POUVANT SERVIR
a l'histoire DE L’ÉCOLE MÉDICALE DE HALLE (Prusse), depuis son origine 1694, jusqu’en 1740 *,
par le Dr T. BLONDIN, membre de l’académie de halle, etc.
Bien qu’on ne puisse pas révoquer en doute que ce soit Albert, archevêque de Magdebourg, qui ait eu le premier l’idée de fonder une Académie à Halle vers le commencement du XVIIe siècle , il n’est pas moins vrai de dire que ce ne fut que vers l’an 1694 que l’on pensa sérieusement à la fondation de cette académie , et l’honneur doit en revenir à l’illustre électeur de Brandebourg, Frédéric III, devenu quelques années après roi de Prusse , sous le nom de Frédéric-Guillaume Ier.
Cette académie eut quatre facultés : celle de théologie , celle de philosophie, celle de médecine et celle de droit. Les diverses chaires de ces facultés furent occupées par les hommes les plus éminents de l’Allemagne, entre autres celle de philosophie par le célèbre Chrétien Thomas.
Deux chaires seulement furent d’abord créées dans la faculté de médecine et occupées par les deux plus grands
1 Cette Notice est extraite d’une Dissertation du docteur Friedlander, à l’occasion du concours académique de l’année 1841. (Halle, in-4°.) C’est aux soins affectueux et à la rare bonté de M. Ch.WiTTE, professeur de droit à l’université de Halle, que je dois le Document qui m’a servi pour composer cette Notice.
génies de l’époque , dont la réputation et la gloire furent désormais immortelles en Europe: je veux dire par le savant et illustre Frédéric Hoffmann, et par le grand G.-E. Stahl, surnommé par les uns le colosse médical de la Germanie et parles autres V Hippocrate moderne.
Et d’abord vient en première ligne l’immortel G.-E; Stahl, qui, avec une science aussi certaine que profonde et lumineuse , a valeureusement et noblement combattu les sectes des Iatromécaniciens et des Iatrochimistes , dont les doctrines matérialistes envahissaient alors, avec le Cartésianisme mal entendu , toutes les écoles médicales et philosophiques d’Europe.
Stahl, dit Friedlander, par la puissance de sa parole et l’élévation de son génie , tira le monde savant de l’état de torpeur et de coupable quiétude dans lequel il était plongé ; il démontra par des arguments inébranlables que le corps, en tant que substance matérielle , ne peut rien , et que c’est à l’aide d’un principe vital distinct de la matière que le corps vit , se conserve et revient dans son intégrité lorsqu’il est atteint de maladie. Stahl, ayant en horreur l’hypothèse , mit en usage la méthode philosophique expérimentale ; et c’est ainsi que , par une série d’inductions ; de déductions et de raisonnements , basés sur la nature môme des phénomènes, il est arrivé à proclamer la puissance vitale de I’ame dans et sur le corps , d’accord en cela avec le texte sacré de la Genèse.
Les œuvres nombreuses de Stahl indiquent la grandeur de son génie ; elles exhalent un parfum de sage et profonde philosophie. Le style en est hérissé de difficultés et peu facile à lire : ceci vient principalement de ce que , vu la grande multiplicité de ses travaux , il n’a pas eu le temps d’en raffiner le langage. Mais cela enlève-t-il quelque chose à la pensée du Maître , et Stahl ne sera-t-il pas toujours , au milieu de nous , vénéré comme l’illustre et à jamais
mémorable fondateur du Spiritualisme médical, le digne continuateur du vrai Vitalisme Hippocratique ?
F. Hoffmann , se laissant entraîner dans les opinions erronées de son époque , chercha la vie dans la matière ; et, bien qu’il ne pût jamais arriver à la solution de son problème , on doit avouer qu’il fit faire à la science d’immenses progrès.
Stahl occupa pendant plus de vingt années la chaire qui lui avait été dévolue , et , presque sans le secours d’aucun collègue, il y professa tour-à-tour toutes les branches de la Philosophie médicale et de l’Art , tant au point de vue théorique que pratique. Il ne quitta ce poste honorable que pour se rendre à Berlin auprès du roi Frédéric-Guillaume Ier, qui lui donna le titre de conseiller aulique et de premier médecin de Sa Majesté. Stahl mourut à la cour de Prusse , à l’âge de 75 ans, après avoir parcouru la carrière la plus honorable et la plus glorieuse.
