idées, des images, des ensembles d’idées et d’images, des décorations intérieures, des revêtements de l’âme qui font vivre, vivre longtemps et vivre heureux ; qui conduisent paisiblement et par une transition insensible de la vie la plus active et la plus pleine , à la vie qui s’arrête et s’éteint tout-à-fait, à la difficulté de vivre , comme disait Fontenelle en parlant de lui-même. S’il n’y a pas d’idées qui ressuscitent les morts , il y en a qui raniment les mourants , qui guérissent plus sûrement les malades que tous les arcanes de la pharmacopée la plus savante et la plus habilement appliquée.
Mais il y a d’autres idées qui sont la vraie cause première de maladies chroniques incurables : le chagrin continu mine , épuise , tue le sujet qu’il ronge. Il agit à la manière des poisons lents. Il amène,
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pour finir, des lésions organiques qui portent le dernier coup , la phtliisie pulmonaire , l’ulcération de l’estomac , la métrite carcinomateuse, etc.
D’autres idées agissent comme le fluide le plus délétère ; elles asphyxient et paralysent momentanément les sujets : telle est l’idée subite d’un éminent danger. D’atitres fois leur action est plus terrible et plus décisive encore , puisqu’elles frappent d’une mort soudaine comme la foudre.
L’idée subite d’un grand bonheur imprévu , inespéré ; celle d’un malheur extrême auquel on n’était point préparé , agissent sur l’âme par le moi , sur le principe de l’organisation , sur l’âme , de manière à troubler ou à paralyser pour toujours les fonctions les plus importantes de la vie.
Quelqu’un qui se croit seul , dans l’obscurité , s’imagine entendre ou entend réellement une voix qui lui crie d’un ton sépulcral : Il faut mourir. On le lui répète jusqu’à trois fois. Il se persuade que c’est une voix du ciel , il en est frappé comme d’une sentence irrévocable. Peu de jours après il meurt \
D’où viennent les sensations subjectives qui font souvent souffrir de très-grandes douleurs à des membres qu’on a perdus depuis longtemps ?
Il est remarquable, cependant, que cette espèce de phénomène n’a pas lieu pour les perceptions : le sourd-muet de naissance ne croit jamais entendre , l’aveugle-né ne croit jamais voir , et vraisemblablement un homme privé originellement du goût, de l’odorat et du toucher, ne croirait jamais sentir des odeurs, goûter des saveurs , percevoir des résistances ou des formes ; mais rien ne nous prouve qu’il ne fût pas encore sujet à des douleurs analogues à celles de la brûlure et de la déchirure des tissus. Quant aux autres sensations internes , telles que les rhumatismales , il n’y a pas de doute qu’il pourrait les éprouver encore.
Quand l’imagination volontaire ou non peut opérer de semblables effets dans la vie organique , en troubler les lois , les suspendre ou les arrêter pour toujours , il n’est pas bien surprenant qu’elle agisse encore d’une foule d’autres maniérés sur cette partie du système
Moritz, Magaun für die Seelenkunde, T. V, p. 62.
OEUVRES DE STAHL
nerveux, qui est généralement en dehors de l’action de la volonté, au moins de son action directe. C’est ainsi qu’une grande appréhension agit puissamment sur les entrailles , qu’une certaine timidité , une pudeur qui s’effarouche aisément , agissent sur le cœur et sur le poumon, que le chagrin semble serrer le cœur, fermer l’orifice du cardia et fait perdre l’appétit ; de môme que la joie favorise les fonctions digestives et rend la respiration plus libre et la circulation plus active. Une grande joie , une émotion tendre, une grande douleur, la colère , la rage font couler les larmes. Un simple souvenir, le spectacle de maux imaginaires peuvent produire le même effet. La colère surtout dévaste une organisation^ elle met tout le corps en mouvement , y détermine des phénomènes divers suivant la nature de l’émotion et ses degrés, suivant la constitution du sujet qui s’y livre, et mille autres circonstances.
Toutes les passions ont aussi leur langage involontaire , que la physiologie, la médecine, la psychologie , la morale, la physiognomonie, la peinture, la statuaire, la poésie ont souvent rendu chacune à leur manière.
L’instinct d’imitation pourrait avoir en partie sa raison dans l’influence de l’idée sur les membres : une pensée susceptible d’être réalisée, la vue d’un mouvement nous met presque en action nousmêmes. On dirait que l’image du mouvement circule dans nos membres, les sollicite. Et quand à cette image vient se joindre la mesure, la cadence, le rhythme, l’instinct est plus fort encore. L’animal lui-même y est sensible.
