‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 7 sur 69 · LXV · texte numérisé non relu

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DU Vit ALISME ANIMIQUE.

Hippocrate, la science dont les principaux représentants ont été Thaïes, Anaximandre, XérïOphane, Pythagore, Anaxagore , Empédocle et Héraclite , n’a émis rien de précis et de bien déterminé sur la question que nous agitons en ce moment ; quoique l’on puisse dire que , malgré le voile qui couvrait les sentiments de ces médecins et de ces philosophes éminents , on voit néanmoins chez eux üne tendance générale très- évidente vers le spiritualisme philosophique et le vitalo -animisme physiologique ; 2° que Socrate et surtout Hippocrate doivent être regardés comme les vrais fondateurs de cette double doctrine à laquelle devaient adhérer les plus grands génies du monde philosophique et médical ; 3° que Platon et Aristote , auxquels on peut donner le nom de philosophes Hippocratistes à raison de la direction particulière qu’ils donnèrent à leurs études vers l’anthropologie , doivent, avec raison , être regardés comme les continuateurs des principes posés par ces deux génies de la Grèce antique. Aristote , surtout, a élucidé la question, et posé les bases des théories qui subjuguèrent le monde savant pendant près de dix-huit siècles , bien que Dycéarque , Théophraste et Straton , ses élèves , se soient de plus en plus éloignés de sa doctrine par une fausse interprétation des idées de leur maître sur l’union intime de l’âme avec le corps, et sur la matière* Quant aux autres médecins ayant moins de célébrité et qui ont vécu depuis Thalès jusqu’à Possidonius, qui termine la série des hommes illustrés qu’a donnés la Grèce antique , nous dirons que tous , tant Phérécyde , Ogimius et Euryphon, que Thessalus, Dracon, Polybe* Dioclès et Praxagore , demeurèrent plus ou moins fidèles à la doctrine médico-philosophique d’Hippocrate, et qu’il n’y eut guère que l’École de Cnide qui, ayant horreur du raisonnement et s’arrêtant à l’observation froide et nue des faits , demeura plongée dans l’organicisme et l’empirisme le plus absolu , sans jamais s’élever à la connaissance des fotces ou de la

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cause efficiente présidant aux actes tant physiques que vitaux qui s’accomplissent dans le corps humain.

Viennent ensuite comme s’étant le plus particulièrement rapprochés de la vraie doctrine du monodynamisme spiritualiste : Hérophile l’anatomiste , Érasistràte , Archagatus , Philippe , Thémison , Jésus fils de Sirac , médecin distingué et auteur illustre de 1 ’ Ecclésiastique, Ant. Musa, Asclépiade que nous allons voir partager les mêmes sentiments que le célèbre orateur romain.

VI. ÉCOLES GRÆCO-ROMAINE OU LATINE ET GRÆCO-ORIENtale ou alexandrine. — Nous voici arrivé à l’appréciation des deux grandes Écoles qui relient l’ère chrétienne avec l’ère païenne , les temps antiques avec le moyen-âge et les temps modernes : nous y verrons d’une part Rome , héritière de la grandeur et de la puissance d’Athènes , être aussi le dépôt des sciences , des arts et de la civilisation , et d’autre part Alexandrie, le point de rendez-vous des savants de l’Orient.

A. — L’École grœco-^Romaine ou Latine comprend cinq divisions principales : 1° l’académie nouvelle , représentée par Cicéron et Asclépiade ; 2° l’Épicurisme , dont Lucrèce se montre le plus fervent défenseur ; 3° le Stoïcisme , que représentent Sénèque , Épictète et l’empereur Marc-Aurèle ; 1° la vieille académie ( péripatéticienne , cynique , Pythagoricienne ), dans laquelle on compte Plutarque, Alcinoüs et Galien; 5° enfin, le nouveau Scepticisme , représenté par Sextus Empiricus.

Ce n’est point ici le lieu de passer en revue toutes les idées émises par ces savants philosophes , médecins ou naturalistes, et nous nous contenterons de dire un mot sur les opinions les plus recommandables , au point de vue de ce qui fait l’objet principal de notre étude, le Vitalisme animique. Disons seulement par anticipation que les Romains se sont généralement partagés, sauf quelques rares exceptions, entre

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l’Épicurisme et le Stoïcisme, et que plus d’une lois ils ont

penché vers le Matérialisme.