F. Hoffmann ne fut pas peu entraîné dans ses idées mécaniques et chimiques par la spécialité des études qu’il faisait journellement pour ses cours , dans lesquels il professa avec une grande distinction l’anatomie , la chirurgie , la physique et la chimie, et cela pendant cinquante ans environ.
Le fond doctrinal de ces deux immortels professeurs de Halle n’est point du tout le même , et il y a entre ces deux conceptions doctrinales autant de différence qu’il en existe entre le Matérialisme et le Spiritualisme.
Pour Hoffmann, le principe de la vie est uniquement constitué par la raison physique et mécanique de la matière, à laquelle il accorde le premier rang ; l’action vitale consiste , pour lui , dans les phénomènes dépendant seulement des simples conditions ou propriétés physiques des corps vivants.
Le grand Stahl, au contraire, médecin et philosophe tout à la fois , mettant chaque chose à sa place , n’estime
la matière que ce qu’elle vaut , et trouve le Principe Vital dans une substance plus noble et plus élevée , susceptible de recevoir des perceptions et d’imprimer le mouvement , c’est-à-dire dans la nature immatérielle de Vâme, dans son autocratie sur le corps à l’état liygide , comme à l’état pathologique.
Cette belle doctrine , Stahl l’a exposée et vigoureusement soutenue , pendant un demi-siècle , dans une masse d’ouvrages épars , et .surtout dans son livre immortel de la Vraie Théorie médicale , où brille moins l’élégance frivole du style que la force de la pensée et l’heureuse perspicacité du génie , qui assure à l’auteur une gloire éternelle et hors de toute atteinte de l’envieuse jalousie des écoles hétérodoxes.
La réputation de Stahl fut bientôt répandue au loin , et de tous les coins de l’Europe on entendait des échos fidèles prêcher comme une sainte croisade contre le Matérialisme. L’école de Montpellier se fit surtout distinguer par la haute valeur et l’éloquence hardie des sectateurs du Stahlianisme, reproduction fidèle du Naturisme d’Hippocrate accommodé aux besoins et aux idées de l’époque, doctrine déjà enseignée à Montpellier bien avant Stahl. Ce qui acheva surtout de répandre le nom de ce grand homme , ce fut son riche enseignement et les heureux succès d’une pratique médicale au milieu de tout ce qu’il y avait de plus grand et de plus noble en Prusse.
On vient de le voir, deux chaires, seulement, dit Friedlander , furent accordées à la Faculté encore naissante de Halle ; mais elles étaient suffisantes pour le petit nombre d’élèves de l’époque. Tout le personnel des professeurs se composait de deux hommes seulement, mais qui , chacun dans son genre , furent des colosses devant à jamais élever au premier rang des écoles médicales la jeune académie de Halle.
Ce ne fut guère que vers l’année 1698 que l’on nomma des professeurs-adjoints chargés de soulager Hoffmann et Stahl dans leurs travaux devenus si pénibles. Les partisans de ces deux grands hommes furent nombreux et non moins recommandables les uns que les autres.
Les plus distingués qui ont suivi les opinions de Fréd. Hoffmann, sont: Pancrace Wolff , Henri Bassius, J. -F. Becker, J. -F. Cassebohm, Phil.-Ad. Boehmer et Fréd. Hoffmann , fils du précédent : ces quatre derniers ont successivement rempli la chaire de F. Hoffmann père.
Les médecins les plus célèbres qui ont adopté et soutneu la doctrine vitaliste de Stahl , sont : Chrét.-Fréd. Richter, médecin de l’hospice des Orphelins de Halle et professeur; And. Goelicke, qui a beaucoup écrit en faveur de l’école stahlienne ; Michel Alberti , disciple , successeur et héritier des pensées de Stahl ; l’éloquent et habile anatomiste Daniel Coschwitz ; Pierre Gericke ; Jean Juncker et Jean-H. Schulz, qui fut surnommé la colonne, le palladium et le génie tutélaire de l’université de Halle.