Mais nous pouvons être comme obsédés par l’idée d’une action possible sans même la voir faire. C’est ainsi que beaucoup de mauvaises tentations prennent le caractère d’idées fixes , de monomanies , et précipitent dans le mal. Quelquefois elles aboutissent au bien; mais celles-là sont moins remarquées. Il faut expliquer de la même manière certains défis que la nature semble nous jeter, comme de nous précipiter du haut d’une tour , défis que nous avons quelquefois la faiblesse d’accepter, et cela peut-être encore pour faire acte de liberté et d’indépendance : dérision de la fatalité !
On pourrait parler ici des songes , du somnambulisme , des pressentiments , d un certain mysticisme , de l’extase , des hallucinations, de tout ce cortège de l’imagination , qui est comme l’introduction
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naturelle à la folie. Mais comme les aberrations de l’esprit méritent une attention spéciale , et que la méthode exige qu’on parle d’abord des phénomènes ordinaires et réguliers avant de traiter de l’extraordinaire et de l’irrégulier, nous ne parlerons des actes qui approchent des aberrations caractérisées et y conduisent, qu’en dernier lieu et au moment de nous occuper de la folie.
§ IV. Intervention du corps dans les sensations et les perceptions.
Les organes des cinq sens sont les conditions physiologiques des sensations et des perceptions qui leur sont propres. Mais ce ne sont pas les seules ; la moelle allongée et le reste de l’encéphale y sont aussi pour quelque chose. La part de ces deux dernières parties du corps est plus difficile à déterminer que celle des organes.
On a cru long-temps que les nerfs de chaque organe étaient la condition organique propre de la sensation ou de la perception de chacun d’eux. Il n’en est rien cependant. Leur sensibilité propre , et même leur sensibilité générale ou tactile , qu’il faut distinguer de la première , provient surtout des nerfs de la cinquième paire ( le trijumeau ou trifacial) , bien que la cinquième paire ne puisse les remplacer. Ainsi, les nerfs optiques privés de son action ne sont plus sensibles aux couleurs , et ce n’est cependant pas le nerf optique qui perçoit les couleurs.
Les sensations et les perceptions , en tant qu’elles dépendent du jeu des nerfs sensoriels , sont rapportées aux organes auxquels ces nerfs aboutissent et qui ont été impressionnés par les objets extérieurs.
Il arrive cependant que des personnes qui ont perdu ces organes ont encore des sensations qu’elles y rapportent. Il suffit , pour qu’il en soit ainsi , que la portion de nerf qui aboutit à l’encéphale subisse un mouvement pareil à celui qu’aurait déterminé en lui l’action d’un corps étranger, pour que l’âme , en vertu des lois qui président à son union avec le corps , rapporte la sensation à l’extrémité périphérique du nerf destiné à la recevoir en apparence.
Il n’est pas même nécessaire , pour qu’un phénomène semblable existe , que la portion restante d’un nerf sensoriel soit stimulée par son extrémité externe ou par quelqu’un des points placés au-dessous
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de son extrémité centrale. Il suffit, en effet, que cette extrémité soit affectée par une cause organique ou spirituelle , pour qu’il en soit ainsi. Nous disons par une cause spirituelle : il est probable , en effet, que beaucoup de sensations qui ont lieu pendant les songes ou sous l’empire d’une image, d’un souvenir sans objet extérieur en rapport avec l’organisme , ne sont pas dues à une autre cause. Il est peut-être possible même que ces sortes de sensations subjectives se réalisent par le seul fait de l’imagination et après l’abolition complète de tout l’organe , de tout nerf de cet organe. C’est, en effet, ce que semblerait prouver le souvenir fort net des couleurs chez des sujets dont les nerfs optiques ont été complètement détruits ou rendus insensibles.
N’est-ce pas ainsi qu’on peut expliquer les hallucinations et tous les états psychiques analogues ? Que l’âme agisse ou non sur les nerfs d’un organe pour produire en elle les déterminations qui sont ordinairement la conséquence du jeu de cet organe; que cette action, d’ailleurs involontaire , ait sa cause première dans une perturbation de l’activité spirituelle ou dans celle d’un mouvement organique cérébral , toujours est-il que les sensations et les perceptions subjectives sont un fait très-commun dans les songes , dans le délire , dans les hallucinations, dans l’extase, etc.
Les sensations et les perceptions varient comme les organes, comme les individus , comme les agents du dehors qui les excitent, comme les circonstances externes au milieu desquelles opèrent ces agents, comme les conditions organiques ou psychiques même où se trouve le sujet.
