‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 2)Chapitre 8 sur 69 · LXXIV DD VITÀLÎSME MIMIQUE · texte numérisé non relu

LXXIV DD VITÀLÎSME MIMIQUE

le vice commun à son temps et aux écoles régnantes: c’est l’obscurité dans l’expression.

Quelques mots de plus enlèveront cependant , je crois , tout doute à ce sujet, et me permettront de conclure que Galien pensait que l’âme agit d’elle-même et quelle a néanmoins besoin des organes pour exécuter ses actes, tout comme l’ouvrier a besoin de son instrument et le musicien de sa lyre , bien qu’on ne soit pas en droit pour cela de dire que c’est l’instrument qui fait le génie de l’artiste :

« Manus quippe ipsæ sunt artiwn organa, sicuti lyra mu- » sici et forceps fabri. Ut igitur lyra non docuit musicum,

» nec forceps fabrum , sed est uterque ipsorum artifex , per » eam quâ prœditus est , rationem agere autem non polest » ex arte absque organis : ità et unaquœlibet anima facul- » tâtes quasdam à suâ ipsius substantiâ obtinet; efficere au- » tem ea quœ nata efficere , sine organis nequaquam potest.

» Quôd autem, corporis parïiculœ animam non impellat aut » timidam, aut stremam, aut sapientem fieri, etc.» L’âme possède donc en ellè trois facultés pour agir et exécuter tous les actes possibles en ce monde ; elfe ne reçoit aucune puissance du corps , dont les molécules ne vont pas surexciter sa sensibilité. L’action de l’âme est donc libre et raisonnée en certains cas ; concupiscible et voluptueuse en certains autres cas ; irascible et appétitive enfin , en d’autres circonstances; mais toujours elle agit comme substance incorporelle et immatérielle. Galien dit que les facultés concupiscible et appétitive cessent avec le corps ; mais cela s’entend comme les paroles de Platon, d’Aristote et de S. Thomas, et veut dire que l’âme ne peut exercer ces facultés que tant quelle ,est unie à un corps organique ; dégagée de la matière , elle rentre dans 1 ordre spirituel et n’a plus aucune fonction de ce genre à accomplir. Ce qui prouve enfin , d’une manière définitive , que Galien ne matérialise pas l’âme , mais qu’il appelle de ce nom 1 esprit humain en fonction vitale ou du moins dans ses

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rapports avec le corps , c’est qu’il dit , en parlant du moi ou âme consciente : « Cùm nimirum mens ipsa , aut voluntas » (sive in cerebro , sive in corde posueris ), quœlibet instru- » menta, etiam longissimè sita, actutùm movere possit, nihil » ex inlervallo, ad celeritatem, impedimenti recipiens 1 .» Ces dernières paroles prouvent , pour nous , que non-seulement Galien n’était point matérialiste , mais encore qu’il appartient de droit à l’École Hippocratique dont il a contribué à propager les idées. Galien, disons-le enfin, enseigne la doctrine du Vitalisme animique.

Un point saillant et qui paraît avoir échappé à l’esprit perspicace de M.le professeur Chauvet, c’est que Galien avait imaginé un esprit vital qui se trouve dans le cœur, un esprit naturel qui a son siège dans le foie, et un esprit animal qu’il localise dans le cerveau . Ces esprits sont pour Galien la partie la plus subtile du sang ou des nerfs , et c’est par eux que l’âme est intimement unie aux organes : ces esprits sont soumis à l’empire absolu de l’âme et du moi, et constituent en quelque sorte la lleur de la crâse organique (xpâortç). Le tempérament d'un organe dépend principalement de la capacité à exécuter tous les actes; et plus l’harmonie est grande et soutenue , plus le physique a des rapports intimes avec le moral. Un obstacle mécanique, d’un côté, comme une cause perturbatrice de l’ordre vital , moral , ou d’intellect pur, d’un autre côté , rompt l’état normal de la nature et occasionne des troubles graves : c’est ainsi que Galien entend les choses.

Nous nous réservons le droit d’examiner plus tard jusqu’à quel point sa doctrine est plus ou moins avantageuse au point de vue de la pathologie et de la clinique médicale ; pour aujourdhui, contentons-nous de tirer cette dernière conséquence : qu’à travers les nombreuses contradictions ou locutions vicieuses qui peuvent se trouver dans les œuvres de