Stahl a été le plus fidèle et le plus sage interprète des principes du Naturisme du divin Vieillard de Cos , dont il n’a fait que développer, étendre et appliquer la sublime pensée. Oui, ainsi que l’ont dit déjà mille bouches, la doctrine médicale de Stahl aurait, sans aucun doute, pu subjuguer toute la médecine et devenir la doctrine universelle , si son auteur, un peu plus zélé pour sa propre gloire , avait pris le soin de polir ses ouvrages , et d’y répandre les agréments et les charmes dont les vérités métaphysiques ont même si souvent besoin pour en faciliter la conception à la généralité des intelligences 1 .
L’éclat du génie de Stahl et sa haute réputation en médecine devaient servir de phare aux jeunes hommes
1 Serait-ce là le motif qui l’a fait tant honnir? Mais comment a-t-on pu jamais l’accuser de matérialisme?. . .
T. II
inexpérimentés qui, s’égarant sur la mer orageuse des systèmes médicaux et philosophiques , si violemment agitée en ce moment surtout, auraient, sans nul doute, fait naufrage avant d’arriver au port !
Les œuvres de ces deux grands médecins sont un fonds inépuisable de science et de solide érudition ; et j’ai tout lieu d’espérer que celles de Stahl , frappées au coin d’une saine philosophie toute chrétienne et si peu connues jusqu’à ce jour, deviendront désormais , grâce à notre traduction et aux consciencieux travaux de nos savants collaborateurs, un véritable monument , digne de la Littérature médicale française.
Bien que les limites que je me suis imposées pour cette notice soient bornées , qu’on me permette néanmoins de suivre Friedlander dans ses détails sur l’université de Halle et sur les hommes éminents qui l’ont illustrée , ceci pouvant servir du reste à l’histoire de la médecine, et à l’histoire de l’école médicale de Halle en particulier.
Je me fais un devoir, avant tout, de reconnaître, avec Friedlander, que si l’art médical est enfin sorti de son immobilité et de son antique apathie ; s’il a été presque entièrement réformé et enrichi vers la fin du XVIIe siècle par les nouveaux préceptes sur lesquels on a basé sa doctrine ; si , dès ce moment, l’esprit humain, prenant un nouvel essor, a fait progresser les sciences médicales , physiques et chimiques , c’est aux efforts généreux de ces deux génies de Halle qu’on le doit en grande partie ; c’est surtout à cet homme prodigieux , si profond dans ses dogmes , si éminemment religieux et philosophe , que l’Allemagne, et particulièrement la Prusse , sont redevables de ces hautes et sublimes conceptions qui ont placé Stahl (ainsi que l’avait déjà dit M. de Bonald) 1 au rang des premiers maîtres de la science , à côté des Hippocrate , des Aristote , des Bacon , des Newton, des Leibnitz, etc.
1 De Bonald, Rech. philos., p. 302.
DE L’ACADÉMIE DE HALLE. m
Naguère encore la science médicale dépérissait languissante au milieu des rêves creux de ceux qui considéraient le corps humain comme un composé inerte de parties matérielles gouverné par des lois mécaniques , ou de ces hommes qui faisaient consister la vie et les causes des maladies dans la fermentation des humeurs et dans d’autres vices de la matière : tels sont les Iatromécanicistes et les Iatrochimistes.
Stahl, le premier, a eu la gloire de dissiper tous ces vains embarras , en cherchant la cause de la vie dans un principe bien supérieur à la matière qu’il a, le premier, nommé principe vital , et , remontant à la cause générale de tous les phénomènes vitaux, il a enseigné et prouvé que ce principe est inhérent à Y âme vivante , et en provient directement comme d’une source naturelle.
La doctrine médicale de notre immortel professeur doit à jamais laver les vrais médecins philosophes de l’injurieuse imputation de Matérialisme , dont l’injustice et la maligne ignorance de leurs jaloux ennemis les a souvent chargés , et à laquelle la frivole indifférence et la téméraire légèreté de quelques-uns d’entre eux a plus d’une fois donné lieu. Cette doctrine est sans contredit non-seulement la plus orthodoxe et la plus conforme à la foi et aux dogmes de l’Église et de la Révélation ; mais elle est aussi la plus philosophiquement d’accord avec les faits naturels.
Hoffmann, de son côté, plus populaire et plus goûté par les écoles existantes alors , eut une vogue immense comme savant et comme praticien surtout ; il enrichit la thérapeutique de nombreux remèdes et fut très-répandu dans toute l’Allemagne. C’est lui qui préconisa avec le plus de zèle et d’habileté l’usage des bains, et principalement des eaux minérales , auxquelles Stahl n’a pas accordé assez de confiance, bien qu’il ne les proscrivît pas entièrement.