Chaque organe , d’ailleurs , a deux sortes de sensibilité : l’une qui lui est propre ; l’autre qui lui est commune , et qu’on appelle pour cette raison générale ou tactile.
G est assez dire qu’on a mal-à-propos voulu ramener toutes les sensations au toucher. Qu’il y ait ceci de commun entre le tojicher et tous les autres sens , qu’un certain contact , une certaine relation physique soit indispensable ici et là entre l’organe et quelque corps extérieur pour qu il y ait sensation, rien de mieux ; mais autre chose est ce rapport physique , autre la sensation ou perception tactile. Cela est si vrai: 1° que le même organe est d’autant moins propre à exercer sa fonction spéciale , qu’il remplit mieux et plus exclusivement
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celle du toucher, s’il n’est pas l’organe du toucher lui -même, par exemple , l’œil , la langue , l’intérieur du nez ; 2° qu’au contraire, il n’y a pas proprement sensation du toucher dans la perception des couleurs , des sons , des saveurs , des odeurs ; 5° que la sensation spéciale se perd quelquefois sans que celle du toucher disparaisse , comme dans la cécité , le coryza , la section du nerf lingual; 4° que, dans le toucher lui-même , on distingue à merveille les sensations de froid et de chaud d’avec les perceptions tactiles proprement dites ; 5» qu’en général , les sensations tactiles sont exemptes de jouissance ou de souffrance , tandis qu’il n’en est pas ainsi des sensations spéciales.
Le même organe n’est pas réduit à une seule espèce de sensation; il peut en avoir en nombre indéfini , et qui sont agréables ou désagréables, ou même indifférentes.
Il y a entre les sensations et les perceptions d’un même organe une sorte d’harmonie qui a permis de les classer entre elles , nonseulement quant à l’intensité, mais quant à la qualité. Cette classification a surtout lieu pour les sons. Elle est moins rigoureuse pour les couleurs , pour les saveurs et pour les odeurs.
Il y a quelque analogie entre les sensations et les perceptions d’un organe , et d’un autre , par exemple , entre les couleurs et les sons ; et cette analogie se révèle dans le langage par des métaphores. Il serait, sans doute, possible d’établir une échelle graduée de ces analogies.
On s’est demandé si le même nerf du même organe , le même filet nerveux, plutôt , est propre à déterminer indistinctement toutes les variétés de sensations dont cet organe est capable , et d’où vient alors la différence physique d’un effet organique qui est le même, au moins quant à l’organe. Suffit-il, pour expliquer cette différence, d’admettre une action diverse des agents étrangers sur les mêmes nerfs , sans que la fonction du nerf soit elle-même différente ; ou la fonction du nerf sera-t-elle différente sous une impression identique, ou l’impression et la fonction différeront-elles en même temps ? Ne faudrait-il pas plutôt supposer que chaque agent du dehors n’a d’action que sur tel ou tel filament nerveux d’une gaine totale appartenant au même sens? S’il n’en est pas ainsi , comment , par exemple, les nerfs simples qui composent les nerfs acoustiques , peuvent-ils ,
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sans trouble , fonctionner tous en même temps de façon à donner tous ensemble , et dans le même instant , les sons variés de plusieurs instruments, les intonations diverses qui constituent l’harmonie? N’est-ce pas là , ce semble , faire plusieurs choses à la fois?
Quoi qu’il en soit de l’action identique ou diverse , successive ou simultanée de toutes les fibres qui composent un nerf, il y a une pluralité qui ne peut en aucune manière se concilier physiologiquement ni physiquement avec l’unité du sujet qui sent et qui perçoit ; d’où il faut conclure que ce ne sont point les nerfs qui sentent. Cette conclusion tire une nouvelle force de la simultanéité des sensations ou des perceptions par plusieurs organes.
L’unité du moi, l’unité de son attention, ne serait-elle pas la véritable cause pour laquelle non-seulement nous ne voyons pas double le même objet, pour laquelle nous n’entendons pas double le même son , mais pour laquelle encore nous n’entendons pas l’un et ne voyons pas l’autre autant de fois qu’il y a de filament nerveux dans les nerfs optiques et dans les acoustiques? S’il est des cas où une double image se forme momentanément , cette exception elle-même confirmerait notre conjecture , puisque avec une direction inharmonique des yeux , ou avec une vue d’inégale intensité dans l’un et l’autre, l’âme, qui ne peut donner son attention à la fois à deux images différentes ou d’inégale netteté , ne tarde pas à ne se servir que d’un œil, et à laisser tomber l’autre dans une faiblesse et une inertie croissante.
