II. Dissertation de Stahl
I. La thèse De intestinis est-elle bien celle que notre auteur a présentée pour le doctorat , ainsi que nous l’affirmons ; ou bien doit-on donner ce titre à la dissertation De sanguification e, comme l’assure K. Sprengel 1 , copié depuis par ses successeurs ? On lit , en tête de l’opuscule De intestinis : « Pro licentiâ assumendi insignia ac 'privilégia docto- » ralia, summos in arte medicâ honores, janvier 1684 ; » — et au commencement de la thèse De sanguificatione : « Quam » ventilationi puhlicœ exponunt G. Ern. Stahl, med. doctor »prœses, etrespondens J. S. Brehmer, avril 1684.» En janvier, Stahl présente pour le doctorat le traité De intestinis ; quatre mois après , le docteur Stahl préside la thèse de Brehmer, candidat au doctorat. Rien de plus clair; il suffit de savoir lire.
II. La doctrine de Stahl est- elle originale? Le fond du Stahlianisme , médicalement parlant , est-il l’animisme
1 Voy. K. Sprengel, Versucht einer pragmatischen geschichté der anneikunde. — Ilist. de la médecine (assez mal traduite par Jourdan), 3e édit, en allemand ; Halle, 1821-1828 , in-8», 5 v. en 6 part., section 13, ch. 1er, syst. de Stahl, « dans sa dissertation Ue sanguificatione, qu'il soutint, en » 1684 à Iéna, pour obtenir le titre de docteur, etc. »
ET COMMENTAIRE
ou le vitalisme? « Si la doctrine de Stahl eût été le fruit de » ses méditations , il l’aurait découverte peu à peu , et ne » l’aurait pas développée comme par inspiration divine , dans » toute son étendue , à vingt-quatre ans , dans sa thèse doc- » torale : De sanguificalione < . » Examinons.
L’idée fondamentale du Stahlianisme se trouve dans l’opuscule De intestinis, comme dans celui De sanguificatione ; il est vitaliste avant tout, et emploie le mot anima sans le déterminer : c’est le principium movens, quod alii spiritum insitum , alii archœum, alii facultatem expultricem , alii sine dubio optimè animam actionum prœsidem vocamus.
Il ne tient pas aux mots, mais aux choses. Il dit, comme Barthez : «Il y a un principe moteur présidant des «actes vitaux: appelez-le esprit inné, archée, ou simple- » ment faculté expultrice , peu m’importe pourvu que vous » acceptiez le fait qu’il existe dans les êtres vivants , et sur- » tout chez l’homme, un principe spécial, supérieur aux » forces physico-chimiques ou organiques , dirigeant tout » harmoniquement ; j’aimerais pourtant mieux l’appeler âme » directrice. » C’est tout simplement le vitalisme deFaschius, de W. Wédel, d’Iéna, de Cos, etc. Évidemment, il n’en est pas l’inventeur, et il ne l’a jamais réclamé. Non, dirat-on , mais nous voyons percer ici des tendances au vitalisme animiste, ou, pour être plus clairs, au mono-psychisme, et telle est l’originalité de Stahl , qui se manifestera nettement plus tard.
Voilà donc comment on traite les plus beaux génies et leurs glorieux travaux ! Ainsi , Stahl a inventé l’âme directrice , comme Barthez le principe vital ; rien de plus : mais , avant eux , l’âme directrice et le principe vital ou plutôt vivificateur, Àpyji d’Aristote, avec leur action directrice, avaient cours dans le monde , et constituaient des doctrines
1 K. Sprengel, loc. cit.
RÉFLEXIONS
dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Ce n’est donc pas là leur ouvrage : ce qu’ils ont fait , c’est de séparer nettement et pour jamais le règne vivant du règne inorganique , l’animal de la plante , la brute de l’homme , en tenant compte des actes physico-chimiques qui se passent en eux ; c’est d’avoir fondé irrévocablement, sur des bases inébranlables , le vitalisme moderne, expansion et développement du naturisme hippocratique ; c’est d’en avoir tracé en maître les grandes lois expérimentales. Ils ont porté, en médecine, à un magnifique degré de splendeur, cette sage et savante méthode inductive , âme de la philosophie naturelle, si bien formulée, si largement appliquée par Hippocrate, Aristote et leurs légitimes successeurs, avant que Bacon, obéissant à l’impulsion de son siècle, de son médecin Harvey, de son ami Gilbert , médecin de la reine d’Angleterre, ne songeât à s’en occuper. Voilà ce que nous commençons à savoir.
Telle est l’œuvre commune de Stahl et de Barthez , monument impérissable de leur génie. Quant aux différences qui les distinguent , nous nous en occuperons à mesure que nous en trouverons l’occasion. Nous traiterons alors dans leur entier toutes les questions si nombreuses, si importantes , que soulèvent l’animisme de Stahl et le vitalisme de Montpellier, bien plus rapprochés qu’on ne le pense. Le vitalisme , en effet , a plusieurs formes qui constituent autant de branches plus ou moins voisines , partant d’un tronc commun qui les nourrit toutes, le naturisme hippocratique ; l’animisme , avec ses variétés, en est une. On a dit que le vitalisme de Montpellier est un enfant direct du Stahlianisme , un grand perfectionnement de ce dernier : c’est une erreur. Avant que Stahl fût au monde , il y avait à Montpellier des Stahliens auxquels il a rendu hommage ; il vient de nous , plus que nous ne venons de lui ; si nous lui devons beaucoup, il nous doit encore davantage. Ce Stahlianisme
ET COMMENTAIRE
que nous avons perfectionné était à nous avant de lui appartenir : c’est ce que nous espérons démontrer * .