Stahl, doué d’un esprit éminent et profond, curieux investigateur des secrets de la nature , a passé sa vie
dans la méditation et l’étude de tout ce qu’il y a de plus grand et de plus vrai. Son caractère mélancolique et son humeur hypochondriaque le rendaient (ainsi que tous les grands génies doués de pareilles dispositions naturelles) sérieux et sévère , peu curieux des choses de ce monde , desquelles les esprits- légers et futiles se nourrissent ordinairement. Il ne recherchait point les honneurs et les applaudissements, et fuyait avec une sorte d’antipathie les charmes et les plaisirs de la vie, pour lesquels les hommes ont tant d’attraits. L’étude faisait toute sa félicité , aussi fut-il largement récompensé de sa constance : et certes , les douces émotions et les délices qu’il dut goûter dans ses suaves entretiens avec la science en valaient bien d’autres !
Cette mâle sévérité dans sa vie et son peu d’amour pour le monde le firent fuir par quelques-uns, blâmer par quelques autres et détester même par un grand nombre; il se trouvait dans la même position que l’Héraclite de l’antiquité, surnommé le Ténébreux par Aristote.
La plupart des savants médecins , entraînés d’une manière irrésistible vers une doctrine pour laquelle ils étaient pleins d’admiration , reculaient parfois épouvantés devant les graves difficultés qu’ils y rencontraient dès l’abord; aussi se laissait -on facilement entraîner par la clarté, la simplicité des enseignements, d’ailleurs si remarquables, de F. Hoffmann. Celui-ci, en effet, savait très-bien allier à la dignité de sa haute position l’urbanité et la politesse les plus exquises; il était d’un abord facile et agréable; en lui brillaient toutes les qualités de cette érudition et de cette éloquence qui non-seulement éveillent l’admiration des esprits , mais concilient encore la faveur du peuple .
Aussi, long-temps avant Stabl, avait-il joui de toutes les laveurs royales. Premier médecin et conseiller du roi de Prusse , il sut profiter de cette position exceptionnelle pour doter 1 université de tout ce qui pouvait assurer sa gloire et
ses succès à venir. Pendant son professorat , il attira autour de sa chaire un grand nombre d’auditeurs , soit étudiants en médecine , soit savants appartenant aux autres ordres académiques , soit noblesse de son pays , soit même ses propres collègues. Ses écrits portent en eux le cachet de cette facilité de langage et de cette fine érudition qui caractérisait Hoffmann dans sa vie privée et publique ; aussi les lit-on avec plaisir et sans se fatiguer.
C’est ainsi qu’après avoir passé une vie comblée d’honneurs et de richesses , toute employée à l’utilité de l’art et aux progrès des sciences physiques et médicales, s’éteignit, à l’âge de 82 ans, le célèbre F. Hoffmann, une des gloires de Halle.
Le zèle de Stahl et d’Hoffmann surtout fut infatigable pour le bien-être moral, scientifique et matériel de l’académie fondée par le grand Frédéric de Prusse.
Ils s’acquittèrent si bien de leur emploi , que , ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, Stahl , sans aide et sans relâche , professa pendant vingt-deux années entières les doctrines les plus saines en médecine-pratique, en physiologie, en pathologie, en diététique, en matière médicale et en botanique. Ce fut à cette époque , c’est-à-dire environ vers l’an 1700, que Y Académie des curieux de la naturels reçut au nombre de ses membres sous le nom d’Olympiodore.
Stahl , après un long professorat des plus honorables , quitta enfin Halle, à l’âge de 56 ans, pour se rendre à l’appel du roi qui le nomma son médecin (1716) et son conseiller. Dix-huit ans après , ce grand homme paya son tribut à la nature, emportant avec lui les regrets de ses amis, l’estime des têtes couronnées , l’admiration du monde savant et d’Hoffmann lui-même, son antagoniste et sincère ami.
Tels furent les deux illustres professeurs dont l’école médicale de Halle fut dotée à son berceau ; l’auréole qu’ils ont déposée sur cette université naissante brille encore de son plus vif éclat.
Ce ne fut qu’en 1698, avons-nous déjà dit, que l’académie de Halle compta dans son personnel deux hommes de plus pour l’enseignement des sciences médicales.