Tout ce qui se passe au-dehors et qui arrive jusqu’à nous , en agissant sur nos organes ; tout ce qui s’accomplit dans notre organisme même , considéré comme corps , ne peut être conçu que sous la notion de mouvement, et rentre dans les lois mécaniques , physiques ou chimiques qui régissent les corps. Si donc les sensations et les perceptions n’ont rien de commun avec un mouvement quelconque , si ce sont des états tout spirituels , des phénomènes tout psychiques , des déterminations pures et simples du moi’, rapportées au corps ou non ; il s’ensuit que les impressions des agents extérieurs sur nos organes , le jeu même de ces organes ne sont que des conditions de ces états spirituels et des conditions toutes contingentes encore ; c est-à-dire des conditions dont la raison ne conçoit en aucune manière la nécessité , qu’elle ne peut regarder comme des
APPENDICE, etc.
causes efficientes , et qu’il y a un abîme entre ces conditions , tant externes qu’organiques , et les phénomènes psychiques qui les suivent.
Ce n’est donc qu’improprement qu’on regarde les antécédents organiques et autres des sensations et des perceptions comme des causes de ces phénomènes, et plus improprement encore qu’on localise les états de l’âme , en les rapportant aux nerfs et aux organes , comme en étant des modes ou des produits. L’expression est encore plus forcée , quand on fait transmettre de l’organe au cerveau l’état purement psychique , ou qu’on transmet les actes psychiques du centre nerveux à ses branches. La sensation, la perception n’existent ailleurs que dans le moi ; ni l’une ni l’autre ne se déplacent; elles naissent, durent et s’évanouissent au sein de la conscience. De même, la volonté y prend naissance dans l’activité réfléchie du moi , et n’en sort point. A la suite de ses voûtions , qui ne se déplacent pas plus que la volonté elle-même , que le moi dont elles ne sont que des modes , les organes se meuvent. Voilà le fait : le surplus est imaginaire.
Il est facile , d’après cela , d’apprécier ce qu’il y a de vrai ou de littéralement inexact dans les lois suivantes empruntées à Müller. D’ailleurs, les inexactitudes elles-mêmes représentent une apparence psychique ou physiologique , qui est encore un fait , et qui a droit , à ce titre, d’être formulée.
a. Nous ne pouvons avoir, par l’effet de causes extérieures , aucune manière de sentir que nous n’ayons également sans ces causes et par la sensation des états de nos nerfs.
b. Une même cause interne (v. g. l’accumulation du sang dans les vaisseaux capillaires des corps sans nerfs) produit des sensations différentes dans les divers sens, en raison de la nature propre à chacun d’eux.
c. Une même cause externe (v. g. un coup, l’électricité, une influence chimique) produit des sensations différentes dans les divers sens , en raison de la nature propre à chacun d’eux.
d. Les sensations propres à chaque nerf sensoriel peuvent être provoquées à la fois par plusieurs influences internes et externes.
e. La sensation est la transmission à la conscience , non pas d’une qualité ou d’un état des corps extérieurs , mais d’une qualité , d’un
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état d’un nerf sensoriel , déterminé par une cause extérieure , et ces qualités varient dans les différents nerfs sensoriels.
f. Un nerf sensoriel ne paraît être apte qu’à un mode déterminé de sensation. Un sens ne peut donc pas être suppléé par un autre sens.
g. On ignore si les causes des énergies diverses des nerfs sensoriels résident en eux-mêmes ou dans les parties du cerveau et de la moelle épinière auxquelles ceux-ci aboutissent ; mais ce qu’il y a de contraire , c’est que les parties centrales des nerfs sensoriels au cerveau sont susceptibles d’éprouver, indépendamment des cordons ou conducteurs nerveux, les sensations déterminées propres à chaque sens.
h. Les nerfs sensoriels ne sentent immédiatement que leurs propres états , ou le sensorium sent les états des nerfs sensoriels ; mais comme ces derniers , en leur qualité de corps , participent aux propriétés d’autres corps , comme ils occupent de l’étendue dans l’espace, qu’un ébranlement peut leur être communiqué, et qu’ils sont susceptibles d’éprouver des changements chimiques de la part de la chaleur et de l’électricité , il suit de là que, quand ils viennent à être modifiés par des causes extérieures , ils indiquent au sensorium non-seulement leur état propre , mais encore les qualités et les changements du monde extérieur, et cela d’une manière propre à chaque sens , en raison de ses qualités ou de ses énergies sensorielles.
i. Il n’est pas de la nature même des nerfs de placer actuellement hors d’eux le contenu de leurs sensations; l’imagination (la raison), instruite par l’expérience qui accompagne nos sensations , est la cause de ce déplacement.
j • Non -seulement l’âme reçoit le contenu des sensations acquises par les sens , et lès interprète de manière à produire des représentations et des idées , mais encore elle a de l’influence sur ce contenu , en donnant plus de précision et de netteté à la sensation. Cette intention peut s’isoler, pour les sens qui distinguent l’étendue , aux diverses parties de l’organe sensible , et pour ceux qui distinguent le temps, aux divers actes de la sensation. Elle peut aussi faire acquérir à un sens la prépondérance sur les autres 1 .