1 Deplacit. Hipp. et Plat., lib. II, p. 323.

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Galien, nous avons pu constater une chose par-dessus toutes, c’est que nulle part il n’admet un principe vital séparé de l’âme, c’est que pour lui l’âme pensante {mens, vovç, ), d’un côté, et anima (n vsvy.œ Çûmov ) , de l’autre , exécute sous le nom collectif d’âme (<|wxÀ)tous les actes intellectuels, moraux et vitaux qui se passent dans l’économie humaine. Il dit , en effet . de la manière la plus explicite : « Vita est actio animœ ‘ . — La vie est un acte immédiat de l’âme. » Je n’ai vu , du reste , nulle part dans les œuvres du médecin de Pergame qu’il ait dit que l’âme soit regardée comme une substance corporelle ; je citerai au contraire , en finissant , deux propositions démontrant péremptoirement que Galien appartient réellement à l’École Platonicienne et a professé le Vitalisme animique : « Apparet autem, animam utentem » partieulis, nosse ipsarum utilitatem, ut quœ ipsa illas con- »struxit et non ab alio factis utatur1 2 . — Temeraria igitur » sententia est, quœ asserit dormientium animam quiescere, » etc. 3 » Ces deux propositions prouvent, en effet, trois choses de la plus haute importance, à savoir : lu que pour Galien , il n’existe aucun agent ou principe vital intermédiaire entre l’âme et le corps , quelle forme et construit elle-même ; 2° que l’âme est une substance éminemment active , même pendant le sommeil ; 3° enfin , qu’elle exerce un empire réel sur tous les actes conscients et inconscients du corps humain.

Pour ce qui regarde sa théorie des tempéraments et des rapports intimes qui existent entre le physique et le moral , voici ce que nous pensons à ce sujet. Nous avouerons d’abord , avec MM. Chauvet et Daremberg, que Galien identifie si bien l’âme au corps et le corps à l’âme, que bien souvent on peut se laisser aller à une supposition de maté-

1 De sanit. tuend-, p. 484.

2 De fcetuum format., p. 125.

3 De mot. muscul., lib. II.

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rialisrae de la part de l’auteur ; mais en fixant de plus près encore son attention sur le texte de Galien , et en analysant sa pensée , on est forcément amené à conclure que Galien , anatomiste et physiologiste, a beaucoup trop consacré au corps et n’a pas suffisamment développé sa doctrine au point de vue philosophique. Voici ses propres paroles ‘ : « Quemad- » modùm ex cibo et potu, necnon ex quotidianis exercita- » tionibus, bonam corporis conciliamus temperiem, sic etiàm » ex hâc ad virtutem animœ comparandam , non nihil » emolumenti attulerimus. » Voilà qui est on ne peut plus évident; car tout le monde sait très-bien que la médecine tire de bien riches indications du genre de vie , des habitudes , des aliments et des boissons qui influent infiniment sur les moeurs de l’âme. Mais, poursuivons; Galien dit encore : « Quocircà tôt facultatibus substantiam animœ , quoi » etiam actionibus, esse prœditam dicimus... In universum » autem , animœ species ( facultates ) très sunt : rationalis » scilicet, irascibilis et appetitoria. «L’âme-substance possède autant de facultés quelle est susceptible de modes divers d’actions. En général, on lui reconnaît trois facultés ou espèces. Ici, Galien est très-clair, et sa pensée ne saurait donner lieu à la moindre fausse interprétation ; il distingue trois âmes, c’est-à-dire trois facultés primordiales, mais non trois êtres , trois forces distinctes ; lisez plutôt : « Quarum » quidem ilia prima ( quam etiam intellectricem vocamus ) >> veritatis, scientiœ, etc., desideratrix est. Irascibilis, quam » etiam animosam appellant, libertatis, polenliœ, honoris , . . . » flagrat libidine. Tertia verô, ilia quœ (a Platone per excel- » lentiam ) appetitoria appellata est , veneris , esculentorum, potulentorum , etc., perfrui desiderat .» La première , douée d’intelligence et de raison , préside à tous les actes transcendants de l’esprit. La seconde, irascible et concupiscible ,

1 Galen. Perg., De anim. mor. et corpor. temp. mut. conseq. I. unus , p. 68.— Qp. omn., in-f». 1630.

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est cette faculté par laquelle l’âme est soumise aux grandes passions morales. Par la troisième, enfin, l’âme est étroitement liée à la chair ; c’est celle-ci qui , dans ses rapports intimes avec les organes corporels , est le trait d’union entre le physique et le moral: je dirai même plus, cette faculté de l’âme est tellement liée au corps , quelle ne semble se manifester que conformément au tempérament de ce dernier. La faculté irascible , bien que moins subordonnée à l’organisation physique , est encore , non sous la dépendance , mais sous l’influence immédiate et directe du tempérament ou de la constitution organique, c’est-à-dire de la proportion réciproque des éléments qui composent la crâse des tissus et des liquides animaux. Or, que vous les nommiez chaud, humide , froid et sec , ou que vous leur donniez le nom d’ oxygène, hydrogène, carbone, azote, soufre, etc. , peu importe; ce qu’il y a de bien positif, c’est que, en dehors des transformations que l’éducation , les préceptes de la morale et de la religion peuvent opérer , l’homme suit d’une manière presque fatale les impulsions instinctives inhérentes à son tempérament , c’est-à-dire à la constitution de sa crâse organique. Ce sont là des faits si évidents par eux-mêmes, qu’il est presque inutile de s’y appesantir plus long-temps.