Ce fut d’abord Henricus Heinrici , très-remarquable par sa science, qui fut nommé le premier coadjuteur, sous le titre de professeur extraordinaire. On peut dire de ce nouveau maître de l’école hallésienne qu’il était très-renommé comme praticien ; il avait exercé avec avantage sa profession à léna , à Leipsick , à Halle même , où il devint l’ami et le protégé de F . Hoffmann . Il mourut à son poste vers Tan 1728.
Presque en même temps que ce dernier fut encore nommé comme professeur-adjoint, Wolff (Pancrace), qui rendit des services éminents à l’école médicale de Halle , de laquelle il se retira en 1 71 2 pour aller professer à Leipsick. Ce professeur partageait les mêmes opinions qu’Hoffmann.
En 1709, deux autres coadjuteurs furent nommés: ce sont Berner (Théophile-Éphraïm) et G oelicke (André-Ottomare) . Ces deux professeurs furent donnés à l’école pour remplacer Hoffmann pendant son séjour à la cour de Berlin, et pour compléter l’enseignement auquel Heinrici ne pouvait suffire à lui seul.
Disons, en passant, que ces deux professeurs furent conservés à l’école même après la disgrâce d’Hoffmann et son retour forcé à Halle, où ce grand homme sut bien se dédommager de son désappointement en travaillant plus que jamais au bien-être scientifique et matériel de sa chère académie.
Berner ne fit rien de remarquable : il était docteur de l’université d’Altorf , et avait déjà professé la médecine à Duisbourg, lorsqu’il fut appelé à Halle. Nous n’avons de lui aucun écrit. Goêlicke , au contraire , docteur de Francfort, avait produit quelques opuscules avant d’être nommé professeur extraordinaire à Halle . Il suivit avec ardeur les idées doctrinales de Stahl , et écrivit un grand nombre de dissertations très-répandues dans les écoles d’Allemagne.
Celui de tous les professeurs-adjoints qui se soit le plus distingué et qui ait vécu le plus près de nous , celui qui mérite à plus juste titre tous nos éloges , c’est le célèbre Alberti (Michel); il est digne d’une mention toute spéciale. Il professa , en effet , la médecine dans l’Université Frédéricienne pendant quarante-deux ans ; il fut digne d’occuper la chaire de Stahl son protecteur, son maître et son ami. De tous les professeurs attachés au corps enseignant de l’école médicale de Halle , il fut le premier qui parvint à la dignité de professeur titulaire.
Né en 1682 à Nuremberg , il fit ses études de théologie dans l’université d’Altorf, et, se trouvant à Iéna, où il avait amené un jeune homme de qualité confié à ses soins pour l’y faire instruire, il assista assidûment aux leçons des mêmes maîtres qui avaient formé Stahl et Hoffmann , si bien qu’il s’éprit d’un amour démesurépour les sciences. C’est pourquoi, étant venu à Halle auprès de Franck (Aug.-Herm. ), professeur de théologie dans cette université , ce dernier le recommanda à Stahl , son collègue , qui l’aima beaucoup et le dirigea dans ses études. Ils suivit assidûment les divers cours de l’école , et fit de rapides et solides progrès ; il reçut le bonnet doctoral en 1703, à l’âge de 22 ans 1 .
Ayant reçu plus tard de sa ville natale des offres magnifiques pour y revenir en qualité de médecin public, il résista toujours , même aux instances de son père , pour obéir aux désirs de Stahl, qui , voyant en lui un homme digne de lui succéder , voulait le conserver à l’académie comme une conquête et devant faire un jour sa gloire. C’est pourquoi, par son crédit , Stahl le fit nommer son professeur-adjoint ; et lorsque ce dernier fut , en 1 7 1 6 , appelé à la cour de Berlin en qualité de conseiller et de premier médecin de Sa Majesté,
1 Sa thèse : De hypochondriaco-hyslerico malo, est assez remarquable, et fait voir nettement quelles doivent être les destinées de cet esprit subtil. 11 fut vitaliste comme Stahl, et, comme lui, il admit que le principe de vie est dans l’âme.
Michel Alberti fat nommé son successeur et reconnu comme l’héritier de la chaire et de la doctrine stahlienne.