1 Müller, Man. dephys.,T. II, p. 251-272.
APPENDICE, etc.
k. En général , le passage rapide d’un état d’excitation à l’état contraire doit être nuisible à l’organe , et quelquefois il le détruit.
l. On diminue la sensibilité en comprimant les organes.
m. L’application continuée d’un stimulant en diminue l’intensité, excepté dans les cas suivants :
Si le stimulant blesse l’organisation ;
Si le besoin du stimulant même se reproduit ;
Si l’usage du stimulant est accompagné d’attention et s’arrête , pour ainsi dire, aux degrés de la délicatesse.
n. L’habitude de faire usage d’un stimulant en développe un besoin tel qu’il y a douleur à s’en priver.
o. Un organe épuisé par la fréquente répétition d’un stimulant peut être excité par l’application d’autres substances stimulantes.
p. Les parties d’un ‘tissu vivant semblent être solidaires ; elles s’affectent et se guérissent, pour ainsi dire, les unes les autres.
q. Ce qui fait que deux fonctions un peu importantes et insolites ne peuvent s’exercer avec énergie en même temps.
r. . La lacération des tissus vivants est plus douloureuse que leur section, celle-ci fût- elle plus étendue.
s. Les poisons tirés du règne végétal , comme ceux qui proviennent du règne animal, produisent des effets plus prompts et plus dangereux lorsqu’ils pénètrent dans l’intérieur par une plaie , que quand ils sont pris parla bouche.
Notre machine corporelle forme un tout : chaque partie tient à toutes les autres d’une manière plus ou moins intime , et par des tissus divers plus ou moins bons conducteurs de la sensibilité et du mouvement , s’il est permis d’assimiler par analogie des choses d’ailleurs très-différentes.
Mais il faut observer que les relations sympathiques n’existent pas toujours entre les organes qui semblent avoir anatomiquement le plus de relations; que, lorsqu’elles existent, les affections ne sont pas identiques, mais qu’elles varient en nature comme en degré suivant le caractère propre des parties affectées primitivement et sympathiquement; que l’affection sympathique est quelquefois plus prononcée que l’affection directe , ce qui prouve qu’elle n’est pas comparable à un mouvement communiqué, mais qu’elle est le fruit d’une action propre de l’organe excité consécutivement; qu’il n’y a pas réciprocité dans
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l’action de deux parties du corps , et que A ne reçoit pas toujours de B l’équivalent de l’influence qu’il exerce sur lui ; que l’influence s’exerce parfois à distance , c’est-à-dire sans que les parties intermédiaires s’en ressentent, et même sans qu’elles tiennent entre elles par un lien commun.
On a défini la sympathie : une correspondance entre les organes de la machine animale , telle que , sans l’intervention d’une cause mécanique sensible , l’affection de l’un détermine dans d’autres plus ou moins éloignés un état de douleur , ou de plaisir , ou de mouvement , ou de volume , ou de couleur , etc.
Les sympathies ont lieu principalement de nerf à nerf , du cerveau au cervelet, des organes des sens entre eux ou avec d’autres organes, du système osseux au système fibreux , d’une partie du système musculaire à une autre, de la peau à d’autres parties du corps, entre les vaisseaux sanguins et le cœur , entre les glandes et les vaisseaux lymphatiques, entre les organes de la sécrétion, entre les organes génitaux, les poumons, l’estomac et d’autres organes.
De même des mouvements musculaires s’associent comme les sensations , et quelquefois les sensations par les mouvements et les mouvements par les sensations.
Il nous reste à dire quelques mots sur les phénomènes physiologico-psy chiques les plus remarquables sur chacun des cinq sens. On trouvera plus de détails dans notre Anthropologie 1 2 , et surtout dans les physiologistes *.