Nous ne prétendons rien enlever à sa gloire , en rappelant les droits de ses prédécesseurs qui ont vécu parmi nous : sa part restera bien grande, et nous lui rendrons une éclatante justice , qu’on lui a presque toujours refusée.
Remarquons cependant que quelques esprits d’élite l’ont compris , apprécié , vengé dans l’ensemble , si ce n’est dans les détails : bornons-nous à quelques citations.
«Le génie éclate» , dit Bordeu, «jusque dans les écarts de » Stahl et de Yan-Helmont ; c’est là que le corps vivant est » considéré, non comme une masse froide et inanimée, mais » comme une substance vivifiée par un esprit recteur qui » domine sur toutes les fonctions , et le fait sortir de son » existence passive et corporelle. Stahl m’entraîne avec une »mâle vigueur jusque dans le sanctuaire d’Hippocrate ;
» Boërhaave me laisse à la porte avec des ouvriers qui ra- » massent des matériaux, et qui n’en mettent jamais en » œuvre , etc. 2 »
«Stahl» , dit Roussel, «a renversé la barrière qui sépa- » rait la médecine de la philosophie ; son système doit à » jamais laver les médecins de l'imputation de matérialisme «(phrase de Bordeu); il est le plus orthodoxe (c’est celui » de S. Thomas et de l’Église ) , le plus vrai, le plus simple » et le plus conforme aux faits. Stahl aurait, sans contredit, » subjugué toute la médecine , si , plus complaisant pour ses » lecteurs , il eût pris soin de polir ses ouvrages , et surtout » s’il se fût trouvé dans une position aussi avantageuse que » Boërhaave , etc. 3 »
1 Nous montrerons , en effet, qu’avant Stahl tout ce qu’il y avait de fondamental dans l’ensemble de sa méthode , de ses dogmes , de leurs conséquences , était déjà dans la doctrine de Montpellier. Qu’a-t-il donc fait? Ce que Bordeu, Barthez , etc. , ont fait à leur tour.
3 Bordeu, Médecine Ihèor. et prat. ; extr. de ses ouvrages par Mainvielle.
3 Roussel , Syst. phys. et mor. de la femme , préface , p. 44 à 48.
RÉFLEXIONS
Voyez aussi Grimaud, De Sèze, Fouquet, etc. Voilà comment on juge Stahl à Montpellier. « Stahl» , dit Cabanis,
« était un de ces génies extraordinaires que la nature » semble destiner de temps en temps au renouvellement des » sciences. Elle l’avait doué tout à la fois de cette sagacité «vive qui pénètre en quelque sorte les objets, et de cette » retenue qui s’arrête à chaque pas pour les considérer sous » tous leurs aspects ; de ce coup-d’œil rapide et vaste qui les » saisit dans leur ensemble , et de cette observation patiente » qui poursuit avec scrupule leurs moindres détails. Il fut «distingué principalement, ainsi que son maître (Bêcher)
» par le rare talent de trouver dans les phénomènes les plus » communs les analogues et les points de comparaison , ou '» même la cause directe de ceux qui paraissent le plus éton- » nants , et dans les explications les plus simples la base «des plus sublimes théories. Bêcher et lui portèrent, les » premiers , la 'philosophie dans cette science chimique , «jusqu’alors si incertaine, etc.
» Stahl entreprit de faire pour la médecine ce qu’il avait » fait pour la chimie. Il était nourri de la doctrine d’Hip- »pocrate, et personne ne savait mieux que lui ce que les » observations et les vues philosophiques des modernes y » pouvaient ajouter. '
» Les idées de Stahl ont , en général été mal comprises ; «on peut même dire qu’elles ont été presque également » défigurées par ses critiques et par ses admirateurs. Pour » bien faire comprendre les vues de ce médecin , le plus » grand, à mon avis, qui ait paru depuis Hippocrate, il » faudrait entrer dans une exposition détaillée, non-seule - » ment de ses principes généraux , mais encore d’une » grande quantité de vues particulières qui les éclaircissent » et les confirment, etc... < . »
1 Cabanis, Coup-d’œil sur les révolutions et sur la réforme de la médecine, p. 145 et suiv.; Paris, 1804. (Ouvrage remarquable et trop peu lu.)