Alberti mit tant de zèle et tant de soin à remplir ses devoirs de professeur et d’écrivain , qu’il eut un nombre considérable d’auditeurs et d’admirateurs. Il a composé une foule d’ouvrages ; car, outre une multitude de livres et de commentaires sortis de sa plume , il a laissé environ 3 1 8 dissertations , dans lesquelles il expose et explique surtout , avec la plus grande éloquence, dans un style parfois fleuri, la doctrine de G.-E. Stahl, son protecteur, son maître et son ami.
Persuadé , en effet , que bien des gens trouvaient obscur et rude le style de son prédécesseur et sa doctrine difficile à être saisie et répandue , Alberti s’appliqua non-seulement à y répandre la plus grande clarté et à en dissiper toutes les difficultés qui mettaient obstacle à son intelligence et à l’utilité de la propagation de ces idées parmi les médecins , mais encore à réfuter les objections de ses adversaires.
Il est à regretter que de pareils auteurs ne soient presque plus connus de personne aujourd’hui ; car le petit nombre des hommes qui vont secouer la poussière de nos bibliothèques publiques , ne font le plus souvent que parcourir ces trésors de science sans les approfondir jamais et dans un simple intérêt de curiosité , parfois même pour y puiser des idées , des enseignements , qu’ils propagent ensuite comme leur propre production et leur appartenant.
Les œuvres d’ Alberti répandent un doux parfum de religion , de saine érudition et de profonde science bien rares de nos jours, dans ce siècle de lumières plus particulièrement occupé à des spéculations grossières et à de mensongères applications.
Alberti fut un maître bien-aimé pour ses élèves, un savant distingué , un précieux ami et une des plus grandes illustrations de l’académie de Halle. Sa vaste érudition embrassait tout l’immense domaine des lettres, des arts et de la science
médico- philosophique. Il eut surtout le talent de faire tourner à l’avantage de la médecine et au progrès des saines doctrines la profondeur et la variété de ses connaissances.
Il fut , durant toute sa vie , d’un respect filial èt d’une reconnaissance sans bornes pour son illustre maître , et ces témoignages de piété, de respect et d’amour, il les manifesta non- seulement dans ses paroles, mais encore dans ses écrits , et même dans un journal qu’il rédigeait et dans lequel il consignait tout ce qui pouvait servir de document à l’histoire du corps médical de Halle. Enfin, en 1757, à l’âge de 74 ans, Alberti mourut, après avoir consacré à l’étude des lettres et des sciences philosophiques , médicales et théologiques, soixante ans de son existence.
Ce fut aussi en 1716 que furent créées deux autres chaires occupées par Coschwitz (Daniel) et Bassius (Henri) , tous les deux docteurs de Halle. Le premier partageait les idées doctrinales de Stahl; le second, celles d’Hoffmann. L’un et l’autre enseignèrent l’anatomie et la chirurgie , mais le premier avec plus de succès et de profit. Aussi, dès l’année 1718, il eut l’insigne honneur d’être nommé professeur titulaire , tandis que Bassius , bien que appuyé des suffrages d’hommes instruits , n’eut , durant toute sa vie , qu’une chaire de professeur-adjoint.
Gericke (Pierre) , homme savant et auteur de plusieurs écrits académiques, ne remplit l’emploi de professeur-adjoint que de 1724 à 1729, quittant Halle pour une meilleure position qu’il sut trouver à Helmstadt par son mérite.
Vint ensuite Juncker (Jean), l’élève, l’ami respectueux de Stahl , le propagateur zélé de ses œuvres et de ses doctrines ; il honora le corps médical et l’académie de Halle. Après avoir étudié la théologie et les belles-lettres , qu’il enseigna long-temps , il s’adonna tout-à-fait à l’étude de la médecine et reçut le bonnet doctoral de la main de Michel Alberti en 1717. Pendant quelque temps, il donna des
leçons particulières de médecine et exerça cet art avec beaucoup de distinction , à tel point que les princes étrangers , voisins de la Prusse , l’appelaient sans cesse de tous côtés. Ce fut dans ces entrefaites que, à l’occasion de la mort prématurée de l’excellent Coschwitz, l’académie lui conféra le titre de professeur ordinaire (1729).
Il se fit , parmi ses collègues , une réputation imposante et bien méritée par ses innombrables écrits et par ses dissertations , où brille surtout l’esprit de la doctrine stablienne, qu’il expose et qu’il explique de diverses manières en suivant toujours l’idée et les traces de son noble et illustre maître.
