CHAPITRE III
RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL DANS LES BESOINS , LES INCLI¬ NATIONS , LES PASSIONS , LES HABITUDES , LES INSTINCTS ET LES MOUVEMENTS.
Dans l’état de santé , une foule de sensations semblent avoir leur origine , comme leur siège , dans le corps : besoins de repos , de mouvement, de sommeil, de chaleur, de fraîcheur, d’air, d’aliments , de boissons ; besoin de débarrasser le corps dçs résidus de l’alimentation; besoins relatifs à la propagation de l’espèce, etc.
Dans l’état de maladie, des besoins d’une nature anormale se développent : on connaît les goûts bizarres des hystériques , des aliénés2.
Des sensations réitérées , qui d’abord n’étaient pas suggérées par la nature , qui y étaient même opposées , finissent par être redemandées , par devenir un besoin : c’est ainsi que se créent les habitudes du tabac , de l’eau-de-vie , de la bière, etc.
Il en est de même de certaines habitudes actives. Le système musculaire aussi a ses incitations , ses tendances , à la suite des habitudes auxquelles on le plie d’abord.
1 Gioja , Ideologia , T. II, p. 3-56. — Virey, l'Art deperfect. V homme , T. I, p. 358-314.
« Virey, l’Art, etc., T. Il, p. 431-445.
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Les passions qui ont un but physique , qu’elles répondent ou non à des besoins naturels ou primitifs , ont aussi leur origine organique; mais on diffère sur le siège de plusieurs d’entre elles. La plupart des physiologistes le placent hors du cerveau , dans le foie , dans la bile , dans le cœur, dans les ganglions nerveux , etc. Lacaze , Bordeu , Buffon y donnent un rôle considérable au diaphragme. Comment alors expliquer les phénomènes analogues à la passion dans les reptiles et les poissons , qui manquent de ce muscle ?
Le cerveau semble bien n’être pas étranger aux passions , et même en être une des principales conditions organiques. En effet, l’idée et le sentiment , auxquels le cerveau participe , ont une large part dans la passion. La joie, la tristesse, l’amour, la haine, etc., ne naissent pas en nous sans l’intervention de l’intelligence et de la sensibilité. En second lieu , si les passions dépendaient plutôt des autres viscères que du cerveau , comment se fait-il que l’homme y soit plus sujet que l’animal ; que l’homme soit même le seul être à nous connu qui ait des passions? Pourquoi les herbivores, qui ont quatre estomacs, un foie volumineux, des poumons, un cœur, sont-ils si peu passionnés ? Les idiots , les imbéciles , qui sont plus dominés par l’estomac que par le cerveau, ne sont cependant pas les plus passionnés des hommes. Les quadrupèdes dont les viscères du tronc ressemblent le plus à ceux de l’homme , le bœuf et le pourceau , n’approchent pas de lui pour les passions. D’un autre côté , les viscères du loup, du tigre, de la brebis, du lièvre, du castor, présentent bien plus de ressemblance qu’on n’en trouve dans les mœurs de ces différentes espèces d’animaux. Comment le cœur, par exemple, serait-il l’organe de la férocité dans le loup, et l’organe de la douceur dans la brebis ? Les insectes , qui n’ont ni foie ni bile , ne laissent pas d’être très-colères , et les oisons ne manquent pas d’ardeur amoureuse, quoiqu’ils n’aient pas de diaphragme.
Qu’est-ce qui peut donc porter à reconnaître un si grand nombre d’origines physiologiques des passions ? Est-ce la difficulté d’expliquer des phénomènes très-divers pour un seul organe , ou plutôt la manifestation des effets physiologiques des passions dans plusieurs parties du corps ? Mais voudrait - on , par hasard, placer la honte dans les joues , la crainte dans les jambes , la colère dans les dents ? Et comme les passions exercent leur action sur tout le corps, il n’y
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aurait plus qu’à les répandre dans toute l’économie organique ; et encore faudrait-il varier le siège principal des mêmes passions , suivant les individus , puisque chez les uns c’est l’estomac qui en souffre le plus , chez les autres le foie, la tête ou le poumon. On n’est point embarrassé de ces différences, en donnant le cerveau pour siège principal aux passions, puisque le cerveau rayonne sur tout le reste du corps 1 .