ET COMMENTAIRE
Voilà ce que dit Cabanis. S’il a bien jugé Stahl (en partie du moins , car il n’en a pas sondé toute la profondeur, ce qui tient au mouvement philosophique si déplorable au milieu duquel il a vécu) , il a reconnu aussi , partiellement , les liens qui l’unissent à Montpellier et la portée de notre doctrine. « Des opinions de Stahl et de » Van-Helmont, et du solidisme 1 étendu, corrigé, modifié, » s’est formée une nouvelle doctrine , à laquelle Bordeu , »Venel, Lamure, l’on peut même dire, l’École de Mont- » pellier presque entière a donné beaucoup d’éclat et de » partisans. Agrandie depuis ces maîtres par les vastes tra- » vaux de Barthez ; fortifiée par ses élèves et par ses suc- » cesseurs de ce que les découvertes modernes et les progrès » des sciences collatérales pouvaient lui fournir de preuves » nouvelles ; perfectionnée par l’application des méthodes » philosophiques , que de bons esprits commencent à porter » enfin dans tous les objets de nos études, elle se rapproche » de plus en plus de la vérité. Bientôt ce ne sera plus une » doctrine particulière : en profitant des découvertes réelles, » éparses dans les écrits de toutes les sectes ; en se dé- » pouillant de cet esprit exclusif , qui étouffe la véritable «émulation et qui n’a jamais enfanté que de ridicules » débats , elle deviendra la seule théorie incontestable en » médecine ; car elle sera le lien naturel et nécessaire de » toutes les connaissances rassemblées sur notre art jusqu’à » ce jour 2 . »
Tourtelle, professeur à Strasbourg, ne tient pas un autre langage : « Dans le temps » , dit-il , « où Boërhaave » répandait ses dogmes dans toute l’Europe , un homme » d’un génie bien supérieur au sien travaillait pour la » gloire du Vieillard de Cos. Le grand Stahl de Halle,
‘ Cabanis ne tient pas compte de l’humorisrne, heureusement combiné au solidisme des auteurs qu’il cite; il voit les grands résultats obtenus par eux, sans remonter à leur source.
2 Ouvr. cité, pp. 175 et 176.
RÉFLEXIONS
» qui devint par la suite premier médecin du roi de Prusse,
» s’attacha à observer les divers phénomènes de la nature ,
» et vérifia par sa propre expérience les aphorismes du Père »de la médecine. C'est dans l'observation qu’il a puisé les » principes d'une théorie lumineuse , confirmée par les faits »de pratique... Rebuté des principes faux du mécanisme,
» il crut nécessaire de remonter à un premier mobile qui » agit spontanément , et qui a toujours en vue la conservation de l’individu qu’il anime, etc. *. »
Dezeimeris , très-peu partisan de l’animisme de Stahl et du vitalisme de Montpellier, ne peut s’empêcher de rendre hommage à Stahl , et même à Barthez qu’il rapproche de lui. Après avoir combattu l’animisme et le vitalisme en général d’une manière bien peu judicieuse, et en commettant d’un bout à l’autre des erreurs graves en histoire et en philologie , fort singulières pour celui qui le juge sur sa réputation , moins étonnantes pour ceux qui l’ont étudié et apprécié sérieusement 1 2 , Dezeimeris ajoute :
1 Tourtelle , Hist. philos, de la médecine, 1804, T. 11 , pag. 446 et 447.
2 11 y a de bons travaux parmi ceux que nous a laissés M. Dezeimeris sur quelques points d’histoire médicale moderne; mais il obéit, en général, à des préventions ardentes , et affecte une érudition beaucoup plus grande que celle qu’il a réellement et qui aurait dû lui suffire. Son style est correct, élégant, vif, parfois entraînant; mais, avec lui, il faut toujours se tenir sur ses gardes. Assez peu médecin , trop légèrement philosophe , laissant bien à désirer pour la littérature antique , même médicale , dont il parle beaucoup quoiqu’il l’ait trop négligée , bon helléniste en général , mais sans spécialité , il est rarement remonté consciencieusement aux textes , et a pris souvent, même pour l’allemand qu’il connaît bien, son érudition de seconde main , toutes les fois qu’il l’a pu. Si , d’une part , il a rendu des services nombreux et réels, à une époque où la philologie médicale jouissait de peu de crédit; il a , de l’autre , répandu bien des idées fausses. 11 passe fréquemment à côté du vrai ; mais quand il le rencontre , il le fait ressortir nettement et avec énergie. Il semble avoir beaucoup étudié Stahl. L’a-t-il fait assez? Ne l’a-t-il pas trop regardé avec ses préventions anti-vitalistes? Nous n’hésitons pas à affirmer que souvent il ne l’a pas suffisamment compris. 11 en avait peut-être conscience , car, après avoir promis cent fois un article trèsétendu sur Stahl et le Stahlianisme , il ne les a jamais abordés de front: nous devons le regretter.
ET COMMENTAIRE
« Le Stahlianisme n’est qu’une forme particulière de l’ani- «misme, et l’animisme est bien loin de constituer tout «entière la vaste et profonde doctrine du professeur de
»> Halle : l’animisme est de tous les temps . Combien de
» fois les doctrines de l’illustre professeur de Halle n’ont- » elles point été travesties et défigurées ! C’est les défigurer » que de les enfermer dans une théorie des facultés , des «déterminations et des influences de l’âme.
» 11 y a de l’animisme dans ces doctrines ; mais il y a «bien autre chose encore.