J. Juncker fut le premier à faire des cours publics de clinique médicale dans l’hospice des Orphelins, dont il avait été nommé le médecin en chef; il attira, par la clarté et la profondeur de ses paroles , un grand nombre d’élèves et de médecins à ses leçons : c’est principalement au lit même des malades qu’il faisait ses entretiens, en explorant , en présence de ses élèves , les maladies de ces pauvres malheureux qui en étaient les sujets et qu’il entourait de soins tout paternels.
Après ce dernier, nous voyons entrer dans l’académie de Halle Becker (Jean-Frédéric) en qualité de professeuradjoint, pour y enseigner l’anatomie quelque temps après la mort de Coschwitz. Il fut ensuite désigné pour succéder à F. Hoffmann, nommé professeur honoraire en 1 730; mais il ne jouit pas bien long-temps de son titre , car vers la fin de la même année il mourut (1732). Cassebohm (Jean -Frédéric) remplaça ce dernier : c’était un savant et habile anatomiste, qui a peu mais bien écrit. Il ne contribua pas long-temps à la gloire de l’école de Halle ; car, ayant été à Berlin (1739), il y mourut au bout de deux ans (1741).
La chaire d’anatomie passa alors à Boeiimer (Philippe- Adolphe ) , dont nous n’avons rien à dire de particulier.
Nous arrivons (1737) ainsi à Hoffmann ( Frédéric) , le fils du grand F. Hoffmann mort en 1742. Il hérita donc, à la mort de Boëhmer, de la chaire et du nom de son père , à la glorieuse renommée duquel il n’ajouta rien.
Celui qui ferme honorablement cette liste de professeurs de Halle, depuis l’époque de sa fondation jusqu’en 1740, est le savant, l’excellent et très-vénérable Schulz (Jean- Henri). J’ignore si jamais corps médical a eu la gloire de posséder un homme doué d’une aussi vaste étendue d’érudition. Quoi qu’il en soit , il est bien évident que l’on voyait à cette époque bien plus d’hommes éminents qu’aujourd’hui ; ils embrassaient en général , dans leur esprit , philosophie , théologie, littérature, médecine, etc., et leurs connaissances étaient bien plus solides que dans nos temps modernes.
Schulz , encore enfant , prouva de quel heureux génie la nature l’avait doté ; car, encore sur les bancs des écoles de l’hospice des Orphelins, il s’y distingua non -seulement par sa facilité à apprendre le grec et le latin , mais aussi par ses progrès dans la langue arabe. Ayant ensuite pris à cœur l’étude de la science médicale , il embrassa surtout avec ardeur les idées de la doctrine de Stahl et de Richter, alors très-célèbre médecin dudit hospice des Orphelins et plus tard professeur à la Faculté de médecine de Halle.
Deux ans après , poussé par les bons conseils de ses amis , Schulz se livra avec la même ardeur à l’étude de la théologie ; il y fit d’étonnants progrès , et apprit par la même occasion les langues hébraïque , chaldéenne , syriaque , samaritaine , éthiopique et néo-hellénique , ce qui lui facilita la compréhension des textes sacrés et les commentaires des anciens. Des occupations aussi variées et étrangères à ses études favorites de la médecine ne l’empêchèrent cependant pas d’enseigner, dans un établissement royal , l’anatomie et la botanique , tout en y donnant des leçons publiques sur les langues grecque et hébraïque.
Revenu, quelque temps après, tout entier à son amour exalté pour les sciences médicales , il s’y adonna sans réserve. Pendant l’absence de Stahl, alors à Berlin, il eut un généreux et véritable ami dans la personne de F. Hoffmann, qui lui ouvrit sa maison , sa table , sa bibliothèque et sa bourse. Reçu docteur en 1717, il avait commencé à enseigner la médecine en 1720.
Schulz fut ensuite appelé à faire partie du corps enseignant de l’académie de Nuremberg , qui , voyant en ce jeune homme un savant possédant si bien la langue grecque (car il composait facilement ses discours en cette langue et aussi bien en prose qu’en vers) , lui confia non-seulement le soin d’enseigner la littérature grecque , mais encore les lettres orientales et la science médicale.