Odorat. — Nous avons dit précédemment que les branches de la cinquième paire étaient cause , au moins partielle , de la sensibilité générale et particulière des nerfs propres de chaque organe, puisque si on la coupe la sensibilité disparaît; mais que la cinquième paire ne peut cependant jouer le rôle affecté aux nerfs sensoriels , puisque la sensation spéciale n’a pas lieu non plus quand on détruit ces nerfs. Nous lisons néanmoins dans la Physiologie de Magendie, que «si l’on détruit dans un chien les deux nerfs olfactifs et qu’on présente à l’animal des odeurs fortes , il les sent parfaitement et se comporte comme s’il était dans son état ordinaire. » D’où l’auteur conclut, ce
1 T. I , pag. 36-114.
2 Même ouvrage, T. II, pag. 251-484.
APPENDICE, etc.
qui a été démontré plus tard 1 , que les nerfs de la cinquième paire pourraient bien être ici la cause de la sensibilité générale et de la sensibilité particulière.
On sait cependant que la sensibilité tactile peut subsister encore quand la sensibilité olfactive a disparu. Mais , outre que les nerfs olfactifs sont vraisemblablement pour quelque chose dans cette dernière, il faut reconnaître qu’il n’y aurait aucune impossibilité à ce qu’il en fût encore ainsi dans le cas même où les deux sortes de sensibilité tiendraient essentiellement à l’intégrité de la cinquième paire , puisqu’il est très-vraisemblable qu’un nerf ne fonctionne' pas de la même manière dans la production de deux phénomènes différents , et que l’empêchement d’une fonction n’entraîne pas nécessairement l’impossibilité d’une autre. Ajoutons à cela que des fibres particulières peuvent être affectées à chaque espèce de sensibilité.
On sait aussi que la susceptibilité des organes varie avec les individus. Lecat, dans son Traité des sens, cite plusieurs exemples de personnes qui avaient l’odorat aussi fin que les animaux qui l’ont le plus. On a vu des Noirs , dans les Antilles , qui suivaient d’autres hommes à la piste, comme des chiens de chasse suivent le gibier, distinguant à l’odeur un Noir d’un Blanc. Bougainville raconte que les Otahitiens avaient découvert par le seul odorat , parmi les personnes à bord , une jeune fille habillée en homme qui accompagnait le navigateur, et dont aucune personne de l’équipage n’avait jusquelà soupçonné le sexe. Le chevalier Digby parle d’un enfant, élevé dans les bois , qui avait l’odorat si fin, qu’il découvrait par ce moyen l’approche d’un ennemi , c’est-à-dire sans doute l’approche d’un homme ou d’un animal qu’il pouvait redouter. Le Journal des savants de 1684 fait mention d’un individu qui distinguait à l’odorat une fille d’une femme , et une femme chaste d’une femme qui ne l’était pas 2.
Goût. — Il est d’autant plus naturel que les nerfs du goût tiennent leur sensibilité générale et particulière de la cinquième paire , qu’ils en font partie 3. Le nerf lingual est le principal organe du
1 Leçons sur le système nerveux, T. II , pag. 280-281.
2 Moritz, Magasin, etc., T. V, lre part., pp. 18-20, ann. 1787.
3 Magendie, Leçons, etc , T. II, pp. 289, 291, 292. L’hypoglosse et le glosso-pharyngien sont des nerfs moteurs, et ne donnent pa* de sensibilité.
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goût; le palais, les gencives, la face interne des joues sont aussi sensibles aux saveurs.
Pour qu’il y ait sensation de saveur, il faut que l’organe ne soit pas desséché , et que la salive puisse dissoudre les parcelles des corps sapides, ou leur servir de véhicule , en même temps qu’elle donne plus de souplesse et de délicatesse aux nerfs. Cependant la nature et le degré de la sensalion ne peuvent point s’expliquer par là. La sapidité des corps n’est point en rapport avec leur solubilité. Un phénomène remarquable , c’est que les dents s’imbibent promptement, on ne sait de quelle manière, des liquides avec lesquels elles sont en contact.
Ouïe. — Les nerfs acoustiques ne sont pas non plus sensibles par eux seuls. La grande sensibilité de l’oreille, dit Magendie, est à la partie extérieure. Elle est déjà fort obtuse dans la caisse , et le nerf acoustique est subordonné, pour ses fonctions, à la cinquième paire. Quand ce nerf est coupé ou malade , l’ouïe est faible et souvent abolie. Beaucoup de personnes ont l’ouïe fausse, c’est-à-dire ne distinguent pas nettement les sons. Si l’on se bouche exactement une oreille, et que l’on fasse produire à quelque distance de soi un bruit léger dans un lieu obscur, il sera impossible de juger de la direction du son.