Cicéron , néanmoins , manifeste l’idée la plus nette et la plus grande de Dieu et de ses attributs infinis : il reconnaît un Être suprême. Pour ce qui est de l’âme , il émet d’abord des opinions sujettes à controverse , car il hésite pour savoir si on doit reconnaître quelle est immortelle ou non ». En suivant de près la pensée du savant orateur philosophe, on voit quelle s’épure; peu à peu il finit par croire que l’âme humaine , de nature et d’origine spirituelle et divine, doit nécessairement être immortelles; poussé par la force des choses , il dit dans ses traités De senectute et De amicitiâ, et il confirme de nouveau ailleurs son sentiment d’une manière positive à cet égard. Mais Cicéron va plus loin, et il enseigne avec les Platoniciens et les Hippocratistes : « Humant animi ea pars quœ sensum , motum » et appetitum habet, non est ab actione corporis sejuncta.; » quœ autem pars animi rationis atque intelligentiœ est y>particeps , ea tantum maxime viget quùm plurimùm abest » corpore s . » Il pousse enfin son idée jusqu’à ses dernières limites, et dit quelque part1 2 * 4 que le corps procède de l’âme : « appendix animi corpus. » Nous possédons à ce sujet bien des documents précieux; mais c’en est bien assez pour prouver que Cicéron, d’abord sceptique, devint peu à peu spiritualiste, presque chrétien, et finit enfin par prendre place parmi les vitalistes de l’Animisme.

Asclépiade , ami et contemporain de Cicéron , médecin et philosophe distingué , avait les mêmes sentiments que le grand orateur romain , sur Dieu, l’âme et le principe de vie. L histoire de la médecine rapporte sur ce savant médecin ,

1 Cicéron, Acad., II.

2 Id., Tusc., I.

5 Id., I)e Divinitate, 1 , 32.

4 Cic., ad Hortens.

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des détails curieux qui trouveront place ailleurs dans nos travaux sur le Stahlianisme.

Lucrèce, propagateur des idées épicuriennes à Rome, consacra toute sa vie à chanter la matière , niant même dans son poème De rerurn naturâ l’existence réelle de l’âme , et surtout son pouvoir sur le corps, qu’il disait être doué d’une faculté vitale propre. C’est ainsi qu’il a dit :

« . Neve putes oculorum clara creata

Ut videant , sed quod natum est , id procréât tisurn 1 . »

« Ne pensez pas que nos yeux aient été faits pour voir » les objets ; mais leur existence telle quelle est a produit «l’usage auquel nous les employons.» Quelle philosophie, quelle morale, quelle anthropologie!...

Pline l’Ancien et Lucien professèrent des opinions identiques à celles de Lucrèce. Diogène de Laërce et Celse (Aurélius), célèbre médecin contemporain de Galien , furent les derniers partisans de ce matérialisme dégradant qui , fermant à l’esprit humain tous les abords du progrès , faisait , de la médecine surtout , la plus aride et la plus stérile des sciences , en ne permettant point à l’intelligence de s’élever au-dessus de la sphère grossière des sens et des appétits brutaux .

Plutarque et plus tard Macrobe , sans s’être occupés spécialement de la question présente , ont beaucoup parlé des travaux d’Aristote sur la nature de l’âme. C’est principalement dans son traité De placitis philosophorum 2, que Plutarque parle de ces matières, et dans son In somnio Scipionis s que Macrobe traite la même question.

Sénèque de Cordoue peut être regardé comme le plus pur stoïcien de l’École italique. Il ne disait pas comme Possidonius :

1 Ch. 3, 98.

2 Liv. IV, chap. 2.

* Liv. I, ch. 14.