Mais , lorsqu’à la mort de Gundling , membre à l’université de Halle (dans la section de littérature), il fut question de remplacer ce digne et savant professeur d’éloquence et d’antiquités , on jeta les yeux sur Schulz , qui , à l’unanimité , fut élu son successeur.
Celui-ci accepta (1740) l’enseignement des belles-lettres comme appendice , et demanda dans la suite le privilège d’enseigner la médecine conjointement avec la littérature médicale; ce qui lui fut accordé comme une juste récompense de ses immenses travaux dans l’une comme dans l’autre de ces branches de l’enseignement universitaire. Mais il fut infatigable au milieu de tant d’occupations si disparates , et , dans un âge plus avancé , plus grand fut encore chez lui le désir d’ouvrir de nouvelles sources à la science. Il s’occupa donc à faire des collections de pièces de monnaie antiques , dont il a doté les riches écrins de la bibliothèque académique.
Les personnes qui connaissent ses commentaires et ses livres, surtout son Histoire de la médecine, à laquelle il n’a pas eu le temps de mettre la dernière main , mais qui mérite le premier rang , lui attribuent une vaste érudition.
Pour l’acquérir et la développer davantage, Schulz ruina tellement sa santé , qu’il épuisa toutes ses forces physiques , et succomba à une mort prématurée, en 1 74-5 , à l’âge de 58 ans, n’ayant survécu à son premier maître et ami Stahl que onze ans, et à son nouveau protecteur Hoffmann trois ans à peine.
Tels sont les hommes illustres qui , depuis sa création en 1 694- jusqu’en 1740, se sont dévoués à la gloire de notre École médicale de Halle, qui, dans moins de cinquante ans , a mérité d’être comptée au premier rang des universités européennes par la célébrité et l’immense érudition de ses principaux membres.
Un mot encore , avant de finir, sur la sollicitude de ces honorables professeurs, pour mettre en harmonie l’état matériel et physique de la faculté avec la hauteur et l’étendue de l’enseignement qui y était professé.
Pendant le décanat dévolu à Frédéric Hoffmann , ce vénérable professeur dota la faculté d’un cabinet de physique et de chimie , où les élèves purent s’exercer et faire des expériences sous la surveillance de leurs chers et vénérés maîtres ; des salles de dissection furent ouvertes aux élèves dès 1695, et la bibliothèque fut, en peu de temps, munie des ouvrages les plus dignes d’y figurer. Après Hoffmann , ses successeurs continuèrent , avec non moins de zèle et d’empressement , à faciliter aux jeunes étudiants les recherches qu’exige l’étude de la physique, de la chimie et de l’anatomie.
Stahl , devenu doyen et pro-recteur de l’académie de Halle après Hoffmann , non-seulement mit tous ses soins à continuer l’œuvre commencée par son prédécesseur, mais encore il peut être regardé comme le fondateur du jardin botanique : c’est là où il faisait ses démonstrations de botanique médicale , etc. Quant au musée zoologique et anatomopathologique , c’est à Hoffmann qu’on en doit la création , et à Stahl la riche collection de ses premières années.
Heinrici et Coschwitz continuèrent, sans relâche, à faire fleurir leur établissement, en sachant bien souvent s’imposer des sacrifices, sans attendre la munificence royale, pour doter la bibliothèque des œuvres anciennes et modernes nécessaires aux études médicales.
Hoffmann fut encore nommé doyen de la faculté après Stahl, lors de l’appel de ce dernier à Berlin. Alberti succéda, à son tour, à Hoffmann ; son décanat fut très-long et trèsglorieux, car ce fut par ses soins et sous son administration que l’académie fut dotée des plus précieuses collections.
P. -A. Boehmer est un de ceux qui ont le mieux su comprendre la position et les besoins de la faculté , à laquelle il fit de nombreux et considérables dons.
Juncker facilita l’enseignement clinique aux élèves , auxquels il faisait des démonstrations au lit même des malades.
Richter suivit dignement ses traces, et Schulz, enfin, a enrichi le musée de Halle des plus riches collections numismatiques , et la bibliothèque de précieux manuscrits les plus anciens.
C’est ainsi qu’en 1740 cette jeune et brillante académie, ayant à peine un demi-siècle, éclipsa par sa gloire bien d’autres universités qui avaient dégénéré , et se posa l’égale des universités les plus florissantes de l’Allemagne et de l’Europe .