» La première chose qu’on y aurait dû voir est la der- » nière qu’on y ait remarquée : c’est que , tout au contraire » des systèmes d’animisme fabriqués jusque-là , l’auteur de » celui - ci ne part point de l’âme comme d’un principe » général , et dont il faille d’abord convenir pour deviner, »ou en déduire par une série de conséquences tous les «phénomènes de l’organisme; mais il part de ces phé- » nomènes , les étudie en eux-mêmes , dans leurs rapports » réciproques, dans les conditions de leur production. Il les » rapproche , il y saisit les caractères spécifiques qui les » distinguent de ceux que les corps inorganiques présentent » aux chimistes ou aux physiciens ; enfin , il les rattache » par induction à une cause substantielle , différente de la «matière organique. Sa manière de philosopher consiste, » non à procéder par hypothèses d’un principe général que » l’on pose , aux faits particuliers que l’on déduit , comme » avaient fait jusqu’alors les animistes , mais à partir des » faits d’observation , pour s’élever, par des rapprochements » et des abstractions , à un principe général qui les domine » tous . . . . »
« Si la doctrine de Stahl n’eût été exploitée que par des » hommes de la même trempe ; si ses successeurs s’étaient «attachés à confirmer et à agrandir les principes qu’elle » avait rigoureusement déduits de l’observation , la science
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» aurait marché plus vite , et Ton serait probablement arrivé » un demi-siècle plus tôt aux principes les mieux établis de » nos doctrines modernes , dont l'origine n'est point ailleurs » que dans celle du professeur de Halle 1 . »
Il dit plus bas , en parlant de Barthez : « Personne n’a » pénétré aussi profondément que l’illustre professeur de » Montpellier , ni développé avec plus de précision et de » justesse l’esprit de la seule méthode logique qui puisse » mettre à l’abri des écarts où il est tombé 2 . »
Nous pourrions citer un bon nombre d’auteurs éminents, français et étrangers , qui ont reconnu et proclamé la véritable grandeur de Stahl , s’efforçant de triompher des erreurs et des préjugés qui , dès l’origine , se sont dressés contre lui et ont encore aujourd’hui tant de vigueur ; nous arriverions ainsi jusqu’à nos plus récentes publications.
Écoutons , pour terminer, un philosophe distingué , M. Lemoine , professeur à la faculté des lettres de Bordeaux : « La clef de la doctrine de Stahl , le secret de sa » force et sa vérité sont dans la méthode qui a présidé à sa «construction. Son système n’est pas, comme on le croit » généralement , une œuvre de construction et de spécula- » tion ; c’est , au contraire , le résultat de X expérience et de «l 'induction. Il a observé long-temps et bien. Sa doctrine » est bien , en définitive , l’animisme ; mais ce n’est point «par l’animisme qu’il commence, et l’âme n’intervient «comme principe de la vie qu’au dernier moment et «comme à la conclusion de son système. Ce système est » d’abord une réfutation des doctrines contemporaines , une » réaction contre la chimie et la mécanique , contre les en- » tités imaginaires, contre X hypothèse, enfin en faveur de » l'expérience. On veut deviner la nature et lui dicter des
1 Dezeimeris, Dictionnaire de médecine en 30 volumes, T. 111, pp. 165, 172, 173; arl. Animisme. 1833.
2 Dezeimeris, art. cité, p. 215.
ET COMMENTAIRE
» lois, au lieu de lui arracher son secret. Stahl en appelle » sans cesse à l'observation ; il gémit de voir méconnue la » grandeur de la nature. Ce qui est lui apparaît bien au- » dessus de ce que l’homme rêve. La vie, c'est pour lui le » point capital . Il s'efforce de la mettre en lumière, de la » distinguer de tout le reste , en renversant les utopies » mesquines de ses contemporains. Il n'y a plus de mède- » cins , il n'y a que des mécaniciens ou des chimistes ; » tandis que la médecine c'est la science de la vie , qui ne » s'élabore pas dans le creuset du chimiste. Ce qu’il défend , » ce n’est pas sa pensée , c'est la nature incomprise , c'est » la vie, qu'osent nier ceux qui sont chargés de l'entretenir. » De là , sa colère , qui est légitime ; 'c'est celle du génie » défendant une grande et incontestable vérité.
» Jusqu’ici, dans la doctrine de Stahl, où est l’hypothèse, » où est l’erreur, où est l’animisme? Il n’est encore question » que de la vie , des faits , de la nature ; l’animisme ne » viendra que plus tard , au dernier moment. On ne pourra » donc pas dire que sa doctrine n'est que l'animisme ; sa » méthode, l'hypothèse ; son mérite, celui d'avoir donné » plus de simplicité et de consistance à une opinion presque » aussi ancienne que le monde. L’âme apparaît, enfin, «l’hypothèse succède à l’observation, le vitalisme se «conclut par l’animisme au moment où il se demande «quelle est la cause de la vie *. Cette cause, qui agit si » raisonnablement , ne doit - elle pas être raisonnable ? » Stahl fait alors le dernier pas , etc . »
11 y aurait beaucoup à ajouter aux aperçus, encore bien vagues, présentés dans tout ce qui précède, pour faire
1 Nous examinerons plus tard le rôle de l’Animisme, du Mono-psychisme dans la doctrine de Stahl. On fait encore beaucoup de bruit de ce que les uns nomment son hypothèse , en l’attaquant vivement ; de ce que les autres défendent avec tant d’ardeur. Nous verrons alors si l’on en a bien apprécié la portée; si l’on diffère autant qu’on le croit; si l’on n’obscurcit pas une question simple par elle-même; si l’on ne discute pas faute de s entendre.