Les physiologistes sont aussi partagés sur la manière dont les passions agissent du cerveau sur les autres organes. Est-ce par l’intermédiaire des nerfs ou par celui du sang? La première opinion est la plus générale. On dit , en faveur de la seconde , que l’effet de la honte est une preuve frappante de l’influence des affections de l’âme sur le sang, et par le moyen du sang sur l’organe qui le met visiblement en action , le cœur. Alors , sans doute , le cœur bat plus fort , mais la rougeur ne s’explique point par cette action plus marquée du cœur ; c’est le contraire , le mouvement plus rapide du cœur s’explique par celui du sang , car souvent il y a battement précipité du cœur sans rougeur. Il y a pour le sang une vie supérieure universelle et totale, manifestée par la joie et par la honte, un turgor vitalis qui se développe sous l’action croissante du principe universel de la vie. Au contraire , dans l’angoisse et la crainte , il y a plutôt collapsus dans le sang. On comprend donc comment un excès de joie ou de crainte peut tuer subitement , tandis qu’une joie modérée , durable , est une passion douce , une seconde force vitale pour le corps et l’esprit humain. Le long chagrin est, au contraire, un poison lent qui agit principalement sur le sang artériel , sur le sang mâle , et qui tue par conséquent les hommes plutôt que les femmes *.
Les passions déprimantes ou oppressives exercent sur le sang des effets plus dangereux que les blessures. La colère empoisonne ordinairement le lait de la mère , le nourrisson en ressent tout-à-coup des crampes et en meurt souvent : la salive même d’un homme en colère devient amère et venimeuse. On sait combien les passions sont propres à déterminer des affections du cœur, du foie , du basventre, de la rate. La mélancolie et l’hypochondrie dépendent plus
1 Gioja, Ideologict, T. I, p. 141-180.
« Steinheim, dit Humoralpathologie, tin krilùch - didakluchtr Vtrsuch. 1826, p. 565.
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des affections du sang que de celles des nerfs. Il ne faut donc pas s’étonner de ces paroles d’Harvey : Utrumquc autem sensum scilicet et motum saHt/uini inesse , plurimis indiciis fit conspicuum , etiamsi Âristoteles id negaverit *.
Si le siège et le mode d’action des passions sont encore une question , leur influence sur le corps n’a jamais été douteuse ; elle a été décrite mille fois et sous tous les points de vue. Plutôt que d’effleurer un sujet traité tant de fois et avec plus ou moins de bonheur, nous préférons renvoyer aux principaux ouvrages sur la matière, à Cureaude-la-Chambre , Lebrun, Alibert, Descuret, Delestre, etc.; il nous suffira de faire quelques remarques.
Tout en admettant que les passions proprement dites semblent avoir leur origine dans lés idées et les sentiments , il n’est pas douteux , néanmoins , que les dispositions du corps engendrent dans l’âme même des instincts passionnés. « Des fibres d’une grande sensibilité , dit Bonnet, un sang bouillant et qui coule avec impétuosité, donnent à l’homme un certain sentiment de ses forces qui est inséparable de la confiance , et cette confiance est le principe du courage et de la valeur. Des papilles médiocrement sensibles, et un estomac modéré dans son action , sont la cause naturelle de la sobriété. Un genre nerveux délicat , une imagination qui peint avec assez de force et qui peut faire ressentir à l’âme quelque chose d’analogue à ce que les malheureux éprouvent , constituent le matériel de la pitié. Des solides d’une élasticité tempérée , des humeurs qui circulent difficilement, sont le physique de la douleur. »
L’influence originelle du physique, sur le moral dans les passions, si elle pouvait être mise en doute, serait suffisamment attestée par ce fait indubitable , l’hérédité des complexions , et avec elles celle des maladies intellectuelles et morales dont elles sont le germe ; seulement, l’influence en est corrigée par celle du père ou de la mère qui ne sont pas atteints du même vice. Les goûts les plus dépravés , les penchants les plus criminels , les passions les plus impures , ont ordinairement pour causes primitives et si souvent inaperçues , ces spécialités d’organisation que les médecins appellent idiosyncrasies , et dont l’influence , réunie aux effets d’une mauvaise
1 Ennemoser, der Geist des Menschen in der Natur, oder die Psychologie in Uebere instimmung mit der Naturkunde.
éducation et d’un pernicieux exemple , ne peut être méconnue dans la plupart des hommes qui sont devenus honteusement célèbres par la licence et la dépravation de leurs mœurs , ou par l’énormité de leurs crimes.