Ce qu’il importe de faire bien ressortir ici , c’est que Galien n’est ni matérialiste ni fataliste, et que, s’il est allé parfois jusqu’à l’exagération , c’est que l’observation médicale clinique lui a fourni des phénomènes nombreux, sur l’interprétation desquels il a pu errer quelquefois ; mais de là à une confusion entre le tempérament et l’âme, il y a loin... Galien dit, en outre, que les âmes végétative, appétitive, sensitive et irascible meurent avec le corps, et en cela, avonsnous dit, il est d’accord avec Platon, Aristote, S. Thomas et une infinité d’autres savants philosophes et médecins. Mais pourquoi se méprendrait-on encore sur ces paroles ,

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lorsque l’auteur reconnaît d’un autre côté que l’âme est immortelle ? Ce n’est pas , en effet , l’âme qui meurt , ni une partie de l’âme (car Galien n’admet pas des parties réelles dans l’âme) , ce n’est pas même une faculté qui meurt; c’est la mise en acte des facultés appétitive et irascible , qui , devenant impossible après la séparation de l’âme avec le corps , disparaît et meurt , pour ainsi dire ; mais l’âme, principe de vie et d’intelligence, reste toujours la même, et, par une nouvelle union avec son corps organique, elle pourrait reprendre ses facultés en affectant les mêmes rapports avec lui.

C’est donc dans ce sens , et dans ce sens seulement , qu’il faut entendre, avec Galien , que les mœurs de l’âme suivent le tempérament du corps, et vice versa. Les réflexions que M. le professeur Boyer a jointes à la Physiologie de Stahl , et l’appendice de M. le professeur Tissot, prouvent d’une manière irréfragable cette influence on ne peut plus positive de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme. Déclarons , enfin , que lorsque Galien a écrit : « Spiritus animalis est propria materia animce » ‘,il a voulu dire que l’instrument direct sur lequel agit l’âme et qui influe sur elle , c’est cette partie ignée et èthérée de la matière organique. Comme nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet dans notre Introduction au volume de Pathologie, nous arrêterons ici nos considérations à ce sujet, et nous conclurons en dernier lieu que Galien, accusé par les uns de panthéisme, par les autres de matérialisme et de fatalisme, par d’autres enfin d’athéisme, était véritablement de l’École Hippocratique, et appartenait à la doctrine du Vitalisme monodynamique.

B. La Philosophie grœco-Orientalc ou Alexandrine donna naissance à trois Écoles célèbres, dont les idées se rattachent de plus en plus aux traditions Mosaïques et à la

Loc. eit.

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philosophie chrétienne enfin , qui a produit cette longue série d’hommes éminents dont la vie et les écrits sont des modèles de science et de sagesse.

1° L’École Judaïque, qui vit éclore dans son sein bien des illuminés et des hérétiques , peut compter cependant au rang de ses plus grandes gloires Philon d’Alexandrie , qui , par la profondeur de ses écrits , mérita le nom de Platon juif. Ce philosophe médecin eut le rare mérite de fondre et de concilier entre elles les notions philosophiques qu’il avait puisées chez les Grecs avec les doctrines des Livres sacrés. C’est ainsi qu’en imitant Platon, il fait de l’âme cette définition exagérée : « In anima nostrâ equi » sunt et auriga vel adscensor. Equi duo, irascens et con- » cupiscens : ille velut mas, hœc femina. Ille gestiens ,

» solutus et liber esse mit ; iste servilis, humilis, vafritie » gaudens, domi desidet et pascitur, sed et pascit devoratque » (•owoctitoç, Y.a.1 . otxoçôopoç). Auriga autem animus est , si » prudentiam quidem et rationem audit ; si non audit ,

» adscensor tantum , sive txvaêdrm 1 .» 11 dit ensuite ailleurs :

« Homini animum eximium dédit Deus , aliam animœ . » animam, et velut pupulam in oculo : aliud est quo vivimus,

» aliud quo cogitamus 2 . »

Philon appartient donc à la doctrine du monodynamisme par ses idées philosophiques de l’École Platonicienne , et surtout par ses larges notions des écrits Mosaïques.

2° On trouve encore chez les Alexandrins quelques traces de la philosophie spiritualiste de Platon, mais ensevelie dans un mysticisme qui la rend parfois méconnaissable, en admettant des opinions beaucoup trop subtiles sur Dieu et 1 âme , bien que néanmoins quelques-uns parmi eux aient admis des idées assez nettes à ce sujet.

Plotin , avec Varron , philosophe stoïque, disait: « Très

1 De agricult.

2 Deupif. mund.

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