RÉFLEXIONS
connaître même superficiellement et seulement dans son ensemble , la méthode stahlienne et l’esprit général de sa doctrine. Dans les citations que nous avons rapportées, nous avons laissé tout exprès dans l’ombre les objections , les reproches adressés au Stahlianisme , sans excepter ceux que nous regardons comme les plus légitimes : nous accepterons ces derniers sans hésiter; nous y ajouterons quand il le faudra , car nous voulons donner une appréciation sérieuse , consciencieusement approfondie , et non une apologie flatteuse ou mensongère. Notre admiration pour Stahl est grande et solide , parce qu’elle a été longuement réfléchie , et qu’après Hippocrate , c’est l’un des quatre ou cinq grands médecins que nous avons le plus étudié dans toutes ses œuvres , et toujours dans ses textes. Notre culte pour lui n’est pas exclusif; ce n’est point une adoration, un fétichisme. Pour mesurer un homme de génie , il ne faut pas rester à genoux. Mais des esprits de cette trempe , grands encore dans leurs chutes , mêlant de grandes variétés à leurs plus manifestes erreurs , ne doivent être attaqués qu’avec circonspection , et condamnés dans leurs parties défectueuses qu a la suite d’un mur examen. Après cette profession de foi, rentrons dans notre sujet.
De ce qui a été dit jusqu’ici , nous pouvons tirer les conclusions suivantes :
1° Stahl est un génie si élevé que nul peut-être ne lui dispute la première place après Hippocrate , ou que tout au plus, parmi les modernes, trois ou quatre autres peuvent aspirer à la partager avec lui.
2° L’Animisme n’est pas le fond , mais le couronnement de sa doctrine , qui , dans ce qu’elle a de capital , au point de vue de la médecine, est le Vitalisme Hippocratique progressif.
3° Sa grandeur tient à la perfection de sa méthode; à la persévérance , à la vigueur avec laquelle il a su l’appliquer
ET COMMENTAIRE
partout ; à la beauté , à l’harmonie , à la solidité du vaste édifice qu’il a construit ; aux lois anthropologiques qu’il a découvertes, étendues ou confirmées.
Personne , si ce n’est le Vieillard de Cos , n’a été plus neuf, n’a fait plus et mieux que lui; nul n’a renversé plus d’erreurs fondamentales soutenues par les plus beaux noms ; nul n’a proclamé , imposé plus de vérités du premier ordre sur lesquelles nous vivons encore aujourd’hui. Devançant son siècle de plusieurs siècles , il mérite d’être encore un de nos premiers maîtres , un de nos guides les plus sûrs ; il peut dissiper bien des ténèbres et des préjugés que nous acceptons sur parole , et répandre parmi nous de nouvelles et splendides clartés. Quand on remonte à ses textes fondamentaux oubliés , défigurés par des traducteurs plus qu’infidèles , ou par des commentateurs qui faussent souvent sa pensée par ignorance, par légèreté, par prévention , par rivalité, pour s’élever en l’abaissant , déguiser des emprunts dont on a conscience , se parer de ses dépouilles dont ils se sont revêtus , et le mettre sous les pieds pour s’en faire un piédestal , on le voit apparaître dans un jour tout nouveau et bien plus éclatant. On conçoit la grandeur même de son animisme à lui, si injurieusement traité par ceux qui n’en ont compris ni la nature ni la valeur, et l’on sent la vérité de ces paroles de Cabanis qui résument la pensée de ceux qui , tels que Bordeu, Grimaud, Roussel, etc. , se sont trouvés assez grands pour être justes : « Stahl était un de ces génies extraordi- » naires que la nature semble destiner de temps en temps au » renouvellement des sciences. »
Personne , peut-être , n’a mieux jugé Stahl que StahlTuimême : s’il a, vis-à-vis de ses adversaires, le fuste orgueil qui naît de sa force et de cette supériorité dont il a conscience, il a aussi la modestie du génie quand il est en face des difficultés qu’il ne peut vaincre , soit parce qu’elles sont inhérentes à la médecine même , soit parce que la science
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de son époque ne lui permet pas de les résoudre. Nul peutêtre ne montre avec plus de soin les parties faibles de sa doctrine et les objections solides qu’on peut lui faire. Quand il a éprouvé des embarras manifestes , quand il lui est resté des doutes insolubles, il revient, dans quelque passage de ses œuvres , sur ses affirmations même les plus absolues, et les modifie. Ce ne sont point des contradictions , mais des rectifications qui rappellent les rétractations de S. Augustin. C’est le cri de l’homme d’honneur qui compte avec lui-même, afin de ne pas trahir la vérité. Nous signalerons avec soin ces aveux précieux , sur lesquels ou ne s’est presque jamais arrêté. Nous allons citer deux ou trois points de sa dissertation inaugurale qui le peindront tout entier.
Dans sa thèse De intestinis , 1° il admet l’action de la chaleur ; mais quelle est sa nature ? Il la laisse indéterminée ; il reconnaît seulement son caractère spécial : ce n’est pas simplement la chaleur des fourneaux.