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« Ko'tffxoç y) oaiâ ê^u^oç ml ttfcQwMuf; Mundus est natura animata et sentiens, id est Deus. »Car, comme Platon, il appelle Dieu : « Ens incorporeum , àaûmxov, mens Universi, totum quod videmus, in quo nulla pars extra animum ‘ . » En philosophie , il avait pris pour adage ces paroles de Socrate :

T vw0t aëotvjov, Conmis-toi toi-même 'K Ensuite, avec le juif Philon , il appelait l’homme « un petit monde.» Il ne partageait pas les opinions erronées de Zénon sur la transmission des âmes parla génération ; et sans en donner une explication plausible, il admirait le phénomène qu’il attribuait à h puissance et à l 'intention des parents 3. Sénèque pensait, en outre , que l’âme est produite par un esprit céleste 4 , c’està-dire des constellations et des étoiles. Pline 3 pensait du reste la môme chose à ce sujet, ainsi qu’Épictète, qui avait du reste à cet égard les mêmes sentiments que Patandjali et Kapila. Sénèque regardait enfin l’âme comme ayant 1° une partie plus excellente qu’il appelait to Yjye[jLOvmdv avec les Grecs6 et principatum avec Cicéron; il donna lui-même à cette partie le nom de principale ou loyiapoi , c’est-à-dire ratiocinatio , et 2° une partie moins noble et se mêlant des affaires de la vie physique, 16yoq , ratio , seu pars quæ cum rationali continet irrationale 7 . Il place avec Hippocrate la première faculté dans le cerveau et la seconde dans le ventricule gauche; la première commande à l’autre.

Ainsi qu’on le voit, l’École stoïcienne de Cicéron et de Sénèque était bien loin déjà de l’École de Zénon, mais encore il est impossible de reconnaître dans celle-ci des preuves évidentes d’un Spiritualisme à l’abri de tout reproche ; néanmoins , on ne peut soupçonner, d’après les opinions emises de ces philosophes , qu’entre le corps et l’âme ils aient admis une force , une puissance quelconque de vie ,

1 I. Quœst. inprœf. — 2 Consol. ad Mar. , cap. 11. — 3 II. Quœst., cap. 6 . — * Ad Helu. , cap. 6. — 5 nj cap 26 6 piut. jy. De piacit., cap. 21. — 7 l)e benef. III, cap. 9.

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de mouvement et de sensibilité. Cicéron, avons-nous dit, est très- explicite et appartient au Vitalisme animique ; le fait n’est plus douteux. Mais en scrutant jusqu’au fond la pensée de Sénèque, nous trouverions aussi des arguments qui nous autoriseraient à mettre également ce philosophe au nombre des défenseurs de la cause du Spiritualisme vitalique : c’est là ce que nous avons fait dans le Discours préliminaire de notre Tome Ier.

Galien, de Pergame (surnommé l’Hippocrate latin), est classé au nombre des philosophes qui composaient la vieille académie. Sa doctrine tient un peu de toutes les Écoles, ma^s il paraît cependant avoir suivi les idées Platoniciennes dans plusieurs de ses traités; malgré cela , comme il a été regardé par certains comme stoïcien, et que dernièrement M. le professeur Chauvet 1 a insinué contre lui une accusation capitale de matérialisme conduisant naturellement au fatalisme , nous allons tâcher d’élucider la question au moyen de quelques textes importants pris çà et là dans ses divers traités.

Peu fidèle en ceci aux traditions d’Hippocrate et de Platon dont il a été le commentateur, Galien définit Dieu : « animal rationale immortelle* . » Il ne faudrait pas cependant prendre ces paroles pour un acte d’impiété ; car, s’il n’a pas de la Divinité une plus haute idée, c’est que la philosophie sceptique avait déjà fait une longue brèche dans son esprit. Il connaissait pourtant les écrits Mosaïques , puisque la page 278 de son traité De usu partium , lib. xi, il dit en parlant de Dieu : « Nostra opinio à Mose dissidet, etc. » Il reconnais-

1 Chauvet, Mém. sur le trait, de Gai., etc. Caen, 1857.

2 De method. med., lib. I, p. 841. A ce propos , peut-on raisonnablement accuser Galien d’athéisme , ainsi que l’ont fait certains auteurs ; lui qui a prouvé mille fois pour une l’existence d'un Dieu, jusque par la seule disposition anatomique du pouce; lui qui, après avoir décrit l’admirable structure du corps humain , s’écriait : « Je viens de chanter le plus bel hymne en l’honneur de la Divinité »? (Voy. , sur ce blâme , dont il a été disculpé , V Apologie pour les médecins accusés d’athéisme, par Heister le fils.)