Vision. — La rétine est peu ou point sensible, et c’est à tort que sa sensibilité passe pour excessive. Elle ne peut concourir à la vision que sous l’influence de la cinquième paire, laquelle étant coupée, la vue devient presque nulle. Ce n’est qu’au concours d’un autre nerf que la rétine est encore redevable d’être sensible à la lumière après la section de la cinquième paire. Elle n’est donc point le principal organe de la sensibilité de l’œil. Il est probable que le nerf optique transmet au cerveau , dans un instant indivisible , l’impression que la lumière fait sur la rétine ; mais on ignore absolument par quel mécanisme. Le nerf optique soumis à l’expérience présente les mêmes résultats que la rétine, avec dépendance de la cinquième paire.
Son entrecroisement avec celui du côté opposé est certain.
La section du nerf ophthalmique est constamment suivie , chez les animaux, d’une violente inflammation avec suppuration abondante de la conjonctive ; mais la surface de l’œil n’en reste pas moins
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insensible. C’est la conjonctive qui rend l’œil si sensible : si les nerfs qui y aboutissent sont coupés , elle n’est pas même sensible à l’action délétère de l’ammoniaque.
On a observé que chez les individus affaiblis par les excès vénériens , la pupille est très-large , ainsi que chez les personnes qui ont des vers intestinaux , un engorgement abdominal , une hydrocéphalie, etc.; qu’une application, pendant quelques heures, de plantes narcotiques sur la conjonctive, particulièrement de belladone , dilate la pupille ; que souvent dans les affections cérébrales la pupille est ou très-élargie , ou très-contractée.
L’harmonie des yeux est ce qui fait que nous ne voyons pas les objets doubles. Dans le strabisme, on reçoit deux impressions d’un même objet.
Il paraît que l’action réunie des deux yeux est absolument nécessaire pour juger exactement de la distance.
Quant à la question de savoir pourquoi nous ne voyons pas les objets renversés , quoiqu’ils se peignent ainsi au fond de l’œil , on a essayé plus d’une solution. Les uns disent que l’âme voit réellement les objets renversés , comme leur image ; d’autres, qu’elle ne voit que l’image et la voit telle qu’elle est, c’est-à-dire renversée, le haut de l’objet en bas et le bas en haut ; d’autres , qu’elle ne voit rien ainsi sens dessus dessous, parce que, tout étant renversé, c’est en définitive comme si rien ne l’était , puisque cette idée est essentiellement relative, et que, sa corrélative manquant, elle ne peut être conçue faute d’opposition.
Les partisans des deux premières opinions recourent à l’expérience et au raisonnement pour faire redresser les objets par l’âme. Mais, outre qu’une pareille expérience et un semblable raisonnement ne sont pas nécessaires à la plupart des animaux pour apprécier la position des choses et de leurs parties par rapport à eux , nous pourrons dire encore que ces deux opérations n’ont laissé aucune trace dans notre esprit. De plus, la première opinion suppose, en outre , deux perceptions quand il n’y en a qu’une : celle des choses au-dehors et celle de leur image au fond de l’œil. C’est au moins une de trop. La seconde opinion, plus sobre, n’est peut-être guère plus vraie ; car il est très-probable , nous oserions dire certain , que l’âme ne perçoit point l’image qui semble se dessiner au fond de l’œil , et T. III. 43
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qui ne s’y dessine peut-être que pour un spectateur du dehors. Pour percevoir cette image , comme l’aperçoit un étranger , c’est-à-dire comme une image véritable, il faudrait que le principe percevant fût muni d’un second œil , qui lui permît de voir ce qui se passe dans le premier. Il faudrait qu’elle fût placée avec cet œil, non pas dans les profondeurs du cerveau ou du sensorium commune , mais sur la rétine elle-même ; car autrement à quoi servirait une image qui ne peut être transmise par le nerf optique dans lés profondeurs ténébreuses du cerveau ? Nous donnerions déjà la préférence à la troisième opinion , si elle ne supposait aussi que l’âme voit une image.