2° Il y a un ferment dans le tube digestif, et la fermentation est un des éléments de la digestion : quel est ce ferment ? Est-ce le suc salivaire , pancréatique , biliaire , l’acide stomacal ? Quelle est cette fermentation ? L’expérience n’avait pas alors suffisamment prononcé ; elle ne l’a pas encore fait entièrement aujourd’hui. Pour Stahl, qui sait tout ce qu’on a dit à ce sujet , il reste des doutes : il les expose et attend. Profond chimiste , il voit bien qu’il y a là plus que de la chimie ordinaire , il y a pour lui comme pour nous un quid ignotum , la chimie vivante de Bordeu, et il ne craint pas d’avouer qu’il poursuit encore une solution. Quand on peut connaître ce que l’on ignore, on s’endorylans une douce et profonde quiétude , et l’on a peu de chance de trouver ce que l’on ne croit pas même avoir à chercher. Comparez avec cette dissertation de Stahl celle qu’Hoffmann soutint pour le doctorat à Iéna, en 1679, sous le titre De menstruo ventriculi , vous verrez aisément
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la différence qui les sépare : celle-ci révèle un grand talent , celle de Stahl un grand génie.
5° Quel est le siège de la colique ? Dans quelle membrane , dans quel tissu se trouve-t-elle ? C’est surtout probablement dans la membrane musculeuse. Les nerfs seuls sont-ils le siège de la sensibilité ? Tous en sont-ils doués au même degré? Il faut attendre de nouvelles observations , de nouvelles expériences.
-4° Ce principe animateur qui dirige si merveilleusement , si harmoniquement les actes vitaux, quel est- il? Est-ce un esprit infus , une faculté expultrice , un archée , un agent bien connu , bien déterminé ? Je ne sais ; mais est-ce bien un esprit vital , une faculté occulte, - cet archée ardent , irascible , passionné de Van-Helmont ? Pourquoi ne pas le nommer simplement principe présidant des actes vitaux, énonçant le fait, sans engager l’avenir à rien, en attendant qu’on puisse constater expérimentalement les lois biologiques?
Voilà ce que fait Stahl à vingt-quatre ans , en face de ces théories médicales , si contradictoires et pourtant si affirmatives , avec lesquelles on expliquait tout au moyen d’une mécanique grossière, d’une chimie à peine naissante et qui est jeune encore aujourd’hui malgré ses immenses progrès, des esprits animaux , vitaux, naturels, et enfin de ces archées multipliés , sortes de contrefaçons de l’âme pensante qui venaient remplir les vides, opérer ce que les agents physiques et chimiques ou les esprits ne faisaient pas , et peuplaient les organismes vivants d’êtres mythologiques assez semblables à ces divinités dont l’antiquité avait rempli le monde , rendant ainsi impossible tout progrès expérimental et réel dans les sciences physiques.
Notre jeune médecin a des doutes légitimes sur toutes ces théories mensongères ; il sonde l’édifice médical , rencontre partout des vides que l’expérience doit remplir, des
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murs qui s’écroulent quand on les frappe , des fondements qui chancellent et que l’observation doit affermir. Un seul fait capital subsiste , c’est , au point de vue médical , Yaliquid inconcussum que cherchait Descartes; avec lui l’ordre renaîtra dans le chaos , et il reconstruira, en lui donnant un caractère moderne , la vraie médecine hippocratique menacée de toutes parts. Ce fait , c’est le consensus unus : il a une cause réelle , incontestable , clef de voûte de l’anthropologie médicale, comme l’attraction newtonienne est celle de la physique céleste. Cette cause n’est point une entité chimérique, imaginative , comme dit Stahl , pénétré du vrai génie antique et de celui de la haute scholastique si méconnue , si dédaignée alors , comme elle l’était il y a vingt ans ; ce n’est point une abstraction arbitraire ou métaphorique et poétique comme les archées de Van - Helmont et de W. Védel, c’est une abstraction réelle , extraite des faits seuls qu’elle représente exactement , ainsi que le dit l’illustre physicien Biot : c’est le to èvopgov d’Hippocrate , le xb 6v à. nlüq de Platon , les obviai obval , eVT ekzyelou , entéléchies d’Aristote , la forme substantielle des grands scholastiques , sifflée par le cartésien Régius , et imparfaitement remplacée par la force des modernes , suivant la remarque profonde de Leibnitz , qui a voulu lui restituer son rôle et sa place légitimes , et que Maine de Biran n’a pas entièrement retrouvée.
Or, ce que tous ces grands esprits ont vu avec le coupd’œil du génie, ce que peu d’entre nous voient encore, Stahl seul , parmi les médecins de son temps , a su le voir en entier , et il l’a vu , senti , appliqué plus nettement , plus largement , de bien plus haut que Bacon , Leibnitz , Newton : il l’a fait pour un art bien plus difficile que les sciences physiques, et s’est soutenu jusqu’à la fin à la même hauteur ; tandis que les hommes illustres que nous
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venons de nommer ont fait des chutes qu’il a évitées et que nous pourrions signaler 1 . Bacon nous en offre à chaque pas, oscillant cent fois entre l’erreur et la vérité; Newton fait de l’espace le sensorium , Y entendement de Bien ; Descartes ne voit que Y étendue dans la matière et que Dieu moteur direct de l’univers, enlevant toute efficacité aux causes secondes, et réduisant Taine humaine à la pensée; Leibnitz aboutit à ses monades, pures abstractions, miroirs de l’univers , sans étendue , et les fait mouvoir par son harmonie préétablie ; le monde n’est pour lui qu’un automate spirituel et qu’un mécanisme dont Dieu est le principal ressort; Malebranche absorbe l'univers dans l’être suprême, etc. C’est un chaos cosmogonique et philosophique où tout se heurte , où l’harmonie se perd et dont nous ne sommes pas bien sortis.