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sait néanmoins que Dieu est éternel , et répète avec Platon :

« Deum non genitum fuisse , sed ab œternitate existere 1 . »

Pour ce qui est de la nature , Galien dit: « Natura et » anima nihil aliud (juam calidum innalum 2 . » Il dit ensuite ailleurs: « Quidem facultatibus utitur natura ilia, quœ »particulas effingit, easque sensim adauget, atque omninô » est per eas totas extensa 3 . » Ceci indique évidemment qu’il confond sous les noms de calidum innatum, de natura et de anima, l’âme elle-même en fonction de vie. Mais voyons de mieux préciser sa pensée à cet égard. C’est ainsi que pour exprimer l’union intime qui existe entre le corps et l’âme , il dit : «At dùm corpus ipsum naturalem servat suam consti- » tutionem, nunquàm fieri posse crediderim ut ab illo anima » secernatur 4 . — L’âme destinée à conserver le corps dans «son intégrité ne peut en être séparée.» — Jusqu’ici, on ne voit dans ces textes rien de défavorable à l’Animisme.

Galien distingue non trois âmes, mais trois facultés différentes dont il place le siège en des organes différents : le foie est pour lui le siège de l’âme appétitive et concupiscible (comme l’avait déjà fait ressortir Platon); le cœur, celui de l’âme irascible , et le cerveau, l’organe où réside l’âme rationnelle s. Platon et Galien accordent ensemble l’immortalité à cette dernière faculté.

Mais que veut dire Galien par ces paroles? Prétend-il réellement matérialiser ces facultés , du moins les deux premières? Le contraire ressort de ses paroles mêmes , attendu qu’il dit formellement qu’à chacune de ces facultés (et non âmes) est inhérente une puissance ou force particulière. Il dit en effet 6 : « Animæ facultatibus singulis unam vim, virtuteni

1 De anim. mor. et corp., p. 72.

2 De tremore, palpit, convul. , p. 714.

8 De natural. facult., lib. XI, p. 77.

4 De natural. facult. subst., p. 90.

5 Temp. mut. conseq., p. 69.

« De placit. Hipp. et Plat., lib. VII.

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» inesse, quia verô alia vis ratiocinatrix , alia irascibilis,

» alia denique appetitoria existit : eam igilur quœ in ratio- » cinatrice est, sapientiam, aut prudentiam, aut scientiam » appellare licebit : eamque in irascibilirursùshabetur, forti- » tudinem, aut virilitatem ; sicuti et eam quœ in appetiloriâ y>oritur, appellare poteris temperantiam , etc.» Or, comment se peut-il que M . Chauvet puisse accuser maintenant Galien de matérialisme ? Le médecin romain ne prétend pas que l’âme soit composée matériellement de trois parties : ce sont trois facultés , possédant chacune une puissance propre et relative à une attribution particulière. C’est ainsi que la partie raisonnable ou la faculté par laquelle l’âme exerce sa raison pure , ne constitue pas l’âme à elle seule , et n’est pas confondue avec la concupiscible et l’irascible. Mais ce qu’il y a de positif, c’est que Galien a dit en réfutant l’idée de Chrysippe sur la raison : Il ne faut pas confondre l’âme avec la raison , qui n’en est qu’une faculté : « Quippe non idem est anima et ratio quùm hœc in eâ contineatur » ; et puis il dit à propos de ces facultés : « Non particulas animœ , sed actiones animœ dicere oportet. — Il ne faut pas appeler ces facultés des parties de l’âme , mais des actes qui lui sont propres » . »

Or, il est bien évident maintenant que , lorsque Galien a dit 2 que les forces de l’âme suivent le tempérament des organes, et vice versa, il a voulu dire que , pour que l’âme pût exercer ses fonctions intellectuelles, sensitives, motrices ou appétitives, il fallait nécessairement qu’il y eût une parfaite harmonie entre l’agent et l’instrument , entre l’organe et la caus e motrice, intelligente ou sensible, l’âme. Quant à nous, qui regardons ici la question sous un point de vue plutôt physiologique que philosophique , nous pouvons dire que Galien n’est pas matérialiste , encore moins fataliste , mais qu’il a

1 De placit. Hipp. et Plat., lib. V.

2 Temp. mut. conseq.

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