Le vrai , selon nous , c’est que l’âme , pour percevoir, n’a pas besoin d’avoir perçu ; ce qui d’ailleurs irait à l’infini. Il n’y a donc perception visuelle dans l’âme qu’à la condition que les antécédents organiques voulus aient eu lieu; jusque-là, point de perception. Mais , une fois ces conditions remplies , un phénomène d’une tout autre nature que ce qui précède s’accomplit à son tour, la perception visuelle. Or, la perception , telle qu’elle êst dans l’âme , n’a rien , absolument rien de commun avec une image, puisqu’elle est la modification intellectuelle d’un être simple, indivisible, inétendu, incorporel , et qu’ainsi elle est elle-même inétendue , invisible , spirituelle. Pas donc d’image dans l’âme, pas d’image même à percevoir pour elle et par elle; seulement, à la suite d’un ordre de phénomènes, d’autres phénomènes d’un ordre tout différent se présentent sans qu’on puisse en saisir la connexion. Puis donc que l’âme ne voit ni les objets , ni leurs images renversées , ni les uns par les autres, comme dans une glace, puisqu’elle ne perçoit les objets qu’en elle-même et par ses propres, états qui n’ont rien d’étendu , la question du renversement des images n’était pas même posable; en d’autres termes, elle se résout par l’absürde.
Tact. — Il faut distinguer le tact du toucher : le tact est, à peu d’exceptions près , généralement répandu dans tous nos organes , et particulièrement sur les surfaces cutanées et muqueuses. Dans l’exercice du tact, nous pouvons être considérés comme passifs, tandis que nous sommes essentiellement actifs quand nous exerçons le toucher. Le tact existe chez tous les animaux, tandis que le toucher n’est exercé que par les parties évidemment destinées à cet
APPENDICE , etc.
usage. Le toucher n’existe donc pas chez tous les animaux, et n’est autre chose que la contraction musculaire dirigée par la volonté. Jusqu’ici , les physiologistes avaient considéré tous les nerfs comme pouvant concourir au tact et même au toucher. Cette idée est loin d’être exacte ; l’expérience montre , au contraire , qu’un grand nombre de nerfs ne paraissent pas doués de cette propriété, et dans le même nerf tous les filets ne la présentent pas.
Les sensations et les perceptions tactiles sont celles qui se localisent le plus sensiblement. Il est néanmoins permis de croire que cette localisation est chez l’homme une affaire d’éducation, du moins en ce sens que l’homme ne peut rapporter avec intelligence une sensation à l’une quelconque des parties de son corps , même au toucher, qu’après avoir appris à connaître son corps et ses membres. La sensation s’accomplit d’abord dans le moi, qui n’en sait pas davantage , et qui ne peut songer à la rapporter à une partie qu’elle ne connaît pas.
Celui qui est étranger à l’anatomie rapportera de même plus difficilement à son véritable point (je ne parle pas du nom de la partie, qu’il ne connaît pas ou qu’il ne sait comment appeler ) une sensation qu’il éprouve dans les profondeurs de son corps , que celui qui est versé dans ces sortes de connaissances.
Maine de Biran rapporte un fait qui confirme ce que nous disons là : c’est qu’un paralytique , qui ne voit pas la partie de son corps sur laquelle on exerce une action assez forte pour réveiller sa sensibilité, ne saura pas où la rapporter, et ne l’éprouvera que comme une douleur dont le siège est indéterminé ; tandis que s’il voit exercer l’action , il la rapportera au membre qui est affecté 1 . L’imagination fraierait-elle pour ainsi dire le passage à la sensibilité, de manière à rétablir imparfaitement l’action organique à la suite de l’action de la pensée?
Les sensations intérieures ne se localiseraient pas davantage si le moi ne connaissait pas ,son corps au moyen des sens, et surtout de sa raison.
Les animaux n’ayant pas les conceptions d’interne, d’externe,
1 Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral , pp. 96-97.
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de corps propre , de corps étranger, ne localisent donc point leurs sensations ; ils n’ont aucune idée des parties qu’elles affectent. Les mouvements qu’ils font en conséquence de ces affections sont donc purement instinctifs.
Cette réflexion , suffisamment fondée par tout ce qui a été dit dans la Psychologie sur l’identité apparente de certaines facultés chez l’homme et chez l’animal, nous rappelle l’opinion qui fait consister le connaître dans le sentir, et qui résout même le sentir dans la sensation.
Nous avons déjà traité cette question en psychologie ; mais comme le point de vue physiologique ne pourrait qu’ajouter encore aux raisons tirées de l’ordre des faits spirituels , la question serait également à sa place ici.
Deux faits déjà constatés suffiraient pour la résoudre : c’est 1» que la paralysie des organes de la sensibilité physique n’entraîne point celle du sentiment ; 2° que les animaux auxquels on a enlevé la partie antérieure et supérieure du cerveau , ont encore des sensations et des perceptions , mais ne possèdent généralement plus les facultés analogues à celles de l’entendement humain , non plus que l’instinct, qui leur tient lieu de raison. Il en est de même de l’homme dont l’encéphale a souffert une lésion analogue.