Un chaos identique , fondé sur la même méthode , sur les mêmes principes, existait en médecine au temps de Stahl, et ne s’est point dissipé nettement aujourd’hui. Lisez attentivement Stahl et Barthez , vous n’y trouverez rien de pareil ; avec eux , l’ordre reparaît dans le monde cosmogonique , philosophique et médical ; avec eux , tout y est harmonique , tout y est soumis à des lois que l’expérience établit , que la raison accepte, que l’observation de chaque jour consolide et agrandit. C’est que ces deux médecins éminents ont une méthode rigoureuse , une logique sévère, comme dit Dezeimeris, qui ne les abandonne jamais et que nous ne comprenons pas assez ; c’est que , génies de conception et non pas d’imagination, ils ont le véritable génie scienti-
1 Nous ne plaçons point Stahl au-dessus de ces célèbres auteurs, ce serait une profonde injustice : classer par rang de taille , et en les soumettant au niveau , des génies de cette trempe , serait une entreprise aussi difficile que téméraire. Chacun a eu quelque chose de spécial dans son génie, dans la science qu’il a agrandie et dans la voie qu’il a parcourue. Que l’Angleterre place Bacon à la tête des philosophes , Newton au-dessus de tous les physiciens, Shakespeare et Millon bien plus haut qu’Homère et Sophocle, que Le Tasse et Corneille, on le conçoit, maison ne souscrit point à cet arrêt.
RÉFLEXIONS
fique, celui de la réalité, de l’immuable vérité *. C’est le génie d’Hippocrate , de Platon , d’Aristote , épuré , rectifié par la lecture assidue des deux plus grands philosophes chrétiens, S. Augustin et S. Thomas, les véritables maîtres du XVIIe siècle, qui ont souvent inspiré Leibnitz et Descartes, mais que Bossuet seul nous a conservés tout entiers.
Voilà pourquoi Hippocrate , Platon , Aristote ont survécu à tous leurs détracteurs ; voilà pourquoi S. Augustin et S. Thomas sont toujours les grands maîtres de la théologie scientifique ; voilà pourquoi Stahl et Barthez ont formé de véritables écoles qui se soutiennent, restent unitaires, harmoniques , et marchent toujours en avant d’un pas ferme et sûr au milieu de ces systèmes, plus brillants que solides, élevés un jour par les caprices de la mode et renversés par ses caprices du lendemain. Ces écoles acceptent le progrès réel , expérimental , lentement et sagement progressif , et agrandissent , sans les renverser, leurs dogmes fondamentaux , reposant , non sur des observations très-limitées et de complaisantes statistiques faites pendant vingt ans par quelques médecins de Paris ou de Berlin , mais sur des observations constantes et patientes embrassant tous les pays et tous les siècles. Ces écoles ont pour chefs des génies législateurs et pour guides des codes sérieux , de véritables établissements, si souvent réclamés par Leibnitz , où sont
1 Voyez, à ce sujet, les importantes remarques de M. de Bonald : Recherches sur les lois naturelles, pp. 17 et 19, 1800.
Après avoir attaqué l’erreur de ceux qui condamnent les vrais métaphysiciens et la vraie métaphysique si chère à Leibnitz , Descartes , etc. , et à tous les génies législateurs dans toutes les sciences , il ajoute : « Ce » qui effraie avec raison les bons esprits, c’est la fausse métaphysique mère » de tant d erreurs , confondue si souvent avec la métaphysique bien enten- » due , qui n’est que la science des causes et la connaissance des lois de leurs » actions . Or , ce sont les hommes à conception qui ont éclairé le monde; » ce sont les hommes à imagination qui l’égarent et le troublent. » Stahl concevait la nature; ceux de ses contemporains qu’il attaque s’amusaient à 1 imaginer. M. de Bonald, dans ses divers écrits, a plusieurs fois reconnu la supériorité de Stahl.
ET COMMENTAIRE
inscrites les traditions humanitaires que les temps ont toujours conservées 1 : « Quœ in naturâ fundata sunt » crescunt et augentur; quœ verô in opinione, nec augentur » nec crescunt. » (Bacon. )
Des lecteurs très-réfléchis et très-scrupuleux diront peutêtre qu’il leur reste un doute ; que les autorités citées plus haut , quelque imposantes qu’elles soient , ne leur ont point laissé des convictions complètes ; que , moins que tout autre , nous avons le droit d’exalter le génie original ou tout au moins puissamment restaurateur de Stahl , et que Sprengel peut avoir raison quand il regarde le candidat d’Iéna comme un copiste. Cette objection, si grave en apparence, si spécieuse, si souvent reproduite , contre laquelle Stahl a#si vivement réclamé et qui a toujours eu tant de crédit , a cependant peu de valeur quand on fouille l’histoire et qu’on prend la peine de réfléchir.
Pour la présenter nous-même dans toute sa force , nous avons eu soin d’insister sur ce fait , que le Naturisme Hippocratique régnait encore à Iéna en 1 684 ; qu’il était proclamé, défendu par Faschius et par W. Wédel, le maître le plus célèbre de Stahl. Il semble donc manifeste qui celui-ci n’a pu l’inventer, puisqu’on le lui enseignait, et que , dans tous les cas, il l’aurait tout au moins emprunté à Hippocrate. Pourtant , rien ne serait moins exact que cette opinion , en apparence si évidente.