Les bonnes ou les mauvaises habitudes peuvent avoir leurs principes organiques dans la constitution , dans le corps en général ; mais elles peuvent aussi être le fruit de la volonté, de la persévérance , de l’éducation , du genre de vie et du régime. L’inclination et le goût une fois contractés , la passion peut naître ; et si la volonté y cède trop aisément , la passion pousse des racines de plus en plus profondes , et ce qui n’était qu’une conséquence ordinaire du mal peut en devenir un effet désastreux. C’est ainsi qu’une volonté mauvaise d’abord , et qui peut n’être que faible ensuite , se trouve si puissamment tyrannisée à la fin , qu’elle ne peut résister sans des efforts héroïques 1 : Principiis obsta.
Quoique « chaque âge ait ses instincts , son esprit et ses mœurs » , il y a aussi dans chacun de nous des tendances communes plus profondes , essentiellement humaines , et qui sont seulement modifiées par les instincts spéciaux. Ces tendances peuvent être regardées comme les instincts universels de l’espèce. 11 y en a de corporels et de spirituels , suivant la nature des besoins qui les excitent. Nous Connaissons la double fin des premiers ; quant aux seconds , ils ont leur cause dans les, besoins de la raison comme faculté du saint, du beau , du vrai , du juste et du bien.
Ces instincts universels sont modifiés par les instincts spéciaux , qui constituent les vocations , les prédestinations même.
Instincts généraux ou spéciaux , s’ils sont pratiques , ils tendent à se traduire au-dehors par le mouvement ; leur idée veut être exprimée en actes. S’ils sont spéculatifs , encore leur faut-il les mouvements qu’exige la contemplation 2.
Le mouvement lui-même n’est d’abord que le produit de l’instinct, un effet de l’âme ; ce n’est que plus tard qu’il devient un effet du moi. Ces deux sortes de mouvements coexistent ensuite ou se succèdent dans la vie , comme on le voit en particulier dans les passions.
Les mouvements s’associent aux sensations , aux sentiments , aux
1 Voy. Yirey, op. cit., T. II, p. 446-447.
* Voy., pour les instincts, Cabanis, T. III, p. 232-394.
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notions , aux conceptions , aux voûtions , aux mouvements euxmêmes , et se coordonnent de manière à produire l’effet voulu par l’agent , ou qu’il est dans les lois de son instinct de réaliser.
Encore bien qu’un mouvement soit volontaire dans l’homme, spontané dans l’animal , tel que la marche , le saut , le vol , la reptation, la natation, etc., le jeu en est parfaitement inconnu dans ses profondeurs secrètes, et la volonté ne l’explique point, moins encore la spontanéité.
En considérant les mouvements spontanés par rapport à un centre nerveux qui en serait la condition organique première , et qui marquerait le point où les phénomènes de l’irritabilité et de la sensibilité expirent et semblent se transformer, on rencontre certains faits dignes d’attention , et qui méritent qu’on en tienne compte dans l’examen de la question du principe vital. Ainsi, par exemple, expliquerait-on par un principe unique la vie et le mouvement des sangsues, du corail, des pyrosomes? Une sangsue coupée en deux marche de même que quand elle était entière. Le corail, d’après M. Ehrenberg, n’est ni un simple assemblage d’animaux volontairement réunis , ni un animal unique à plusieurs têtes ou seulement fendu, ni un tronc végétal portant des fleurs animales, mais un tronc animal vivant, dont les animaux se développent sans cesse sur leurs prédécesseurs et sont susceptibles de jouir d’une pleine indépendance , bien qu’ils ne puissent pas se la procurer euxmêmes. Les pyrosomes sont des mollusques composés, réunis en un cylindre creux ouvert à une de ses extrémités ; ils sont libres dans la mer, et l’on dit que le cylindre marche par l’effet des contractions simultanées de tous les animalcules 1 .