W. Wédel enseignait , en effet , le Naturisme Hippocratique ; mais c’était le Naturisme seul, séparé de la méthode qui y conduit, le démontre, le vivifie, le féconde: c’était l’arbre sans ses racines , vivant d’une vie éphémère et ne portant presque plus de fruits. Aussi, sous le souffle puissant du Mécanicisme et du Chimisme , cet arbre , ébranlé et presque stérile , se penchait de plus en plus vers le sol ,
* Voy. le professeur Lordat : Perpétuité de la médecine , ouvrage capital qu’on doit lire et méditer.
RÉFLEXIONS
et le moment était venu où sa chute inévitable allait se consommer. Stahl lui rendit ses racines; il y en ajouta de plus nombreuses , de plus larges , de plus profondes ; il lui donna pour soutien , en les lui soumettant , ces sciences physiques et chimiques qui aspiraient à le renverser. Alors une sève jeune et vigoureuse circula dans toutes ses parties , et il reprit une fécondité qui était inconnue jusque-là : l’Hippocratisme antique , remanié par ce génie puissant , grandit , se transforma et devint l’Hippocratisme moderne. L’école de Sauvages , celle de Bordeu et de Barthez , achevèrent l’œuvre commencée avant Stahl à Montpellier 1 .
Non - seulement W. Wédel enseignait l’Hippocratisme sans sa méthode , sans ses racines , mais il suivait une méthode très-imparfaite , vicieuse , entachée d’hypothèses dont elle ne pouvait se dégager ; de plus son naturisme était profondément altéré. L’unité hippocratique se perdait au milieu de ces esprits nerveux, de ces archées sans nombre siégeant dans les divers organes avec leurs passions et leurs caprices. Où retrouver une direction intelligente avec ces archées toujours en colère, toujours prêts, sous le moindre prétexte , à se déclarer la guerre et à s’agrandir aux dépens de leurs voisins? Comment fonder une harmonie au milieu de tous ces petits princes respectant assez peu leur souverain (le grand archée) trônant dans l’estomac au pylorus rector , et assez embarrassé de sa puissance duumvirale , qui ne ressemblait guère à une unité? C’était l’Olympe antique où Apollon n’écoutait pas toujours Jupiter fort heureux d’avoir son tonnerre pour foudroyer les Titans. A toute cette mythologie médicale , Stahl substitue
1 Nous montrerons plus tard que la rénovation stahlienne s’accomplissait à Montpellier avant Stahl, et qu’elle était déjà faite avant que le professeur de Halle n’y eût mis la dernière main. Nous comparerons avec soin les dates pour nous rendre compte de l’influence réciproque du Stahlianisme et des formes diverses revêtues par le Vitalisme dans notre faculté; nous étudierons en même temps l’Hippocratisme de l’école de Paris.
ET COMMENTAIRE
un principe animateur vraiment unitaire, qui préside à tous les actes vitaux (anima prœses actionum ) ; qui communique avec tout son corps par la sensibilité ; qui le gouverne en mettant en activité les forces inhérentes à ce corps luimême , supérieures aux forces mécaniques et chimiques et s’unissant à elles pour les besoins et les fonctions du système vivant.
Il retrouve donc le pur Hippocratisme dans son entier, avec sa méthode : c’est l’arbre antique avec son tronc , ses rameaux et ses fruits : Stahl est rénovateur. Puis , il donne à cette doctrine une vie nouvelle , un caractère moderne , il l’enrichit de toutes les conquêtes des siècles écoulés , et y en ajoute un grand nombre d’autres qui sont à lui (car il est, avec Bêcher, le principal fondateur de la chimie philosophique); en médecine aussi, il est créateur. Enfin, il prépare les vastes progrès accomplis depuis ses écrits ; il a donc fécondé l’avenir comme il avait restauré le présent , comme il avait retrouvé , consolidé , agrandi le passé tout entier.
Stahl a donc fondé une doctrine ; c’est un génie créateur , ce n’est point un servile copiste.
Sprengel s’étonne qu’il ait trouvé , soutenu , développé sa doctrine à vingt-quatre ans , dans une thèse de doctorat : c’est comme s’il était surpris qu’un Stahl , pour avoir du génie , n’eût pas attendu d’être docteur et mûri par l’âge et par une longue expérience. Les esprits très-supérieurs ne vieillissent pas dans une longue enfance ; ils sont de grands maîtres dès le début.
Stahl , si réservé , si savamment prudent à vingt-quatre ans, quand il s’enferme dans le Vitalisme expérimental, devient-il téméraire plus tard, quand il a plus de savoir, plus d’expérience ; lorsque sa pensée s’est agrandie par une longue et haute pratique , et par un enseignement qui pendant vingt ans a fixé l’attention de nombreux élèves
devenus célèbres à leur tour ; lorsque des luttes avec les médecins et les philosophes les plus illustres lui ont donné le sentiment le plus complet de sa force ; lorsqu’enfin il a conquis l’un des premiers rangs parmi les hommes les plus éminents de cette époque qu’on a nommée le grand siècle ? Viendra- t-il , par une dangereuse audace, altérer son œuvre en y ajoutant l’Animisme pour couronnement ? Le fait-il avec réflexion , ou est-il ébloui par sa gloire ? Nous pèserons bientôt ses motifs : c’est lui-même qui nous les donnera.